Les Particules Elementaires
Chapitre 5
Au moment où l’avion s’approchait du plafond nuageux qui s’étendait, à l’infini, en dessous du ciel intangible, il eut l’impression que sa vie entière devait conduire à ce moment. Pendant quelques secondes encore il n’y eut que la coupole immense de l’azur, et un plan immense, ondulé, où alternaient un blanc éblouissant et un blanc mat ; puis ils pénétrèrent dans une zone intermédiaire, mobile et grise, où les perceptions étaient confuses. En dessous, dans le monde des hommes, il y avait des prairies, des animaux et des arbres, tout était vert, humide, et infiniment détaillé.
Walcott l’attendait à l’aéroport de Shannon. C’était un homme trapu, aux gestes vifs ; sa calvitie prononcée était entourée par une couronne de cheveux blond-roux. Il conduisait rapidement sa Toyota StarJet entre les pâturages brumeux, les collines. Le centre était installé un peu au nord de Galway, sur le territoire de la commune de Rosscahill. Walcott lui fit visiter les installations et lui présenta les techniciens ; ils seraient à sa disposition pour réaliser les expériences, pour programmer le calcul des configurations moléculaires. Tous les équipements étaient ultramodernes, les salles d’une propreté immaculée – l’ensemble avait été financé sur un budget de la CEE. Dans une salle réfrigérée, Djerzinski jeta un regard sur les deux grands Cray, en forme de tour, dont les panneaux de contrôle luisaient dans la pénombre. Leurs millions de processeurs à l’architecture massivement parallèle se tenaient prêts à intégrer les lagrangiens, les fonctions d’onde, les décompositions spectrales, les opérateurs de Hermite ; c’est dans cet univers, dorénavant, qu’allait se dérouler sa vie. Croisant les bras sur la poitrine, serrant ses bras contre son corps, il ne parvenait pourtant pas à dissiper une impression de tristesse, de froid intérieur. Walcott lui offrit un café au distributeur automatique. Par les baies vitrées on distinguait des pentes verdoyantes, qui plongeaient dans les eaux sombres du Lough Corrib.
En descendant la route qui menait à Rosscahill ils longèrent un pré en pente douce où paissait un troupeau de vaches plus petites que la moyenne, d’un beau brun clair. « Vous les reconnaissez ? demanda Walcott avec un sourire. Oui… ce sont les descendantes des premières vaches issues de vos travaux, il y a déjà de ça dix ans. À l’époque nous étions un tout petit centre, pas très bien équipé, vous nous avez donné un sacré coup de main. Elles sont robustes, elles se reproduisent sans difficultés et elles donnent un lait excellent. Vous voulez les voir ? » Il se gara dans un chemin creux. Djerzinski s’approcha du muret en pierres qui délimitait le pré. Les vaches broutaient calmement, frottaient leurs têtes contre les flancs de leurs compagnes ; deux ou trois étaient allongées. Le code génétique qui gouvernait la réplication de leurs cellules c’est lui qui l’avait créé, qui l’avait amélioré tout du moins. Pour elles, il aurait dû être comme un Dieu ; pourtant, elles semblaient indifférentes à sa présence. Un banc de brume descendit du sommet de la colline, les cachant progressivement à sa vue. Il retourna à la voiture.
Assis au volant, Walcott fumait une Craven ; la pluie avait recouvert le pare-brise. De sa voix douce, discrète (mais dont la discrétion, pourtant, ne paraissait nullement un signe d’indifférence), il lui demanda : « Vous avez eu un deuil ?… » Alors il lui raconta l’histoire d’Annabelle, et de sa fin. Walcott écoutait, de temps en temps il hochait la tête, ou poussait un soupir. Après le récit il demeura silencieux, alluma, puis éteignit une nouvelle cigarette et dit : « Je ne suis pas d’origine irlandaise. Je suis né à Cambridge, et il paraît que je suis resté très anglais. On dit souvent que les Anglais ont développé des qualités de sang-froid et de réserve, une manière aussi d’envisager les événements de la vie – y compris les plus tragiques – avec humour. C’est assez vrai ; c’est complètement idiot de leur part. L’humour ne sauve pas, l’humour ne sert en définitive à peu près à rien. On peut envisager les événements de la vie avec humour pendant des années, parfois de très longues années, dans certains cas on peut adopter une attitude humoristique pratiquement jusqu’à la fin ; mais en définitive la vie vous brise le cœur. Quelles que soient les qualités de courage, de sang-froid et d’humour qu’on a pu développer tout au long de sa vie, on finit toujours par avoir le cœur brisé. Alors, on arrête de rire. Au bout du compte il n’y a plus que la solitude, le froid et le silence. Au bout du compte, il n’y a plus que la mort. »
Il actionna les essuie-glaces, remit le moteur en marche. « Beaucoup de gens, ici, sont catholiques, dit-il encore. Enfin, c’est en train de changer. L’Irlande se modernise. Plusieurs entreprises de haute technologie se sont installées en profitant des réductions de charges sociales et d’impôts – dans la région on a Roche et Lilly. Et, bien sûr, il y a Microsoft : tous les jeunes de ce pays rêvent de travailler pour Microsoft. Les gens vont moins à la messe, la liberté sexuelle est plus grande qu’il y a quelques années, il y a de plus en plus de discothèques et d’antidépresseurs. Enfin, le scénario classique… »
Ils longeaient à nouveau le lac. Le soleil émergea au milieu d’un banc de brume, dessinant à la surface des eaux des irisations étincelantes. « Quand même… poursuivit Walcott, le catholicisme est resté très fort ici. La plupart des techniciens du centre, par exemple, sont catholiques. Ça ne facilite pas mes rapports avec eux, Ils sont corrects, courtois, mais ils me considèrent comme quelqu’un d’un peu à part, avec qui on ne peut pas vraiment parler. »
Le soleil se dégagea complètement, formant un cercle d’un blanc parfait ; le lac entjer apparut, baigné de lumière. À l’horizon, les chaînes des Twelve Bens Mountains se superposaient dans une gamme de gris décroissants, comme les pellicules d’un rêve. Ils gardèrent le silence. À l’entrée de Galway, Walcott parla de nouveau : « Je suis resté athée, mais je peux comprendre qu’on soit catholique ici. Ce pays a quelque chose de très particulier. Tout vibre constamment, l’herbe des prairies comme la surface des eaux, tout semble indiquer une présence. La lumière est mobile et douce, elle est comme une matière changeante. Vous verrez. Le ciel, lui aussi, est vivant. »
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