Les temps perdus

Juan Pablo Villalobos · Chapitre 5 sur 6 · partie 1/3

Pages du PDF

Les temps perdus

Notes sur la littérature

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

OceanofPDF.com

L’événement faisait la une de tous les journaux, la radio ne cessait de le répéter, c’était le reportage central aux informations télévisées ce jour-là : le sol de l’esplanade du monument à la Révolution se crevassait. Sur Internet, il y avait des milliers de plaisanteries sur le sujet, des photomontages où un dinosaure surgissait du sous-sol. Juliette me les montra sur son téléphone portable. Il était trop tard pour profaner la tombe de Madero, on envisagea d’y aller sur-le-champ, mais la zone avait été sécurisée. Deux jours plus tard, les experts désignés pour trouver une explication rendirent leur verdict : avec le dinosaure, on était loin du compte. C’étaient les moustaches des révolutionnaires qui n’avaient cessé de pousser et qui avaient engorgé le réseau des égouts. L’expertise était si précise qu’elle cernait les responsabilités : c’était la faute de Pancho Villa et de Cárdenas. Madero, Calles et Carranza, absous.

Je recopiai sur le cahier les conversations que j’eus à cette occasion avec Juliette, toutes nos spéculations. Pour rendre Francesca jalouse.

— Cette fois, la Révolution arrive, annonçait Juliette, radieuse. Comme en 85 ! Ce peuple ne se réveille que lorsque la terre s’ouvre sous ses pieds !

— Ne fabule pas, Youliet, protestais-je, tout ce qui va arriver, c’est qu’on rebaptise quelques rues, et qu’on vire quelques statues. Il suffit de voir qui on accuse ! Si le monument s’effondre, on va dire que Pancho Villa et Lázaro Cárdenas étaient des terroristes.

— Maintenant, le peuple ne va plus se laisser manipuler. Teo, tu vas voir, quand il s’agit du sous-sol surgissent alors les dieux de la mort et de la destruction, les monstres de la terre. Rappelle-toi 1985. Il a fallu qu’un tremblement de terre avale une partie de la ville de Mexico, il a fallu que meurent des milliers de personnes, pour que le peuple se réveille. Comme maintenant. On réveille la Coatlicue, notre mère du sous-sol ! Tu vois qui c’est ?

— Pardi ! C’est la mère de Huitzilopochtli.

— La mère balayeuse, miraculeusement enceinte comme la Vierge Marie, à cause d’une petite boule de plumes en guise de colombe, et qui constitue avec son fils une dualité : l’obscurité et la lumière, l’ordure et la fertilité, la mort et la vie. Tu sais ce qui est arrivé quand on a trouvé la statue de la Coatlicue qui est aujourd’hui au musée d’Anthropologie ? On l’a de nouveau enterrée ! Uniquement parce qu’on a eu peur et qu’on a cru qu’il s’agissait d’une effigie infernale, c’était en 1790. L’Église avait ordonné qu’on la cache, car elle redoutait l’influence qu’elle pourrait avoir sur les jeunes. S’ils ne l’avaient pas enterrée, je t’assure que la Coatlicue aurait devancé de vingt ans le début de l’Indépendance !

— Qu’est-ce que tu me chantes avec cette Coatlicue ! Les jeunes ne savent rien de rien sur la mythologie pré-hispanique.

— Peu importe, pas besoin de le savoir, c’est en nous. D’ailleurs, qui a dit que ce sont les jeunes qui doivent faire la révolution ? Pourquoi pas nous ? On n’a plus rien à perdre, on n’a pour ainsi dire pas d’avenir.

— Mais nous avons beaucoup de passé. Ne te fais pas d’illusions, Youliet, les seuls qui n’ont rien à perdre, ce sont les morts.

— Ou les morts encore en vie.

En descendant ou en montant par l’ascenseur, je ne m’en souviens plus, Francesca, furieuse, m’accusait :

— C’est un plagiat ! Je crois que c’est déjà dans un roman de García Márquez, sauf que c’est une chevelure de femme qui ne cesse de pousser, pas des moustaches.

— Sans blague ? Et considère-t-on comme un plagiat de la réalité de se mettre à imiter un roman ? Courez prévenir les experts qui ont décrété une chose pareille, si un prix Nobel leur fait un procès, ça va leur coûter les yeux de la tête !

OceanofPDF.com

Tête de Papaye passa la tête dans le bar du coin, où je sirotais la sixième de la journée. Il était à peine deux heures de l’après-midi, mais comme on était dimanche, je travaillais de façon sérieuse et résolue, à gagner notre pain hebdomadaire : la tournée gratuite. Il s’avança vers la table où j’étais assis, seul, et je pus presque voir qu’il crachait ces graines noires et gélatineuses de papaye, pourtant ce n’était que de la salive :

— On m’a dit que je pouvais vous trouver ici.

— On te l’a bien dit, tu me trouves ici de neuf heures à quatorze heures et de quatre à huit du lundi au vendredi, et j’ai un tour de garde le week-end. Toi aussi tu travailles le dimanche ?

— Je ne viens pas pour le travail, je peux m’asseoir ?

— Puis-je dire que non ? Qu’est-ce que tu prends ? Tequila, mezcal ? Ou quelque chose de plus fort ?

— Plus fort ?

— Soude caustique, chlore, white-spirit…

— Une bière.

Je criai qu’on nous apporte une bouteille de Corona et j’essayai de comprendre pourquoi Tête de Papaye recourait à cette combinaison exubérante de couleurs, tee-shirt jaune phosphorescent et bermuda orange, une tenue tropicale à l’opposé de l’uniforme gris qu’il portait quand il était venu en tant que représentant de la police canine. Était-il vraiment conscient que sa tête ressemblait à une papaye ?

— Tu as perdu la plage ? Joli tee-shirt, idéal pour passer inaperçu d’un franc-tireur.

— C’est un cadeau.

Je crus comprendre : c’était son épouse qui, consciemment ou non, choisissait ses vêtements selon son humeur.

— Un cadeau de ta femme ? demandai-je.

— Quelque chose comme ça.

— Quelque chose comme ça, c’est une petite amie, une maîtresse ?

— Quelque chose comme ça, c’est quelque chose comme ça.

On apporta la bouteille, je remplis deux verres et Tête de Papaye se précipita et but goulûment, sans trinquer, pressé d’entrer tout de suite dans le vif du sujet. Sans les formes protocolaires du boulot, qui masquaient sa maladresse sociale, il ne restait plus qu’un accident banal, à quarante kilomètres-heure, rien de mortel, mais ennuyeux quand même.

— Je voulais vous demander un coup de main, dit-il.

— Rien que ça !? Commençons par trinquer.

Je levai mon verre au-dessus de la table.

— Aux chiens !

— Hé, la plainte a été classée, sursauta-t-il.

— Je le sais, mais c’était grâce à Dorotea.

