Les temps perdus

Juan Pablo Villalobos · Chapitre 4 sur 6 · partie 1/3

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Les temps perdus

Théorie esthétique

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

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À cette époque, chaque matin en sortant de mon appartement, le 3-C, je tombais sur ma voisine de palier du 3-D, qui s’était fourré dans la tête que j’écrivais un roman. Elle s’appelait Francesca et moi, excusez du peu, je n’écrivais pas du tout un roman. Ce prénom, il fallait le prononcer Franchesca pour faire un peu banlieue. Après nous être salués d’un haussement de sourcils, nous nous immobilisions devant la porte de l’ascenseur, qui divisait l’immeuble en deux et montait et descendait comme la braguette d’un pantalon. À cause de ce genre de comparaisons, Francesca racontait à tous les locataires que je lui faisais du plat. Et aussi parce que je l’appelais Francesca, qui n’était pas son vrai prénom, c’était celui que je lui avais attribué dans mon prétendu roman.

Il y avait des jours où l’ascenseur mettait des heures à arriver, comme s’il ignorait que les usagers étaient des vieillards, ou comme s’il croyait que nous avions encore tout le temps devant nous et non derrière. Ou comme s’il le savait et s’en battait l’œil. Quand enfin les portes s’ouvraient, nous entrions tous les deux, on commençait de descendre et le rouge montait aux joues de Francesca, résultat d’un effet purement métaphorique. L’engin allait si lentement qu’il donnait l’impression d’être actionné par des mains espiègles qui ralentissaient exprès, pour accroître la chaleur et différer le moment de la consommation, la descente de la braguette. Les cafards, qui infestaient l’immeuble, profitaient du voyage et descendaient rendre visite aux collègues du hall d’entrée. J’utilisais mon temps libre dans l’ascenseur pour les écrabouiller. Dans les couloirs ou dans le hall, c’était plus facile que chez moi, mais plus dangereux. Je devais les écraser fermement, mais sans exagérer, sinon l’ascenseur risquait de s’effondrer. Je demandais à Francesca de ne pas bouger. Une fois, je lui avais écrasé un orteil et elle m’avait obligé à lui payer le taxi pour aller chez le podologue.

Dans le hall l’attendaient ses lèche-bottes de la société littéraire. Les pauvres, elle les obligeait à lire roman sur roman. Ils y passaient des heures, du lundi au dimanche. Ils avaient acheté au marché des petites lampes à piles qui se fixaient à la couverture du livre, à côté d’une loupe. Fabriquée en Chine. Ils en prenaient soin avec une tendresse indécente, à croire que c’était l’invention la plus importante depuis la poudre ou le maoïsme. Je me faufilais entre les chaises, disposées en rond, comme dans une thérapie de réinsertion ou une secte satanique, et quand j’arrivais à la porte et pressentais l’imminence de la rue, avec ses nids-de-poule et sa puanteur de friture, je leur criais en guise d’au revoir :

— Quand vous aurez fini le bouquin, passez-le-moi ! J’ai un pied qui boite à ma table !

Et Francesca me répondait, invariablement :

— Franchesca est un nom de pute italienne ! Vieux dégoûtant !

Ils étaient dix, sans compter la cheftaine. De temps en temps, l’un d’eux mourait, ou était déclaré inapte à vivre sans assistance, et on l’envoyait à l’asile. Mais Francesca s’arrangeait toujours pour embobiner le nouveau locataire. Il y avait douze appartements dans l’immeuble, sur trois étages, quatre par niveau. Il n’y avait que des veufs et des célibataires, ou plus exactement des veuves et des vieilles filles, car les femmes étaient la majorité. L’immeuble se trouvait au 78 de la rue Basilia Franco, une rue comme des milliers d’autres à Mexico, je veux dire aussi défoncée et crasseuse que des milliers d’autres. Sa seule anomalie était justement ça, un ghetto pour le troisième âge : l’immeuble des petits vieux, comme l’appelaient les habitants du pâté de maisons, aussi croulant et déglingué que ses occupants. Le numéro de l’immeuble correspondait à mon âge, à la différence près que la numérotation du pâté de maisons n’augmentait pas au fur et à mesure des années.

La preuve que cette société était en réalité une secte, c’était qu’ils pouvaient tenir le coup si longtemps sur ces chaises. Des chaises pliantes, en aluminium, de la marque de bière Modelo. Je suis en train de parler de fondamentalistes littéraires, de gens capables de convaincre le chef de la publicité de la brasserie de leur offrir des chaises, au titre de son programme d’encouragement à la culture. C’était particulièrement raffiné, mais la publicité subliminale fonctionnait : je sortais de l’immeuble et j’allais droit au bar, prendre la première bière de la journée.

Cette société littéraire n’était pas le seul fléau de l’immeuble. Hipólita, du 2-C, proposait des ateliers de modelage en mie de pain les mardis, jeudis et samedis. Un moniteur venait le lundi et le vendredi pour des cours d’aérobic dans le jardin d’Épicure, un parc voisin qui débordait de broussailles et d’arbustes, où il y avait moins d’oxygène que de dioxyde et de monoxyde de carbone, d’oxydes de nitrogène et de soufre. Francesca, qui avait été professeur de langue, donnait des leçons particulières d’anglais. En outre, il y avait du yoga, de l’informatique et du macramé. Le tout organisé par les locataires eux-mêmes, qui croyaient que la retraite était comme l’éducation préscolaire. Il fallait supporter tout cela en plus de l’état lamentable de l’immeuble, mais en compensation le montant du loyer était gelé depuis la nuit des temps.

Il y avait aussi des sorties aux musées et dans des lieux d’intérêt historique. Chaque fois qu’une affiche annonçant la visite d’une exposition était apposée dans le hall, je demandais :

— Quelqu’un sait combien coûte la bière dans ce bouge ?

Ce n’était pas une question au hasard, j’avais payé la bière jusqu’à cinquante pesos dans la cafétéria d’un musée. L’équivalent d’un mois de loyer ! Un luxe que je ne pouvais pas me permettre, je devais survivre avec mes économies, lesquelles, d’après mes calculs, tiendraient à ce rythme encore huit ans. Suffisamment, pensais-je, pour que la faucheuse me rende visite avant. À ce rythme, d’ailleurs, était une formule élégante pour désigner une vie stoïque, mais moi je disais une vie pourrie tout court. Je devais tenir le compte des verres que je prenais dans la journée pour ne pas dépasser le budget ! Et je m’y astreignais méthodiquement, l’ennui c’est que le soir j’en perdais le contrôle. Ainsi, les huit ans étaient sans doute mal calculés, et il n’en restait que sept ou six. Ou cinq. Et la somme des verres que je prenais chaque jour finissait par s’inverser pour devenir un compte à rebours, ce qui me rendait plutôt nerveux. Et plus j’étais nerveux, plus j’avais du mal à tenir le compte.

