Les Visiteurs

Edmond Jaloux · Chapitre 2 sur 31

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Les Visiteurs

Chapitre II

 

 

Un courant d’air froid se glissa dans la chambre et vint jus-qu’au lit d’Anne-Marie : elle frissonna sous ses couvertures. Le moindre mouvement faisait courir à travers sa peau brûlante un pétillement glacé. Celui-ci se prolongea plus longtemps que les autres. La malade devina plutôt qu’elle ne comprit que son mari avait quitté la chambre.

Elle fit un effort mental pour appeler l’infirmière qui se te-nait immobile dans un angle de la pièce ; mais tout geste, toute parole lui causaient une immense fatigue. Une masse de plomb se déplaçait lourdement entre les parois de son crâne ; si elle essayait de lever la tête, cela devenait intolérable. Tous les os en semblaient brisés. Elle s’abandonna de nouveau.

Curieux état que le sien : rien ne lui appartenait plus ; tout lui était indifférent. Ce feu qui rôtissait ses joues, ces passages de source pétrifiante le long de ses membres, cette fracture de ses tempes, ces souffrances mêmes devenaient extérieures à sa vie. Mais où avait passé sa vie ? Elle percevait autour de son corps un prolongement adorablement sensible de quelque chose qui était elle et qui se tenait à l’écart, comme détaché, reposant, diaphane. Elle souffrait dans toute sa chair, mais dans cette chose-là, elle ne souffrait pas : elle y était même vaguement heureuse. Ses paupières étaient closes. Le bruit d’une roue d’acier qui broyait des grains lui causa une douleur obscure qui se manifesta dans les racines de ses cheveux. Sa conscience se fit plus lucide. Elle reconnut que Mme Rouzeau, l’infirmière, tournait une cuiller dans une tasse. Elle aurait voulu lui dire d’interrompre ce geste terrible ; toute force lui manquait.

 

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Elle vit à ses pieds une eau massive, corrompue ; une eau de pierre jaspée et cependant elle savait bien que ce n’était pas tout à fait de l’eau ; en même temps une pierre humide pesait sur ses genoux et lui étreignait les hanches. Cette eau sentait la transpiration. Un contact rugueux raclait sa gorge. Elle gémit.

Une grande forme noire, carrée, se dressa devant elle.

– Madame m’appelle ?

C’était donc l’infirmière, cette inconnue ?

– Non, murmura-t-elle.

Elle referma les yeux, puis fit un effort désespéré pour sou-lever les paupières : deux plaques de marbre basculèrent.

– Où est Monsieur ?

– Il vient de sortir.

Elle voulait dire : « Je voudrais qu’il fût là. » Ses lèvres re-muèrent. Aucun son n’en sortit. Gilbert était bien parti. Pour-quoi s’en allait-il toujours ? Elle recommença de s’agiter ; les frissons lacérèrent son corps ; elle se pelotonna pour offrir plus de résistance à ces cinglades. Un travail sourd, incompréhensi-ble, grippait ses articulations. Sous son sein, un coin s’était im-planté et lui clouait le poumon ; rien ne l’en débarrassait.

Mme Rouzeau avait disparu ; l’ombre transformait les di-mensions de la chambre ; on voyait, dans un angle, une sorte de cœur blanc qui brûlait froidement ; cela faisait penser à un sca-pulaire d’argent au bout de sa chaîne. À quoi pouvait servir un aussi bizarre objet ? Une grande confusion d’images s’établit dans l’esprit de la jeune femme :

 

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« Je comprends, pensa-t-elle, on va m’attacher les lampes au cou. Cela me guérira. »

Elle venait soudain de retrouver Gilbert ; elle lui avait pris le bras et marchait avec lui dans un champ vaseux, à l’horizon duquel des saules étêtés ressemblaient à des poings brandissant des épis. Elle se mit à rire, tant ces mains crispées avaient un caractère rageur.

– Elles ne sont pas contentes, dit-elle. Elles voudraient bien t’avoir, elles aussi. Et te tenir le bras comme je le fais.

Elle vit alors qu’elle n’était pas seule avec Gilbert. Une femme les accompagnait. Anne-Marie savait qu’elle la connais-sait, mais elle ne la reconnaissait pas. Peut-être avait-elle un motif pour ne pas le faire. L’inconnue gesticulait beaucoup afin d’attirer l’attention de Gilbert. On marchait au bord d’un canal couvert de lentilles si unies qu’elles formaient une sorte de crème couleur d’angélique. Anne-Marie poussa soudain la sui-vante importune à l’eau. Une longue fusée crépitante jaillit du canal. Il sembla à la malade qu’elle ne souffrait plus de rien. Elle voulut respirer à pleins poumons, mais quelque chose la retint, comme si on lui avait épinglé la plèvre à même le drap.