— Et de façon complètement illégale, ça viole toutes les procédures de la Société protectrice des animaux et je pourrais y revenir à tout moment, si je voulais.

— C’est une menace ?

— Non, je viens demander votre aide.

Je craignais que Tête de Papaye ait découvert que Dorotea était une infiltrée dans la Société protectrice des animaux et qu’il me demande, profitant de mon amitié avec Juliette, d’infiltrer le groupe qui avait organisé l’infiltration. Cette crainte, soudain surgie comme un élancement paranoïaque à hauteur du foie, fut non moins vite remplacée par un sentiment d’horreur, quand Tête de Papaye déclara :

— Je veux écrire un roman.

— Sans blague !

Je le regardai droit dans les yeux, dans les pupilles couleur café, éteintes comme des taches sur une papaye un peu blette, où ne brillaient ni l’éclat du mensonge ni celui de la plaisanterie.

— C’est plus grave que je ne le pensais, dis-je, il va falloir boire un truc plus corsé.

Je levai le bras droit pour attirer l’attention du patron, comme à l’école quand on demande la permission d’aller aux toilettes, à vingt degrés d’inclinaison de moins que le salut fasciste, et je commandai dans un cri :

— Deux tequilas ! De toute urgence !

J’essayai de ne plus voir la papaye à la place de la tête de papaye de Tête de Papaye, et j’analysai le poli de la croûte de son visage, la fatigue du regard, la nature de la grimace dessinée par les plis extrêmes de ses lèvres, plus proche de la mélancolie que du sarcasme, et à mille lieues du cynisme, pour calculer son âge. Il devait avoir la quarantaine. Peut-être trente-neuf ans, et cette manie d’écrire un roman n’était que la manifestation, assez folklorique, de la crise de l’âge mûr, particulièrement grave dans le cas des papayes.

— Quel âge as-tu ? demandai-je.

— Trente-neuf ans.

Je le savais ! Je me rappelai que dans mes soixante-dix ans, j’avais sérieusement accusé le coup : j’avais loué un appartement où je n’avais jamais emménagé, j’avais proposé le mariage à une pute de la rue Madero, j’avais cru avoir le cancer, acheté une quantité de toiles qui s’étaient entassées en haut d’un placard de la maison de ma mère, que je n’avais pas quittée, n’ayant jamais eu le courage d’acheter les couleurs et les pinceaux, encore moins de me lancer dans la peinture ou de cesser de croire que j’étais le substitut de mon père. Ou à le croire pour de vrai et réagir comme il l’avait fait tant d’années auparavant, en abandonnant la famille. La révolte intérieure, au moins, avait été le bouillon de culture nécessaire pour m’inspirer la recette du “chien de gringo”, le taco qui m’avait rendu célèbre dans les années 1980. Inventer un taco était une chose, mais écrire un roman en était une autre, aussi m’empressai-je de démotiver Tête de Papaye. Il valait mieux anéantir un roman avant qu’il devienne le délire d’un auteur de province, plutôt que se condamner à la torture que représenterait, pour lui, la tentation de l’écrire, et pour moi, le devoir de le lire.

— Écoute-moi bien, lui dis-je en adoptant mon ton le plus pédagogique, un panaché de pitié, de condescendance, de fatigue et de cette fameuse et vaine supériorité que les plus vieux croient avoir sur les plus jeunes, je t’ai déjà dit que je n’écris pas un roman, et n’écoute pas les habitants de l’immeuble, ce sont des oisifs, ils consacrent leur vie aux commérages et de plus lisent beaucoup de romans. Tu ne comprends pas cela, car tu es encore jeune, l’âge où on invente des choses non par nécessité ou par calcul, mais gratuitement, simplement pour s’amuser, on les invente pour les emmêler, puis les démêler. Démêler des nœuds, c’est très distrayant, on y passe sa vie.

— Je sais que vous écrivez un roman, répliqua-t-il, comme si les papayes n’avaient pas d’oreilles, vous oubliez que j’ai découvert cette évidence dans votre appartement.

Je haussai les sourcils, à mi-chemin sur le sentier archi-rebattu qui mène de l’incompréhension au malentendu. Comme il n’avait pas l’air de piger, je traduisis mon expression par une question :

— De quoi parles-tu ?

— Des cahiers ! De quoi d’autre !

Je soupirai, ou soufflai, ou râlai, un peu tout, avant de le contredire :

— Ce n’est pas un roman, ce sont des dessins, des notes, des choses qui me passent par la tête, je note tout cela par ennui. Toi, tu es jeune, tu n’as pas besoin d’écrire, la vie est là, dehors, le monde t’appartient.

— Si ce n’était pas un roman, vous m’auriez laissé voir le cahier, décréta-t-il.

Il vida ce qui restait de tequila au fond du verre, indifférent à mon discours de thérapeute et prenant pour une évidence ce qu’il avait déjà conclu par avance : que je mentais.

— Laissez-moi vous expliquer l’histoire qui m’est venue. C’est un roman policier. Il s’agit d’un serial killer de chiens, un exterminateur à vrai dire, qui monte un commerce pour fournir tous les vendeurs de tacos de la capitale. C’est inspiré d’un fait réel que j’ai rencontré dans mon travail, celui d’une boucherie qui fournissait de la viande de chien aux taqueros.

— Sans blague !

— Leur affaire durait depuis des années et on a réussi à les démasquer, on a mis le patron en prison et renforcé les inspections sanitaires dans les boucheries.

— Je comprends mieux.

— Quoi ?

— Pourquoi les tacos sont si mauvais depuis quelque temps.

Il but une longue gorgée de bière, bruyamment, pour montrer qu’il allait finir par commencer de s’énerver.

— Pourquoi vous obstinez-vous à faire le malin ? dit-il. On dirait un gamin.

— Juste pour te convaincre que je ne peux pas t’aider à écrire ton roman.

— Vous êtes la personne idéale, non seulement parce que vous savez écrire un roman, mais parce que en plus vous avez été taquero.

— Quel rapport ?

— Que le roman, je vais l’écrire du point de vue d’un taquero.

— Je n’ai jamais été un taquero.

— C’est le boucher qui me l’a dit ! Tout est dans le procès-verbal de la plainte ! Auriez-vous oublié que vous vouliez vendre un chien au boucher du coin ? Pourquoi croyez-vous qu’on m’a confié votre affaire ? Je suis spécialiste en trafic de viande de chien.

C’était le genre de choses qui me rappelait que j’étais né au siècle précédent, un e e XX siècle qui prenait de plus en plus l’allure d’un XIX , voilà la nature de la perplexité qui me poussait à lever la main de plus en plus souvent dans les bars, à épuiser ma réserve de whisky avant la date prévue, et la nature du désarroi qui dilapidait mes économies et raccourcissait, jour après jour, ma vie.

