Les Visiteurs

Edmond Jaloux · Chapitre 25 sur 31

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Les Visiteurs

Chapitre XXV

 

 

Gilbert et Mme de Villesaison se trouvaient déjà dans la salle à manger quand Inès fit son entrée. Justinien avait allumé les deux lampes de la table. Il avait un grand sens des conve-nances ; il estimait que tous les repas qui précéderaient la mort d’Anne-Marie devaient déjà donner l’impression d’une réunion de funérailles. Inès en fit tout de suite la remarque.

– Ne trouvez-vous pas, dit-elle, que l’atmosphère est lugu-bre ici, ce soir ? Pourquoi Justinien n’a-t-il pas allumé le pla-fonnier ?

Mme de Villesaison prit un air de circonstance extrêmement solennel :

– Ma chère enfant, dit-elle, j’estime que Justinien a raison. Dans les circonstances que nous traversons et après la décision si douloureuse, mais si héroïque, dont nous avons été les té-moins cet après-midi, il me paraît juste que…

Mais Inès, qui ne l’écoutait même pas, alla au commutateur et tourna le bouton. La lumière tomba du plafond, et soudain Gilbert fut frappé par l’éclat d’Inès, par son élégance, par sa beauté. Jamais, lui semblait-il, elle n’avait été aussi radieuse qu’en ce moment où il venait en apparence, du moins le croyait-il, de renoncer à elle. Tandis qu’il la regardait, Henriette parut. Elle avait à peine pris le temps de passer un peu d’eau sur sa figure et de se laver les mains. Pâle, comme bouffie, des yeux rougis par l’insomnie, l’air maussade, vêtue de la robe d’intérieur avec laquelle elle soignait sa sœur, elle offrait à Gil-

 

– 153 – bert le pénible spectacle de ce qu’elle serait dans quelques an-nées, après des mois de mariage et de vie languissante.

Henriette eut juste le temps de jeter un coup d’œil sur Inès. Le travail auquel celle-ci venait de se livrer la blessait cruelle-ment. Au lieu de trouver sa sœur écrasée par le chagrin, elle voyait renaître sa rivale toute chargée d’armes, prête à la lutte, impitoyable comme une amazone, belle comme une nymphe chasseresse. Elle ne voulait pas s’avouer la vérité. Elle se plaçait sur cet éternel registre de revendications où tous les vaincus, toutes les épaves mettent leurs débits au compte de la vie et non de leur propre faiblesse. Elle voyait l’effet que l’éclat d’Inès opé-rait sur Gilbert, et elle criait entièrement à l’ingratitude. Elle criait à l’ingratitude parce qu’elle estimait que Gilbert devait lui être reconnaissant de se dévouer pour Anne-Marie, alors que son dévouement n’était qu’une comédie destinée à s’attacher Gilbert. Mais celui-ci n’était pas de ceux qui préfèrent la philan-thropie à la sensualité, et la vertu à l’éclat. Il ne se pardonnait pas d’avoir été contraint de faire à sa femme le serment par le-quel il s’était engagé à renoncer à Inès.

Mme de Villesaison avait remarqué aussi l’élégance de sa nièce ; elle la jugeait inconvenante, mais elle n’osait rien dire. Son devoir était de faire peser sur tout le monde l’autorité de son expérience et de ses idées fixes. Mais elle était si peu liée avec son frère, elle connaissait si mal la famille de celui-ci qu’elle sentait le terrain incertain sous ses pas. Elle se tourna avec affectation vers Henriette et lui dit doucereusement :

– Ma pauvre Henriette, tu as l’air très fatiguée. J’espère que tu ne t’éreintes pas trop au chevet de ta pauvre sœur. Évi-demment, quand on n’est secourue par personne, on a beau-coup à faire.

Elle espérait s’attirer ainsi la sympathie d’Henriette. Mais la jeune fille ne retint de ces phrases chargées de mansuétude

 

– 154 – que l’allusion à cette lassitude trop visible qui contrastait cruel-lement avec l’aspect incorruptible d’Inès.

– Ma tante, dit-elle, ne vous occupez pas de moi. Je ne fais que mon devoir.

– C’est ce que j’admire en toi, Henriette. Je n’ai pas, en ef-fet, de compliments à t’adresser. Celui qui fait son devoir reçoit par cela même sa propre récompense. Il n’a rien à envier à per-sonne.

Toutes ces phrases avaient pour but de mitrailler Inès. Elle ne semblait pas les entendre et prenait son potage avec lenteur, comme si elle se trouvait à mille lieues de cette salle à manger et de ces propos vulgaires.

– Mange, dit Mme de Villesaison en s’adressant à Henriette, tu dois avoir faim.

