Les Particules Elementaires

Michel Houellebecq · Chapitre 45 sur 46

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Les Particules Elementaires

Chapitre 7

 

Certains disent :

« La civilisation que nous avons bâtie est encore fragile

C’est à peine si nous sortons de la nuit.

De ces siècles de malheur, nous portons encore l’image hostile,

Ne vaudrait-il pas mieux que tout cela reste enfoui ? »

 

Le narrateur se lève, se rassemble et il rappelle

Avec équanimité, mais fermement, il se lève et il rappelle

Qu’une révolution métaphysique a eu lieu.

 

De même que les chrétiens pouvaient se représenter les

civilisations antiques, pouvaient se former une image complète des civilisations antiques sans être aucunement atteints par la remise en question ni par le doute,

 

Car ils avaient franchi un stade,

Un palier,

Ils avaient traversé un point de rupture ;

 

De même que les hommes de l’âge matérialiste pouvaient assister

sans comprendre ni même sans réellement voir à la répétition des cérémonies rituelles chrétiennes,

Qu’ils ne pouvaient lire et relire les ouvrages issus de leur

ancienne culture chrétienne sans jamais se départir d’une perspective quasi anthropologique,

Incapables de comprendre ces débats qui avaient agité leurs

ancêtres autour des oscillations du péché et de la grâce,

 

De même, nous pouvons aujourd’hui écouter cette histoire de l’ère

matérialiste

Comme une vieille histoire humaine.

C’est une histoire triste, et pourtant nous ne serons même pas

réellement tristes

Car nous ne ressemblons plus à ces hommes.

Nés de leur chair et de leurs désirs, nous avons rejeté leurs

catégories et leurs appartenances

Nous ne connaissons pas leurs joies, nous ne connaissons pas non

plus leurs souffrances,

Nous avons écarté

Avec indifférence

Et sans aucun effort

Leur univers de mort.

 

Ces siècles de douleur qui sont notre héritage,

Nous pouvons aujourd’hui les tirer de l’oubli

Quelque-chose a eu lieu comme un second partage,

Et nous avons le droit de vivre notre vie.

 

Entre 1905 et 1915, travaillant à peu près seul, avec des connaissances mathématiques restreintes, Albert Einstein parvint, à partir de la première intuition que constituait le principe de relativité restreinte, à élaborer une théorie générale de la gravitation, de l’espace et du temps qui devait exercer une influence décisive sur l’évolution ultérieure de l’astrophysique. Cet effort hasardeux, solitaire, accompli, selon les termes de Hilbert, « pour l’honneur de l’esprit humain », dans des domaines sans utilité pratique apparente, et à l’époque inaccessibles à la communauté des chercheurs, on peut le comparer aux travaux de Cantor établissant une typologie de l’infini en acte, ou aux efforts de Gottlob Frege pour redéfinir les fondements de la logique. On peut égaiement, souligne Hubczejak dans son introduction aux Clifden Notes, le comparer à l’activité intellectuelle solitaire de Djerzinski à Clifden entre 2000 et 2009 – d’autant que, pas plus qu’Einstein à son époque, Djerzinski ne disposait d’une technicité mathématique suffisante pour développer ses intuitions sur une base réellement rigoureuse.

 

Topologie de la méiose, sa première publication, parue en 2002, eut pourtant un retentissement considérable. Elle établissait, pour la première fois sur la base d’arguments thermodynamiques irréfutables, que la séparation chromosomique intervenant au moment de la méiose pour donner naissance à des gamètes haploïdes était en elle-même une source d’instabilité structurelle, en d’autres termes, que toute espèce sexuée était nécessairement mortelle.

