Les Particules Elementaires
Chapitre 6
Une après-midi d’été, alors qu’il habitait encore dans l’Yonne, Michel avait couru dans les prés avec sa cousine Brigitte. Brigitte était une jolie fille de seize ans, d’une gentillesse extrême, qui devait quelques années plus tard épouser un connard épouvantable. C’était l’été 1967. Elle le prenait par les mains et le faisait tourner autour d’elle ; puis ils s’abattaient dans l’herbe fraîchement coupée. Il se blottissait contre sa poitrine chaude ; elle portait une jupe courte. Le lendemain ils étaient couverts de petits boutons rouges, leurs corps étaient parcourus de démangeaisons atroces. Le Thrombidium holosericum, appelé aussi aoûtat, est très commun dans les prairies en été. Son diamètre est d’environ deux millimètres. Son corps est épais, charnu, fortement bombé, d’un rouge vif. Il implante son rostre dans la peau des mammifères, causant des irritations insupportables. La Linguatulia rhinaria, ou linguatule, vit dans les fosses nasales et les sinus frontaux ou maxillaires du chien, parfois de l’homme. L’embryon est ovale, avec une queue en arrière ; sa bouche possède un appareil perforant. Deux paires d’appendices (ou moignons) portent de longues griffes. L’adulte est blanc, lancéolé, d’une longueur de 18 à 85 millimètres. Son corps est aplati, annelé, transparent, couvert de spicules chitineux.
En décembre 1968, sa grand-mère déménagea pour venir habiter en Seine-et-Marne, près de ses filles. La vie de Michel en fut peu modifiée, dans les premiers temps. Crécy-en-Brie n’est situé qu’à une cinquantaine de kilomètres de Paris, à l’époque c’est encore la campagne. Le village est joli, composé de maisons anciennes ; Corot y a peint quelques toiles. Un système de canaux dérive les eaux du Grand Morin, ce qui vaut à Crécy de se voir abusivement qualifié, dans certains-prospectus, de Venise de la Brie. Rares sont les habitants qui travaillent à Paris. La plupart sont employés dans de petites entreprises locales, ou le plus souvent à Meaux.
Deux mois plus tard, sa grand-mère acheta la télévision ; la publicité venait de faire son apparition sur première chaîne. Dans la nuit du 21 juillet 1969, il put suivre en direct les premiers pas de l’homme sur la Lune. Six cents millions de téléspectateurs disséminés à la surface de la planète assistaient, en même temps que lui, à ce spectacle. Les quelques heures que dura la retransmission furent probablement le point culminant de la première période du rêve technologique occidental.
Malgré son arrivée en cours d’année il s’adapta biein au CEG de Crécy-en-Brie, et passa sans difficulté en cinquième. Tous les jeudis il achetait Pif, qui venait de rénover sa formule. Contrairement à beaucoup de lecteurs il ne l’achetait pas surtout pour le gadget, mais pour les récits complets d’aventures. À travers une étonnante variété d’époques et de décors, ces récits mettaient en scène quelques valeurs morales simples profondes. Ragnar le Viking, Teddy Ted et l’Apache, Rahan le « fils des âges farouches », Nasdine Hodja qui se jouait des vizirs et des califes : tous auraient pu se retrouver autour d’une même éthique. Michel en prenait progressivement conscience, et devait en rester définitivement marqué. La lecture de Nietzsche ne provoqua en lui qu’un agacement bref, celle de Kant ne fit que confirmer ce qu’il savait déjà. La pure morale est unique et universelle. Elle ne subit aucune altération au cours du temps, non plus qu’aucune adjonction. Elle ne dépend d’aucun facteur historique, économique, sociologique ou culturel ; elle ne dépend absolument de rien du tout. Non déterminée, elle détermine. Non conditionnée, elle conditionne. En d’autres ternies, c’est un absolu.
Une morale observable en pratique est toujours le résultat du mélange en proportions variables d’éléments de morale pure et d’autres éléments d’origine plus ou moins obscure, le plus souvent religieuse. Plus la part des éléments de morale pure sera importante, plus la société-support de la morale considérée aura une existence longue et heureuse. À la limite, une société régie par les purs principes de la morale universelle durerait autant que le monde.
Michel admirait tous les héros de Pif, mais son préféré était sans doute Loup-Noir, l’Indien solitaire, noble synthèse des qualités de l’Apache, du Sioux et du Cheyenne. Loup-Noir traversait sans fin la prairie, accompagné de son cheval Shinook et de son loup Toopee. Non seulement il agissait, se portant sans hésiter au secours des plus faibles, mais il commentait constamment ses propres actions sur la base d’un critérium éthique transcendant, parfois poétisé par différents proverbes dakotas ou créés, parfois plus sobrement par une référence à la « loi de la prairie ». Des années plus tard Michel devait continuer à le considérer comme le type idéal du héros kantien, agissant toujours « comme s’il était, par ses maximes, un membre législateur dans le royaume universel des fins ». Certains épisodes comme Le Bracelet de cuir, avec le personnage bouleversant du vieux chef cheyenne qui cherchait les étoiles, dépassaient ainsi le cadre un peu étroit du récit d’aventures pour baigner dans un climat purement poétique et moral.
