Les temps perdus

Juan Pablo Villalobos · Chapitre 5 sur 6 · partie 3/3

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Les temps perdus

Notes sur la littérature

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

— Alors, je ne comprends pas ce que nous faisons ici, dit Francesca en regardant Juliette.

— Laissez-moi vous expliquer en quoi consiste la négociation, dis-je, vous me rendez ma Théorie esthétique et je ferai disparaître une photo compromettante pour vous, sinon…

— De quoi parlez-vous ? interrompit-elle.

— De la photographie d’un jeune garçon que vous avez laissé entrer dans l’immeuble par négligence. Je serais ravi de savoir ce que pense l’assemblée sur le fait que sa dictatrice enfreint ses propres règles. Je médite de réclamer votre démission.

— Je n’ai laissé entrer personne !

— Je n’ai pas les Temps perdus !

— Je n’ai pas la Théorie esthétique !

— Madame, monsieur, intervint Juliette, nous allons nous calmer. Je suggère que nous construisions ensemble une scène hypothétique pour ouvrir le dialogue. C’est un exercice de l’imagination, d’accord ? Vous n’avez pas à vous précipiter pour apporter un démenti.

Francesca acquiesça et j’avalai une minuscule gorgée de bière, juste pour m’humecter la bouche.

— Nous allons imaginer, poursuivit Juliette, que madame détient l’exemplaire de la Théorie esthétique qui appartient à monsieur.

— Bien que je ne l’aie pas, souligna Francesca.

— Je vous ai dit que c’est une hypothèse, reprit Juliette, laissez-moi finir. Nous allons aussi imaginer que monsieur a des exemplaires du Temps perdu et les lampes qui appartiennent aux sociétaires. Nous allons même imaginer autre chose : que vous ne les avez pas, comme vous l’affirmez tous les deux, mais que vous pourriez vous les procurer. Vous avez compris ? Vous ne les avez pas, mais si vous arriviez à un accord amical, vous pourriez mettre la main dessus. En vous basant sur cette supposition, vous sentiriez-vous à l’aise pour procéder à un échange ?

— Je ne peux donner ce que je n’ai pas, dis-je.

— Moi non plus, dit Francesca.

— Mais ce que vous pouvez sans doute faire, c’est indiquer à l’autre où il peut trouver ce qu’il cherche. Ce serait un échange d’informations.

— Je vais vous dire ce que je peux donner à monsieur, affirma Francesca.

Elle sortit de son sac une feuille de papier pliée, qu’elle me tendit.

— De quoi s’agit-il ? demandai-je.

— Lisez, répondit-elle.

C’était une photocopie d’un certificat médical qui assurait que je n’avais pas la “capacité légale” et que je n’étais pas “maître de mon jugement”, parce que j’étais sujet à l’alcoolisme et à la sénilité.

— Ce document est un faux ! criai-je.

— C’est un document officiel, dit Francesca. Il a été demandé par la Société protectrice des animaux, et grâce à ce certificat vous avez échappé à une amende. Vous savez ce qui arrivera si je remets ce document à l’administration de l’immeuble ? Vous connaissez les règles, avec ce bout de papier, je vous envoie à l’asile.

Dans ma tête, je vis la tête de papaye de Tête de Papaye, et je me vis la réduire en purée à coups de bâton, ou la découper en tranches avec un énorme couteau de boucher.

— C’est une injure ! criai-je. Je vais quitter cette table. Il n’y a pas de négociation possible.

Sitôt dit, sitôt fait, et sans attendre la réponse, je m’en allai, surtout parce que je n’avais pas l’intention, par-dessus le marché, de payer la note. Le lendemain, comme il fallait s’y attendre, Tête de Papaye ne vint pas à l’atelier d’écriture au bar. Le lundi, grâce à Juliette qui avait appelé Dorotea, j’obtins le numéro de téléphone de Tête de Papaye. Après avoir avalé deux tequilas cul sec, je l’appelai avec une fureur en ébullition dans mes veines :

— Traître ! criai-je dès qu’il décrocha.

— Saboteur !

— Comment as-tu pu me porter un coup aussi bas !?

— J’en ai autant à ton service, vous vouliez uniquement m’empêcher d’écrire mon roman. Savez-vous qu’après une seule séance avec Francesca, j’ai déjà le premier chapitre ?

— Tu m’as vendu pour un roman !

— Cherchez quelqu’un d’autre qui vous paie à boire !

— Gros Papaye !

Il raccrocha et, à la seule perspective de finir dans un asile, je bus ce jour-là jusqu’à l’inconscience.

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— Tu me laisses te dessiner ?

— Demain.

— Je peux te prendre la main.

— Demain. Tu ne devais pas te chercher un autre travail ?

— Demain. Je peux te donner un baiser ?

— Demain. Tu n’avais pas dit que la carriole de tacos, c’était provisoire ? Quand cesseras-tu d’être un taquero ?

— Demain. Tu veux m’épouser ?

— Demain. Pourquoi ne t’inscris-tu pas à l’université pour étudier quelque chose d’utile ?

— Demain. Tu me laisses entrer pour que je te regarde quand tu poses.

— Tu es tout excité, Teo ?

Au fil des saloperies, ainsi s’écoulait la vie.

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Nos corps flottaient dans un parage désertique, orné ici et là d’arbres secs qui semblaient prêts à tout moment, comme par magie, à reprendre vie, des arbres secs qui, au lieu de reverdir, de se couvrir de feuilles, menaçaient de sortir leurs racines de terre pour se mettre à marcher, des arbres secs avec des branches comme des bras, des monstres sortis tout droit d’un cauchemar d’enfant, des arbres morts-vivants. À l’horizon, on voyait des collines pierreuses et là-haut, dans le ciel, des nuages insolites, des nuages dont aucun météorologue, aucun critique d’art n’aurait su déchiffrer les desseins.

 

Je serrais la main pour rassurer Marilín, car j’avais le pressentiment qu’elle m’accompagnait, mais je serrais le vide, Marilín n’était pas avec moi. En revanche, je voyais le Sorcier de dos, bougeant délicatement le bras droit d’où émergeait, à coups de pinceau angoissés, le paysage environnant. Il venait de peindre un arbre et flottait vers moi, brandissant sa palette et son pinceau. Il se mettait à regarder le paysage comme si regarder le paysage était un ordre, regarde le paysage ! m’ordonnait-il d’un geste, regarde le paysage ! Je regardais le paysage et souhaitais ne pas être là, dans cette apocalypse pré-humaine, c’était comme si la vie sur la terre s’était arrêtée avant de commencer, comme s’il y avait eu des ratés dans l’évolution, comme si la vie s’éteignait sans avoir réussi à produire ne serait-ce qu’un têtard, le monde allait prendre fin et le seul vestige, c’étaient ces arbres affligés.