— Qu’est-ce que ça vous coûte de m’aider à écrire le roman ? insista Tête de Papaye sur un ton conciliant, conscient de mon trouble. Si vous m’aidez, je vous promets que la plainte déposée ne vous causera aucun problème. Si vous refusez, j’effacerai de l’ordinateur le certificat médical qu’a obtenu Dorotea, selon lequel vous êtes alcoolique et sujet à la sénilité, et la plainte suivra son cours. Au fait, vous avez une idée de la sanction encourue ?

— La chaise électrique ?

— Une amende très élevée.

Il donna alors un chiffre astronomique, une somme d’argent avec laquelle je pourrais vivre trois années si je me limitais, et deux au rythme actuel. Trois ou deux ans de vie en moins !

— C’est un minimum, ajouta-t-il, et je vous assure que vous n’y échapperez pas. Vous avez vu qui a porté plainte ? Ce sont des gens très influents.

— Assez influents pour réactiver la plainte, s’ils s’aperçoivent qu’elle a été classée ?

— La solution, c’est de laisser traîner les choses jusqu’à ce qu’ils se lassent, et ces gens se lassent très vite. Mais si la plainte est active et progresse, n’en doutez pas : vous serez condamné sans pitié.

Je bus ma tequila d’un trait pour essayer d’oublier la perspective de mettre vingt-cinq pour cent de mes économies dans les poches de la famille de l’homme le plus riche du monde. Et pire : afin de les dédommager de leur chagrin.

— On commence par où ? dit Tête de Papaye.

Je fis un dernier effort, désespéré.

— Tu n’as pas honte de racketter un vieux ?

— Vous voulez que je vous prenne en pitié ? Mais vous n’en voulez pas, de la pitié des autres.

— Ne cherche pas à m’amadouer. J’espère qu’au moins tu sais écrire ? Tu as fait quelles études ?

— Vétérinaire.

— Et tu veux écrire un roman ?

— Je vous ai déjà dit que je ne sais pas écrire un roman, mais j’ai l’essentiel.

Je haussai les sourcils en signe d’interrogation manifeste, impossible à interpréter de travers.

— L’expérience, ajouta-t-il.

— Il y a des ateliers d’écriture, suggérai-je.

— Ils ont des horaires impossibles. Je ne peux que le dimanche, à cette heure-ci.

— Et le dimanche, tu n’as pas à te charger de l’épouse et des enfants ?

— Je vous ai déjà dit que je n’ai pas de famille.

— Tu ne m’as rien dit, tu m’as juste fait une allusion à un quelque chose comme ça. Tu ne serais pas pédé, par hasard ? Il n’y a rien de mal, ça pourrait même jouer en ta faveur, il y a une flopée d’écrivains pédés.

— C’est un préjugé.

— Tu te trompes, écrivain, c’est de la statistique.

Il se tut en disant : qui ne dit rien consent. Puis il revint au seul sujet qui l’intéressait :

— On commence dimanche prochain ?

— Bien obligé !

— Il faut que j’apporte quelque chose ?

— C’est un atelier d’écriture, pas un cours de travaux manuels.

— Mais il faut quand même apporter quelque chose, non ? Je ne sais pas, de quoi travailler.

— Apporte un écheveau.

— Pardon ?

— Oui, un avant-goût de ton roman.

Quand il s’en alla, trois bouteilles et deux tequilas plus tard, il avait la langue et le comportement plus déliés, l’impertinence déchaînée, et je lui demandai, tout content, car Tête de Papaye payait les tournées :

— Ne le prends pas mal, mais t’a-t-on déjà dit que ta tête ressemble à une papaye ?

— Vous confondez avec quelqu’un d’autre, me répondit-il, amusé, avec la fausse camaraderie sournoise qu’engendre la tequila. Il s’agit de mon frère.

— Ton frère ?

— Oui, mon frère aîné, tout le monde l’appelle Grosse Papaye.

OceanofPDF.com

Ma sœur avait annoncé qu’elle avait un nouveau travail : secrétaire dans une usine d’aliments pour animaux domestiques. Ce n’était pas une ironie de la vie : son chef avait changé d’entreprise et il l’emmenait, prime à son efficacité supposée. Ma mère faillit dire : Vieux chien ne se trompe pas d’os. Avant qu’elle ouvre la bouche, ma sœur lui avait déjà annoncé qu’elle aurait des réductions sur les croquettes. Maman voulut savoir de combien. De cinquante pour cent, lui répondit ma sœur. Ma mère trouva que c’était encore cher, dans la mesure où Marché mangeait les restes, qui ne coûtaient rien, en raison de la philosophie qui dit que quand il y en a pour trois, il y en a pour quatre, et qu’à plus forte raison s’il y en avait pour trois, il y en avait pour trois et un chien. À l’époque, à la fin des années 1950, les croquettes étaient une nouveauté qui suscitait l’admiration, tant elle était moderne : si une poignée de biscuits pouvait combler tous les besoins de l’animal, cela revenait à dire que les chiens, soudain, étaient plus avancés que les humains, lesquels recouraient encore à des tas de recettes compliquées. Ma sœur dit que Marché puait de la gueule (c’était vrai) et que les croquettes n’allaient rien y changer. Ma mère ne dit rien, car en vérité l’haleine pestilentielle du roquet l’avait empêchée jusqu’alors de se prendre d’affection pour lui. En réalité, elle dit quand même quelque chose, à savoir :

 

— Bon, nous verrons.

Ce qui signifiait qu’elle acceptait le nouveau travail de ma sœur, et qu’elle mettrait ses soupçons de côté, pour constater l’effet des croquettes sur le chien.

Ma sœur rapporta donc des sacs de croquettes, un tous les quinze jours. Aussitôt dit, aussitôt fait : non seulement Marché cessa de puer de la gueule, mais son poil devint soyeux et brillant. Tous les locataires voulaient caresser le chien, qui devint la bête la plus belle de toute la cité. Euphorique, ma mère.

Mais un beau jour, Marché s’étouffa à l’heure du dîner. Par miracle, il ne mourut pas. Par miracle, et parce que maman lui enfonça deux doigts dans la gorge, et récupéra une feuille de papier pliée. Un message obscène destiné à ma sœur, qui avait été déposé dans le sac des croquettes. Il disait, je m’en souviens encore, au milieu de déclarations d’amour secret : Tes jambes sont plus longues que la route qui va à Cuernavaca. Et aussi : Tes courbes, de la route jusqu’à Puerto Vallarta. L’entreprise où ma sœur et son chef avaient travaillé auparavant dépendait du ministère des Communications et des Transports. Cela aurait pu être pire : dans la mesure où le travail conditionnait l’imagination de son chef, il aurait pu adapter ses métaphores à son emploi actuel. Ce message était écrit à l’encre rouge sur une feuille à en-tête de la direction de l’entreprise. Les chiens étaient des agents secrets au service de ma mère.