La télévision l’intéressait moins. Il suivait cependant, le cœur serré, la diffusion hebdomadaire de La Vie des animaux. Les gazelles et les daims, mammifères graciles, passaient leurs journées dans la terreur. Les lions et les panthères vivaient dans un abrutissement apathique traversé de brèves explosions de cruauté. Ils tuaient, déchiquetaient, dévoraient les animaux les plus faibles, vieillis ou malades ; puis ils replongeaient dans un sommeil stupide, uniquement animé par les attaques des parasites qui les dévoraient de l’intérieur. Certains parasites étaient eux-mêmes attaqués par des parasites plus petits ; ces derniers étaient à leur tour un terrain de reproduction pour les virus. Les reptiles glissaient entre les arbres, frappant oiseaux et mammifères de leurs crochets venimeux ; à moins qu’ils ne soient soudain tronçonnés par le bec d’un rapace. La voix pompeuse et stupide de Claude Darget commentait ces images atroces avec une expression d’admiration injustifiable. Michel frémissait d’indignation, et là aussi sentait se former en lui une conviction inébranlable : pris dans son ensemble la nature sauvage n’était rien d’autre qu’une répugnante saloperie ; prise dans son enseblé la nature sauvage justifiait une destruction totale, un holocauste universel – et la mission de l’homme sut la Terre était probablement d’accomplir cet holocauste.
En avril 1970 parut dans Pif un gadget qui devai rester célèbre : la poudre de vie. Chaque numéro était accompagné d’un sachet contenant les œufs d’un crustacé marin minuscule, l’Artemia satina. Depuis plusieurs millénaires, ces organismes étaient en état de vie suspendue. La procédure pour les ranimer était passablement complexe : il fallait faire décanter de l’eau pedant trois jours, la tiédir, ajouter le contenu du sachet, agiter doucement. Les jours suivants on devait maintenir le récipient près d’une source de lumière et de chaleur ; rajouter régulièrement de l’eau à la bonne température pour compenser l’évaporation ; remuer délicatement le mélange pour l’oxygéner. Quelques semaines plus tard le bocal grouillait d’une masse de crustacés translucides, à vrai dire un peu répugnants, mais incontestablement vivants. Ne sachant qu’en faire, Michel finit par jeter le tout dans le Grand Morin.
Dans le même numéro, le récit complet d’aventures en vingt pages apportait certaines révélations sur la jeunesse de Rahan, sur les circonstances qui l’avaient conduit à sa situation de héros solitaire au cœur des âges préhistoriques. Alors qu’il était encore enfant, son clan avait été décimé par une éruption volcanique. Son père, Craô le Sage, n’avait pu en mourant que lui léguer un collier de trois griffes. Chacune de ces griffes représentait une qualité de « ceux-qui-marchent-debout », les hommes. Il y avait la griffe de la loyauté, la griffe du courage ; et, la plus importante de toutes, la griffe de la bonté. Depuis lors Rahan portait ce collier, essayant de se montrer digne de ce qu’il représentait.
La maison de Crécy avait un jardin tout en longueur, planté d’un cerisier, un peu moins grand que celui qu’il avait dans l’Yonne. Il lisait toujours Tout l’Univers et Cent questions sur. Pour l’anniversaire de ses douze ans, sa grand-mère lui offrit une boîte du Petit chimiste. La chimie était tellement plus captivante que la mécanique ou l’électricité ; plus mystérieuse, plus diverse. Les produits reposaient dans leurs boîtes, différents de couleur, de forme et de texture, comme des essences éternellement séparées. Pourtant, il suffisait de les mettre en présence pour qu’ils réagissent avec violence, formant en un éclair des composés radicalement nouveaux.
Une après-midi de juillet, alors qu’il lisait dans le jardin, Michel prit conscience que les bases chimiques de la vie auraient pu être entièrement différentes. Le rôle joué dans les molécules des êtres vivants par le carbone, l’oxygène et l’azote aurait pu être tenu par des molécules de valence identique, mais de poids atomique plus élevé. Sur une autre planète, dans des conditions de température et de pression différentes, les molécules de la vie auraient pu être le silicium, le soufre et le phosphore ; ou bien le germanium, le sélénium et l’arsenic ; ou encore l’étain, le tellure et l’antimoine. Il n’y avait personne avec qui il puisse réellement discuter de ces choses : à sa demande, sa grand-mère lui acheta plusieurs ouvrages de biochimie.
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