L'Ève future
«Vous les connaîtrez par leurs fruits.» L’ÉVANGILE.
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Ce disant, elle alla prendre, sur une étagère voisine, quelques pièces d’or qu’elle laissa tomber dans la bourse.
—De qui parlez-vous, miss Hadaly? demanda lord Ewald en se rapprochant de l’Andréïde.
—Mais de mistress Anderson, milord Celian,—de la femme de cet infortuné qui est mort de passion pour—vous savez bien?—pour tous ces tristes objets, là, tout à l’heure?
Et elle indiqua du doigt la place du tiroir funèbre, dans la muraille.
Si maître qu’il fût de lui, lord Ewald recula devant Hadaly inclinée, cette bourse religieuse à la main.
Cette imagination lui semblait la plus sinistre de toutes et quelque chose dans cette aumône atteignait, en lui, l’Humanité.
Sans répondre, il jeta donc plusieurs bank-notes dans la bourse noire.
—Merci, au nom des deux orphelins, milord Celian! dit Hadaly, disparaissant entre les piliers syriens.
VII
Nigra sum, sed formosa
Il est des secrets qui ne veulent pas être dits. EDGARD POE.Lord Ewald la regardait s’éloigner.
—Je ne puis que demeurer dans la plus profonde surprise, mon cher Edison, dit-il, d’un fait principalement énigmatique pour moi. C’est que votre Andréïde puisse me parler, me nommer, me répondre, se diriger à travers divers obstacles ici et en haut.—Je dis que ces faits sont positivement inconcevables en ce qu’ils supposent un discernement quelconque en elle. Vous ne m’expliquerez pas que des phonographes parlent avant qu’une voix humaine ait eu le temps d’y graver des réponses aussi précises,—ni qu’un moteur cylindrique puisse dicter, de lui-même, à un métallique fantôme, des attitudes et des pas non déterminés, déjà, d’après un calcul très long, très compliqué,—possible, soit!—mais qui exige la plus scrupuleuse exactitude.
—Eh bien, je vous atteste que les particularités que vous signalez sont, relativement, les plus faciles à produire entre toutes les autres.—Je vous le prouverai, je m’y engage.—Vous seriez encore plus étonné de cette simplicité de leur explication, si je vous la donnais à l’instant, que vous ne l’êtes de leur apparent mystère.—Mais, je vous l’ai dit: dans l’intérêt de l’Illusion nécessaire, il me semble utile de différer encore la révélation de ce secret. Et tenez!—Remarquez-vous une chose bien plus extraordinaire, mon cher lord: c’est que vous ne m’ayez pas questionné sur la nature du visage actuel de l’Andréïde?
Lord Ewald tressaillit.
—Puisqu’il est voilé, dit-il, j’ai pensé qu’il serait peu discret de m’en enquérir.
Edison regarda lord Ewald avec un sourire grave.
—J’imaginais, répondit-il, que vous ne teniez pas à vous créer un souvenir capable de troubler la vision que je vous ai promise: le visage qui vous apparaîtrait ce soir demeurerait fixé en votre mémoire et transparaîtrait toujours pour vous sous le visage futur qui, seul, est votre espérance. Et ce souvenir gênerait votre illusion en éveillant sans cesse une arrière-pensée de dualité. C’est pourquoi, même si ce voile cachait le visage d’une Béatrix idéale, vous ne tenez pas à le voir—et vous avez raison. C’est aussi pour un motif analogue que je ne puis vous révéler, aujourd’hui, le secret dont vous parlez.
—Soit, répondit lord Ewald.
Puis, comme voulant dissiper l’idée suscitée par l’électricien:
—Vous allez donc revêtir Hadaly, reprit-il, d’une carnation identique à celle de mon amour?
—Oui, répondit Edison; vous remarquez, n’est-ce pas, mon cher lord, qu’il ne s’agit pas encore ici de l’Épiderme, qui est la chose capitale! mais de la chair… seule.