Maman s’enferma dans sa chambre avec Marché qui n’arrêtait pas de gémir, comme s’il pressentait le retour au riz, aux tortillas rassies, aux haricots et aux os de côtelettes. Elle ressortit plus tard, comme si de rien n’était, et plus personne ne reparla de cette histoire. Il n’y eut ni punitions, ni exigences, ni interdictions, il y eut du silence et une innovation propre à la vie adulte : la simulation. Il y avait trop de souffrances dans la famille pour abîmer de surcroît les poils du chien.

OceanofPDF.com

J’avais un peu feuilleté le livre de Hillman, lisant des passages ici et là, comme une poule qui picore au hasard, et j’avais fini par trouver, sans le chercher, un ver de terre long-long, gras-gras, succulent. Je recopiai la phrase sur mon cahier avec les pires intentions du monde : Si les vérités sont les fictions du rationnel, les fictions sont les vérités de l’imaginal. La société littéraire consacra une semaine à sa querelle herméneutique. Au moment où ils étaient sur le point d’arriver à un accord sur ce que tous croyaient avoir compris, je traversai le hall comme à l’improviste et je lâchai ma bombe :

 

— Vous confondez l’imaginal avec l’imaginaire. Ce sont deux choses différentes. L’imaginaire est purement reproductif, tandis que l’imaginal a une fonction productive, en tant qu’organe de connaissance.

Je l’avais apprise par cœur, elle était à la page 59. Ils en furent si perplexes qu’ils retournèrent au Temps perdu et figèrent la discussion pendant deux jours, le temps que leur estomac digère cette panade. Puis ils revinrent à la charge. Francesca fut la première à tirer une conclusion, qu’elle me balança dans l’ascenseur alors que nous descendions un matin :

— J’aurais tendance à penser que vous êtes sujet au delirium tremens.

— Sans blague !

— Les fictions productives n’apparaissent que dans l’hallucination. Peut-être que si vous ne buviez pas tant…

— Comme vous avez peu vécu, Franchesca ! Voilà votre problème. Peut-être que si vous ne lisiez pas tant…

Je finis par offrir le livre de Hillman à Juliette, qui accueillerait volontiers, pensais-je, ses théories révolutionnaires sur le sous-sol. Quand je le lui donnai, au fil des bières, pour contrecarrer son éloignement du présent, je lui lus une phrase qui m’avait fait penser à elle : l’inframonde, c’est la façon mythologique de décrire un cosmos psychologique.

— Ah, un grand merci, Teo, me dit-elle, mais la prochaine fois essaie au moins de m’offrir un livre écrit en espagnol.

— C’est exactement ce que tu disais déjà l’autre jour, répliquai-je.

— Ah, diable ! J’en avais déjà bu combien ?

— Cette phrase explique le tremblement de terre de 1985, la faille dans le monument à la Révolution.

— Ah ! Elle l’explique si mal qu’il va falloir que tu me l’expliques.

— Ce qu’il dit, c’est qu’il y a un lien entre la mythologie et la psychologie des masses. Que lorsque la terre s’ouvre, les gens découvrent les dieux mythologiques, et ils se soulèvent. C’est exactement ce que tu as dit l’autre jour !

— Tu m’accuses d’être une intellectuelle ?

— Je t’accuse d’être intelligente.

En contrepartie, radoucie par le geste, plus que par le cadeau ou le compliment, Juliette m’annonça qu’elle me montrerait ses trésors. Elle m’invita dans sa chambre, derrière l’arrière-boutique. Je lui dis que je voulais d’abord passer par la pharmacie, et qu’il faudrait attendre un petit peu que la magie fasse son effet.

— Tu es vraiment un clown, Teo, me dit-elle.

Après l’arrière-boutique, il y avait une petite cour et tout au fond la chambre, sans fenêtre ni aération, comme dans une grotte. À l’intérieur, le lit et tout le bazar qui pouvait tenir dans l’imagination et dans neuf mètres carrés. Juliette alluma une lampe dont la lumière blanche éblouit les cafards, qui coururent se cacher derrière ou sous les bibelots. Elle sortit d’une malle deux petites boîtes en cristal ultra-légères. Dans la première qu’elle me tendit, il y avait une plaque transparente, vaguement orangée, collée à ce qui devait être la partie inférieure. Je la regardai en long, en large et en travers, sans oublier le dessus et le dessous. Je me demandais ce que cela pouvait être, si c’était vraiment quelque chose. Ou ce que cela avait pu être, si cela ne l’était plus. Ou ce qui pourrait être un jour, si cela pouvait grandir, évoluer, muter. Et je voyais encore moins pourquoi c’était dans une petite boîte en cristal, et pourquoi Juliette trouvait que c’était un trésor. Je lui dis que j’allais sortir dans la cour pour l’examiner à la lumière du jour.

— Ne te casse pas la tête, me dit-elle, je sais que tu ne sais pas ce que c’est. Il ne s’agit pas d’une devinette, mais d’une tomate, une tomate de 1988. Cette tomate a atteint l’ingénieur Cárdenas le 16 juillet 1988. Tu te souviens de ce jour-là ? Le séisme de 1985 allait avoir une réplique mortifère : un séisme social. Ce jour-là commençait la Révolution. Elle allait commencer, mais l’ingénieur l’empêcha. Les gens étaient décidés à s’emparer du Palais national et l’ingénieur nous calma. Il nous dit non, non, non et non. L’ingénieur fut-il prudent, comme le raconte l’histoire, ou avait-il pactisé avec le gouvernement ? Qu’en penses-tu ?

Elle me tendit l’autre boîte dans laquelle il était plus facile de deviner qu’il y avait eu une tomate, non seulement par comparaison avec la précédente, mais parce qu’elle n’avait pas encore été réduite à une planche : elle avait été tomate à une date plus récente.

— Celle-ci est de 2006, dit-elle. Tu sais combien on était sur la place du Zócalo, ce jour-là ? Plus d’un million, dit-on. Tu imagines ce qui se serait passé si López Obrador avait prononcé les mots justes. Il aurait dû compléter ce fameux “au diable les institutions”. Les foules ne peuvent pas interpréter. Les foules, comme les armées, doivent recevoir des ordres. Encore une occasion perdue.

Je lui rendis les petites boîtes en cristal, Juliette les remit dans la malle, où elles continueraient leur processus jusqu’à la volatilisation. L’espace d’une seconde, je pensai qu’elle allait maintenant me montrer son véritable trésor : un arsenal.

— Tu sais pourquoi j’ai conservé ces tomates ?

— Pour te rappeler.

— Pour ne pas oublier, rectifia-t-elle.