D’autres fois, pendant que l’ascenseur descendait, Francesca me donnait des conseils pour l’écriture du roman que, comme je l’ai dit, je n’écrivais pas. Descendre trois étages à cette vitesse suffisait pour parcourir deux siècles de théorie littéraire. Elle disait que mes personnages manquaient de profondeur, comme si c’étaient des trous. Et que mon style avait besoin de texture, comme si j’achetais du tissu pour les rideaux. Elle parlait avec une clarté étonnante, articulant chaque syllabe de façon si rigoureuse que les idées qu’elle exprimait, si extravagantes fussent-elles, avaient l’épaisseur de l’évidence. On aurait dit qu’elle atteignait la vérité absolue grâce à sa prononciation et, par-dessus le marché, qu’elle recourait à des techniques d’hypnose. Et ça fonctionnait ! Ainsi était-elle devenue la dictatrice de la société, la présidente de l’assemblée de l’immeuble, l’autorité suprême en matière de cancans et de calomnies. Je renonçais à l’écouter et fermais les yeux pour me concentrer sur la descente de ma braguette. Enfin l’ascenseur rebondissait en arrivant dans le hall et Francesca enfilait une dernière phrase qui s’effilochait à mon oreille, parce que j’avais perdu le fil de sa péroraison :

— Vous allez être comme les Mayas, qui cherchent, cherchent et ne trouvent jamais.

Et moi de répondre :

— Celui qui ne cherche pas ne trouve pas.

C’était une phrase de Schönberg qui me rappelait ma mère, il y avait soixante-dix ans de cela, quand j’égarais une chaussette. Ma mère est morte en 1985, dans le tremblement de terre. Le chien l’avait devancée de plus de quarante ans et, écervelé comme il l’était, il n’avait même pas remarqué que la Seconde Guerre mondiale était finie : il avait avalé des bas en nylon, très longs, aussi longs que les jambes de la secrétaire de mon père.

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J’étais venu vivre dans l’immeuble un soir d’été, un an et demi auparavant, avec une valise pleine de vêtements, deux cartons d’affaires, un tableau et un chevalet. Mes meubles et quelques appareils, les déménageurs les apportèrent le lendemain. En traversant le hall, je contournai l’espace occupé par la société littéraire en répétant :

— Ne vous dérangez pas, ne vous dérangez pas.

Bien entendu, personne ne se dérangeait, tout le monde feignait d’être plongé dans sa lecture, mais en réalité, on me regardait par en dessous. Quand enfin j’atteignis l’ascenseur, j’entendis la rumeur qui prenait naissance dans la bouche de Francesca et se propageait de bouche à oreille comme un téléphone arabe :

— C’est un artiste !

— C’est un lampiste !

— C’est un harpiste !

— C’est un naziste !

Je pris l’ascenseur avec tout ce que je pus y mettre et, dix minutes plus tard, en redescendant dans le hall pour prendre le reste, tel un Sisyphe super-lent, je découvris que les sociétaires avaient organisé un cocktail de bienvenue avec du champagne de Zacatecas et des biscuits tartinés de miettes de thon à la mayonnaise.

— Bienvenu ! cria Hipólita en me tendant un pulvérisateur de DDT, ce n’est pas grand-chose, mais vous en aurez besoin.

— Excusez-nous, dit Francesca, nous ne savions pas que vous étiez un artiste ! Sinon, nous aurions mis le champagne à refroidir.

Je saisis le gobelet en plastique qu’on m’offrait, plein à ras bord de champagne chaud, et levai le bras pour trinquer, quand Francesca s’exclama :

— À l’art !

Mon bras était resté tendu à l’horizontale, ce qui donnait l’impression qu’au lieu de trinquer je voulais leur rendre le verre, ce qui d’ailleurs était mon intention. Alors, ils me demandèrent de prendre la parole et de prononcer quelques mots au nom de l’art, et voici ce que je dis, en regardant d’un air inconsolable l’éruption furieuse de bulles dans le gobelet jetable :

— J’aurais préféré une bière.

Francesca sortit un billet froissé de vingt pesos de son porte-monnaie et ordonna à l’un des sociétaires :

— Va chercher une bière pour l’artiste, à la boutique du coin.

Complètement ahuri, je parvenais à entendre le troupeau de questions qui avançaient vers moi pour mettre en pièces mon anonymat :

— Eh, quel âge vous avez ?

— Vous êtes veuf ?

— C’est votre nez ?

— Où habitiez-vous avant ?

— Vous êtes célibataire ?

— Vous ne vous coiffez jamais ?

Je souriais, immobile, le verre de champagne intact dans la main droite, le pulvérisateur de DDT dans la gauche. Enfin, le silence revint pour me laisser la parole.

— Alors ? dit Francesca.

— J’ai l’impression qu’il y a un malentendu, répondis-je sottement, avant que le sociétaire chargé de la bière ait quitté l’immeuble, je ne suis pas un artiste.

— Je vous l’avais bien dit ! C’est un lampiste, cria Hipólita, triomphante, et je découvris que sa bouche était surmontée d’un duvet obscur.

— En réalité, je suis retraité, poursuivis-je.

— Un artiste retraité ! jubila Francesca. Ne vous excusez pas, ici nous sommes tous à la retraite. Tous sauf ceux qui n’ont jamais rien fait.

— Moi, j’ai pris ma retraite de la famille, intervint Hipólita.

— Non, non, non, je n’étais pas un artiste, assurai-je avec une vigueur que même moi je trouvai suspecte.

Un sociétaire qui s’approchait pour m’offrir une assiette remplie de biscuits fit demi-tour et la déposa sur une chaise.

— Je vais chercher la bière, oui ou non ? demanda l’autre à la porte.

— Attends, lui ordonna Francesca, qui me demanda : Et le chevalet ? Et le tableau ?

— Ils étaient à mon père, il aimait peindre. Moi aussi j’aimais peindre, mais c’était il y a bien longtemps.

— Il ne manquait plus que ça, un artiste raté ! s’exclama Francesca. Et avec pedigree ! Et vous faisiez quoi ?

— J’étais taquero.

— Taquero !?

— Oui, je vendais des tacos à la Candelaria de los Patos.

Les sociétaires entreprirent de réintroduire le champagne dans la bouteille, mais comme leurs mains tremblaient, la moitié du liquide coulait à côté. Francesca se tourna vers le sociétaire qui attendait le dénouement à l’entrée de l’immeuble et ordonna :

— Rends-moi les vingt pesos.

Je sentis le poids du verre de champagne dans ma main droite disparaître, tandis que ma gauche était délestée par Hipólita du pulvérisateur de DDT, je vis le sociétaire remettre le billet froissé à Francesca et la société littéraire au grand complet paracheva le cocktail en se partageant les biscuits et en renfonçant le bouchon dans la bouteille, avant de reprendre sa lecture. Puis Francesca me toisa de la tête aux pieds et inversement, mémorisant ma silhouette délabrée, et énonça :

— Imposteur !