– Je suis bien heureuse, dit Inès, qu’Anne-Marie reprenne des forces. Je l’ai trouvée, cet après-midi, beaucoup mieux que ces jours-ci. Sa vigueur et sa clarté d’esprit sont admirables.

Henriette répondit étourdiment :

– J’ai bien peur que ce mieux ne se maintienne pas.

Inès reconquit aussitôt du terrain.

– Nous espérons, ma chère Henriette, que tu te trompes, et nous souhaitons tous que tu voies la chose sous un jour trop sombre. Quand on pense à l’état dans lequel Anne-Marie était tous ces jours-ci, on est bien content de constater qu’elle a re-pris à la fois son sens pratique et sa force d’âme.

 

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Étourdie par toutes ces phrases qu’elle ne comprenait qu’à moitié, Mme de Villesaison bredouilla vaguement :

– Je ne peux pas bien me rendre compte, ma chère Inès, de l’amélioration à laquelle tu fais allusion. En effet, depuis que je suis arrivée, c’est la première fois que je vois Anne-Marie aussi énergique. Je crois que nous allons vers une amélioration sensi-ble.

– Puissiez-vous dire vrai ! s’écria Henriette avec fureur.

Justinien servit un bœuf en daube, ce qui fit une diversion. Gilbert demanda du bordeaux. Mme de Villesaison l’imita. Inès et Henriette refusèrent de boire. De temps en temps, quand elle ne se croyait pas remarquée, Henriette jetait sur sa sœur un re-gard aigu, puis baissait de nouveau son regard vers son assiette. Inès, elle, ne la voyait littéralement pas. Si par hasard ses yeux se posaient sur Henriette, elle regardait le mur à travers celle-ci : le mur seul existait, Henriette était volatilisée.

– Vous avez une bonne cuisinière, dit Mme de Villesaison. Chez moi, à la campagne, je n’arrive pas à me faire servir. Im-possible de ramener de Marseille des filles qui veulent rester chez moi. Je dois me contenter de paysannes du pays et les for-mer. Elles n’ont aucun sens de la cuisine. Nous mangeons à l’horreur !

– Père est très gourmand, dit Gilbert, et Henriette a l’œil à tout.

Henriette éclata de colère :

– Dis donc, puisque tu y es, que je suis une fille de cuisine !

Tout tournait contre elle. Il suffisait qu’elle eût en face d’elle cette jeune femme tranquille, belle, aux boucles lustrées, à

 

– 156 – la bouche bien dessinée, aux doigts étincelants, pour que toute vertu devînt quelque chose de terne et d’affligeant. Les compli-ments de sa tante, les compliments de Gilbert surtout ne sem-blaient avoir d’autre dessein que de la rabaisser. Ce qu’on lui accordait semblait être le plus méprisable. Cependant, cet après-midi avait consacré son triomphe et la défaite de sa sœur. Il n’y a pas de triomphe si l’on ne sait pas en profiter ! Déjà Anne-Marie était bien loin d’elle et d’eux tous. La présence de Gilbert les ramenait l’une et l’autre à leur place, et leur place restait la même. Mais l’orgueil d’Inès lui donnait une assurance qui manquait à la pauvre fille. À ce moment, plus que jamais, la jalousie et l’envie faisaient d’elle un être humilié et presque dé-chu ; car c’est la place que nous nous donnons nous-mêmes sur la terre qui nous est accordée ; seulement elle est accordée à notre action et non à nos désirs.

– Pourquoi votre père n’est-il pas descendu ? demande Mme de Villesaison pendant que Justinien la servait à nouveau.

Henriette ne put s’empêcher de répondre la première :

– Vous savez bien que votre frère déteste la maladie et les malades. Il préfère se retirer dans sa chambre et penser à autre chose, nous laissant à la fois l’angoisse et les soins à donner.

Inès répondit à son tour, comme si sa sœur n’avait pas par-lé et sans cesser de l’ignorer :

– La santé de notre pauvre père, dit-elle, est malheureuse-ment bien fragile. Il n’a pas le cœur solide et les émotions vio-lentes lui sont à peu près intolérables. Depuis la maladie d’Anne-Marie, il a fait l’impossible pour ne pas nous inquiéter et pour nous rendre courage, mais, véritablement, il n’en peut plus.

 

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Henriette faillit éclater de nouveau. Elle se retint de crier que sa sœur mentait, que son père était un égoïste, que la souf-france d’autrui le troublait, en effet, parce qu’elle l’empêchait de vivre à sa guise, – mais cela justement ne pouvait-il pas être in-terprété comme un signe de la sensibilité de M. de Salinis ? S’il avait été véritablement indifférent, il aurait continué son exis-tence sans avoir même à prendre le soin de se cacher. Les déli-catesses de sentiment auxquelles se plaisaient M. de Salinis et Inès lui étaient intolérables. Elle ne comprenait rien à ces réser-ves et à ces subtilités. Sa nature était simple, mais rude et dans un certain sens grossière. Elle préféra d’autant moins insister que la réponse d’Inès lui avait visiblement fait retrouver la fa-veur de Mme de Villesaison.