Accrochée au mur, il y avait une photo dans un encadrement en bois, vieux mais soigné. Découpée dans un journal, sur laquelle on voyait quatre garçons : l’un parlait en tenant un micro minuscule dans sa main droite, les deux qui l’encadraient avaient le regard dans le vague, et, au fond, un brun moustachu se pinçait le menton et observant l’orateur de façon minutieuse. À en juger par les coiffures, la monture des lunettes de celui qui tenait le micro, les cols de chemise et les revers d’une veste, j’estimai que cette photo devait remonter aux années 1960.

— Maintenant, tu vas penser que je suis vraiment cinglée, dit Juliette.

Je lui répondis que je la croyais plutôt sentimentale. Je m’approchai du mur pour lire la légende : “Conférence de presse organisée hier soir à la faculté de philosophie et des lettres de l’UNAM, par le Conseil national de grève.”

— Le moustachu, c’est mon frère, dit Juliette. Tu sais où il est, maintenant ?

Je devinai qu’elle allait dire dans la clandestinité. Ou je voulus le deviner, mais bien sûr je ne le dis pas tout haut. Au lieu de cela, je haussai les sourcils en forme d’interrogation.

— Ah, si je le savais ! soupira-t-elle. Il y a trente-cinq ans qu’il a disparu.

Je regardai la photo plus attentivement. Le frère de Juliette était le seul qui semblait vouloir être là, les trois autres se débinaient déjà, au moins en esprit.

— Tu as des frères et sœurs ? me demanda-t-elle.

— J’avais une sœur, mais elle est morte.

— Elle était plus âgée que toi ?

— Un an de plus.

— Comment est-elle morte ?

— Dans le tremblement de terre de 1985. Ma mère aussi.

— Vraiment ? Pourquoi ne me l’avais-tu pas dit ?

— Je n’aime pas me le rappeler. Toi non plus tu ne m’avais pas parlé de ton frère.

— Où étaient-elles, quand c’est arrivé ?

— En cardiologie.

— Ce n’est pas une invention, tu me le jures ?

— Comment peux-tu croire une chose pareille ?

— Je ne sais pas, nous sommes si près du lit.

— La pitié est une lamentable stratégie de séduction.

— Qu’est-ce que tu crois, ça marche toujours !

— Vraiment ?

— Mais pas avec moi. On se boit un mezcal ?

— Plutôt deux.

On repartit vers l’arrière-boutique et je me dis que c’était la véritable clandestinité : celle des morts sans sépulture, celle des morts vivants, celle des êtres qui sont vivants uniquement à cause d’un mensonge ou d’une erreur de la mémoire.

OceanofPDF.com

Dans l’après-midi d’un jour qui aurait pu être n’importe lequel de ces jours qui se succédaient les uns aux autres sans compassion, sauf le mercredi et le samedi, car Willem n’était pas venu avant et ne viendrait pas après, un fracas de tôles au loin annonça que deux voitures s’étaient percutées au carrefour. Je me penchai au balcon et, mêlée à la foule bavarde, je vis la société littéraire au grand complet se dirigeant d’un pas alerte vers les lieux de l’accident. Je finis mon verre de bière et, prenant sous le bras la Théorie esthétique pour créer plus de confusion, je descendis avec l’idée de me joindre aux commérages.

Dans le hall, les exemplaires du Temps perdu gisaient sur le dos, abandonnés sur les chaises, jambes écartées. Alors, j’écartai les cuisses de la Théorie esthétique et posai celle-ci sur un des Temps perdus, à plat ventre. À cause de ce genre de choses, je me disais parfois qu’il serait sans doute bon que je cesse de boire, ou au moins que je réduise la dose. Je m’approchai du trône de Francesca, la chaise qui présidait le cercle, placée dans un angle d’où elle pouvait surveiller en même temps l’ascenseur et la porte d’entrée. Je soulevai le pavé à hauteur de ma vue mal en point, j’allumai la petite lampe, réglai la loupe et lus : “On a beau être blasé sur les femmes, considérer la possession des plus différentes comme toujours la même et connue d’avance, elle devient au contraire un plaisir nouveau s’il s’agit de femmes assez difficiles – ou crues telles par nous.” Les sociétaires étaient des chauds lapins hypocrites. Je lançai un coup d’œil à la ronde, repérai un stylo à l’encre rouge et soulignai le passage. Dans la marge et en haut de la page, parce que le message ne tenait pas, j’écrivis : Exactement ! Vous me laisserez vous étrenner ? Ou vous persistez à rester coincée ?

Après quoi je changeai de plan. Je remontai chez moi, me versai une bière et m’installai avec la chaise de Modelo sur le balcon, pour guetter le moment où les sociétaires reviendraient. Il fallut attendre vingt minutes, le temps que l’ambulance arrive et emmène un des conducteurs, qui avait une jambe cassée (ça, je l’appris plus tard, par Juliette). Au moment où ils passaient sous mon balcon, je leur criai :

— On est allé se dégourdir les hémorroïdes ?

Quand ils eurent disparu de ma vue, parce qu’ils avaient pénétré dans le hall, je comptai les secondes et n’arrivai pas à trente. Francesca réapparut sur le trottoir et, le visage empourpré et furieux tourné vers mon balcon, elle me cria :

— Pauvre type !

— Le mariachi vous a oubliée !

— Vicieux !

— Quoi !? Ce n’est pas moi qui lis des bouquins indécents.

— C’est de la littérature !

— Fallait le dire !

— Descendez donc lire, si vous êtes si macho !

— Vous feriez mieux de monter ! On oublie la littérature et on se consacre à l’expérience !

Elle tira la langue, fit un bruit de trompette et rentra dans l’immeuble. Je me dirigeai vers le réfrigérateur pour me servir une bière, fier et ravi, en sifflotant l’Hymne à la joie, quand je pris conscience du cataclysme : j’avais oublié ma Théorie esthétique dans le hall. Je descendis comme une fusée hystérique, prisonnier de la lenteur exaspérante de l’ascenseur, et surgis dans le hall en hurlant :

— Haut les mains ! Que personne ne bouge !

L’obéissance et la passivité de Francesca, qui, contre sa nature, resta bouche close, n’annonçaient rien qui vaille. Il faisait presque nuit et dans l’obscurité la société, avec ses petites lampes, ressemblait à une équipe de mineurs explorant une caverne. Je repérai la chaise où je me rappelais – ou croyais me rappeler – avoir laissé ma Théorie esthétique, jambes écartées : c’était la place d’Hipólita. Je m’approchai d’elle tandis qu’elle enlevait timidement ses lunettes, sa main droite dans le plâtre accentuait sa maladresse habituelle, et les posait sur ses genoux avec une douceur exagérée, comme s’il s’agissait d’un petit oiseau dont elle ne voulait pas faire grincer les os.

— Bonsoir, Hipólita.

— ’soir, répondit-elle, nonsoir.

L’effet de l’analgésique se modifiait et provoquait maintenant des changements linguistiques beaucoup plus créatifs.