Moi aussi, je la regardai posément, balayant ses formes du regard : un manche à balai svelte et élancé. Elle avait dénoué ses cheveux et un peu déboutonné le décolleté de sa robe pendant que je montais à mon appartement, et je sentis la secousse insolite dans l’entrejambe. Ayant compris son mode de fonctionnement, je lui lançai le premier des cris qui deviendraient, à compter de ce jour-là, le mot de passe de notre routine :

— Je vous prie de m’excuser d’avoir été taquero, madame !

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Ma mère avait exigé une autopsie du chien, et papa essayait vainement de s’y opposer :

 

— À quoi bon savoir de quoi est mort le chien ?

— Nous devons découvrir ce qui s’est passé, répondait maman. Il y a une explication à tout.

Le toutou avait essayé de vomir la veille au soir, mais en vain. Maman avait compté les chaussettes : elles étaient toutes là, au grand complet. C’est là que le soupçon lui vint, car mon père sortait le chien tous les jours après le dîner. Elle paya le boucher pour ouvrir le ventre au chien. On porta le cadavre dans la petite cour où on suspendait le linge, derrière la maison, que ma mère avait jonchée de papier journal. Pendant les préparatifs, mon père harcelait ma mère en lui répétant :

— Est-ce bien nécessaire ? Vraiment nécessaire ? Pauvre bête, c’est insupportable.

Je le rassurais :

— Ne t’inquiète pas, papa, il ne sent plus rien.

À l’époque, j’allais sur mes huit ans. Les préparatifs avançaient, et mon père promettait de peindre un portrait du chien qu’on accrocherait dans le salon, pour que maman ne l’oublie jamais, si on annulait l’opération.

— Un portrait figuratif, spécifiait papa, rien d’avant-gardiste.

Ma mère ne daigna même pas répondre à une telle proposition.

Il y avait un conflit latent, autrement dit éternel, à propos d’un portrait cubiste de maman que mon père avait peint quand ils étaient jeunes mariés, et qu’il lui avait donné en guise de cadeau de noces. Elle détestait ce portrait parce que, disait-elle selon l’humeur du moment, elle avait l’air d’un clown, d’un monstre ou d’une grosse mémère difforme.

— Est-ce vraiment nécessaire ? ne cessait de répéter mon père.

— Je ne veux pas que ça se reproduise, et pour ça, nous devons savoir ce qui s’est passé, lui expliquait maman.

Même un enfant de huit ans était capable d’arriver à cette conclusion, car le chien ne pouvait pas mourir une deuxième fois. Ma sœur, qui avait un an de plus que moi, mais qui mûrissait à la vitesse des papayes, me prit à part pour me dire :

— Regarde la tête de papa, on dirait que c’est à lui qu’on va ouvrir les tripes.

Mon père avait la couleur des draps de mon lit, qui même sales étaient plutôt blafards, grâce aux litres de chlore que maman utilisait. Le boucher demanda si mon père allait s’évanouir, si le sang l’impressionnait. C’était un soir d’été très chaud et il valait mieux se dépêcher, avant que le chien se mette à puer. Ma mère répondit, de façon cérémonieuse et avec le sang-froid qui la caractérisait quand il s’agissait de trancher les disputes familiales :

— Vous pouvez commencer.

Le boucher fit une entaille, du museau jusqu’au bas-ventre. Le sang coula sur une photo du président Ávila Camacho, les mains en l’air, comme si on l’agressait, alors qu’en réalité il devait être ovationné. Maman se pencha pour scruter les entrailles du chien, telle une devineresse étrusque lisant l’avenir, et elle le lut, littéralement, car l’avenir est toujours une conséquence fatidique du passé : un bas nylon, éternel, était entortillé dans les intestins du chien. C’était comme la phrase de Schönberg, mais à l’envers, ce qui donnait la même signification : ma mère avait trouvé son explication. Papa se défendit en disant que le chien avait fureté du côté du parc de la Alameda. La maison de mes parents était dans un lotissement du centre.

— Vieux chien ne se trompe pas d’os, dit maman.

J’éclatai de rire et mon père me flanqua une gifle. Ma sœur éclata de rire et ma mère lui pinça le bras. On fondit en larmes tous les deux. À l’heure du dîner, papa n’en pouvait plus : n’ayant pas de prétexte pour sortir, il s’en alla tout simplement et ne revint plus jamais à la maison. Le boucher emporta le cadavre et promit de lui donner une sépulture. Ma sœur le suivit et me raconta qu’il l’avait vu négocier avec le taquero du coin. Elle me dit aussi de n’en rien dire à maman, car elle avait beaucoup d’affection pour le chien. C’était à cela qu’elle consacrait sa vie, à se prendre d’affection pour les chiens.

Le lendemain, maman ne put préparer le repas, tant elle avait de chagrin. Pour le dissimuler, elle nous emmena au stand de tacos. Elle dit que c’était le début d’une vie nouvelle. Ma sœur dit qu’en ce cas, elle préférait du pozole. Moi, des enchiladas. Mais il était impossible de la faire changer d’avis, les tacos étaient moins chers. Quand le taquero nous vit arriver à sa carriole, il secoua la tête comme si nous étions des pervers. Mais ce n’était pas si bizarre que ça. Il y avait bien des gens qui se prenaient d’affection pour leurs poules, ce qui ne les empêchait pas de les manger en sauce, et pour comble le jour de leur anniversaire !

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J’avais échafaudé plusieurs théories sur l’origine de mon roman. Des théories, veux-je dire, sur ce qui avait amené Francesca à se mettre dans la tête que j’écrivais un roman. Le plus logique aurait été de l’attribuer à l’épaisseur dérisoire des murs de l’immeuble, presque imaginaires, ce qui faisait de l’espionnage une activité récréative d’une popularité sans égale ; mais il fallait aussi avoir une vocation de fabulateur et nourrir des intentions cachées : sinon, à quoi bon répéter que j’écrivais un roman, puisque je n’en écrivais aucun ?

J’avais des cahiers sur lesquels je dessinais, d’accord, surtout la nuit, en laissant glisser dans ma gorge un petit dernier, qui parfois s’avérait être l’avant-dernier. Ou l’antépénultième. Je dessinais et écrivais, jusqu’à ce que le crayon me tombe des mains et que moi je tombe de sommeil dans les draps. Mais de là à écrire un roman, il y avait du chemin, un abîme qui ne pourrait être franchi qu’avec beaucoup de bonne volonté et de naïveté. D’où Francesca avait-elle sorti que mes notes étaient un roman ?

Ce qui m’intriguait vraiment, c’était de quelle façon Francesca avait accès au contenu de mon cahier, car elle le connaissait en détail, c’était impressionnant, et elle le racontait à la société littéraire comme si c’était le nouveau chapitre d’un feuilleton. Je profitais du cahier pour lui envoyer des messages et, sous le dessin d’un chien qui montait une chienne, j’écrivis de mon écriture tremblante de patte d’araignée pataude : Francesca, je t’attends demain dans mon appartement, à neuf heures du soir. Je prendrai ma pilule à huit heures et demie, nous aurons tout le temps pour les préambules et pour boire une ou deux bières. Dis-moi si tu veux quelque chose de plus fort. Tequila ? Mezcal ? Tu préfères un whisky ? J’en ai un de Tlalnepantla, excellent. Habille-toi bien, une minijupe en cuir, ou cette robe rouge que tu avais quand on nous a emmenés visiter le patio du Colegio de San Ildefonso. Le lendemain, la société au grand complet m’attendait dans le hall, sur le pied de guerre. Ils me jetaient à la figure les tomates pourries de la marchande de primeurs d’à côté, en hurlant :

— Ce n’est pas comme ça qu’on écrit un roman !

