Les Visiteurs

Edmond Jaloux · Chapitre 12 sur 31

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Les Visiteurs

Chapitre XII

 

 

Le lendemain, Inès, après le déjeuner, s’étendit. Sa discus-sion avec Gilbert avait eu l’infortune pour résultat. Elle regret-tait à la fois ses reproches et ses silences. Elle lui demandait pardon en esprit de ses colères et reprenait pourtant la discus-sion, mot par mot, afin d’avoir raison de lui. Tout luttait en elle : son amour-propre blessé, sa jalousie, sa tendresse, sa méfiance ; ce désir physique enfin qui faisait d’elle tantôt une esclave et tantôt une révoltée.

Elle commençait de somnoler quand on frappa à la porte. Delphine venait avertir Mademoiselle que M. Bérage demandait à la voir ; jamais visite n’avait été plus importune ; comment fermer sa porte à quelqu’un qui vous a reçue trois mois chez lui ?

Inès se lava le visage, baigna d’eau de rose ses yeux fati-gués, colora ses joues et ses lèvres ; puis encore brouillée de sommeil interrompu, elle descendit au salon.

Manuel Bérage y marchait de long en large, vêtu en joueur de golf : veste à carreaux, ouverte sur un chandail gris ; culotte bouffante ; bas écossais. Trapu, les épaules lourdes, le teint ba-lafré de rouge par le soleil et le vent, une épaisse boucle de che-veux gris roux massée sur le front, les yeux enfoncés sous l’arcade sourcilière ; il avait l’air d’un gentleman-farmer. Cela lui donnait je ne sais quoi de plaisant et d’insolite, l’aspect d’un acteur de vaudeville qui prend aux sérieux son rôle de paysan du Danube.

 

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– Votre dernière lettre nous a beaucoup inquiétés, dit-il, en serrant vigoureusement la main de Mlle de Salinis. Yolande m’a envoyé en émissaire…

Comme tous les solitaires, Manuel Bérage mentait mal. L’habitude de la société, seule, nous permet de le faire avec ai-sance, grâce à un entraînement inoffensif et quotidien. Inès le connaissait assez pour démêler son imposture. Elle répondit avec une douceur hypocrite :

– Je suis désolée d’avoir angoissé Yolande. Mon arrivée a coïncidé avec une amélioration d’Anne-Marie. J’ai écrit cette lettre dans un premier affolement ; le lendemain, la tempéra-ture avait sensiblement baissé.

– Je suis sûr que la joie de vous revoir aura fait le plus grand bien à Mme Chasteuil.

– C’est certainement cela, en effet ; vous tombez tout à fait juste. Mais que voulez-vous boire, mon cher Manuel ? Il est trop tôt pour prendre du thé. Un whisky, peut-être ?

C’était une mauvaise inspiration. Quand il eut absorbé beaucoup de whisky et très peu de soda, Manuel reprit son as-surance ; il en reprit même trop, car il dit aussitôt à la jeune fille :

– Inès, il faut que je vous avoue la vérité : depuis votre dé-part, ma vie est un enfer.

– Depuis mon départ ? Mais je vous ai quittés lundi et nous sommes jeudi. L’enfer va vite avec vous !

Manuel Bérage avait le tic de se mordre les doigts tout au-tour des ongles ; il les mordait jusqu’au sang ; il devait même parfois sortir son mouchoir pour s’en envelopper le pouce ou

 

– 88 – l’index. À ce moment, il tira si violemment sur son épiderme qu’il en arracha un lambeau.

Inès, qui avait de l’amitié pour lui, prit sa main :

– Je vous en prie, Manuel, interrompez ce carnage. De grâce, ne vous martyrisez pas ainsi !…

Regardant son doigt où le sang perlait, il hochait douce-ment la tête :

– Voici le premier mot amical que j’entends depuis lundi. Je pourrais prendre un couteau et me dépecer devant Yolande qu’elle ne s’en apercevrait même pas.

Bérage avait une certaine outrance verbale par laquelle il exagérait ses moindres propos. Il ne disait jamais : « Je vous attendais… », mais « je sèche sur pied depuis bientôt deux heu-res », ou « Je commence à comprendre l’anthropophagie… » plutôt que d’avouer qu’il eût faim.

Inès lui dit doucement :

– Manuel, vous n’avez pas fait trois heures de chemin de fer pour vous plaindre de Yolande. D’ailleurs, parce que cela n’a rien de nouveau.

– Excusez-moi. Oui, c’est vrai, je suis un radoteur, un ra-seur, un obsédé. Mais, après votre départ, j’ai vu plus que ja-mais à quel point j’étais seul au monde. Pour mes filles, leur mère seule compte ; à leurs yeux, moi, je ne suis rien. Que leur ai-je fait pour qu’elles me méprisent à ce point ?

– Mais Yolande ne vous méprise pas, Manuel ; seulement vous avez une nature exigeante, excessive, et Yolande est sans désir, heureuse de tout ce qui lui arrive. Ne dramatisez pas une

 

– 89 – situation dont le seul défaut, à vos yeux, est de ne pas être dra-matique.

– Votre indulgence en juge ainsi… Mais moi, j’apprécie maintenant le bienfait d’avoir vécu près d’un être qui vous com-prend, qui vous estime, qui s’intéresse à vous. Quand nous cau-sions ensemble, je me sentais soutenu… Depuis, c’est de nou-veau le désert…

Inès s’énervait. Elle a fait l’impossible pour déjouer cette déclaration. Comment l’interdire à quelqu’un qui a pris le train pour s’en délivrer ?