Trois conjectures de topologie dans les espaces de Hilbert, parue en 2004, devait surprendre. On a pu l’analyser comme une réaction contre la dynamique du continu, comme une tentative – aux résonances étrangement platoniciennes – de redéfinition d’une algèbre des formes. Tout en reconnaissant l’intérêt des conjectures proposées, les mathématiciens professionnels eurent beau jeu de souligner l’absence de rigueur des propositions, le caractère un peu anachronique de l’approche. De fait, Hubczejak en convient, Djerzinski n’avait pas à l’époque accès aux publications mathématiques les plus récentes, et on a même l’impression qu’il ne s’y intéressait plus beaucoup. Sur son activité dans les années 2004 à 2007, on dispose en réalité de très peu de témoignages. Il se rendait régulièrement au centre de Galway, mais ses rapports avec les expérimentateurs restaient purement techniques, fonctionnels. Il avait acquis quelques rudiments d’assembleur Cray, ce qui lui évitait le plus souvent d’avoir recours aux programmeurs. Seul Walcott semble avoir maintenu avec lui des relations un peu plus personnelles. Il habitait lui-même près de Clifden, et venait parfois lui rendre visite dans l’après-midi. Selon son témoignage, Djerzinski évoquait souvent Auguste Comte, en particulier les lettres à Clotilde de Vaux et la Synthèse subjective, le dernier ouvrage, inachevé, du philosophe. Y compris sur le plan de la méthode scientifique. Comte pouvait être considéré comme le véritable fondateur du positivisme. Aucune métaphysique, aucune ontologie concevable à son époque n’avait trouvé grâce à ses yeux. Il est même vraisemblable, soulignait Djerzinski, que Comte, placé dans la situation intellectuelle qui fut celle de Niels Bohr entre 1924 et 1927, aurait maintenu son attitude de positivisme intransigeant, et se serait rallié à l’interprétation de Copenhague. Toutefois, l’insistance du philosophe français sur la réalité des états sociaux par rapport à la fiction des existences individuelles, son intérêt constamment renouvelé pour les processus historiques et les courants de conscience, son sentimentalisme exacerbé surtout laissaient penser qu’il n’aurait peut-être pas été hostile à un projet de refonte ontologique plus récent qui avait pris de la consistance depuis les travaux de Zurek, de Zeh et d’Hardcastle : le remplacement d’une ontologie d’objets par une ontologie d’états. Seule une ontologie d’élats, en effet, était en mesure de restaurer la possibilité pratique des relations humaines. Dans une ontologie d’états les particules étaient indiscernables, et on devait se limiter à les qualifier par le biais d’un observable nombre. Les seules entités susceptibles d’être réidentifiées et nommées dans une telle ontologie étaient les fonctions d’onde, et par leur intermédiaire les vecteurs d’état – d’où la possibilité analogique de redonner un sens à la fraternité, la sympathie et l’amour.

 

Ils marchaient sur la route de Ballyconneely ; l’océan scintillait à leurs pieds. Loin à l’horizon, le soleil se couchait sur l’Atlantique. De plus en plus souvent, Walcott avait l’impression que la pensée de Djerzinski s’égarait dans des voies incertaines, voire mystiques. Lui-même restait partisan d’un instrumentalisme radical ; issu d’une tradition pragmatique anglo-saxonne, marqué également par les travaux du cercle de Vienne, il tenait en légère suspicion l’œuvre de Comte, encore trop romantique à ses yeux. Contrairement au matérialisme qu’il avait remplacé, le positivisme pouvait, soulignait-il, être fondateur d’un nouvel humanisme, et ceci, en réalité, pour la première fois (car le matérialisme était au fond incompatible avec l’humanisme, et devait finir par le détruire). Il n’empêche que le matérialisme avait eu son importance historique : il fallait franchir une première barrière, qui était Dieu ; des hommes l’avaient franchie, et s’étaient trouvés plongés dans la détresse et dans le doute. Mais une deuxième barrière avait été franchie, aujourd’hui ; et ceci s’était produit à Copenhague. Ils n’avaient plus besoin de Dieu, ni de l’idée d’une réalité sous-jacente. « Il y a, disait Walcott, des perceptions humaines, des témoignages humains, des expériences humaines ; il y a la raison qui relie ces perceptions, et l’émotion qui les fait vivre. Tout ceci se développe en l’absence de toute métaphysique, ou de toute ontologie. Nous n’avons plus besoin des idées de Dieu, de nature ou de réalité. Sur le résultat des expériences, un accord peut s’établir dans la communauté des observateurs par le biais d’une intersubjectivité raisonnable, les expériences sont reliées par des théories, qui doivent autant que possible satisfaire au principe d’économie, et qui doivent nécessairement être réfutables. Il y a un monde perçu, un monde senti, un monde humain. »

Sa position était inattaquable, Djerzinski en avait conscience : le besoin d’ontologie était-il une maladie infantile de l’esprit humain ? Vers la fin de l’année 2005, il découvrit à l’occasion d’un voyage à Dublin le Book of Kells. Hubczejak n’hésite pas à affirmer que la rencontre avec ce manuscrit enluminé, d’une complexité formelle inouïe, probablement l’œuvre de moines irlandais du VIl siècle de notre ère, devait constituer un moment décisif de l’évolution de sa pensée, et que c’est probablement la contemplation prolongée de cet ouvrage qui allait lui permettre, par le biais d’une série d’intuitions qui rétrospectivement nous paraissent miraculeuses, de surmonter les complexités des calculs de stabilité énergétique au sein des macromolécules rencontrées en biologie. Sans forcément souscrire à toutes les affirmations d’Hubczejak, il faut reconnaître que le Book of Kells a toujours, au cours des siècles, suscité chez ses commentateurs des épanchements d’admiration presque extatiques. On peut par exemple citer la description qu’en fait Giraldus Cambrensis en 1185 :