— Vieux cochon !

— Ça n’a rien à voir avec un roman !

Et moi de répondre :

— Je vous l’avais bien dit !

Un autre jour, juste pour les rendre fous, je recopiai sur le cahier des paragraphes entiers de la Théorie esthétique d’Adorno : L’exigence de complète responsabilité des œuvres d’art accroît le poids de leur faute ; c’est pourquoi il faut la mettre en contrepoint avec l’exigence antithétique de l’irresponsabilité. Celle-ci fait penser à l’élément ludique sans lequel ni l’art ni la théorie ne peuvent être conçus. Un ton solennel condamnerait autant les œuvres au ridicule qu’une allure de puissance et de majesté. L’abandon sans réserves de la dignité peut devenir, dans l’œuvre d’art,

l’instrument de sa 1 force. Mobilisation générale : ils achetèrent un kilo de tomates par tête.

J’avais pris la mauvaise habitude de vouloir résoudre tous mes conflits en récitant des passages de la Théorie esthétique. Je m’étais déjà débarrassé de plus d’un agent de télémarketing, de plusieurs vendeurs ambulants, de dizaines de représentants d’assurances et même d’un type qui avait voulu me vendre un tombeau à six places. J’en avais trouvé un exemplaire dans la bibliothèque ouverte par la fondation d’une banque, à quelques centaines de mètres de l’immeuble. J’enveloppai le livre et le fourrai dans mon pantalon, sous la chemise, et pris la tête d’une dialyse péritonéale. Un voleur qui vole un voleur. Sur la première page, toute blanche, il y avait un tampon de la

faculté de philosophie de l’ 2 UNAM . Voleur qui vole un voleur qui vole un voleur. À la page 37, je trouvai, sans l’avoir cherchée, la phrase de Schönberg que me rappelait ma mère : celui qui ne cherche pas ne trouve pas. La Théorie esthétique était coincée entre les Mémoires de Salvador Novo et ceux de Fray Servando, au rayon Histoire. Cela n’aurait pas plu à Schönberg, ni à Adorno, ni à maman : celui qui ne cherche pas trouve quand même.

 

1. Extrait de Théorie esthétique, de T. W. Adorno sont tirés de la traduction de Marc Jimenez

© Klincksieck, Paris, 2011.

2. Université nationale autonome de Mexico.

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Le troisième jour, quand la cohabitation eut tempéré sa déception, Francesca frappa à ma porte. Bien qu’il fît une chaleur extrême, le décolleté de sa robe éveilla en moi des espoirs insolites : comme s’il était possible de gagner la bataille de Puebla sans aller à Puebla. Elle avait détaché ses cheveux et à son cou pendait un fin collier doré auquel pendait, à son tour, une bague non moins fine, sans doute de fiançailles.

— Je peux entrer ?

Je m’écartai pour la laisser passer et, mu par un automatisme poli, je lui dis de faire comme chez elle. Je pensai que je devrais aller à la pharmacie. Je notai mentalement : aller à la pharmacie.

— Une bière ? proposai-je.

— Je préférerais autre chose. Un anis. Ou une liqueur d’amandes.

— Je n’ai que de la bière. Et de l’eau.

— Alors, de l’eau.

— Prenez place, je vous prie.

J’allai remplir un verre d’eau pendant qu’elle s’installait dans le fauteuil, mon seul fauteuil, que j’avais placé devant la télévision. Je la vis du coin de l’œil inspecter minutieusement mon appartement, s’arrêter sur le tableau accroché au mur d’en face, et sur l’étagère à côté de l’entrée, où s’empilaient mes cahiers et quelques livres, mais aucun roman. Il n’y avait pas grand-chose d’autre à voir : la modeste table de la salle à manger, deux cartons que je n’avais toujours pas ouverts, et, bien sûr, les cafards.

Après lui avoir donné son verre d’eau, je restai planté devant elle, appuyé contre la table, la regardant avaler une gorgée microscopique, parce que je ne savais pas où m’asseoir. À vrai dire, toute perfidie mise à part, le seul endroit où nous aurions pu être à l’aise tous les deux, c’était le lit. Je croisai les bras pour lui signifier que j’attendais. Elle tarda encore quelques secondes avant de prendre la parole, comme si elle avait d’abord besoin de s’assurer, dans sa tête, de la construction correcte de la phrase qu’elle était sur le point de prononcer. Elle ouvrit enfin la bouche, et voici ce qu’elle dit :

— Je viens vous inviter en bonne et due forme à faire partie de la société littéraire.

La mélodie rebondit dans l’instant qui suivit, pendant que Francesca prenait une nouvelle petite gorgée d’eau : Je viens vous in-vi-ter en bon-ne et due for-me à fai-re par-tie de la so-cié-té lit-té-rai-re. La pause semblait étudiée pour que la phrase fasse son effet, pour que j’aie le temps de comprendre que c’était un honneur. Un honneur immérité, bien sûr, et c’était là qu’elle exercerait son pouvoir sur moi, en cas d’acceptation de ma part.

— Merci beaucoup, répondis-je, mais je ne suis pas intéressé. Je ne lis pas de romans.

Le verre trembla dans sa main droite, elle en avait si peu bu qu’elle faillit en renverser sur elle. Elle se tourna vers l’étagère à côté de la porte.

— Ces livres ne sont pas des romans, ajoutai-je, pour lever toute ambiguïté qu’aurait pu provoquer une vision à distance.

Francesca ramena son regard sur moi et fit mine de vouloir reprendre l’assaut, cette fois avec une stratégie inusitée.

— Mais vous êtes en train d’écrire un roman, et si vous voulez écrire un roman, le mieux est de lire, de lire beaucoup.

— Quoi !? répondis-je et demandai-je.

— Oui, il faut très bien connaître la tradition littéraire, car autre…

— Je n’écris pas de roman, d’où sortez-vous cette fable ?

— Ne mentez pas, dans l’immeuble nous sommes au courant de tout, nous sommes une communauté très unie.

— Très fouineuse, vous voulez dire.

Elle eut un sursaut de protestation et me tendit son verre pour que je le pose sur la table.

— Vous m’avez pardonné d’avoir été taquero ? dis-je en basculant dans le sarcasme. Un taquero vous paraît-il digne d’écrire un roman ?

— S’il a une bonne oreille, oui. Vous avez dû entendre beaucoup de conversations intéressantes. Mais de l’ouïe au paragraphe, il y a un bout de chemin, si vous voulez je peux vous aider, la société littéraire peut vous être d’une grande utilité.

