Les poissons ne connaissent pas l'adultère
36. Montauban
36
MONTAUBAN
Elle n’avait même pas son numéro. De toute façon, ils n’avaient pas parlé de la suite. Elle ne veut pas s’apitoyer, pas jouer à la victime. Cela avait été une journée extraordinaire, sa première journée de Julia.
Vincent avait le torse imberbe, Djamel était si velu qu’il avait même des poils dans le cou. Elle n’aimait pas ça, elle avait toujours adoré le contact de la peau.
Après les adieux à Colette, elle est remontée dans le train en compagnie des choristes. Mais elle a préféré rester seule. Prétexté qu’elle devait retourner à son compartiment pour s’éclipser. Elle s’est assise deux voitures plus loin, il y a des places libres maintenant. Sentiment d’être dans le bon tempo. Un bref instant cela l’inquiète, puis un rire sonore la secoue. Même la vision de ses mollets ne parvient pas à ternir son humeur. Elle réajuste son décolleté. Elle aime le contact du tissu sur sa peau. Elle se promet de s’acheter d’autres fringues, encore plus dures à porter : des hauts moulants, des jupes courtes, et beaucoup de bijoux, clinquants, des colliers, des bagues plein les doigts, des bracelets empilés sur les poignets et surtout, surtout des boucles d’oreilles, fines et longues, des torsadées qui descendent le long du cou, des rondes qui mangent la joue. Elle qui n’en mettait pas a une fringale de boucles d’oreilles. Elle s’imagine, les ôtant, dans un bruit de métal, elle trouve qu’il y a quelque chose d’extrêmement sensuel quand une femme retire ses boucles, une invitation muette…
Elle observe le paysage et revit la scène en détail, tel un enfant qui déballe ce qu’il a gagné à la fête foraine.
Il se tenait devant elle, raide, figé. Elle au contraire était très calme, comme si elle savait ce qui devait se passer ensuite, juste parce qu’elle l’avait décidé. Elle avait suggéré de demander l’aide de Germinal pour trouver un endroit tranquille. Ils s’étaient mutuellement déshabillés. Elle aurait souhaité qu’il fasse le premier geste. « Si tu ne veux plus, je comprendrais… », avait-elle failli dire. Tous les hommes qu’elle avait connus décidaient, agissaient, sans laisser paraître la moindre hésitation, pareils à des danseurs habitués à guider leur partenaire et elle, allongée sur le lit, les recevait, soudain écrasée par leur poids, submergée par le va-et-vient de leurs reins. Mais elle désirait vraiment que cela ait lieu, se prouver tout de suite, que tout, y compris ça, était possible, qu’elle pouvait quand elle le voulait, coucher, le mot l’amuse, coucher avec un homme, se défaire de Djamel. Alors elle lui avait caressé la cuisse, embrassé le cou.
Elle cherche à détourner la mélancolie qui la gagne. Faire quelque chose. Appeler sa cousine pour savoir si elle peut débarquer chez elle. Elle sort son portable de son sac. Elle l’avait éteint. Un nombre impressionnant de messages s’affiche. Martine, cinq ou six fois, Laura aussi une fois et Djamel quinze fois. Tu me fais chier ! Il faudrait rappeler, mais elle n’a pas envie. Marre des embrouilles. Au bout de quelques secondes, le ton aurait monté. Tu m’emmerdes ! Elle connaît trop bien cette envie de bagarre, sous couvert de discuter, l’adrénaline. T’es trop conne ! La seule façon de se dire des choses. Comme un code. On se parle donc on se crie dessus, en fait, on se crie dessus donc on se parle.
Elle tombe sur le répondeur de sa cousine. Elle laisse un message. Si ça se trouve, elle ne pourra pas dormir chez elle ce soir. Elle ne veut pas s’inquiéter à l’avance. Elle verra bien. Elle a repris le dessus. Un petit moment de faiblesse. Tout ça pour une aventure d’un jour. Pas même d’une heure. Entre deux arrêts. Pourtant, cela n’avait rien du coup vite fait, sordide. Allongée sur la banquette, elle apercevait un bout du couloir, par un petit interstice qui subsistait entre le rebord de la vitre et le rideau. Quelqu’un aurait pu les voir peut-être, et loin de l’inquiéter, l’idée lui plaisait. Que les passagers d’à côté sachent qu’elle était là à faire l’amour avec lui, qui l’avait désirée, choisie, l’impression d’exister.
Quand le train avait ralenti et était entré en gare de Brive, le silence avait accompagné le lent apaisement des corps. Il était sur elle. Chaque son leur arrivait intensément. Dans le couloir les voyageurs qui montaient. Leur pas. Leur voix. Il lui avait caressé le visage. Elle s’était serrée contre lui. Deux enfants redoutant de voir leur cachette découverte. Le monde pouvait bien continuer sur le même rythme monotone, elle se sentait immortelle comme l’éclair, du moins c’était ce qu’elle lui avait chuchoté à l’oreille.