– La dernière fois que j’ai vu Anne-Marie, dit celle-ci, elle m’a paru pleine de santé. A-t-elle eu quelque signe avant-coureur de cet état morbide où nous la voyons aujourd’hui ?

Gilbert répondit avec humeur :

– Anne-Marie n’a jamais voulu m’écouter. Depuis deux mois, elle traînait, elle dormait mal, elle ne mangeait pas, elle était visiblement dans un état d’infériorité extrême. J’ai fait tout ce que j’ai pu pour lui demander de se ménager. Elle a toujours refusé. Elle ne voulait pas voir de médecin, elle ne prenait pas de remèdes. Quand cette sorte de grippe s’est déclarée, je n’ai pu l’empêcher de sortir, un soir, pour aller dans le monde. Elle est rentrée glacée, avec ce frisson qui ne l’a pour ainsi dire jamais quittée.

– Il est vrai, dit Henriette, que depuis trois mois notre pau-vre sœur était bien tourmentée.

– Avait-elle un motif quelconque d’inquiétude ? dit Mme de Villesaison, qui, depuis qu’elle était arrivée, avait suffi-

 

– 158 – samment bavardé avec tous les domestiques pour ne pas igno-rer le drame latent qui avait attristé ces dernières semaines.

Gilbert se tourna vers Henriette, non sans narquoiserie, comme s’il l’invitait à parler. C’était elle qui avait fait la gaffe. À elle de la réparer.

Henriette baissa la tête. Inès gardait son même sourire calme et reposé, comme si rien de tout cela ne la regardait. Hen-riette ne sut que balbutier :

– Tout le monde a ses chagrins.

Mme de Villesaison se tourna vers Inès :

– Tu n’étais pas là, toi, quand ta sœur est tombée malade ?

– Non, je faisais un séjour chez les Bérage. Yolande, elle non plus, n’était pas en bonne santé. Elle m’a demandé de l’aider à tenir sa maison et à s’occuper de ses filles.

– Tout le monde a son devoir à remplir, dit sentencieuse-ment Mme de Villesaison. Mais je vois ajouta-t-elle, sentant l’atmosphère de plus en plus menaçante, que je suis dans une maison où chacun le comprend. Cela ne m’étonne pas, d’ailleurs, avec les exemples que nos chers parents ont donnés à Arthur comme à moi. Arthur a toujours été le plus tendre et le plus dévoué des frères. Il est tout naturel qu’il ait de telles filles.

– Merci de vos bonnes paroles, ma tante, dit Inès. Dans les heures cruelles que nous traversons, vous sentez combien nous sommes sensibles aux témoignages de sympathie.

Gilbert trouva que le moment était venu pour lui de dire quelque chose, et il déclara avec empressement :

 

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– Je n’oublierai jamais, ma tante, que, dans une période aussi cruelle, vous avez quitté toutes vos habitudes et tous les soucis de votre propriété pour venir partager notre angoisse.

– Tout le monde l’eût fait à ma place, mon cher neveu, dit Mme de Villesaison.

Tout son être s’épanouissait dans cette atmosphère géné-rale de bénédiction qui s’abattait de nouveau sur elle et qu’elle avait si savamment provoquée.

Justinien s’informa du café. Le prendrait-on au salon ou dans la salle à manger ?

– Merci, dit Mme de Villesaison, je ne prends jamais de café le soir.

Gilbert dit avec autorité :

– Servez le mien et celui de Mlle Inès dans le salon.

Henriette se leva en frémissant :

– Si vous le permettez, je vais rejoindre Anne-Marie. Il m’est intolérable de ne pas être à côté d’elle.

– Tu as raison, dit froidement Gilbert. J’irai te rejoindre quand j’aurai fini de prendre mon café.

Et comme Justinien traversait la salle à manger, apportant le plateau, il dit à sa tante :

– Je vous demande pardon de vous quitter, ma chère tante, mais j’ai quelques mots à dire à Inès avant demain, car je n’aurai peut-être pas l’occasion d’avoir avec elle une conversa-tion un peu longue ces jours-ci.

 

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Mme de Villesaison s’inclina sans rien dire. Cette manière de la mettre hors du combat lui semblait insupportable, d’autant plus que, si Gilbert n’avait pas agi avec cet esprit de décision, elle l’aurait suivi au salon, bien décidée à s’incruster et à se mêler à la conversation.

 

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