— Je vous remercie, mais je ne lis pas, et n’écris pas de romans.

— Tout le monde participe à la société littéraire.

— Pas moi.

— Le locataire précédent participait.

— Pour ce que cela lui a rapporté ! Vous croyez que je ne sais pas comment ça s’est passé ?

Le locataire précédent était décédé, en pleine lecture du dernier roman de Carlos Fuentes, d’une crise cardiaque, raide au beau milieu du hall, où ils avaient collé, en souvenir de lui, sous les boîtes aux lettres, une croix en bois, comme si Carlos Fuentes en personne l’avait écrasé à bord de sa voiture de sport.

— Je sais que nous sommes partis du pied gauche, dit Francesca, et elle se pencha en avant de façon que la bague au bout du collier pende dans le vide et que le tissu de la robe se décolle d’un centimètre. Avec la société littéraire, nous avons par chance un moyen de vous aider.

Je crus voir la bague tourner au bout du collier, et je craignis qu’elle veuille m’hypnotiser.

— Il n’y a rien à arranger, répondis-je en détournant le regard vers un coin de ciel que j’entrevoyais par le balcon. Nous ne sommes pas en morceaux.

— Quoi ?

— Je vous dis que je ne suis pas rancunier, ne vous inquiétez pas.

— Alors on vous attend demain ? Nous commençons à dix heures. J’ai déjà pour vous un exemplaire du roman que nous sommes en train de lire. Nous venons d’aborder le deuxième chapitre, vous allez vite nous rattraper. Je peux vous offrir la petite lampe du locataire précédent, si vous n’avez pas de préjugés macabres.

— N’insistez pas, je ne vais pas participer.

Elle se leva et chassa un tas de miettes imaginaires sur sa robe.

— Ce qui ne veut pas dire que nous ne pouvons pas être amis, enchaînai-je. Je vous invite à prendre un verre au bar du coin, j’en profiterai pour acheter les pilules dont j’ai besoin à la pharmacie. On y va ?

— Vous ne pouvez pas écrire un roman sans lire des romans ! décréta-t-elle.

— Magnifique ! D’une pierre deux coups !

Elle s’en alla sans répondre à mon invitation. En enquêtant sur l’intérêt qui se cachait derrière son insistance, outre ses stratégies politiques de contrôle de l’immeuble, je finis par découvrir une raison un peu puérile, mais à coup sûr plus décisive : à la librairie où elle passait commande de ses romans, on lui accordait une réduction spéciale quand elle en achetait une douzaine.

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Chaque fois qu’il y avait une dispute à la maison, ma mère clouait le bec de papa en lui disant qu’il avait un tempérament artistique. D’après le ton qu’elle prenait, replacé dans le contexte, on aurait dit un défaut physique. En réalité, il s’agissait d’une injure à laquelle mon père n’avait jamais su répondre : il essayait de trouver des mots, mais ses gestes le trahissaient, inlassablement, et les exemples que ma mère accumulait pour corroborer son diagnostic se multipliaient.

 

Quelques mois avant de nous abandonner, mon père avait eu l’idée de peindre la putréfaction d’une papaye. Il en avait rapporté une petite du marché, un peu trop mûre, et l’avait posée, coupée en deux, près d’un œillet blanc dans un verre d’eau, sur une table à côté de son chevalet. Il changea plusieurs fois la position du fruit et l’inclinaison de la fleur, et quand il fut satisfait de la composition, il nous menaça :

— On ne touche à rien. Et n’essayez pas de manger la papaye. Ma peinture sera une étude sur le déclin, la décadence, la déchéance, la finitude de la vie.

Naturellement, le lendemain, avant que le fruit ne se gâte et pour éviter qu’un essaim de moustiques fascinés ne prolifère sur la composition, ma mère coupa la papaye en petits cubes et nous la donna, à ma sœur et à moi, profitant d’une absence de mon père. Je fus incapable de la manger, je la cachai et la donnai à mon père quand il revint du travail. Il reprocha à ma mère sa trahison, et elle riposta :

— Si tu veux gâcher une papaye, tu dois gagner de l’argent pour en acheter deux.

C’était avant que papa trouve ce boulot de chef des ventes où il avait même une secrétaire, ce qui s’avéra être un progrès aux conséquences funestes pour la famille. Mon père posa sur la paume de sa main droite l’assiette contenant les petits morceaux de papaye, entourés d’une aura de moustiques, et il se plaignit :

— Le seul qui me comprend ici, c’est le gamin.

Ma mère répliqua :

— Tu lui donnes le mauvais exemple, il ne manquerait plus qu’il devienne un artiste ! Tu n’as qu’à dessiner les petits cubes de papaye, ça fera un tableau cubiste. Ce serait une étude sur l’incomplétude, la fragmentation, la finitude des ressources d’une famille dont le seul soutien a la tête dans les nuages et se vautre dans les frustrations de son tempérament artistique.

Papa me rendit la papaye.

— Tu peux la manger, me dit-il.

Mais je ne pouvais toujours pas l’avaler : je cachai l’assiette sous le lit et ne la jetai à la poubelle que lorsque les moustiques essayèrent de pondre leurs œufs dans mes oreilles.

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J’évitais les jets de tomates de mon mieux et filais droit chez la marchande de primeurs, qui m’accueillait par des éclats de rire.

— Elles étaient mûres !? demandait-elle. Je t’ai réservé les meilleures, elles provenaient de l’hôtel Hyatt !

— Tu ne vas pas armer les faux culs ! rouspétais-je.

— Tout le monde a le droit de s’insurger, même eux !

La maraîchère avait fait de l’insurrection son mode de vie et sa règle ; je ne l’ai jamais vue vendre un seul légume le moins du monde comestible. En revanche, elle était la fournisseuse officielle de toutes les révoltes. Ses tomates archi-puantes étaient célèbres sur le Paseo de la Reforma, la place du Zócalo, l’avenue Bucareli, et elle avait même fourni les paysans de San Mateo Atenco quand ils s’étaient soulevés contre l’expropriation de leurs terres à cause de l’aéroport.

La plus belle qualité de la maraîchère, c’était qu’elle avait cinq ans de moins que Francesca et onze de moins que moi. L’effet de la différence d’âge, à cette étape de la vie, il fallait le multiplier au minimum par trois. On pourrait dire que Francesca était mieux conservée que la maraîchère, ce qui était logique, considérant l’usure d’une vie intellectuelle face à une vie active. Mais l’état de conservation importait peu, car nous n’étions pas des litres de lait au réfrigérateur, ni des bagnoles des années 1930 ou 1940. Ce qui importait vraiment, c’étaient les efforts et les appétits que Francesca supposait chez la maraîchère, plus intenses que les siens, beaucoup plus, même, dans la tête de Francesca que dans la réalité. Comme la réalité était bien moins importante que ne pouvait l’imaginer Francesca, j’estimais que mes marivaudages avec la maraîchère pourraient renforcer mes chances auprès de Francesca. Sans compter l’ampleur rebondie de la poitrine de la maraîchère ! C’était une bataille psychologique et sexuelle qui aurait même hérissé la barbe de Freud.