Le Sorcier respirait à fond et moi je respirais à fond et ce monde n’avait d’autre odeur que celle de l’huile.

— Où est Marilín ? lui demandais-je.

— Marilín, Marilín… me répondait-il.

Il tendait le cou en avant, traversant la verticale de la toile, et en l’imitant je pouvais voir sa chambre. Sur le lit, emmêlée dans des draps pleins de sueur, Marilín avait les pieds et les mains liés, réduite au silence grâce à la pression d’un sparadrap sur la bouche. Aux murs, des natures mortes avec des fruits, des pêches qui étaient des fesses, des pastèques et des cactus qui étaient des vagins, et au chevet du lit une papaye coupée par le milieu montrant de façon obscène son ventre gélatineux.

Je ramenais la tête dans la toile, poussé par une fureur vertigineuse à laquelle mon corps vétuste ne pouvait répondre. Mon poing battait lentement l’air figé de ce paysage apocalyptique.

— Du calme, mon vieux, ne te mets pas dans cet état, me disait-il.

— Libère-la, criais-je.

— Cela dépend de toi. Si tu fais ce qu’il faut, il ne lui arrivera rien. Je te le promets. Je ne voulais pas en arriver à ces extrémités, mais tu ne comprends vraiment rien.

— Que veux-tu que je fasse ?

— Tu ne l’as pas compris ?

— Comment vais-je le comprendre si tu ne m’as rien demandé ?

— Parce qu’il faut que je te le dise ? Tu vas gâcher la charge symbolique d’un rêve pour te conformer à la littéralité ?

— On peut aussi jouer aux devinettes.

— Tu es assez lent. Ou plus exactement tu es très lent.

— Et alors ?

— Alors quoi ?

— Qu’est-ce que tu veux ?

— Tu ne le comprends vraiment pas ? Je veux que tu écrives un roman sur moi !

— Je n’écris pas de romans !

— Toujours la même rengaine !

— Moi, je voulais être peintre, artiste plasticien, la littérature ne m’a jamais intéressé.

— Tu voulais être peintre, tu voulais être artiste, mais tu ne l’as jamais été.

— Je ne suis pas non plus écrivain !

— Mais tu as un tempérament d’artiste, c’est l’essentiel. Quand on a un tempérament d’artiste, on peut l’utiliser autant pour la musique que pour la peinture ou la littérature. Laisse-moi te montrer quelque chose.

Alors, le Sorcier posait sa palette et son pinceau sur une branche d’arbre qui les recevait comme s’il avait des doigts, mettait les mains dans les poches de son pantalon, en sortait un biscuit chinois de la chance. Étrangement, je savais que c’était un biscuit sans l’avoir vu, comme s’il était dans ma poche, et je sentais les doigts cadavériques du Sorcier fouiller entre mes jambes, pas entre les siennes, et la frayeur et les chatouilles me réveillèrent.

J’étais encore tellement ivre que j’estimai qu’il valait mieux ne pas me lever, même si ma tête me commandait d’aller à la salle de bains, de me rincer la figure, de boire un verre d’eau. Au lieu de cela, je restai couché, les yeux ouverts, regardant tourner l’obscurité, et, avant de retomber dans le sommeil, j’entendis nettement la porte d’entrée s’ouvrir en catimini, et se refermer un peu plus tard. Je sortis le bras des draps et le tendis pour allumer la lampe de la chambre. Je retins ma respiration pour détecter un son en provenance du salon : rien, le train-train habituel des cafards. Sous l’influence de cet état ensommeillé, je me penchai pour attraper la boîte de biscuits chinois, histoire de compléter le rêve. Je déchirai l’emballage, cassai le biscuit en deux et dépliai le petit papier : le futur n’est plus comme avant. J’éteignis et retournai à mon sommeil inquiet, agacé par l’inconfort des miettes de biscuit, qui s’étaient éparpillées dans les draps.

Quand je me rappelai le lendemain matin le bruit de la porte d’entrée, j’examinai l’appartement, autant que le permettait mon mal de tête, pour voir s’il manquait quelque chose. Je ne remarquai rien. Je pris mes cachets habituels et sortis, dans l’intention de m’éclaircir les idées, et de dissiper ma gueule de bois chez la maraîchère.

Il y avait une ambiance mortelle dans le hall : les sociétaires ne quittaient pas leurs mains du regard et commentaient, au milieu des soupirs, quelques épisodes du Temps perdu qu’ils avaient particulièrement appréciés.

— Et là, qui est mort ? leur demandai-je.

— N’oubliez pas, me répondit Francesca, vous avez vingt-quatre heures.

J’entrai chez la marchande de légumes sans pouvoir empêcher le soleil de me marteler le front, au point que je faillis vomir. Je n’avais jamais tant apprécié la pénombre de l’arrière-boutique et son atmosphère tempérée. Juliette leva les yeux de son journal quand elle entendit mes pas hésitants.

— Tu as vu ? dit-elle en se référant à ce qu’elle venait de lire, on a délogé les gens dans un rayon de deux kilomètres autour du monument, il paraît que la faille avance.

— Tu m’offres à boire ? suppliai-je.

— Tu m’as l’air cuit, Teo, on te sent à vingt mètres.

— Tu m’offres une bière, oui ou non ?

— Du calme, monsieur, je vais te donner une bière, tu le sais, mais je crois que tu devrais d’abord manger quelque chose. Tu veux que je commande quelques grillades de tacos ? Moi j’ai les tripes qui rugissent.

J’étais d’accord. Je lui donnai un billet de vingt pesos et m’affalai sur une chaise, à côté de celle de Juliette, qui venait de partir vers l’entrée du magasin pour passer la commande, tacos et bière, à tue-tête. Elle revint, posa le journal ouvert sur la table et se rassit.

— Il suffit que je respire pour me mettre à ton niveau, me dit-elle.

— Francesca est entrée dans mon appartement en pleine nuit.

— Elle voulait te violer ?

— Eh, c’est du sérieux.

— Tu es tellement ivre que tu as perdu ton sens de l’humour !

— Je n’ai pas envie de rigoler.

— Attends, je vais te donner un cachet.

— J’en ai déjà pris un.

— Comment sais-tu que Francesca est entrée ? Tu l’as vue ?

— Je ne l’ai pas vue, mais j’ai entendu le bruit de la porte s’ouvrir et se refermer, je dormais à moitié, je n’ai pas pu me lever.

— Peut-être que si tu buvais moins…

— Si je buvais moins, Francesca n’entrerait pas dans mon appartement ?

— Si tu buvais moins, tu te serais levé et tu l’aurais surprise la main dans le sac. À supposer qu’elle l’ait mise. Tu es sacrément parano ! Pourquoi serait-elle entrée ?

— Pour chercher les Temps perdus.

— Elle l’aurait fait avant, maintenant ce n’est plus nécessaire, elle te tient par ce que tu sais.

