Les Visiteurs

Edmond Jaloux · Chapitre 18 sur 31

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Les Visiteurs

Chapitre XVIII

 

 

Le sommeil d’Anne-Marie était, en effet, profond et léger ; du moins, il l’avait été tant que Gilbert s’était tenu tout près, comme veillant sur lui.

Puis il se fit dans ce sommeil une sorte de lézarde, un cra-quement sinistre qui en disjoignit les éléments. Pourtant Anne-Marie ne se réveilla pas. Elle se rapprocha seulement dans l’angoisse et la contraction intime des rives de la conscience : rives toujours ardues, harcelées de ressacs, balayées d’écume. Elle se mit à gémir ; elle gémissait volontairement et incons-ciemment ; elle avait l’habitude de donner un écho à ses plain-tes. Celles-ci dressaient au bord de son lit le visage blafard de Mme Rouzeau ; celui d’Henriette, plus vivant, et dans les meil-leurs moments, le masque sensuel et crispé de Gilbert. Cette fois-ci, rien n’apparut.

Ce néant alerta ses forces de résistance et d’éveil. Elle es-saya de briser ses liens. Elle était encore en pleine euphorie ; elle s’arrachait à regret à cet opium régénérateur. Mais un dan-ger planait sur elle. Lequel ? Elle ne le nommait pas plus que le chien, terrifié à l’avance, ne sait donner d’appellation au séisme en route vers lui, qu’il devine et dont il tremble. Le pire malheur tournait autour d’Anne-Marie. La mort ? Non. Pire encore ? Il y a dans la vie même une zone de glace plus effrayante que la mort. Cette zone de glace pénétrait sa chair, car son esprit res-sentait déjà je ne sais quelles secousses pétrifiantes, qui lui ve-naient de bien loin, du monde agité des humains.

 

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Elle reprenait contact avec la réalité, par brefs recolle-ments. Elle finit par se sentir de plain-pied avec les choses qui l’entouraient : un lit, un oreiller, une chambre faiblement éclai-rée, un paravent zébré de cigognes, un rond au plafond qui vi-brait comme une cellule vivante. Elle prêta l’oreille : aucun bruit. L’immense silence de l’abîme. Gilbert n’était-il pas là tout à l’heure ? Certainement. Qu’était-il devenu ? Il devait dormir. Elle appela faiblement au début, puis de plus en plus fort. Mais sa voix, même gonflée d’angoisse, n’allait pas bien loin. Elle vit de nouveau qu’elle était l’objet d’une conspiration générale ; on en voulait à elle seule. C’était une affaire de spoliation. Tous s’étaient entendus pour lui voler Gilbert, le livrer à quelque en-nemie.

Alors, dans un mouvement surhumain de panique, elle voulut se lever. Elle eut la force de repousser ses draps, ses cou-vertures. Toute moite, elle s’arracha à sa couche, mit un pied sur le tapis, puis posa l’autre, s’élança en avant. La tête lui tournait ; elle étendit le bras pour accrocher quelque chose. La même vo-lonté impitoyable la poussa devant elle. Elle fit deux pas, vacilla. Elle n’avait plus de jambes, mais des tiges de chair molle qui ne la portaient pas, qui cédaient, qui avaient perdu leurs fémurs, leurs rotules. Elle ne tomba pas ; elle se trouva soudain à terre, la tête portant sur un angle du lit. Elle perdit aussitôt connais-sance.

 

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