Un calendrier accroché au mur de la maraîchère signalait les commémorations et les légumes de saison. Mars était l’époque de l’expropriation pétrolière, la naissance de Benito Juárez, courgette et chayote. Mai était la haute saison : fête du Travail, fête de la Croix, bataille de Puebla, jour du maître, jour de l’étudiant, chayote, laitue et tomate. En septembre, piment poblano : message présidentiel, Enfants héroïques et Indépendance. En octobre et novembre, peu de dates, mais on vendait plus de tomates que jamais : Tlatelolco, Jour de la race et Révolution mexicaine.

La maraîchère me tendait un rouleau de papier-toilette au bout de son bras grassouillet pour essuyer les traces de tomate sur le visage, les cheveux, le cou et les bras, et elle me prêtait un tee-shirt jaune de la campagne de 2006 pour me changer. Je lui rendais le tee-shirt plus tard, à temps pour qu’elle puisse me le prêter au bombardement de tomates suivant. Il y en avait si souvent que les passants finissaient par croire, au fil des jours, que j’étais du PRD. Ensuite j’envoyais acheter à grands cris un litre de bière qualité supérieure à la boutique du coin, un gamin rapportait la bière, la maraîchère remplissait deux verres et attaquait :

— Où as-tu laissé les intellectuels ?

— Ils sont restés. Ils ont fini les tomates et ont replongé dans leurs bouquins.

— Alors qu’ils manquent tellement dans la rue… comme chair à canon !

Les camionnettes interrompaient nos conversations, et déchargeaient les produits périmés, en provenance des restaurants et des hôtels de Polanco, du supermarché de la rue Horacio, de l’hippodrome de las Américas, et même d’un marchand de primeurs de las Lomas. Au lieu de jeter les légumes à la poubelle, et surtout pour empêcher les indigents de s’attrouper autour de leur établissement pour les récupérer, la maraîchère avait obtenu qu’on les lui donne, pour les revendre à des prix sociaux aux plus nécessiteux. C’est ce qu’elle leur avait dit, et en un sens elle ne leur avait pas menti. Dans sa boutique, le kilo de tomates était quatre-vingt-dix-neuf pour cent moins cher que le prix du marché. En payant un kilo, les rebelles en emportaient cent. C’était une véritable œuvre sociale, mais pas celle que les donateurs imaginaient : les produits répudiés par leurs palais délicats étaient finalement consommés, ils finissaient par les consommer sous forme de projectiles balancés en pleine figure.

Nous sirotions la bière et au deuxième verre, immanquablement, on en venait à Madero, toujours Madero : le destin de la patrie avait mal tourné par la faute de Madero. Ça serait une autre histoire, disait la maraîchère, si Flores Magón avait pris la tête de la Révolution.

— Tu sais ce qu’il faudrait ? demandait-elle, et elle répondait aussitôt : Ce qu’il faudrait, c’est lui coller une balle dans la tête, à Madero.

— C’est déjà fait, à côté du palais de Lecumberri, lui rappelais-je.

— Mais encore une fois ! Tu sais où il est enterré ?

Nous faisions des plans pour aller profaner la tombe de Madero au monument à la Révolution. Il était tout près, à trois stations de métro. Avec Madero étaient enterrés Pancho Villa et Carranza, Calles et Lázaro Cárdenas, l’ennemi absolu. Leur seul point commun était qu’ils portaient tous une moustache. La maraîchère criait :

— Voilà à quoi sert la dialectique : à élever des monuments !

Madero, c’était très exactement cent ans en arrière, en février 1913, mais dans l’esprit de la maraîchère, c’était comme si les événements dataient d’avant-hier. Elle vivait dans un temps où tous les malheurs de la patrie, depuis l’assassinat de Zapata jusqu’à la fraude qui avait évincé López Obrador, survenaient de façon simultanée, ou juxtaposés les uns aux autres, comme une rangée de pierres qui faisait le tour de la planète et allait jusqu’à Pluton.

La maraîchère avait une autre théorie sur mon roman, ou plutôt sur la façon dont Francesca s’y prenait pour connaître le contenu de mon cahier. Selon elle, Francesca était un agent de la CIA. Je niais, car l’expérience m’avait appris que la réalité ne se pliait pas aux idéologies.

— Réfléchis bien. Que sais-tu sur elle ? Veuve, divorcée, des enfants, célibataire, son ancien métier ?

— Je sais qu’elle était professeur de langue, répondis-je.

— Tu vois !? Les professeurs d’anglais travaillent pour la CIA, tout le monde le sait. C’est même sorti dans un film. Comment crois-tu qu’elle est arrivée dans l’immeuble ?

— Par tirage au sort, comme nous tous.

— Personne n’y est arrivé par tirage au sort. Même toi ! On n’arrive dans cet immeuble que par piston. Des minables, mais pistonnés.

On a beau dire “qui ne dit rien consent”, je restai bouche close, je n’avais pas envie qu’on sache comment j’avais obtenu cet appartement. On était censé remplir un tas de paperasses et prier tous les saints, d’abord pour qu’un des locataires meure, ou pour qu’il soit déclaré inapte à vivre sans assistance, et ensuite pour que les bureaucrates sortent de leur léthargie millénaire et lancent la procédure. Par-dessus le marché, il fallait être tiré au sort et on avait une chance sur des milliers. Telle était la démarche qui, sauf au cas où on sortait le mort pour libérer l’appartement, n’était jamais respectée.

— Elle est arrivée dans l’immeuble parce qu’elle a une mission, disait la maraîchère.

— Mais elle est à la retraite.

— Un agent de la CIA ne prend jamais sa retraite ! Si elle était à la retraite, tu crois vraiment qu’elle serait obligée de se farcir cet immeuble minable ? Coincée comme elle est ! Si elle était retraitée, elle vivrait à Tepoztlán ou à Chapala. Je te dis qu’elle est en mission, voilà pourquoi elle t’espionne, et au passage elle endoctrine les sociétaires. Réfléchis bien, on n’a besoin que d’une chose, d’un verre à cocktail, on le plaque contre le mur et on y colle l’oreille.

— Mais je n’écris pas à haute voix !

— Pas la peine ! Ces gens sont capables de déchiffrer votre écriture en écoutant le frottement de la plume sur le cahier.