— N’exagère pas, Youliet.

— Je n’exagère pas, c’est la vérité, pas moyen d’y échapper.

— Au fait, tu as parlé à Dorotea ?

— Elle m’a promis de transmettre le message.

— Je t’ai demandé de me trouver le numéro de Mao !

— Dorotea n’a pas voulu me le donner, elle m’a dit que c’était plus sûr pour nous.

— Ils adorent vraiment jouer comme des gamins !

— Pas toi ?

Un mioche entra dans la boutique, avec deux assiettes en carton remplies de tacos, et une bouteille de bière.

— Attends, me dit Juliette, avant de manger, je vais te donner un chile serrano, ça va te soulager.

Elle remplit deux verres de bière et me tendit le chile après l’avoir frotté entre ses mains pour qu’il soit plus virulent. Puis on mangea en silence. Elle mâchait et remâchait, moi je mâchais et transpirais, trempé de la tête aux pieds. La bière, comme par miracle, me remit dans un état plus agréable que la cuite : une simple ivresse. Juliette m’apporta un rouleau de papier hygiénique pour m’éponger le visage et pour moucher ce qui commençait de couler par mon nez de patate. En me mouchant, je me dis que je n’avais jamais demandé à Juliette, qui en fin de compte était une experte dans ce genre de choses, s’il était vrai que mon nez avait la forme d’un tubercule.

— Dis donc, il ressemble à quoi, mon nez ?

— Tu veux vraiment que je te le dise ? Il a un petit air…

— De patate ?

— Oui, mais plutôt de patate péruvienne. Tu en as déjà vu ? Ces patates toutes rouges.

Je lui tendis mon verre pour qu’elle me le remplisse ; en le prenant, elle me regarda comme si elle évaluait l’ampleur et la nature de mes besoins immédiats.

— Tu devrais aller te recoucher, suggéra-t-elle. Un petit somme te ferait du bien, maintenant.

— Tout plutôt que dormir ! Ces derniers temps, j’ai des rêves très bizarres.

— Érotiques ?

— Mais merde, je parle sérieusement ! Pourquoi faut-il tourner tout ce que je dis en dérision ?

— Parce que nous tournons tout en dérision, et parce que, si je puis me permettre, en matière de dérision c’est toi le roi. Maintenant, si tu veux être sérieux, ne te gêne pas, allons, raconte-moi tes rêves.

— Je ne veux pas te raconter mes rêves, tu risquerais de les interpréter.

— Ce serait bien de ta faute.

— Ah bon ?

— Bien sûr, à cause de ce bouquin folingue que tu m’as offert.

— Tu le lis ?

— De temps en temps, avant de m’endormir. On dirait un film d’horreur. Attends.

Je la vis traverser la petite cour et entrer dans sa chambre. Peu après, elle revint en feuilletant le livre, cherchant un passage précis. Elle se planta devant moi, tourna encore quelques pages et dit enfin :

— J’y suis. Écoute ça !

Et elle lut : En nous existe aussi un ange obscur, une conscience qui brille dans l’obscurité et qui a un lien a priori avec l’inframonde par le biais des chiens fouineurs et de la sorcellerie, des lunes noires, des fantômes, des ordures et des poisons.

Elle tourna la page, et une autre, encore une autre, essayant de repérer un autre passage.

— Et ça ne te donne pas des cauchemars ? lui demandai-je.

— Qu’est-ce que tu crois : je rêve toutes les nuits de la déesse Coatlicue.

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Mao entra dans le bar en traînant sa valise à roulettes, dans laquelle il transportait les Temps perdus. Il était presque huit heures du soir et depuis belle lurette j’avais perdu le compte des bières bues, tant j’étais angoissé : si loin de ma Théorie esthétique et si proche de l’asile. Il s’assit en face de moi et se mit à fléchir le bras droit, qu’il avait utilisé pour traîner son chargement.

— Merde, Mao, dis-je, c’était urgent, Dorotea ne t’a pas transmis le message ?

— L’opération ne date que d’hier, répondit-il, il a fallu l’avancer parce que vous mettiez la pression.

— Alors ?

— Succès total.

— Je parle des Temps perdus, tes opérations, je m’en fous. Tu les as ?

— Ils sont dans la valise, vous m’offrez une petite mousse ?

— Tes bières, tu te les paies, mon gars.

Il cria au patron qu’il voulait une Victoria, il avait tellement envie de me raconter ce qui était arrivé que les mots allaient sortir de sa bouche comme des ballons.

— Vous ne voulez vraiment pas que je vous raconte ?

— C’était bien une opération clandestine ?

— Vous avez contribué à la cause, vous méritez de savoir.

— Tu mélanges tout, je n’ai pas de causes, j’ai des problèmes, depuis la dernière fois que nous nous sommes vus, les choses se sont diablement compliquées.

Il me trouvait si abattu qu’il parut me prendre en pitié, et ses dreads s’aplatirent, déprimés.

— Puis-je vous aider d’une façon ou d’une autre, demanda-t-il.

— Dans l’immédiat, tu attends avec moi que les sociétaires aillent se coucher, pour ramener les Temps perdus dans mon appartement. Ensuite, tu m’aideras à les restituer.

— Tout ce que vous voudrez, grand-père.

On but deux ou trois autres bières, pendant lesquelles je tentai de juguler la logorrhée de Mao, qui tenait absolument à faire de moi le complice verbal de ses tribulations, puis je l’envoyai jeter un coup d’œil dans le hall. À son retour, il me dit :

— Le passage est libre.

Une fois dans l’appartement, j’ouvris la valise pour vérifier son contenu : tous les Temps perdus étaient là, mais malmenés, les coins des couvertures écrasés, les reliures décentrées, des pages arrachées, et sur une couverture on voyait même, bien marquée, l’empreinte d’une chaussure.

— Putain, Mao, qu’as-tu fabriqué ?

— Je croyais que vous ne vouliez pas que je vous raconte ?

— Tu n’as rien à me raconter, mais pourquoi sont-ils tellement esquintés ?

— On s’en est servis comme armes pour l’opération, grand-père.

— Quelle opération ? Une guéguerre de Temps perdus ?

— Vous voulez que je vous raconte, oui ou non ?

— Raconte-moi le minimum, j’ai assez d’ennuis comme ça.

— Le minimum, c’est que nous avons enlevé un chien.

— Un chien ?

— Mais pas n’importe lequel : le chien du fils de l’homme le plus riche du monde.

— Mais le chien était mort, non ?

— Ils en avaient un autre : la compagne du labrador. Et maintenant, allons au jardin d’Épicure.