— Pourriez-vous avoir la bonté de me rendre le livre que j’ai oublié sur votre Temps perdu ?

Elle se tourna vers Francesca pour avoir de l’aide et serra nerveusement ses lunettes dans sa main gauche : elle faillit tuer le petit oiseau. Francesca resta impassible, mais ordonna à Hipólita de résister, d’un mouvement imperceptible des sourcils, imperceptible, veux-je dire, pour ceux qui ne sont pas experts en sémiotique ciliaire.

— Je ne vois pas de quoi vous voulez larper, répondit-elle.

La dictatrice exerçait un contrôle admirable sur la société littéraire, capable même d’imposer sa volonté et d’en imposer à une médecine super-puissante. J’observai autour de moi les autres moutons de la société, qui feignaient de ne pas être concernés par l’histoire, et ils avaient raison : l’histoire ne les concernait jamais. Manière de réagir, je regardai sous les chaises, au-dessus des boîtes aux lettres, dans les angles du hall, sachant par avance que je ne trouverais rien.

— Alors, c’est comme ça, hein ? m’exclamai-je. Si vous voulez la guerre, il vaut mieux vous y préparer.

Francesca, qui s’était dominée pour mener à bien son plan satanique, répondit :

— Hipólita vous a déjà dit que nous ne savons pas de quoi vous parlez. Si vous avez égaré votre livre, c’est votre problème. Peut-être que si vous ne buviez pas tant…

— Si je ne buvais pas tant, vous ne seriez pas des voleuses ?

— Si vous ne buviez pas tant, vous n’auriez pas perdu votre livre. Cherchez-le, mais cherchez-le bien. Celui qui ne cherche pas ne trouve pas.

OceanofPDF.com

Comme j’ignorais tout de l’amour, je pensais que c’était un ascenseur qui montait et descendait entre mes jambes, télécommandé par la voix de Marilín dans nos conversations. Le long trajet de retour dans le tramway, de Coyoacán, me condamnait à un des deux malheurs suivants, aussi humiliants l’un que l’autre : avoir mal aux testicules, ou mouiller mon pantalon.

— Qu’est-ce que tu as fait ?

— Tu le sais. J’ai posé.

— Nue ?

— Qu’est-ce que tu crois ? Tous les hommes sont pareils.

— C’est tout ? Rien d’autre ?

— Qu’est-ce que tu veux que je fasse de plus ? Qu’est-ce que tu t’imagines ?

— Et il fait quoi, une peinture ?

— Des esquisses, il dit que ce sont des études pour une fresque.

Ce qui se passait à l’intérieur de la maison, dans l’atelier, m’était interdit, bien que la mère de Marilín ait donné son autorisation à condition que je sois présent en permanence. Quand nous arrivions, elle ouvrait la porte de la maison et, invariablement, la main géniale de Diego Rivera, cette main qui régnait sur l’histoire de l’art au Mexique, me remettait un peso et m’ordonnait de ne pas revenir avant deux heures. J’allais me balader, mais je revenais aussitôt me poster sur le trottoir d’en face, essayant d’entrevoir quelque chose par une fenêtre entrouverte, de regarder les entrées et sorties des gens de la maison, un flot de personnalités qui laissait imaginer toute sorte de conspirations. Plus d’une fois, ma présence suspecte avait attiré la police, qui croyait que je ruminais un mauvais coup. Finalement, deux heures et demie plus tard, trois heures, jamais les deux heures promises, la porte s’ouvrait et Marilín franchissait le seuil qui la renvoyait dans la rue, dans le tramway et à mes questions :

— Qu’est-ce que tu as fait ?

— Tu le sais. J’ai posé.

— Nue ?

— Qu’est-ce que tu crois ? Tu t’excites, Teo ?

— Je préférerais que tu n’y ailles pas.

— Ça alors ! Tu es un petit mâle, si Frida t’entendait, elle te châtrerait.

— Frida ? Qui est Frida ?

— Comment cela, qui est Frida ? C’est la femme de Diego.

Nous faisions le trajet du retour et quand enfin nous arrivions à l’entrée du lotissement, je lui demandais :

— Tu vas me laisser te dessiner ?

— Demain.

Je commençai à prendre avec moi le cahier où je dessinais, espérant le montrer un jour à Diego pour lui demander conseil, et pour passer le temps en l’attendant. Quand la porte s’ouvrait, je tendais le cahier à Diego et celui-ci me fermait la porte au nez, à mon ridicule nez de patate, je veux dire. Au fil des jours, un des visiteurs habituels de la maison, celui qui portait des lunettes tristes, m’aborda un soir.

— Ce n’est pas la première fois que je vous vois rôder, me dit-il. On peut savoir ce que vous faites ?

— Je dessine.

— Planté au carrefour ?

— J’attends une amie qui est à l’intérieur.

— Marilín est une amie à vous ?

— Oui.

— Amie ou fiancée ?

— Amie. Vous aussi, vous êtes peintre ?

Son visage se contracta dans une grimace qui ne voulait dire ni oui ni non, mais qui soulignait l’impertinence de la question.

— Je suis l’architecte de la maison.

— Mais vous êtes aussi peintre, n’est-ce pas ? insistai-je.

Il répondit oui par un mouvement affirmatif de ses lunettes tristes.

— S’il vous plaît, vous pourriez regarder mes dessins et me donner des conseils ? le suppliai-je.

Je lui donnai le cahier, où il y avait une esquisse de la maison et un tas de croquis du profil de Marilín, que je dessinais dans le tramway, pendant qu’elle posait, à son insu, et me soufflait à l’oreille :

— Ça t’excite de me dessiner, Teo ?

Et je me mouillais.

L’homme aux lunettes tristes serait peut-être capable de percevoir ce qu’il y avait derrière ces portraits, ma lamentable poursuite sans espoir ni dénouement. Après avoir feuilleté attentivement mon cahier, il releva la tristesse de ses lunettes, le referma et me le rendit.

— Quel âge avez-vous ?

Je lui dis que j’allais avoir dix-huit ans, alors qu’en réalité je venais d’en avoir dix-sept.

— Vous avez déjà pris des cours de dessin ?

Je lui répondis par la négative.

— La petite vous plaît, hein ?

— Ça se voit dans les dessins ?

— Oui, et à la quantité de fois que vous l’avez dessinée.

— Qu’en pensez-vous, des dessins ?

— Ils manquent de technique, mais ça peut s’apprendre. Allez à La Esmeralda.

— C’est quoi ?

— Une école d’art.

Il me prit le cahier des mains, choisit au hasard une page blanche et, l’appuyant contre le mur, il se mit à écrire avec un stylo qu’il prit dans la poche de sa veste, une veste trop chaude pour le temps qu’il faisait.

— Où est l’école ? demandai-je.

— Dans le Callejón de La Esmeralda.