Elle me suggérait de brancher un appareil bruyant pour saboter son espionnage, lorsque je serais sur mon cahier. Quand j’en avais marre de dessiner, je branchais le mixer, que je n’utilisais jamais, et j’écrivais les choses dont je me souvenais : Cinq cents grenadiers furent mobilisés pour capturer Jodorowsky, parce qu’il avait crucifié une poule. José Luis Cuevas peignit une fresque murale éphémère et inventa la Zone rose. Les restes de José Clemente Orozco, Diego Rivera, Dr. Atl et Siqueiros ont fini à la Rotonde des Hommes illustres. Juan O’Gorman prit du cyanure, se passa une corde autour du cou et se tira une balle dans la tête. Ses restes finirent au même endroit. On emmena La Esmeralda dans le quartier Guerrero. On vendit aux enchères un tableau de Rufino Tamayo pour sept millions de dollars, un de Frida pour cinq, et un de Diego pour trois. On changea le nom de la Rotonde : Là où on disait Hommes, on mit Personnes. On transféra les restes de María Izquierdo à la Rotonde des Personnes illustres. Le lendemain matin, Francesca était à l’affût dans le couloir et quand je sortis de mon appartement elle se mit à me harceler et à me houspiller :

— Il ne nous manquait plus que ça ! Des taqueros qui se prennent pour des historiens de l’art.

— Vous savez ce que me disait un client ? Que c’était cela qu’il fallait : des taqueros qui s’y connaissent en art, des taqueros qui s’intéressent à l’art.

— C’était qui, ton client ? Vasconcelos ?

— Si Vasconcelos était encore en vie, il serait horrifié par le prix de la bière dans les cafétérias des musées.

Je jetai à la figure de la maraîchère l’échec de ses théories :

— Tout ce que j’ai gagné, c’est un mixer grillé.

— Alors, c’est de la télépathie.

— Je le savais ! Tu es folle.

— C’est justement la stratégie de la CIA, tu ne l’as pas compris ? Recourir à des techniques échevelées pour que personne n’y croie quand il les découvre.

— Et qu’est-ce que ça lui rapporte de m’espionner ?

— À toi de le savoir, si ça se trouve, tu es un danger pour le système.

— Sans blague !

— Moi, je t’ai toujours trouvé suspect ! Toutes ces clowneries, oui, toutes ces clowneries, c’est sûrement une manœuvre de diversion. Dieu sait tous les secrets que tu dissimules. Va savoir, un de ces jours, l’avenir de l’humanité dépendra de ton cahier, tu vois le tableau ?

Elle était allée jusqu’à se procurer, par l’intermédiaire d’un camarade qui était dans la clandestinité, une liste de noms des prétendus agents de la CIA au Mexique. On ne trouva pas celui de Francesca.

— Mais est-ce son vrai nom ? dit la maraîchère.

On chercha son vrai nom, ou du moins le nom par lequel les sociétaires l’appelaient, celui qui figurait sur la correspondance qu’elle recevait et qui lui servait à signer les comptes rendus de l’assemblée de l’immeuble. Ce nom n’était pas non plus sur la liste.

— Tu vois ? lui dis-je.

— Ça ne prouve qu’une chose : que ce nom aussi est faux. Tu ne penses quand même pas qu’elle va utiliser le vrai ! Je te dis qu’elle est en mission. D’ailleurs, maintenant que j’y pense, nous ne devrions pas non plus utiliser nos vrais noms.

— Comment veux-tu t’appeler ?

— Je ne sais pas, tu as une idée ? Un joli, s’il te plaît.

— Juliette, par exemple ?

— Juliette ?

— Oui, mais il faut prononcer Youliet, ça sonne mieux.

— Ça me plaît. Et toi ?

— Je veux m’appeler Teo.

— Mateo ?

— Comme ça te chante.

— Ou alors ?

— Teodoro, mais ne dis que Teo.

Le nom, il fallait le prononcer Youliet, pour rendre Francesca jalouse. Juliette me mettait au défi de faire irruption dans le 3-D, l’appartement de Francesca, pour avoir confirmation de ce que je pensais. En général, c’était vers la troisième bière, et il valait mieux que je m’en aille. Je devais laisser décanter si je voulais tenir toute la journée. Quand je traversais le hall, au retour de la boutique de primeurs, j’observais les sociétaires hypnotisés par la lecture, parfaitement paisibles, et je leur lançais :

— Toujours là ? Les hémorroïdes sont en forme ?

Et Francesca me criait :

— Youliet est le nom d’une pute française !

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Un matin, la société littéraire suspendit sa séance, car un poète était décédé : tous coururent pleurer sa mort. Tous sauf Hipólita, dont les varices interdisaient ce genre d’efforts. Je filais comme une fusée déglinguée vers le bar du coin quand je la croisai dans le hall, glissant la main dans les boîtes aux lettres pour déposer un papier : il y aurait une exposition d’oiseaux en mie de pain dans le hall. Je pliai l’invitation au vernissage, la glissai dans ma poche revolver et j’avais atteint la porte de l’immeuble quand Hipólita me héla :

 

— Vous êtes un ingrat.

Je me retournai pour lui faire face. Elle s’était tant approchée du seuil que la lumière matinale soulignait le duvet de sa lèvre supérieure. Privée de la pénombre complice du hall, elle affichait une moustache en bonne et due forme.

— Vous ne parlez pas de moi dans votre roman, compléta-t-elle.

— Vous savez bien que ce n’est pas un roman.

— Je dois vous paraître tellement insignifiante !

— Vous parlez comme un tableau de Frida Kahlo, lamentations pur jus. Hé, vous avez vu ?

Je lui montrai le mur de droite, dans le hall, couvert de taches d’humidité, et je détalai aussi vite que me le permettaient mes cors aux pieds. Le soir, j’écrivis dans mon cahier un souvenir d’enfance : le frère de ma mère, un célibataire endurci qui fut le premier taquero de la famille, avait une moustache tellement fracassante qu’elle était constellée de ses reliefs de repas.

— Des manies du Nord, disait maman pour le disculper.

Sa famille était de San Luis Potosí, ville qui, techniquement, n’était même pas au nord. À la rigueur, au sud du nord. Je l’avais vu passer une soirée dominicale entière avec un bout de piment jalapeño accroché à ses bacchantes.

Le lendemain, il y avait des chaises neuves dans le hall. Des chaises en bois, avec siège et dossier rembourrés, orientables. Très confortables. Ils les avaient volées aux funérailles du poète. Ces gens étaient sacrément dangereux. Ils les avaient rapportées de Bellas Artes, six stations de métro. Les chaises neuves ne tenaient pas dans le débarras de l’immeuble, où étaient rangées jusque-là, pliées, les chaises de Modelo. Ils alignèrent donc les chaises neuves de chaque côté du hall, comme dans une salle d’attente. Pour les sociétaires, c’était le summum de l’élégance. Les cafards aussi adorèrent.

La postérité décréta que le poète décédé était de seconde zone : il n’eut même pas une statue, une avenue, encore moins une place dans la Rotonde des Personnes illustres. On baptisa à son nom une rue non pavée à Irapuato, où il était né. Puis mourut un autre poète (les poètes n’arrêtaient pas de mourir). À cette occasion, les sociétaires volèrent une chaise pour Hipólita. Ce poète eut droit à une statue dans un parc. Pour le plus grand bonheur des pigeons.