Le lendemain, Juliette communiqua à Francesca les conditions de la restitution. Le papier que je trouvai dans ma boîte aux lettres expliquait que la Théorie esthétique était dans mon appartement, sous le lit. Je la trouvai, coincée au fond de la boîte où je rangeais mes biscuits chinois. De leur côté, les sociétaires récupérèrent les Temps perdus au milieu des arbustes du jardin d’Épicure. Comme la période d’abstinence avait atteint son paroxysme, ils s’installèrent aussitôt sur les bancs et se mirent à lire. C’est là que la police les arrêta : en invoquant les Temps perdus maltraités comme preuves, ils les accusèrent de détention d’armes visant à une tentative d’homicide et à la privation illégale de la liberté canine.

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Le chien n’avait pas cessé de gratter à la porte de ma chambre, ce qui signifiait que maman avait quitté la maison sans l’emmener. Je détestais ce chien plus que tout autre, encore plus que le chien qui avait poussé mon père à claquer la porte, encore plus que Vinseul, même avant qu’il devienne le symbole définitif du plus profond tragique. C’était un roquet nerveux, qui semblait toujours sur le point d’avoir une crise cardiaque, jusqu’au moment où il s’endormait : il s’étirait, tremblait, aboyait et grognait contre des ennemis oniriques. Ma mère l’avait appelé Quatrevingtrois, l’année où elle l’avait adopté, car lorsqu’elle l’avait ramené à la maison, deux semaines après le décès du précédent, ma sœur avait dit que notre vie était ponctuée par les chiens de maman. C’était vrai, en évoquant des épisodes de notre histoire, nous ne disions pas : ça s’est passé dans les années 1960, ou 1940, encore moins avant ou après le départ de papa, qui avait été le véritable partage des eaux de l’histoire familiale. Nous disions, peut-être une façon de nous évader : c’était à l’époque de Vinseul. Ou à l’époque de Marché, ce chien au poil soyeux qui avait fini par mourir, je l’explique à ma décharge, d’une infection urinaire généralisée qui l’avait gonflé comme un ballon (et rendu inutilisable aux fins gastronomiques).

 

Quatrevingtrois était devenu anachronique un an plus tard, en 1984, et au moment où il grattait à la porte de ma chambre, dans le courant de l’année 1985, il était une calamité qui mettait ma patience à l’épreuve et m’incitait à me demander, sérieusement, si le chien arriverait en 1986.

À l’époque, je dormais ou essayais de dormir jusqu’à midi, car j’allais au lit au minimum à trois heures du matin, après avoir fermé boutique à minuit, et à une heure le week-end, après avoir tout nettoyé, jeté les ordures, et reconduit la carriole dans un garage où je payais pour qu’on me la garde, et après avoir bu deux ou trois verres, qui devenaient parfois quatre ou cinq, dans un bar voisin. Ma sœur partait tôt au travail et maman allait et venait, lançant des ordres pour essayer de remplir sa journée, comme toute personne oisive. Au fil des chiens, ainsi s’écoulait sa vie : j’avais cinquante ans et ma sœur cinquante et un. Après mon père, personne n’avait plus osé quitter la maison.

Je sortis du lit quand, malgré la cuite, je me rappelai que ce matin-là ma mère était dans un des rares endroits où elle ne pouvait pas emmener le chien : chez le médecin. Le roquet n’allait pas me laisser tranquille tant que je ne l’aurais pas emmené faire son pipi. Je bus un verre d’eau à la cuisine et trouvai sur la table les résultats des analyses qu’on avait envoyés la veille à ma mère : aucune affection cardiaque n’avait été détectée, contrairement à ce qu’elle croyait. Elle avait oublié les résultats à dessein, pour ne pas influencer le deuxième avis qu’elle solliciterait ce jour-là, pensait-elle. Autrement dit, pour ne pas être traitée d’hypocondriaque, pour ne pas être renvoyée chez elle sans avoir passé d’autres examens.

Il allait être onze heures, j’enfilai mes habits de la veille et, poursuivi par Quatrevingtrois, je sortis sur le palier où je trouvai tous les voisins, absolument tous, en groupes informes et mouvants, les radios à plein volume, les portes des logements ouvertes, les télévisions branchées. Mon désarroi dura une seconde et devint stupeur quand je vis Marilín. Au fil des rancœurs, il y avait vingt-cinq ans que nous ne nous adressions plus la parole.

Vu sa coquetterie légendaire, un événement grave avait dû arriver : elle avait le visage lavé et portait un ensemble blouse et pantalon qui aurait pu être un pyjama. Sans maquillage, les rides de son visage étaient l’évidence de tout ce que je n’avais pas voulu voir jusqu’alors et que, de fait, je refusais toujours de voir.

— Où est ta mère ? me demanda-t-elle.

— Chez le médecin. Que se passe-t-il ?

— Tu n’es pas au courant ? Un tremblement de terre !

— Je dormais.

— J’ai sonné toute la matinée chez toi.

— Je n’ai rien entendu. J’ai le sommeil lourd.

— Peut-être que si tu ne buvais pas tant…

— Si je ne buvais pas tant, il n’y aurait pas eu de tremblement de terre ? Sans blague !

— Où est allée ta mère ?

— Chez le médecin.

— Où ?

— Je ne sais pas, à l’hôpital de cardiologie, je crois.

— Tu en es sûr ?

— Je ne sais pas, je ne sais pas, je crois que oui.

— Il paraît que le Centre médical s’est écroulé.

— Qui a dit cela ?

— Je ne sais pas, la radio, ou la télévision.

— Je vais appeler ma sœur.

— Où ?

— À son travail.

— Le téléphone ne fonctionne plus.

Je quittai Marilín et rentrai dans l’appartement sans me soucier de Quatrevingtrois, qui de toute façon ne me quittait pas d’une semelle, enfin affolé à juste titre, gagné par l’hystérie collective. J’allumai la télévision et découvris alors le papier posé dessus avec ce message : Rappelle-toi qu’aujourd’hui je vais à la cardiologie. Je ne sais si j’en ai pour longtemps, sors Quatrevingtrois pour qu’il fasse ses besoins. Si j’ai quelque chose de grave et qu’on doive m’hospitaliser, n’oublie pas de lui donner à manger ce soir. Ta sœur va m’accompagner.

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Je me présentai au commissariat, accompagné de Dorotea et de Willem, et nous déclarâmes que les Temps perdus avaient disparu le jour du délit et que les sociétaires venaient de les récupérer quand ils avaient été arrêtés. J’avais apporté l’argent de la caution, une somme qui équivalait à deux années de vie. Cela ne me gênait pas de le faire, pas à ce moment-là : cinq ou six ans de plus, au lieu de sept ou huit, ou trois ou quatre au lieu de cinq ou six, c’était du pareil au même. En outre, on pouvait récupérer la caution, si les sociétaires étaient innocentés. Il était beaucoup moins probable qu’on leur rende un jour les Temps perdus, finalement devenus la preuve objective d’un crime.