« Ce livre contient la concordance des quatre Évangiles selon le texte de saint Jérôme, et presque autant de dessins que de pages, tous ornés de couleurs merveilleuses. Ici l’on peut contempler le visage de la majesté divine, miraculeusement dessiné ; là encore les représentations mystiques des évangélistes, qui ayant six ailes, qui quatre, qui deux. Ici on verra l’aigle, là le taureau, ici le visage d’un homme, là celui d’un lion, et d’autres dessins presque innombrables. En les regardant négligemment, en passant, on pourrait penser que ce ne sont que barbouillages, plutôt que compositions soignées. On n’y verra rien de subtil, alors que tout y est subtil. Mais si l’on prend la peine de les considérer très attentivement, de pénétrer du regard les secrets de l’art, on découvrira de telles complexités, si délicates et si subtiles, si étroitement serrées, entrelacées et nouées ensemble, et de couleurs si fraîches et si lumineuses, que l’on déclarera sans ambages que toutes ces choses doivent résulter non de l’œuvre des hommes, mais de celle des anges. »

 

On peut également suivre Hubczejak lorsqu’il affirme que toute philosophie neuve, même lorsqu’elle choisit de s’exprimer sous la forme d’une axiomatique en apparence purement logique, est en réalité solidaire d’une nouvelle conception visuelle de l’univers. Apportant à l’humanité l’immortalité physique, Djerzinski a évidemment modifié en profondeur notre conception du temps ; mais son plus grand mérite, selon Hubczejak, est d’avoir posé les éléments d’une nouvelle philosophie de l’espace. De même que l’image du monde inscrite dans le bouddhisme tibétain est inséparable d’une contemplation prolongée des figures infinies et circulaires offertes par les mandalas, de même que l’on peut se faire une image fidèle de ce que fut la pensée de Démocrite en observant l’éclat du soleil sur les pierres blanches, dans une île grecque, un après-midi d’août, de même on approchera plus facilement la pensée de Djerzinski en se plongeant dans cette architecture infinie de croix et de spirales qui constitue le fonds ornemental du Book of Kells, ou en relisant la magnifique Méditation sur l’entrelacement, publiée à part des Clifden Notes, et qui lui fut inspirée par cette œuvre.

« Les formes de la nature, écrit Djerzinski, sont des formes humaines. C’est dans notre cerveau qu apparaissent les triangles, les entrelacements et les branchages. Nous les reconnaissons, nous les apprécions ; nous vivons au milieu d’eux. Au milieu de nos créations, créations humaines, communicables à l’homme, nous nous développons et nous mourons. Au milieu de l’espace, espace humain, nous effectuons des mesures ; par ces mesures nous créons l’espace, l’espace entre nos instruments.

L’homme peu instruit, poursuit Djerzinski, est terrorisé par l’idée de l’espace ; il l’imagine immense, nocturne et béant. Il imagine les êtres sous la forme élémentaire d’une boule, isolée dans l’espace, recroquevillée dans l’espace, écrasée par l’éternelle présence des trois dimensions. Terrorisés par l’idée de l’espace, les êtres humains se recroquevillent ; ils ont froid, ils ont peur. Dans le meilleur des cas ils traversent l’espace, ils se saluent avec tristesse au milieu de l’espace. Et pourtant cet espace est en eux-mêmes, il ne s’agit que de leur propre création mentale.

Dans cet espace dont ils ont peur, écrit encore Djerzinski, les êtres humains apprennent à vivre et à mourir ; au milieu de leur espace mental se créent la séparation, l’éloignement et la souffrance. À cela, il y a très peu de commentaires : l’amant entend l’appel de son aimée, par-delà les océans et les montagnes ; par-delà les montagnes et les océans, la mère entend l’appel de son enfant. L’amour lie, et il lie à jamais. La pratique du bien est une liaison, la pratique du mal une déliaison. La séparation est l’autre nom du mal ; c’est, également, l’autre nom du mensonge. Il n’existe en effet qu’un entrelacement magnifique, immense et réciproque. »

 