Elle était seule de nouveau, mais dans une vieille maison de campagne, qui ressemblait à Laurette. C’en était une manière de caricature ; bicoque toute de guingois, appuyée sur des bé-quilles, et dont le toit laissait pendre des mousses poussiéreu-ses, remuant à la brise.

Anne-Marie franchit le seuil. Elle se prit le pied dans un antique tapis d’Orient déplorablement mité et faillit choir. Elle s’aperçut alors que ce tapis n’était nullement tissé dans une haute laine, mais dans une chevelure de femme, dont les torsa-des, les boucles et les nœuds ondulaient comme des serpents. Sa

 

– 17 – terreur la jeta dans une autre pièce ; celle-ci, lambrissée de noir, éclairée par un lustre dont les bras avaient été remplacés par des côtes luisantes ; si bien que les bougies semblaient brûler au milieu d’une cage thoracique soigneusement astiquée. À mesure qu’Anne-Marie avançait, elle s’aperçut que cinq ou six femmes avaient l’air de jouer à cache-cache dans la chambre. On voulait visiblement dissimuler un visiteur. Elle n’arrivait pas à distin-guer les traits de ces personnes ; à leur entrain, à leurs gestes, Anne-Marie devina en elles des jeunes filles. Elles escamotaient quelqu’un, quelqu’un qui se trouvait au milieu d’elles et que leurs bras nus se passaient, joyeusement, comme s’il s’agissait d’une marionnette. Un moment même, Anne-Marie aperçut la basque d’un habit noir qui flottait. Elle fit un bond en avant, bouscula les jeunes filles et arracha ce pan de drap ; il lui resta aux mains. Il n’y avait rien au delà que de grandes personnes qui riaient haineusement, se la montraient du doigt et se mo-quaient de sa déconvenue.

Elle courut alors à un escalier et grimpa les marches quatre à quatre. À mesure qu’elle s’élevait, elle voyait autour d’elle une cage de poutres branlantes ; d’étroites fenêtres trouées dans les murs révélaient une plaine à perte de vue, un pays vide et mort. Les planches devenaient de plus en plus fragiles. Soudain, tout l’échafaud de cordes et de poutrelles qui supportait la spirale tremblante de pierre tomba avec un grand bruit et dégringola au fond d’un puits. Une pluie de gravier frappa Anne-Marie à la tête, tout céda avec elle et elle tomba à pic dans l’abîme, les pieds bien droits, sagement rangés l’un près de l’autre…

Une main avait soulevé le poignet de la jeune femme, aus-cultait le métronome déréglé de son pouls. C’était Henriette.

– Gilbert est sorti ? demanda la malade.

– Non. Il est dans la maison. Il va revenir, répondit sa sœur.

 

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– Il a pris son habit pour dîner dehors, n’est-ce pas ?

– Mais non, ma chérie, je te dis qu’il est là.

– Avec qui ?

Henriette hésita à lui avouer qu’il venait d’entrer dans la chambre d’Inès. Pourquoi lui dire qu’Inès était de retour ? D’autre part, serait-il possible d’obtenir qu’Inès ne vît pas sa sœur ? Impossible de lui cacher sa présence ! L’essentiel était de gagner du temps.

– Gilbert est au jardin. Il avait besoin de respirer de l’air pur. Il ne quitte guère ta chambre, le pauvre Gilbert.

– Je croyais qu’il jouait à cache-cache.

– À cache-cache ?

Henriette supposa que sa sœur avait le délire. Elle l’embrassa sur le front et lui dit doucement :

– Repose-toi. Le docteur Gombert va venir te voir tout à l’heure.

– Je ne veux pas le voir. J’ai trop mal à la tête.

– Justement. Il te l’enlèvera.

Henriette s’éloignait. Elle alla parler bas à Mme Rouzeau. Anne-Marie entendit une voix qui disait :

– La température a encore grimpé ce soir.

 

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C’était donc la température, et pas elle, pensa Anne-Marie, qui montait dans la tour tout à l’heure, mais qui était donc cette température ?… Elle chercha à comprendre le sens de ce mot ; cela lui rappelait quelque chose de vague, de menaçant.

– Gilbert, murmura-t-elle.

Puis, elle s’abandonna de nouveau à un torrent d’images sans suite.

 

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