VIII
La Carnation
Chair de la femme, argile idéale, ô merveille! VICTOR HUGO.—Vous vous rappelez le bras et la main dont le toucher vous a surpris, en haut, dans mon laboratoire? C’est cette même substance que j’emploierai.
La chair de miss Alicia Clary se compose de certaines parties de graphite, d’acide nitrique, d’eau, de divers autres corps chimiques reconnus dans l’examen des tissus sous-cutanés. Cela ne vous apprend pas pourquoi vous l’aimez. De même la reconstruction des éléments de la chair-andréïdienne ne serait d’aucune lumière, ici, pour vous, attendu que la presse hydraulique, en les coagulant d’une façon homogène (comme la Vie pétrit les éléments de notre chair), a littéralement transfiguré leur individualité en une synthèse qui ne s’analyse pas, mais qui se ressent.
Vous ne sauriez imaginer jusqu’à quel point tenez, l’impalpable poudre de fer réduit, aimanté, disséminé à l’état blanc, en cette Carnation, la rend sensible à l’action électrique. Les capillaires extrémités des fils d’induction qui traversent les jours imperceptibles de l’armure sont mêlées aux fibreuses applications de cette chair,—à laquelle la membrane diaphane de l’Épiderme, qui lui est adhérente, obéit merveilleusement. De graduées et très impressives mobilités du courant émeuvent ces parcelles de fer; cette chair les traduit alors, nécessairement, par des rétractilités insensibles, selon telles micrométriques incrustations du Cylindre: il y en a même d’ajoutées les unes sur les autres; les fondus de leurs successions proviennent de leurs isoloirs mêmes, lesquels pourraient ici ne s’appeler que des retards instantanés. La tranquille continuité du courant neutralisant toute possibilité de saccades, l’on arrive, grâce à eux, à des nuances de sourires, au rire des joues de la Joconde, à des embellies d’expression, à des identités vraiment… effrayantes.
Cette chair, qui se prête à la pénétration du tiède calorique engendré par mes éléments, donne au toucher l’impression prestigieuse, le bondissement, l’onctueuse élasticité de la Vie, le sentiment indéfinissable de l’affinité humaine.
Comme elle doit transparaître, adoucie d’éclat par l’Épiderme, sa nuance est celle d’une neige teintée d’une fumée d’ambre et de roses pâles, et d’un brillant vague, que le mica d’une faible dose d’amiante pulvérisée sait lui donner. L’action photochromique la sature du ton définitif. De là, l’Illusion.
J’ai donc répondu de persuader, ce soir, miss Alicia Clary d’accéder à notre expérience—et sans la connaître—avec toute la complaisance imaginable; et je vous atteste qu’étant donnée la vanité féminine, cela me sera d’une facilité que vous apprécierez vous-même.
Selon toute convenance, mon premier appariteur est aussi une femme, une grande statuaire inconnue, qui, demain même, dans mon laboratoire, commencera l’oeuvre. Votre bien-aimée n’aura pas, en son indispensable nudité, d’autre transpositrice que cette artiste profonde qui n’idéalise pas, mais décalque, et, pour se saisir de la forme mathématique du corps de votre vivante, débutera par prendre, très vite, sous mes yeux vigilants et glacés,—avec des instruments de la plus souveraine précision,—les taille, hauteur, largeur, mesures strictes des pieds et des mains, du visage et de ses traits, des jambes et des bras, ainsi que le poids exact du corps de votre jeune amie. Ce sera l’affaire d’une demi-heure.
Hadaly, invisible, debout, cachée derrière les quatre grands objectifs, attend son incarnation.