– Je ne demande pas grand’chose à la vie, reprit Manuel, j’aime mon métier. (Lequel ? pensa Inès.) Je suis un artiste avant tout. Mais un artiste a besoin d’encouragement. Aux yeux de Yolande, je n’ai aucun talent ; je ne suis même pas un ama-teur ! J’alignerais des soldats de plomb sur la table de la salle à manger qu’elle considérerait cette occupation du même œil que mes aquarelles, mes romances, mes sonnets. C’est désespérant. Vous, au moins…

Inès pensait : « Si Gilbert entendait Manuel, ne dirait-il pas que je suis, moi aussi, une coquette et que j’ai tout fait pour rendre ce pauvre diable amoureux ? Ne me reprocherait-il pas de lui ressembler ? Ou, plutôt, ne suis-je pas injuste à son égard ? C’est vrai que je me suis intéressée à Manuel, – ou que j’ai feint de le faire. Par pitié, je l’ai persuadé que ses pauvres essais n’étaient pas sans valeur ; qu’il aurait tort de s’interrompre ; qu’il y trouverait un but… Par pitié ? Ou pour lui montrer que Yolande était indigne de sa tendresse ; pour pren-dre une grande place dans son esprit et dans son cœur ; pour lui laisser le souvenir d’un être extraordinaire, supérieur à tous ceux qu’il avait connus – et surtout supérieur à sa femme, qui est cependant ma meilleure amie ? Maintenant ce bel édifice de

 

– 90 – fatuité s’effondre sur ma tête… Et je suis impitoyable pour Gil-bert… »

– Quand Anne-Marie sera guérie, Inès, je vous en conjure, revenez à la maison. Je ne peux plus vivre sans vous. Je n’ai d’autre intérêt que votre présence, votre amitié…

– Y pensez-vous, Manuel ? Et Yolande ?

– Mais Yolande est ravie que vous soyez là ! Yolande ne peut pas être jalouse de vous, puisque je ne suis rien à ses yeux.

Inès tressaillit imperceptiblement. Gilbert descendait l’escalier. Elle était bien sûre qu’il avait dû la chercher dans sa chambre. Maintenant il explorait la maison. Par la faute de cet imbécile, elle avait perdu l’heure qu’il aurait passée avec elle, cette heure unique où, réconciliée avec lui, elle lui aurait de-mandé pardon de ses paroles injustes de la veille, tout en l’accablant de nouveau.

Elle entendit les pas de Gilbert traverser le hall ; la porte se referma. Il se promènerait seul dans le parc ; ou peut-être même « descendrait-il » en ville (comme on dit à Marseille). Elle fut frappée de désespoir. Quand le reverrait-elle ?

Manuel Bérage parlait toujours.

– Pourquoi ne voulez-vous pas venir faire un nouveau sé-jour chez nous ? Oh ! moins long, bien entendu ! Je n’entends pas vous arracher à votre père. On a besoin de vous partout, Inès. Vous ne savez pas ce que vous êtes pour les êtres qui vous aiment… Depuis cinq jours, le soleil ne se lève plus chez nous. Le soir arrive et je me dis : « Il n’y a pas eu de lumière au-jourd’hui. Ce sera la même chose quand je serai mort et pourri sous la terre… » Je vous aime tant et tant, Inès !

 

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Cette frénésie attristait la jeune fille et lui remuait le cœur. On pouvait donc l’aimer ainsi ! Mais Gilbert, comment l’aimait-il ? Elle sentait en lui je ne sais quoi de fuyant, d’artificieux, d’égoïste, et non pas cette rude franchise, le brutal abandon de Manuel Bérage à ses sentiments.

– J’avais fait quelque chose pour vous, une petite aquarelle d’après votre chambre. Je voulais vous la porter. Et puis Yo-lande s’est tant moquée de moi que je n’ai pas osé.

– Elle a eu tort. Cela m’aurait certainement fait plaisir de l’avoir.

– Oh ! que vous êtes bonne, Inès. Demeurez toujours com-patissante, toujours amicale… Mais l’autre, l’autre…

Il tira sur un morceau de peau avec une telle rage que deux fois le lambeau lui échappa et qu’il dut se remettre âprement à l’ouvrage pour l’avoir, puis il le mâcha avec colère.

– Je vous enverrai mon tableau par la poste, conclut-il alors. Il faut que je m’en aille, je ne partirai pas sans avoir votre promesse. Huit jours, quinze jours, ce que vous voudrez… De grâce, ne me laissez pas seul avec Yolande. Sans quoi, on risque, un jour, de me trouver pendu derrière la porte de la grange. Vous vous souvenez, je vous ai montré le clou qui y est planté : c’est le plus beau que j’aie jamais vu.

Inès promit. Elle avait hâte qu’il partît. Gilbert traversait de nouveau le hall, remontait l’escalier. Elle brusqua les adieux sous le prétexte que sa sœur avait besoin d’elle. Elle s’élança ensuite sur les traces de son beau-frère : peine perdue ! Elle l’entendit qui rentrait dans la chambre d’Anne-Marie.

Alors elle se rassit dans le fauteuil du salon ; elle n’avait plus rien à faire jusqu’au soir.

 

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