Les poissons ne connaissent pas l'adultère
16. Chacun sa partition
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CHACUN SA PARTITION
Devant l’air décontenancé du serveur, Nicolas repasse sa commande en articulant chaque mot. L’autre continue à lui sourire, sans réaction.
— Vous êtes indien ?
— Ui, répond Singh.
— Do you speak english ?
Singh opine.
— So we would like to…
Nicolas rejoint Muriel et Aude installées un peu plus loin.
— On se croirait dans un film de Kusturica ! s’enthousiasme-t-il.
Muriel a enlevé sa veste et retire un à un les cheveux restés sur le col et les épaules. Ils tombent de plus en plus ou peut-être le remarque-t-elle davantage. Depuis qu’elle a lu qu’ils ne repoussent que sept fois, se les laver est devenu un supplice, tant elle en ramasse des poignées quand elle les démêle.
Nicolas l’observe, un sourire moqueur au coin des lèvres. Il partage la même peur. La crainte d’être chauve, c’est plutôt un truc de mec, lui a-t-il dit une fois.
— Tu en fais une tête…, ironise Nicolas. Tu rumines encore cette histoire de 20 euros ?
Elle fait une grimace. Elle est convaincue qu’il s’agit d’une escroquerie. Ils étaient tous de mèche. Ça ressemble à ces diseuses de bonne aventure dans la rue qui vous volent pendant qu’elles vous lisent dans la main… Elle en veut aussi à Vincent de la mettre dans cette position. Ils sont persuadés, Nicolas en tête, qu’elle est radine. Elle sait bien que ce n’est pas vrai, mais cela la blesse à chaque fois, surtout de la part de Nicolas qui prend un malin plaisir à dresser d’elle le portrait d’une mégère. Alors elle se venge, elle en rajoute dans le côté revêche.
— Vous n’êtes pas très causantes, les filles…
Aude répond qu’avec Muriel, elles voudraient aller en première, quitte à payer un supplément. Elles en ont assez de ce compartiment de dingues, entre la vieille qui les observe en permanence et cette Julia qui se moque d’eux.
Nicolas fait une moue contrariée.
— Ce que vous pouvez être bégueules ! Elle cherche juste à sauver la face devant nous. Elle est « grave dans la merde » ! dit-il en prenant un accent de banlieue.
— Arrête de jouer aux travailleurs sociaux ! réplique Muriel.
Aude songe à leurs discussions lorsqu’elle invite Muriel et Vincent à dîner. En fin de soirée, ils se lancent toujours dans des diatribes, tandis qu’avec Vincent, elle se replie dans la cuisine à faire la vaisselle. Tous les deux partagent le même retrait face aux événements, la même inclination à se réfugier dans leurs pensées. C’est sans doute pourquoi elle n’aurait jamais pu vivre avec lui. Dans un couple, il faut que chacun joue sa partition en rythme. Avec Vincent, leur vie aurait ressemblé à ces minutes d’avant concert où les musiciens s’accordent.
— Les galères de pauvres te dérangent ?
Muriel, comme Nicolas, met un point d’honneur à tenir la baguette. Aux yeux d’Aude, peu importe sa place dans l’orchestre, ou même son instrument, seule la mélodie a un sens, elle seule justifie les répétitions et les sacrifices. Un beau couple uni, comme un récital réussi, et plus encore tenir sa note – être la femme du professeur.
— Si elle s’épanchait réellement, tu ne le supporterais pas plus de cinq minutes…
— Je n’ai pas dit que je voulais m’en faire une amie…
— Ni que tu voulais l’aider…
Muriel éprouve un certain plaisir à ces passes d’armes. Elle se flatte d’être la seule qui ose remettre le grand homme à sa place et s’énerve de la façon dont Vincent accepte la supériorité de Nicolas, comme si cela n’avait aucune importance.
— Je dis juste qu’il ne faut pas rester figé dans sa vision des choses. Je ne juge pas, moi.
Muriel affiche un sourire goguenard.
— On dirait que tu parles d’une tribu amérindienne…
Nicolas a du mal à la supporter. Il y a des gens pour qui la maturité s’épuise à régler leur compte avec leur enfance, éternel créancier de leurs origines. Tel est le cas de Muriel. Elle le fait rire avec sa prétention à se croire une intellectuelle, alors qu’elle s’accroche au noir et au blanc comme quand on a vingt ans. Elle n’a jamais compris le plaisir qu’il peut y avoir à flirter avec des idées contraires, à jouer du paradoxe. Il se demande comment Vincent peut la supporter.
