Les poissons ne connaissent pas l'adultère
28. Rum balabum balabum bam bam
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RUM BALABUM BALABUM BAM BAM
« J’invite tous les passagers à se rendre voiture 13 ! Dépêchez-vous ! Vous allez manquer le concert de l’année ! »
Germinal aurait bien aimé que le Happy Days Band interprète aussi des chants révolutionnaires. Bella ciao ! Ay Carmela ! « Rum balabum balabum bam bam/Donde sobra corazon/Ay Carmela, ay Carmela… » Mais Dick n’avait pas voulu. « La vraie révolution c’est le rock and roll ! » avait-il répondu.
« Concernant l’histoire de mon père, je voudrais préciser qu’il a fini sa vie en France, sans jamais renouer avec les autres républicains en exil. À leurs yeux, il était un traître. »
— Monsieur Germinal, le train ralentit…, s’étonne Julia.
Il lui fait signe de la main de ne pas le déranger.
« Il n’a jamais voulu s’expliquer, peut-être aussi avait-il peur de faire de la peine à ma mère en remuant toute cette histoire… Car il ne pouvait masquer son émotion quand il l’évoquait… »
— Mais… et l’annonce… ?
Il hésite un instant. Il voit par la fenêtre les arbres apparaître lentement, puis les premiers panneaux.
— Ah oui… l’annonce…
Alors il se redresse, et d’une voix qu’il voudrait ferme :
« Je vous informe qu’à titre exceptionnel, notre train marquera l’arrêt en gare d’Allassac pour cause d’acheminement de voyageurs… »
— C’est tout… ?
Il sourit et, comme revenu à lui, il reprend :
« Dans le cadre de ma mission d’assistance et devant la gravité et l’urgence de la situation familiale d’une passagère, j’ai pris la décision de l’autoriser à descendre à cet arrêt non prévu, afin de lui permettre de regagner son domicile. »
La gare d’Allassac est déserte à cette heure. Le train régional qui fait la liaison entre Brive et Limoges est passé depuis une heure, emportant les rares voyageurs sur le quai. Le Corail s’immobilise en exhalant un imposant soupir, qui le fait ressembler à un monstre échoué sur le rivage.
Un grand silence règne, uniquement troublé par le bruit des pas sur le gravier d’un cheminot qui, affolé, court le long du Teoz.
Une vive discussion s’engage. Germinal fait de grands gestes, l’autre aussi, beaucoup plus saccadés. Leurs bras s’agitent, chacun semblant indiquer une direction opposée. Le cheminot finit par éclater de rire.
Catherine apparaît alors telle une princesse, entourée de ses suivantes qui portent ses bagages. Elle s’approche du contrôleur et applique sur ses joues deux baisers sonores. Puis c’est au tour des enfants. Germinal porte nerveusement sa main à sa boucle d’oreille, et finit par donner le signal du départ.
Tandis que le train reprend lentement de la vitesse, Julia et Vincent regagnent songeurs la voiture 13. Il marche derrière elle, sans un mot. Il observe ses jambes, ses hanches, et plus encore sa nuque et le mouvement des cheveux qui se sont échappés de son chignon.
Il suffirait qu’il tende la main, qu’il lui saisisse le bras et l’oblige à se retourner. Mais le souvenir cuisant de ses précédentes tentatives annihile toute résolution. Elle sent dans son dos le regard de Vincent.
Il suffirait qu’elle ralentisse un peu, ou même qu’elle fasse semblant de trébucher pour qu’il la bouscule, qu’il s’excuse, l’effleure, et qu’enfin il s’enhardisse.
Ils ont déjà presque rejoint les autres. Elle l’arrête. Elle va lui dire quelque chose. Des voyageurs arrivent en sens contraire et les contraignent à se plaquer sur le côté. Le charme est rompu, le bruit de la conversation les a éloignés.
Encore un signe du destin. Résigné, il passe devant pour lui ouvrir la porte du sas et lui cacher sa rage et son amertume mêlées – comment font les autres ? Une nouvelle goutte d’eau dans un océan d’occasions manquées, de remords et de regrets aussi, qui constitue son horizon à perte de vie. Il n’y a pas de hasard.
Elle lui sourit, mi-amusée, mi-déçue par son invincible timidité.
C’est alors que le train entre dans un tunnel.
Vincent ne saura jamais si c’est la peur ou peut-être la surprise, il a senti le corps de Julia tout contre lui – ou bien il l’a lui-même enlacée. Il la serre, tandis que les bras de la jeune femme s’accrochent à son cou.
Ils s’embrassent.
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