 

On attendit leur libération. Il n’y eut ni embrassades ni scènes de soulagement à leur sortie, juste un croisement de regards à mi-chemin entre la haine et la reconnaissance, si tant est qu’il existe un chemin qui rattache ces deux sentiments. On était venus en taxi, et comme maintenant on était une foule, on suggéra de rentrer en métro. Un des sociétaires, qui tout au long de cette histoire n’avait rien dit ni fait pour se singulariser, dit qu’il avait travaillé dans ce coin, qu’il pouvait nous guider jusqu’à la station de métro. On marcha en silence, Dorotea et Willem main dans la main, moi cherchant le moment de lâcher une plaisanterie pour ne plus ressembler à un cortège funèbre. Au deuxième carrefour, je dis :

— Vous nous avez beaucoup manqué.

— Pourquoi avez-vous fait cela ? demanda Francesca.

Pourquoi ai-je fait quoi ? me dis-je. Prêter les Temps perdus pour commettre un crime et les rendre ensuite pleins de preuves qui vous impliquaient, ou feindre de ne rien savoir et dire que tout avait été un malentendu ?

— Pourquoi ai-je fait quoi ? demandai-je à haute voix.

— Payer la caution, répondit-elle. Vous n’y étiez pas obligé, nous étions en train de réunir la somme. Je vais vous payer ce qui me corresp…

— Ne vous faites pas d’illusions, Franchesca, je ne l’ai pas fait pour la raison que vous croyez.

— Qu’est-ce que je crois ?

— Que je me suis ramolli, que je me sens coupable, que je me crois en dette avec vous tous.

— Ce n’est pas le cas ?

— Bien sûr que non.

— Alors quoi ?

— C’est une négociation. La vraie négociation. Vous escamotez le certificat médical et je n’informe pas l’administration de l’immeuble que la présidente de l’assemblée est l’objet d’une plainte pour un délit.

— Un délit dont je suis innocente.

— C’est pourquoi j’ai payé la caution.

— Parce que vous vous sentez coupable.

— Parce que si les Temps perdus n’avaient pas disparu, rien de tout cela ne serait arrivé.

— J’ignorais que vous aviez un sens de la justice.

— Venez ce soir prendre un whisky, et je vous expliquerai tout ce que je sais de la justice et des façons de la pratiquer, à commencer par les catacombes de l’Empire romain.

— Vicieux.

— Voilà qui est mieux.

Nous marchions toujours en silence. C’était cette heure du soir où la seule trace du soleil était la chaleur qui montait du macadam, je regardai l’horizon, entre les immeubles, et découvris l’autoportrait imprimé sur une bâche en plastique, accroché au mur d’un ancien palais colonial.

— ATTENDEZ ! criai-je.

Tout le monde s’arrêta net, imaginant qu’un danger menaçait, une voiture en folie, un chien enragé.

— Que se passe-t-il ? demanda Willem.

— Que se passe-t-il ? demanda Francesca.

— Que se passe-t-il ? demanda Dorotea.

— Que se passe-t-il ? demanda le chœur des sociétaires.

Je lus l’annonce de l’exposition : La nature blessée. Manuel González Serrano. 1917-1960.

— C’est lui, répondis-je.

— Qui ? demanda Willem.

— Le Sorcier.

J’avançai le bras vers le sociétaire anonyme qui nous avait guidés jusque-là et, le pinçant pour vérifier que je ne rêvais pas, je lui demandai :

— Comment tu t’appelles, toi ?

— Je m’appelle Virgilio.

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Et alors un jour, comme il fallait s’y attendre, comme c’était normal, papa mourut pour de vrai. Une femme me l’expliqua par téléphone, du service de médecine légale de Manzanillo, et, même si les calculs de l’âge de mon père rendaient plus probables que ce soit vrai, je n’avais pas l’intention de retomber dans le piège. Je lui assurai que j’avais besoin du certificat de décès pour certaine démarche avant de faire le déplacement, et on me l’envoya par fax à la papeterie qui était en face de l’immeuble où j’avais déménagé et où je vivais alors, seul. Ironie de la vie : avant la mort véritable de papa, j’avais vécu la disparition de ma mère et de ma sœur. Le fax était arrivé, flou, décalé, mais on pouvait voir les armes du gouvernement de Colima et la moitié du nom de mon père. Une demi-vérité, en quelque sorte, qui m’obligeait à aller chercher une confirmation.

 

Je pris le car et douze heures plus tard j’arrivai à Manzanillo. À la gare routière, personne ne m’attendait. À la morgue, on m’apprit que mon père était vraiment mort, et qu’il s’était suicidé. Il avait pris du cyanure et, en plus, une prétendue formule de conservation qui retarderait la putréfaction du cadavre. Il l’expliquait dans une lettre qu’il avait laissée pour moi, la lettre du suicidé. Mon père y avait rédigé, à l’encre rouge et d’une écriture tremblante et serrée, si penchée à droite que les phrases semblaient l’avoir devancé pour trépasser, un message que je mis des heures à déchiffrer, assis dans la salle d’attente de la morgue, à attendre qu’on libère le cadavre : L’heure est venue, l’heure parfaite. Tu me ramènes à Mexico et me remets au Semefo. Au collectif d’art, hein, pas au vrai Semefo, le service de médecine légale, ne confonds pas. J’ai vu une exposition formidable à Colima la semaine dernière : il y avait des bocaux de sang humain et des portraits de cadavres. Contacte Teresa Margolles, elle aura une idée.

Le soir même, je le fis incinérer et le lendemain je payai un pêcheur pour qu’il m’emmène en pleine mer. Quand on fut assez loin de la côte, je confiai les cendres de mon père à l’océan Pacifique.

— Qui était-ce ? me demanda le pêcheur.

— Mon père.

L’homme oscillait au rythme du balancement de l’embarcation, homme et bateau synchronisés par la routine de la solitude de la pêche. Je fermai les yeux pour essayer de me rappeler mon père quand il était jeune, mais tout ce qui me vint à l’esprit fut l’image d’un verre avec le logo d’une marque de bière dans lequel y trempaient ses pinceaux, l’eau éternellement trouble. Le pêcheur interrompit ma rêverie.

— Il vaut mieux que vous ne regardiez pas.

Naturellement, j’ouvris les yeux et regardai la surface de la mer : un banc de poissons dévorait les restes de mon père.

— Cela vous dérange ? demanda le pêcheur.

Il déroulait un filet.

Je lui dis que non.

Et il en profita pour se mettre à pêcher.