Il me rendit le cahier et prit congé en disant :

— Ne restez pas ici, la police va vous prendre pour un voleur. Et certains amis de Diego et de Frida vont s’affoler. Allez faire un tour, sinon, avec ce nez, vous risquez de finir comme modèle, mais pour une nature morte.

Je le regardai partir avec sa démarche mélancolique et quand il fut suffisamment loin pour qu’il ne puisse pas épier ma réaction à sa note, je lus ce qu’il avait écrit sur mon cahier : À l’administration de l’École nationale de peinture, sculpture et gravure La Esmeralda : Par la présente, je vous prie d’inscrire le garçon porteur de cette lettre aux cours de modèle vivant. Peut-être apprendra-t-il à tenir un crayon ou au pire à regarder une fille nue. Sincèrement : Juan O’Gorman.

OceanofPDF.com

J’étais resté dans l’appartement, à l’affût au balcon, et je vis enfin la procession des sociétaires, précédés de Francesca, sortir de l’immeuble et se diriger vers le jardin d’Épicure. Alors, je déclenchai l’opération visant à récupérer la Théorie esthétique. Je franchis les quatre mètres du palier qui séparaient ma porte de celle de Francesca, et introduisis dans l’interstice ma carte de l’Institut national de sénescence, rebaptisé depuis l’année précédente Institut national des personnes âgées, mais j’avais gardé l’ancienne carte. Au bout de deux secondes, j’entendis le clic qui annonçait l’ouverture de la porte : j’avais déjà fait cela plus d’une fois, quand j’oubliais mes clés. Dans ces cas-là, me voyant manipuler ma porte, Francesca m’accusait :

— Peut-être que si vous buviez moins…

— Si je buvais moins, les serrures seraient-elles pour autant inviolables ?

En poussant la porte, je déclenchai le fracas d’une alarme qui, outre qu’elle provoqua chez moi une arythmie que je mis deux heures à calmer, m’obligea à me mettre des gouttes d’analgésique dans l’oreille. Je refermai la porte et rentrai précipitamment chez moi. L’alarme s’arrêta toute seule deux minutes plus tard. Tout ce que j’avais pu entrevoir, par la porte entrouverte, c’était un poster d’Octavio Paz accroché au mur du salon.

OceanofPDF.com

Je discutais avec Willem de l’apparence qu’auraient les morts quand ils ressusciteraient, le jour du Jugement dernier : surgiraient-ils du sous-sol, couverts de terre, à demi pourris, ou se matérialiseraient-ils, immaculés, translucides, éthérés, telle une présence spirituelle ?

 

— Tu imagines, Güilen ? tous les gens qui sont morts dans l’histoire de l’humanité, combien crois-tu que ça représente ? Des milliards, non ? Imagine-les tous, soudain à la surface de la terre, les uns sous forme d’un simple squelette, les autres avec des bouts de chair en putréfaction, pleins de vers, et en plus, comme si cela ne suffisait pas, tous les nuages de cendres de ceux qui furent incinérés… La Bible est un livre particulièrement effrayant !

— Ce n’est pas comme ça, me répliquait Willem, on ne doit pas lire la Bible au pied de la lettre.

— L’hôpital qui se moque de la charité ! Bien sûr que c’est comme ça, c’est ce qu’on voit dans les films et quand il s’agit de morts vivants le cinéma a toujours utilisé la Bible comme scénario.

— Très souvent, le cinéma est un péché.

— Sans blague !

On en était là, quand la sonnerie de l’interphone interrompit nos chamailleries. Je saisis le combiné et entendis la voix de Mao :

— Je viens de la FTC.

— La Fédération de tarés communistes ?

— La Fumigation trotskiste de cafards.

— Commence par le hall, il est infesté de bestioles littéraires.

— Bigre !

— Monte.

Willem remit sa Bible dans son sac à dos, il y avait consulté des passages de l’Apocalypse, et il me demanda :

— Vous désirrrez que je m’en aille ?

— Non, reste, répondis-je, c’est un ami, vous allez bien vous entendre.

On se prépara pour accueillir Mao, mais comme, pour changer, il tardait à arriver, Willem ressortit sa Bible et entreprit de pourchasser les cafards. Depuis que la Théorie esthétique n’était plus là, les cafards proliféraient à leur aise : j’avais essayé de les réduire avec les Notes sur la littérature, mais le volume n’avait que cent vingt pages, et même si on tapait très fort, on les assommait à peine. Enfin, Mao tapota son code d’accès sur la porte. J’ouvris et découvris qu’il était avec Dorotea. Je haussai les sourcils avec un rien de lubricité :

— Si tu veux utiliser mon appartement, tu dois me prévenir et apporter tes draps. D’ailleurs, je ne suis pas seul. Mais entrez, je crois que ta fiancée voulait connaître mon ami.

Ils franchirent le seuil et dès que Mao eut détecté la présence de Willem, il fit un bond en arrière comme pour repasser la porte.

— C’est une embuscade ?

— Exact, lui répondis-je. Organisée par Jésus-Christ.

— Je parle sérieusement, insista Mao. Tout le monde sait que les mormons travaillent pour la CIA.

— Détends-toi, Mao, pour mon ami Güilen ici présent, l’espionnage est un péché.

Il le regarda donner de grands coups de Bible sur le mur pour écraser un cafard. Une grimace de sarcasme se dessina sur son visage, en croyant – à tort – qu’utiliser la parole de Dieu pour occire les bestioles était un trait d’hétérodoxie qui méritait, au moins, le bénéfice du doute.

— Espionner est un péché, confirma Willem en essuyant la couverture de sa Bible avec du papier hygiénique.

— Et ce n’est pas un péché d’utiliser la Bible pour écraser les cafards ? Ce n’est pas un péché de tuer les petits animaux ?

— Les cafarrrds sont des bêtes du démon, dit Willem, la parrrole du Seigneur est très puissante, quand on l’administre au démon.

Dorotea tendit la main à Willem, en se demandant si elle ne devrait pas l’embrasser. Willem s’emmêla dans ses doigts et finit par glisser le papier-toilette contenant la dépouille du cafard dans la poche de son pantalon.

— Salut, Güilen, tu vas bien ? demanda Dorotea.

— Vous vous connaissez ? les interrompit Mao.

— Ils se sont croisés l’autre jour, intervins-je, quand ta fiancée est venue m’accuser et que mon ami a profité de l’occasion pour me trahir.

Au lieu d’échanger un baiser, entre elle qui hésitait et lui qui était gêné, ils avaient toujours les doigts mélangés, et les secouaient légèrement de haut en bas.

— Qu’est-ce que tu attends pour lui lâcher la main, my friend ? demanda Mao.

— Du calme, camarade, lui dis-je. À quoi bon tant de révolution et de clandestinité pour finir par te comporter comme dans un film de Pedro Infante. Que m’as-tu apporté ? Je te préviens que Güilen a tout essayé, et regarde le paysage, les cafards baignent dans le bonheur.