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On désinfecta l’immeuble par fumigation et nous fûmes obligés de rester dehors toute la journée. On eut des coupures d’eau quotidiennes, à cause de la sécheresse. Les canapés du vernissage de l’exposition d’oiseaux en mie de pain étaient foutus et il y eut une diarrhée générale. On changea de livreur au supermarché, nous accusâmes le nouveau d’avoir volé une boîte de piments jalapeños. La lampe du troisième étage grilla. Quelqu’un laissa la porte de l’immeuble ouverte et les mormons en profitèrent pour entrer et frapper à toutes les portes. La société littéraire se mit à lire À la recherche du temps perdu, dans l’édition commémorative de l’Alliance française, qui rassemble les sept livres dans un seul volume de quatre mille deux cent trente pages, reliure cartonnée, papier pelure, trois kilos et demi (ceux qui avaient de l’arthrite étaient dispensés). Des signatures furent recueillies pour que revienne l’ancien livreur. La lampe du premier étage grilla. Les cafards ? En pleine forme.

 

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En moins d’une semaine, ma mère trouva un remplaçant pour le chien : un roquet insupportable qu’elle appela Vinseul, parce qu’il vint seul devant la maison et gratta à la porte. Vinseul mangeait tout ce qui passait à la portée de ses crocs, et pas seulement les chaussettes, mais ma mère était persuadée qu’il était la réincarnation du chien précédent, qu’elle avait tant aimé. Naturellement, elle ne le disait pas, mais ce n’était pas nécessaire : elle était souvent distraite et appelait Vinseul par le nom du défunt. Pendant ses dix années de vie, ce chien mangea tous les objets de la maison, y compris les pinces à linge, les paquets dans le réfrigérateur et les tubes de dentifrice, pour lesquels il avait un faible : si on laissait la porte de la salle de bains ouverte, il se précipitait et renversait avec son museau le verre qui les contenait. Pourtant, il ne grossissait pas, il resta squelettique jusqu’à la fin de ses jours. Ma mère lui pardonnait tout, en revanche, au moindre faux pas de ma sœur ou de moi-même, elle nous punissait. Le chien, on ne pouvait pas le piffer. Pour un rien on était interdits de sortie pendant une semaine, voilà comment ma mère résolvait tout dans la vie, en nous enfermant. Cela nous condamnait à des après-midi entiers d’ennui, où nous suppliions ma mère de lever la punition. Avec le recul, j’étais étonné de constater à quel point ces générations croyaient que les châtiments forgeaient le caractère.

Maman travaillait à la poste le matin, et l’après-midi elle faisait des lessives sur commande à la maison. Punis, on s’accrochait à ses basques et on lui demandait comme les bonimenteurs :

— Et qu’est-ce qu’on est censés faire, enfermés dans la maison ?

— Et qu’est-ce qu’on est censés faire, enfermés dans la maison ?

On disait tout en double, comme si c’était la procédure, et en un sens c’en était une : une démarche condamnée à l’échec, car la bureaucrate de service, en l’occurrence ma mère, avait une patience inépuisable.

— Faites vos devoirs, ordonnait-elle.

Nous griffonnions les devoirs de l’école et reprenions notre tâche précédente, épuiser la patience de ma mère pour qu’elle nous laisse sortir.

— Et qu’est-ce qu’on est censés faire, maintenant ?

— Et qu’est-ce qu’on est censés faire, maintenant ?

— Vos devoirs.

— On les a faits.

— On les a faits.

Nous mentions.

— Allez jouer.

— À quoi ?

— À quoi ?

— Je ne sais pas. À ce que vous voulez.

On tournait en rond dans la maison, on fouillait partout, je me mettais à shooter dans un ballon qui passait en vrombissant devant la baie vitrée, ma sœur décapitait sa poupée et disait qu’elle devait aller acheter de la colle à la papeterie. Nous revenions à la charge :

— Et qu’est-ce qu’on est censés faire, maintenant ?

— Et qu’est-ce qu’on est censés faire, maintenant ?

Alors, ma mère sortait des feuilles de papier blanc qu’elle rapportait de la poste, une trousse de crayons de couleur qui avait appartenu à papa et qu’elle rangeait en haut de l’armoire, et prononçait la sentence définitive :

— Vous n’avez qu’à dessiner.

Dessiner était une activité inépuisable, ça pouvait durer des heures et des heures, et ma mère avait toujours du papier en réserve. Elle nous punissait tellement que nous en avions pris l’habitude, et quand maman dut remplacer la trousse de crayons, on se mit même à dessiner sans être punis. Nous allions dessiner dehors, et nous nous rappelions que papa en faisait autant.

Au fil des punitions, je finis par exiger de ma mère qu’au moins elle m’achète un cahier. J’allais un peu partout, toujours avec ce fameux cahier, qui me donna une réputation d’artiste, et de détraqué, dans le quartier. Pendant un temps, ce fut même une activité lucrative : je faisais des portraits de jeunes mariées sur commande, j’échangeais mes dessins contre des billes, et, plus tard, contre mes premières cigarettes. Mais les voisins se lassèrent de l’artiste et mon cahier perdit tout prestige, il devint même un poids odieux.

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Il n’avait pas plu depuis près de deux mois, le Lerma risquait de devenir un ruisseau et la pénurie d’eau dans l’immeuble faisait gémir la tuyauterie. Dans le hall, on disait que les canalisations grinchaient et, alléguant qu’ils ne pouvaient se concentrer, les sociétaires décidèrent d’aller lire dans le jardin d’Épicure. Ils payaient un gamin pour transporter dans une brouette les exemplaires du Temps perdu à l’aller et au retour. Quand je voyais, du balcon de mon appartement, la procession qui prenait la rue Basilia Franco sur deux cents mètres, chaque sociétaire portant une chaise pliante de Modelo, tournait à gauche dans la rue Teodoro Flores, où ils devraient encore marcher trois cents mètres, et que je voyais le gamin hors d’haleine, s’arrêtant pour reprendre son souffle au bout de cinq pas, je leur criais :

 

— Le poids de la tradition littéraire ! vous aurez la peau de ce pauvre gosse !

Plus tard, les sociétaires durent renoncer au jardin d’Épicure, car il y avait un chien qui les agressait. Le roquet courait entre les jambes des sociétaires, leur griffait les chevilles, affûtait ses crocs sur les reliures des Temps perdus. Le comble, ce fut quand le chien voulut monter Francesca, il frottait ses parties génitales contre sa jambe et ne la lâchait plus : il fallut l’intervention d’un jeune homme qui passait par là pour la délivrer de cette étreinte canine. Pour éviter qu’ils reviennent occuper l’immeuble, je leur conseillai de lui donner un bas. Ils retournèrent au parc, mais le chien refusa de l’avaler. Je les priai de me montrer le bas en question : il était à Hipólita, un modèle spécial pour les varices. Je leur conseillai un bas ordinaire, en nylon, et ils allèrent en acheter une paire à la mercerie. De nouveau ils retournèrent, mais le chien les ignora. Je leur suggérai de remplir le bas de viande et de l’enrouler en boule, sans le nouer, pour qu’il puisse se dérouler dans l’intestin du chien. Le boucher leur offrit un tas de peaux. Divine médecine.

Continuer : partie 2 sur 3