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Debout devant les murs de l’exposition, flanqué de Dorotea et de Willem, qui avaient voulu m’accompagner, j’entrepris de lire les textes qui accompagnaient les tableaux accrochés, pincements qui, cependant, ne parvenaient pas à me réveiller : Né à Lagos de Moreno, Jalisco, en 1917, Manuel González Serrano a appartenu à l’Autre visage de l’École mexicaine de peinture, appelé aussi Contre-courant. Il connut sa période la plus prolifique dans les années quarante et la première moitié des années cinquante du siècle dernier. Au terme d’une vie marquée par de nombreux épisodes d’internement dans des hôpitaux psychiatriques, il est mort dans l’indigence, en pleine rue, au centre de Mexico.

Le musée bourdonnait d’agitation car l’heure de fermeture approchait, les salles connaissaient l’affluence habituelle : des dames chics sans aucun goût qui ne manquaient aucune exposition, des gamins qui recopiaient les titres des œuvres sur leur cahier pour prouver à leur professeur qu’ils étaient là, des groupes de retraités qui respectaient l’agenda hebdomadaire, des touristes étrangers assoiffés d’exotisme et toujours prêts à comprendre de travers, des couples de jeunes qui à la sortie iraient prendre une glace. J’échappais à la foule qui s’agglutinait devant les tableaux, pressé d’arriver au texte suivant, comme si ces textes étaient le chapitre final d’un livre où seraient expliqués la signification de l’histoire et du sens de ma vie : Le Sorcier continue d’être dans une large mesure un artiste inconnu, en raison de la rare ou nulle inclusion de sa production dans les fonds muséographiques publics, dans les textes de présentation des commissaires d’expositions temporaires et dans la bibliographie consacrée à la peinture mexicaine de la première moitié du e XX siècle.

Dorotea et Willem avaient remarqué mon trouble et me harcelaient de questions :

— Vous ne vous sentez pas bien ?

— Vous voulez que j’aille chercher un verrre d’eau ?

Et moi je disais :

— Regarde, Willem, lis ça.

Et il lisait : Une fois installé dans la capitale du pays, au début des années 1930, il abandonna très vite les études commencées de façon sporadique à San Carlos et à La Esmeralda.

— Ce qui veut dirrre ? demandait Willem.

— Sporadique veut dire de temps en temps, répondais-je.

— Je ne parle pas de ça. Je veux dirrre qu’est-ce que ça veut dirrre tout ça, cette exposition. Ça veut dirrre qu’il y a effectivement une mémoirrre pour tout le monde ? Que l’histoirrre corrrige ses errreurs ?

— Je ne sais pas, Güilen, ceci n’est pas un roman, c’est la vie, ce n’est pas si simple à expliquer.

On quitta le musée quand les gardiens nous jetèrent dehors et on reprit notre marche, moi en titubant, en direction de la station de métro, conformément aux instructions de Virgilio. Je palpais des deux mains le dépliant de l’exposition que j’avais pris pour confirmer, le lendemain, et le lendemain et encore le lendemain, que cela était vraiment arrivé. Nous marchions en silence, un silence parfois rompu par le bruit des baisers que les tourtereaux échangeaient.

Deux cents mètres avant d’arriver au métro, on pouvait voir l’attroupement : la station semblait fermée. Au milieu de la cohue, on trouva les sociétaires discutant du meilleur moyen de revenir à l’immeuble.

— Que se passe-t-il ?

— Le métro est fermé, dit Hipólita.

— Tout le métro, précisa Francesca. Il paraît que la ville est un chaos.

On se mêla aux conversations, ici et là, et on rassembla un bon résumé des rumeurs : la terre avait grincé, la faille du monument à la Révolution s’était étendue, elle traversait l’avenue Insurgentes et le Paseo de la Reforma en entier ; on disait que la foule s’était réunie autour du monument, d’abord pour échanger des commérages, mais la chose avait évolué vers un soulèvement ; on disait que le monument à la Révolution s’était effondré ; on disait que le métro était fermé par sécurité et qu’il n’était pas près de rouvrir.

— Je sais comment rentrer à pied, assura Virgilio, et on lui emboîta le pas.

Cela nous prit presque une heure, au rythme chagrin que nous imposaient les varices des unes, les durillons des autres, les arythmies de quelques-uns, le souffle court de tous. On fut témoins d’un embouteillage qui paralysait la ville entière et dont il n’y avait pas moyen d’échapper, sauf en abandonnant la voiture sur place. On vit les gens sortir dans la rue et on entendit la clameur souterraine d’une chose qui se réveillait.

En arrivant devant notre immeuble, vers huit heures du soir, nous vîmes trois camionnettes qui chargeaient les tomates pourries de la marchande de légumes. Juliette sortit pour me crier :

— Le jour est arrivé, Teo ! Le jour est arrivé !

Willem me prit à part et me souffla, la plaquette portant son nom tremblant côté cœur :

— Vous pouvez me prêter votre appartement ?

Je lui donnai les clés et le vis traverser le hall, sa main dans celle de Dorotea, et je ne pus retenir un frémissement : l’histoire allait écrire une page glorieuse. La porte de l’immeuble se referma et je me retrouvai sur le trottoir.

— Tu viens ? me demanda Juliette, qui se préparait à fermer sa boutique.

— Où ?

— Les gens se rassemblent sur la place de la Ciudadela.

— Je ne suis pas chaud pour ce genre de choses, Youliet, je vais prendre une bière au bar.

Elle éclata d’un rire joyeux et l’espace d’un instant je crus que pour elle la révolution était une fête de carnaval où elle serait la reine, mais elle riait d’autre chose :

— C’est vrai, tu es vraiment un vicieux, Teo.

— Pourquoi ?

— Comment cela, pourquoi ? dit-elle en baissant les yeux sur mon entrejambe. Regarde donc, tu as mouillé ton pantalon !

J’allai au bar du coin, entrai et allai directement aux toilettes pour m’essuyer. Quand j’eus simplement l’air de m’être uriné dessus, je ressortis et commandai une bière et une tequila, et m’assis pour voir entrer Mao, traînant la valise dans laquelle étaient allés et venus les Temps perdus, et qui tel un bolide incontrôlé fonça droit sur ma table.

— Où est Dorotea ? cria-t-il.

— Tu es en train de rater la révolution, mon garçon.

— Où est-elle ?

— Tu le sais très bien, elle est avec Güilen.

— Je vais lui casser la gueule, à ce sale mormon !

— Détends-toi, Mao, rappelle-toi ce que nous disions l’autre jour.

Il s’effondra sur la chaise d’en face, vaincu, mais il se leurrait déjà en pensant que cette défaite, en réalité, n’était pas essentielle. Il donnait envie qu’on lui tapote le dos.

Je criai au patron d’apporter une bière et une tequila. On attendit en silence les consommations et il but une longue gorgée de bière.

— On a relâché le chien, dit-il.

— Je t’ai déjà dit que je ne veux rien entendre, moins j’en saurai, mieux ce sera. Pour le moment, les sociétaires sont libres, ne compliquons pas les choses.

— Je veux juste que tu saches qu’on a foiré l’opération.