— Est-ce qu’on ne pourrait pas voyager tranquille ? supplie Aude. Allez, pour une fois, mets tes principes de côté !
La voix d’Aude est tendre. Elle aimerait qu’il lui cède juste pour se rassurer, qu’il cherche encore à lui faire plaisir sur de petits riens. Elle sait que, le jour où il ne le fera plus, elle l’aura perdu. C’est sa place dans son cœur. Les légères entorses à sa ligne de conduite. Cela ne lui coûte pas beaucoup mais il lui donne ainsi le sentiment qu’il ne le fait que pour elle seule.
— Cela te ferait vraiment plaisir ?
Elle lui caresse le bras.
— Bon d’accord, concède Nicolas. Je vais aller voir le contrôleur…
Leur conversation est interrompue par le bruit d’une altercation au bar. Un client s’emporte contre le serveur. Nicolas vole au secours de Singh.
— Cette espèce d’empoté ne comprend rien ! s’énerve Jean-Pierre. Déjà tout à l’heure, il m’a servi un thé au lieu d’un café. Et maintenant, il me regarde comme un extraterrestre parce que je lui commande un croque-monsieur !
— This man wants a toasted ham and cheese sandwich, traduit Nicolas.
Singh dodeline de la tête en signe d’acquiescement.
— Ah parce qu’il faut parler anglais pour déjeuner à bord du Paris-Toulouse ?
Nicolas adresse à Singh un sourire complice.
— Jo garajte hain, we barshte nahîn…, gros tonnerre, pas de plouie…, commente Singh philosophe.
Nicolas retourne s’asseoir. Muriel lui fait un signe de la tête : Jean-Pierre se tient derrière lui avec son croque-monsieur. Il leur demande s’il peut se joindre à eux. Sans attendre la réponse, il s’installe et se présente.
— Executive sales manager ? fait Nicolas admiratif. Mais c’est quoi la différence avec chef des ventes ?
— C’est… c’est pareil…
Nicolas s’amuse à faire parler Jean-Pierre qui s’efforce d’attirer l’attention d’Aude par quelques sourires appuyés.
— Et vous ? lui dit-il. Qu’est-ce qu’une jolie femme comme vous fait dans ce train ?
La bouche d’Aude se fronce en une grimace désagréable.
— On dirait qu’il t’a « branchée », lui glisse Nicolas à l’oreille.
Jean-Pierre se propose de leur offrir un café, « Enfin avec ce type qui ne comprend rien, ce sera un thé plutôt ! » Il est le seul à s’esclaffer. Mais Nicolas le devance et, avant que les autres aient eu le temps de réagir, il se précipite au bar. Accoudé au comptoir, il observe Aude, qui lui adresse des regards inquiets, de plus en plus gênée par les avances de Jean-Pierre.
— Voilà les thés ! fait Nicolas. Puis il ajoute en direction d’Aude : Tu veux du sucre avec, ma chérie ?
Jean-Pierre se fige. Pour chasser le silence qui s’est installé, il leur raconte l’histoire qui vient de lui arriver. Il regardait le paysage dans le couloir, quand une nana, plutôt jolie, sexy même, « le genre pas farouche » engage la conversation.
— Julia, elle s’appelait.
Nicolas arrête de tourner sa cuillère dans sa tasse.
— On sympathise, elle me fait de grands sourires et pour finir, elle me propose qu’on se retrouve un peu plus tard ici pour prendre un café. Vous ne devinerez jamais la suite. J’y vais et je l’aperçois en compagnie d’un autre homme. Elle fait semblant de ne pas me voir. Alors, moi, je ne me dégonfle pas, je me plante devant eux. Et vous ne savez pas ce qu’elle me sort ? « Je vous présente mon mari »… Y’a de ces tordues…
— Son mari ? s’étonne Muriel.
À cet instant Aude aperçoit Germinal qui traverse la voiture-bar.
— Vas-y, demande-lui pour les premières !
Nicolas se retourne et hèle Germinal.
— Pas le temps, répond le contrôleur, d’un ton sec, sans ralentir son allure. Je suis pressé…
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