Elle se tourne, il n’y a personne près d’elle, et s’installe confortablement, les jambes sur l’autre siège, la tête posée contre l’accoudoir comme sur l’épaule d’un homme.
Elle aurait préféré qu’il fasse sombre. Malgré les rideaux tirés, le soleil donnait une teinte mélancolique au compartiment. Elle redoutait le moment où il la verrait nue. Mais il y avait un tel désir dans ses yeux, qu’elle s’était sentie prise d’un élan pour lui. Elle s’était laissé regarder, étendue sur le dos, un sourire qu’elle ne se connaissait pas, un sourire qui montait du plus profond de ses cuisses, de son ventre, la revanche de ce corps auquel elle s’était habituée tel un fardeau encombrant, illuminait son visage. De cela, elle lui serait éternellement reconnaissante.
Elle donnerait cher pour être à nouveau blottie dans ses bras, là, maintenant, tout de suite. Elle sait, elle redoute toute cette sensiblerie qui l’envahit mais elle en a été tant sevrée qu’elle est prête à y plonger jusqu’à l’écœurement. La meilleure façon pour se faire avoir. Elle n’aura pas toujours la chance de tomber sur un type aussi gentil que Vincent. Continue ma fille et tu risques de collectionner un joli lot de déceptions, de peines de cœur en tout genre… Mais pour l’instant, elle n’en a même pas peur. Bien au contraire, elle aspire à vibrer, aimer, souffrir même, tout plutôt que ce vide qui était le sien. Sa vie future ne sera pas rose. C’est sûr. Comme dirait Martine et son gros bon sens. Il va falloir retrouver un boulot, pas évident, et en plus elle sera seule, sans personne pour l’aider, dans une ville qu’elle ne connaît pas… Il lui reste en tout et pour tout sur son compte 614,25 euros, moins le billet acheté ce matin, 73,60, soit 540,65. Et pourtant rien ne peut l’effrayer. Elle a la conviction qu’elle va s’en sortir. Parce que désormais, terminé les contraintes. Ça, tu peux le comprendre, Martine ?
Au début, elle n’avait pas osé lui toucher le sexe ou plutôt elle l’avait fait furtivement comme un dernier reste de pudeur, habituée à ce que ce soit l’homme, enfin Djamel, qui mène les ébats.
La voix de Germinal résonne soudain, il annonce Montauban et les correspondances pour Agen, Caussade et Albi.
Elle avait pris son temps pour se rhabiller. Malgré le départ de Vincent, et la certitude qu’elle ne le reverrait plus, malgré la froideur des lieux, leur tristesse même, qui lui rappelait la salle de repos du supermarché, elle était irrésistiblement heureuse.
Elle s’était débarrassée avec un kleenex du rimmel qui avait coulé, avait rattaché ses cheveux en se fixant dans la glace. Se regarder, sans plus avoir honte. À la maison, elle tournait la tête quand elle passait devant le miroir que Djamel avait installé dans leur chambre. Il avait insisté pour ce miroir. « Faut pas avoir peur de ce qu’on est. » Une vraie pensée de pauvre. Une obsession à se rabaisser, sous couvert de vérité. C’est ça qu’elle ne supporte plus. Son manque d’envie de voir les choses autrement. Pour lui, tout ça c’est des conneries. « Quand on te traite comme de la crotte, tu finis par devenir de la crotte », expliquait Julia Roberts dans Pretty Woman, elle s’en souvenait parce qu’elle avait utilisé le mot « crotte ». Elle, elle aurait dit merde, crotte, ça faisait presque gentil.
Elle tourne autour, mais le point important c’est celui-là. Elle ne reviendra pas, c’est fini. Elle en a fini pas seulement avec Djamel, avec ses mauvaises plaisanteries, son linge sale, ses cuites régulières, ses coups de gueule, son vieux pantalon de gymnastique comme il dit, le même depuis dix ans, et ses plans moisis, qui suent la misère indélébile, mais aussi avec sa vision des choses, sa complaisance au malheur, toutes ces pseudo-vérités assenées, ressassées tellement qu’elle avait fini par ne plus voir le monde qu’à travers ses yeux.
Voilà pourquoi elle ne reviendra pas. Pas parce qu’elle ne l’aime plus, la question ne se pose plus depuis longtemps, quand elle était avec lui, elle n’aurait même pas su dire ce que cela signifiait, mais parce qu’elle déteste tout ce qu’il affirme, tout ce qu’il pense, parce qu’entre elle et lui, il y a eu aujourd’hui, cette fugue qui lui prouve que le monde n’est pas ce qu’il dit.
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