Hubczejak note avec justesse que le plus grand mérite de Djerzinski n’est pas d’avoir su dépasser le concept de liberté individuelle (car ce concept était déjà largement dévalué à son époque, et chacun reconnaissait au moins tacitement qu’il ne pouvait servir de base à aucun progrès humain), mais d’avoir su, par le biais d’interprétations il est vrai un peu hasardeuses des postulats de la mécanique quantique, restaurer les conditions de possibilité de l’amour. Il faut à ce propos évoquer encore une fois l’image d’Annabelle : sans avoir lui-même connu l’amour, Djerzinski avait pu, par l’intermédiaire d’Annabelle, s’en faire une image, il avait pu se rendre compte que l’amour, d’une certaine manière, et par des modalités encore inconnues, pouvait avoir lieu. Cette notion le guida, très probablement, au cours de ses derniers mois d’élaboration théorique, sur lesquels nous avons si peu de détails.

 

Selon le témoignage des rares personnes qui ont côtoyé Djerzinski en Irlande au cours des dernières semaines, une acceptation paraissait être descendue en lui. Son visage anxieux et mobile semblait s’être apaisé. Il marchait longuement, sans but précis, sur la Sky-Road, en de longues promenades rêveuses ; il marchait dans la présence du ciel. La route de l’Ouest serpentait le long des collines, alternativement abrupte et douce. La mer scintillait, réfractait une lumière mobile sur les derniers îlots rocheux. Dérivant rapidement à l’horizon, les nuages formaient une masse lumineuse et confuse, d’une étrange présence matérielle. Il marchait longtemps, sans effort, le visage baigné d’une brume aquatique et légère. Ses travaux, il le savait, étaient terminés. Dans la pièce qu’il avait transformée en bureau, dont la fenêtre donnait sur la pointe d’Errislannan, il avait mis en ordre ses notes – plusieurs centaines de pages, traitant des sujets les plus variés. Le résultat de ses travaux scientifiques proprement dits tenait en quatre-vingts pages dactylographiées – il n’avait pas jugé nécessaire de détailler les calculs.

Le 27 mars 2009, en fin d’après-midi, il se rendit à la poste centrale de Galway. Il expédia un premier exemplaire de ses travaux à l’Académie des sciences de Paris, puis un second à la revue Nature, en Grande-Bretagne. Sur ce qu’il advint ensuite, on n’a aucune certitude. Le fait que sa voiture ait été retrouvée à proximité immédiate d’Aughrus Point devait naturellement faire penser au suicide – d’autant que ni Walcott, ni aucun technicien du centre ne se montrèrent réellement surpris par cette issue. « Il y avait en lui quelque chose d’atrocement triste, devait déclarer Walcott, je crois que c’est l’être le plus triste que j’aie rencontré de ma vie, et encore le mot de tristesse me paraît-il bien faible : je devrais plutôt dire qu’il y avait en lui quelque chose de détruit, d’entièrement dévasté. J’ai toujours eu l’impression que la vie lui était à charge, qu’il ne se sentait plus le moindre rapport avec quoi que ce soit de vivant. Je crois qu’il a tenu exactement le temps nécessaire à l’achèvement de ses travaux, et qu’aucun d’entre nous ne peut imaginer l’effort qu’il a eu à accomplir. »

Le mystère demeurant malgré tout autour de la disparition de Djerzinski, le fait que son corps n’ait jamais été retrouvé devaient nourrir une légende tenace selon laquelle il se serait rendu en Asie, en particulier au Tibet, afin de confronter ses travaux avec certains enseignements de la tradition bouddhique. Cette hypothèse est aujourd’hui unanimement rejetée. D’une part, on n’a pu découvrir aucune trace d’un passage aérien au départ de l’Irlande ; d’autre part, les dessins tracés sur les dernières pages de son carnet de notes, qu’on avait un temps interprétés comme des mandalas, ont pu finalement être identifiés comme des combinaisons de symboles celtiques proches de ceux utilisés dans le Book of Kells.

 

Nous pensons aujourd’hui que Michel Djerzinski a trouvé la mort en Irlande, là même où il avait choisi de vivre ses dernières années. Nous pensons également qu’une fois ses travaux achevés, se sentant dépourvu de toute attache humaine, il a choisi de mourir. De nombreux témoignages attestent sa fascination pour cette pointe extrême du monde occidental, constamment baignée d’une lumière mobile et douce, où il aimait à se promener, où, comme il l’écrit dans une de ses dernières notes, « le ciel, la lumière et l’eau se confondent ». Nous pensons aujourd’hui que Michel Djerzinski est entré dans la mer.

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