— Ça, c’est infaillible, grand-père.

— Combien de fois devrai-je te répéter de ne pas m’appeler grand-père ?

Il posa son sac par terre et Willem découvrit le message de l’éternel tee-shirt crasseux de Mao.

— Sentier lumineux est une rrreligion ? demanda-t-il.

— Une secte, répondis-je. Tu n’as jamais entendu parler de la Lumière du Monde ?

— Où est le lecteur de CD ? demanda Mao.

Il avait glissé l’index de la main droite dans l’axe du disque compact.

— C’est quoi, cette nouveauté ? Les cafards ne sont-ils pas censés être sourds ?

— Les universitaires connaissent ce venin depuis les années 1960, déclara Mao. Ils l’ont découvert par hasard, vous savez, les piquets de grève ne sont pas les endroits les plus propres du monde, et c’est le seul moyen connu de maintenir les cafards à distance.

— C’est quoi ? Un bruit blanc ?

— Pire. La chanson cubaine moderne.

Il plaça le disque dans l’appareil, mit le son au maximum et après quelques accords de guitare on entendit la voix fausse du chanteur : À la fin de ce voyage dans la vie resteront nos corps boursouflés d’aller à la mort, à la haine, au bord de la mer.

— Là, c’est sûr que ça va marcher ! lui criai-je en essayant de couvrir la voix du chanteur. Je me suicide et c’est la fin de mes ennuis avec les cafards !

À la deuxième strophe, les cafards de la cuisine pointèrent les antennes et détalèrent en vitesse en se cognant contre les murs. Les cafards de la chambre et de la salle de bains les rejoignirent.

— Ouvre la porte ! cria Mao à Dorotea, qui était la plus proche de la sortie.

Dorotea obéit pendant que la chanson continuait d’imposer sa torture : Nous sommes la préhistoire qu’aura l’avenir, nous sommes les annales lointaines de l’homme. Des centaines de cafards sortaient de tous les recoins de l’appartement, passaient en vrombissant, s’écrasaient contre nos chaussures et nous contournaient pour rejoindre la sortie. Dorotea jucha son petit corps sur la chaise de Modelo, sa très longue chevelure électrisée par le dégoût et par les vibrations des accords de la musique ; Willem, plus pâle que d’habitude, fantomatique, se mit à prier les yeux fermés.

— Je vous l’avais bien dit, se vanta Mao.

— Comment ça marche !? lui demandai-je. C’est une vibration dans la voix du chanteur !? Il y a un bruit de fond dans les enregistrements !?

— Les cafards sont contre-révolutionnaires ! répondit Mao. Tout le monde sait que ce sont des armes biologiques de la CIA !

— Et qui travaille pour la CIA ? lui criai-je. Dieu ou l’évolution ?

— C’est vrai, insista-t-il. Ils les utilisent pour répandre des épidémies !

Au moment où la chanson s’achevait, l’appartement était libéré des bestioles, Dorotea avait pu redescendre sur terre et Willem avait retrouvé la vue.

— Dieu soit loué, dit Willem.

— Dieu n’y est pour rien, dit Mao, c’est Silvio Rodríguez qui a tout fait.

J’appuyai sur le stop du lecteur avant le début de la chanson suivante.

— Que faites-vous !? cria Mao. Vous voulez que les cafards reviennent ?

— Ne me dis pas qu’il faut mettre la musique tout le temps pour les maintenir dehors ?

— Les cafards n’ont aucune mémoire, m’expliqua-t-il, si vous arrêtez la musique, ils rappliquent aussi sec.

— Et tu crois que je vais laisser le disque tourner toute la sainte journée à plein volume ? On n’est pas à Guantánamo.

— À Guantánamo ils passent du death metal, grand-père. Laissez le disque un moment, un moment tous les jours.

J’appuyai sur play, le son de la guitare et de la voix revint, et on se remit à crier.

— Bon, je vais avoir besoin de quelque chose de fort ! hurlai-je. Vous prenez quoi ?

Willem beugla :

— Moi, je m’en vais !

J’allais lui offrir un verre d’eau pour qu’il reste, mais Dorotea s’avança et je changeai d’idée :

— Je vais en profiter pour aller passer un moment avec ma grand-mère, dit-elle.

À la porte, en prenant congé d’eux, je clignai de l’œil à Willem, qui répondit en répandant le rouge sur son visage de larve transparente.

— Je voulais vous dire que je suis désolée, dit Dorotea, je ne pensais pas que les choses allaient se compliquer.

— Tu veux parler de Gros Papaye ?

Elle sourit et je vis que sa lèvre supérieure, épaisse, dessinait une grimace sous son nez : un deuxième sourire.

— Et toi, tu ne peux rien faire ? lui demandai-je.

— Je ne travaille plus là-bas, on m’a virée, répondit-elle, peinée.

— Ne t’inquiète pas, je contrôle la situation.

— Ils n’ont pas réactivé la plainte ?

— Non, mais je leur dois une compensation.

— Du travail social ?

— Un truc de ce genre.

Derrière le couple, dans la pénombre du palier, les cafards s’entassaient dans les coins, formant des collines.

— Je peux faire quelque chose pour vous ? demanda Dorotea.

— Quel genre ?

— Je ne sais pas. Vous aider à faire les courses, vous accompagner chez le médecin, tout ce que vous voudrez. Je pourrais vous changer l’ampoule ? C’est dangereux, cette obscurité, on peut tomber.

Je regardai alternativement sa taille qui ne dépassait pas le sommet de sa tête et la position de la lampe, attendri par l’audace de la proposition : même en montant sur deux chaises empilées, cette fille ne réussirait pas cette prouesse.

— Je le lui ai déjà prrroposé plusieurs fois, intervint Willem, qui n’aurait eu qu’à tendre le bras pour toucher le plafond, mais il rrrefuse.

— C’est du ressort de l’administration de l’immeuble, répondis-je.

Certes, mais celle-ci n’écoutait pas Francesca, et dans le fond je m’en moquais, car la pénombre me semblait être un endroit propice aux complots, et m’offrait la chance de m’esquiver sans être importuné par les sociétaires.

— Il vaut mieux que vous partiez, leur dis-je, les cafards me rendent nerveux.

— Si vous avez besoin de quoi que ce soit, prévenez ma grand-mère et j’arrive, insista Dorotea avant de faire demi-tour et d’affronter, protégée par Willem qui brandissait la Bible d’un air menaçant dans sa main droite, la marée de cafards.

Je refermai la porte et me tournai vers Mao, qui s’était carré dans le petit fauteuil, les dreads vibrant au rythme des plaintes de la guitare.

— Tu veux boire quelque chose ?

— Une bière !

— Au fait, des nouvelles de Tlalnepantla !?

Continuer : partie 2 sur 3