— Bien, dis-je.

D’un mouvement de menton, je montrai la valise dans laquelle nous faisions notre trafic de Temps perdus :

— Tu as pu les récupérer ?

— J’ai été obligé de les acheter. Pour les sortir de la bibliothèque, il aurait fallu que je les rende invisibles. Et pour en récupérer autant, j’aurais dû faire toutes les facultés de lettres du pays. La prochaine fois, préviens-moi.

— Combien ?

— Mille cent pesos.

— Quoi !?

— Cent pesos pièce. Mais ne vous inquiétez pas, grand-père, j’ai prélevé le fric sur le budget de l’opération.

— Tant mieux ! Parce que je n’avais pas l’intention de te payer.

Il se pencha sur la valise et actionna la fermeture en disant :

— Je vous ai apporté autre chose.

— Les œuvres complètes d’Adorno ?

— L’élixir de Tlalnepantla, dit-il en posant une bouteille de whisky sur la table.

— Combien ?

— Cinquante pesos.

— Hé, on me la vendait trente.

— Les vingt supplémentaires, c’est l’impôt anarchiste.

Il continua de siroter sa bière et sa tequila en silence, se préparant à tourner la page, ou à faire marche arrière comme c’est encore possible quand on est jeune, avant l’épisode Dorotea, pour donner à l’histoire une direction nouvelle. Il sortit de sa méditation dans une attitude rêveuse.

— Vous avez vu, le coup de l’avion ?

Je répondis par la négative et il me passa son téléphone portable pour que je lise la nouvelle du journal : un commando terroriste avait détourné un avion plein de traders, qui faisait la ligne Londres-New York, en utilisant cinq exemplaires de l’édition annotée, reliés, mille quarante pages, de l’Ulysse de James Joyce.

— On fait école, me dit-il.

Il finit ses consommations et prit congé, disant que ses camarades l’attendaient place de la Ciudadela. Je lui serrai la main et dis avant qu’il s’en aille :

— Comment pourrai-je te prévenir quand j’aurai fini le whisky ?

Il nota un numéro de portable sur une serviette.

— Quand vous appellerez, demandez Juan.

— Tu t’appelles Juan ?

— Non, c’est un code.

Je commandai encore une bière et une tequila, et encore, et encore, jusqu’à l’heure où, presque à la fermeture du bar, Willem apparut avec un sourire si grand que je me rendis compte pour la première fois qu’il avait des dents énormes.

— Alors ? demandai-je.

— Je suis amourrreux.

— Dis-moi que tu as mis un préservatif.

— Le préservatif est un péché.

— Aide-moi à porter cette valise jusqu’à l’appartement. En outre, il faut que tu laves mes draps.

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Il fallut des pelles mécaniques pour dégager les décombres de l’hôpital de cardiologie : on n’avait pas sauvé maman, on n’avait pas sauvé ma sœur. On n’avait pas non plus retrouvé leurs corps, comme des milliers d’autres dans toute la ville. On organisa des funérailles symboliques, sans corps ni cadavres. Ce qu’on enterrait, à tout hasard, et encore, n’était rien d’autre que le souvenir.

Quelques semaines auparavant, lors d’une de ses crises habituelles d’hypocondrie, ma mère nous avait donné des instructions pour l’enterrer dans le caveau de famille, au Panthéon civil de Dolores, à un kilomètre de la Rotonde des Personnes illustres. Comme ses parents et ses frères étaient décédés, je n’eus qu’à obtenir une attestation de cousins éloignés, qui ne se donnèrent même pas la peine de venir à l’enterrement.

En prévision de la cérémonie, je donnai un bas nylon à Quatrevingtrois, un très long bas, aussi long que les jambes de ma sœur, un bas qu’elle ne porterait plus jamais, et les ossements du chien finirent dans un cercueil en pin avec une plaque en or où étaient gravés les noms de ma mère et de ma sœur, au-dessus de ceux du grand-père, mort pendant la Révolution d’une balle perdue.

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La société littéraire acheva de lire le premier livre du Temps perdu et organisa, pour fêter l’événement, un cocktail avec champagne de Zacatecas et biscuits salés tartinés de pâté de thon à la mayonnaise.

 

Quand je traversai le hall pour aller au bar, on m’invita à participer, et je criai :

— Tant d’élégance me gâche ma gastrite !

Et au moment où je pensais que plus rien ne pourrait arriver, tant il s’en était déjà passé, il s’avéra que le nouveau livreur avait dit la vérité. On le comprit lorsque ce soir-là Hipólita trouva la boîte disparue de chiles jalapeños sur le palier du premier étage. L’assemblée de l’immeuble le déclara innocent du vol et coupable d’assassinat à plus d’un titre : Hipólita ne survécut pas à la chute.

Les sociétaires déclarèrent :

— C’est la faute du supermarché, qui a recruté un livreur aussi négligent.

— C’est la faute du nouveau livreur, qui ne s’est pas aperçu qu’il avait laissé tomber la boîte sur le palier.

— C’est la faute de l’administration de l’immeuble, qui n’y fait aucun entretien.

— C’est la faute du médecin, qui lui a prescrit cet analgésique si puissant qui lui chavirait la tête.

— C’est la faute de son plâtre, si elle avait pu mettre les mains elle ne se serait pas cogné la tête.

— C’est la faute du mari, s’il ne l’avait pas trompée, elle n’aurait pas été obligée de quitter Veracruz et ne serait pas venue dans cet immeuble.

— C’est la faute du champagne, qui est trop alcoolisé.

— C’est la faute d’Hipólita, qui a pris trois verres de champagne.

Je voulais apporter ma contribution :

— C’est la faute de Marcel Proust, pour ne pas avoir raccourci son Temps perdu !

Aux urgences, on dit qu’elle était gorgée d’analgésiques. Au moins, elle n’avait pas souffert. Il n’y eut pas de funérailles ni d’enterrement, car ses enfants incinérèrent le corps et remportèrent les cendres à Veracruz. Ils déclarèrent qu’ils allaient les disperser au pied du pic d’Orizaba. Au lieu d’une procession funèbre, la société au grand complet organisa une marche de protestation sur le supermarché. Juliette, qui était une sentimentale, leur offrit cinquante kilos de tomates. Quand, du haut de mon balcon, je vis le contingent se mettre en branle, je lui criai :

— Il y a une librairie de l’Alliance française dans la rue Sócrates !

Pour essayer de comprendre tout ce qui s’était passé, j’écrivis dans mon cahier : Comment comprendre tout ce qui s’est passé ? Quel en a été le sens ? Était-ce une revendication des oubliés, des disparus, des maudits, des marginaux, des chiens errants ? Était-ce une façon compliquée de dire que les historiens de l’art étaient des révisionnistes ? Était-ce une plaisanterie déplacée de la vie pour se débarrasser d’Hipólita ? Ou bien tout avait-il été orchestré par le destin pour unir Willem et Dorotea ? Et s’ils avaient un enfant ? Et si un enfant finissait par être le résultat de toute cette histoire ? La vie essayait-elle de se frayer un passage à tout prix ? Ou, pis encore, y avait-il un enseignement moral m’incitant à cesser de boire et à canaliser mes impulsions vers une autre activité, par exemple écrire un roman ?

Le besoin de tout comprendre, d’en tirer une leçon, me donna un sommeil agité. À un moment de la nuit, au bout d’une longue salle d’exposition, je reconnus le profil caractéristique du Sorcier. Je me dirigeai vers lui et il vint à ma rencontre, entouré de sa meute habituelle de chiens mélancoliques.

— Maintenant, te voilà prêt à écrire mon roman, me disait-il.

— Félicitations, répondais-je.

— Pour quoi ?

— Pour l’exposition.

— Tu crois que la reconnaissance de la postérité m’intéresse ?

— Pourquoi pas ?

— J’ai souffert le martyre, personne ne peut rien y faire.

— Un roman non plus.

— Tu as raison, mais le roman que tu vas écrire, c’est sur moi, pas pour moi.

— Et pour qui est-il, alors ?

— Pour qui ? Regarde.

Alors, il soulevait sa chemise et sortait, de dessous son pantalon, où il l’avait attaché, un exemplaire de la Théorie esthétique. Il ouvrait le livre sans hésiter, à la page 36, et m’ordonnait :

— Lis ça.

Et je lisais une phrase qui ressortait en lettres dorées : La nouveauté

s’apparente à la mort4.

— Je vais mourir ? lui demandais-je.

— Pas encore. Tu vas d’abord écrire un roman. Et maintenant, réveille-toi.

— Comment !

— RÉVEILLE-TOI, MERDE !

Je me réveillai en grelottant de froid, avec une douleur aiguë au foie, et j’allai prendre un verre d’eau et un cachet pour me calmer. En traversant le salon dans l’obscurité, je vis une petite lampe allumée. Je cherchai l’interrupteur à tâtons. Quand je le trouvai, l’ampoule éclaira Francesca, drapée dans un long peignoir en soie rouge, assise dans mon petit fauteuil, utilisant sa lampe chinoise pour lire mon cahier.

— Donnez-moi les clés, ordonnai-je.

Elle me montra un trousseau fourni.

— La mienne, insistai-je.

— Je ne peux pas vous la donner, répondit-elle, c’est de ma responsabilité, la responsabilité de la présidente de l’assemblée. Sinon, qui ouvrirait la porte quand il y a un mort ?

— Vous êtes venue dans mon appartement en pleine nuit tout ce temps ?

Elle ne répondit pas, concédant que c’était bien ce qu’elle avait toujours fait.

— Comment est-il possible que je ne m’en sois pas rendu compte jusqu’à maintenant ? lui demandai-je à haute voix, mais cela ressemblait plus à une exclamation de surprise qui rebondissait dans ma tête.

— Vous avez le sommeil lourd. Peut-être que si vous ne buviez pas tant…

— Si je ne buvais pas tant, vous ne viendriez pas espionner mon cahier !

Elle se leva et posa le cahier à l’emplacement que venait d’occuper son fessier si doux, si ferme et si longuement désiré.

— Alors, maintenant vous êtes prêt à écrire le roman, dit-elle.

— Comment !?

— Vous pouvez commencer le roman.

— Il y a une chose que je ne comprends pas.

— Laquelle ?

— Pourquoi cette insistance ? Dans quel but ? Qu’est-ce que vous y gagnez ?

— Vous ne comprenez donc pas ? Je travaille pour la littérature.

— Sans blague ! Et vous touchez une bourse ?

— Quelque chose comme ça.

— Quelque chose comme ça ? Qu’est-ce que c’est, quelque chose comme ça ? Vous ne pouvez pas vous introduire dans mon appartement et jouer aux devinettes !

— Ce que je gagne, c’est un roman.

— Vous n’allez pas prétendre que maintenant vous êtes une muse.

Elle redevint silencieuse pour confirmer mon soupçon, et je haussai les sourcils comme il fallait pour demander une explication.

— Vous espériez quoi ? répondit-elle. Une nymphe se tortillant au bord d’un fleuve ? Une jeunette translucide aux longs cheveux blonds et aux yeux bleus, assise dans un café de Paris ? Une brune aux seins énormes donnant à téter aux enfants de la terre ?

— Pour être une muse, vous vous comportez de façon plutôt tordue.

— N’oubliez pas que j’ai le certificat médical. Si vous persistez dans votre hargne, je vous envoie à l’asile.

— Je pensais que les muses inspiraient, pas qu’elles extorquaient.

— Ça, c’est la vie réelle, pas de la littérature. Arrêtez vos sornettes, la seule chose que vous vouliez, c’était coucher avec moi.

— Bon. Et alors ?

— Alors quoi ?

— C’est pour quand ?

Elle porta ses mains à sa taille, au cordon de soie qui servait de ceinture au peignoir, pressa doucement le nœud, si doucement que le geste, au lieu d’un refus, prit l’air d’une vague promesse.

— Nous verrons, répondit-elle. D’abord, écrivez le roman. Écrivez sur nous. Tout ce qui nous est arrivé. Écrivez notre histoire.

Je lui montrai, dans une posture de torero, le chemin de la sortie et la regardai s’en aller, entraînée par son arrogance ordinaire, laissant derrière elle un délicat parfum aromatisé au citron. J’allais donc devoir écrire un roman. Francesca ne savait pas à qui elle avait affaire. Le lendemain, je convoquai Mao de toute urgence et, grâce aux techniques qu’il avait apprises en prenant d’assaut les édifices publics, on installa un système pour bloquer la porte de l’appartement. Le soir, je me versai le petit dernier de la journée, qui s’avéra être le troisième avant l’avant-dernier, et je réfléchis à un roman que l’auteur ne veut pas écrire, un roman sur ce qu’on ignore avoir vécu, un roman sur ce qui n’a pas été vécu, et qu’on connaît pourtant, un roman qui ressemblerait à une assiette de tacos au chien. Je feuilletai la Théorie esthétique au hasard, relisant des passages soulignés, les prenant pour inspiration, j’ouvris mon cahier, pris mon stylo et me mis à écrire : À cette époque, chaque matin en sortant de mon appartement, le 3-C, je tombais sur ma voisine de palier du 3-D, qui s’était fourré dans la tête que j’écrivais un roman. Elle s’appelait Francesca et moi, excusez du peu, je n’écrivais pas du tout un roman.

 

4. Extraits de Théorie esthétique, de T. W. Adorno sont tirés de la traduction de Marc Jimenez

© Klincksieck, Paris, 2011.

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