Et voici que cette substance charnelle, éclatante et humaine s’unifie, grâce à de minutieuses précautions, à l’armure andréïdienne, selon les épaisseurs naturelles de la belle vivante.—Comme cette substance se prête, sous de très fins outils, à une ciselure d’une ténuité idéale, le vague de l’ébauche disparaît très vite: le modelé s’accuse, les traits apparaissent, mais sans teint ni nuances; c’est la statue attendant le Pygmalion créateur. La tête seule coûte autant de travail et d’attention soutenue que le reste du corps, à cause du jeu des paupières, du lobe froid des oreilles, de la palpitation douce des narines pendant la respiration, des transparences à venir, du veiné des tempes, des plis des lèvres, lesquelles sont d’une substance plus châtiée encore par l’hydraulique que la plupart des autres parties du corps. Songez à quelles exiguïtés d’aimants (cachés juste en ces mille points lumineux indiqués par les vastes épreuves photographiques du sourire, par exemple), il faut, micrométriquement, amener toute une correspondance d’imperceptibles inducteurs s’isolant les uns les autres!...—Certes, j’ai tout le matériel et les formules générales,—mais, l’indispensable perfection dans la ressemblance demande ici des labeurs constants et scrupuleux: sept jours au moins, comme pour créer un monde. Songez que la puissante Nature, avec toutes ses ressources, met encore aujourd’hui seize ans et neuf mois à confectionner une jolie femme! Et au prix de quelles ébauches! sans cesse modifiées, jour à jour, pour durer si peu! et qu’une maladie peut effacer de son coup de vent.
Cela terminé, nous attaquons la ressemblance ABSOLUE des traits du visage et des lignes du corps.
Vous connaissez les résultats obtenus par la Photosculpture. On peut véritablement arriver à une transposition d’aspect. J’ai des instruments nouveaux, d’une perfection miraculeuse, exécutés sur mes dessins, depuis de longues années. Nous parvenons, avec leur secours, à décalquer l’identité des reliefs et des moindres méplats à des dixièmes de millimètres près! Miss Alicia Clary sera donc photosculptée directement sur Hadaly, c’est-à-dire sur l’ébauche, sensibilisée à cet effet, où Hadaly aura déjà commencé à s’incarner silencieusement.
Tout vague disparaît, alors;—tout excédent saute aux yeux!—Le microscope est là d’ailleurs. Car il faut, en cette réfraction, la fidélité du miroir.—Un grand artiste, auquel j’ai communiqué l’enthousiasme pour l’art spécial de réviser mes fantômes, viendra donner la dernière main.
L’échantillonnage des tons se perfectionne; car l’Épiderme, qui va venir, est d’une fleur de peau, d’une pelure aussi satinée que translucide, et il y a telles dégradations de teintes qu’il faut prévoir et fixer d’avance,—indépendamment, même, des ressources solaires dont nous userons tout à l’heure.
Cela fait, nous nous trouvons en présence d’une Alicia Clary vue dans la brume d’un soir de Londres.
C’est à ce moment même—c’est-à-dire avant de s’occuper de l’Épiderme et de tout ce qu’il comporte—qu’il convient de s’inquiéter de l’intime, vague et personnelle émanation, mêlée à ses parfums habituels, qui flottent autour de celle que vous avez aimée.
C’est, pour ainsi dire, l’atmosphère exquise de sa présence, l’odor di femina de la poésie italienne. Enfin, chaque fleur féminine a sa senteur qui la caractérise.
Vous avez parlé d’un chaud parfum dont le charme vous troublait, autrefois, et vous éblouissait le coeur.—Au fond, c’est l’attrait, particulier pour vous, caché dans la beauté de cette jeune femme, qui animait ainsi d’idéal le charme de cette senteur charnelle,—puisqu’un indifférent y fût demeuré fort insensible.
Il s’agit donc, tout d’abord, de se rendre maître de la complexité de l’odeur charnelle en sa chimique réalité: (le reste étant l’affaire de voire sentimentalisme). Nous procédons, oh! tout simplement comme le parfumeur procède pour traduire les divers aromes des fleurs et des fruits. On obtient l’identité. Vous allez voir comment tout à l’heure.
IX
La bouche de rose et les dents de perle
La belle Madame de X. pour laquelle s’est longtemps entretuée l’élite de notre jeunesse dorée, dut, en partie, l’irrésistible charme de sa bouche fraîche éclose à l’usage quotidien de l’Eau de Botot.» RÉCLAMES D’ANTAN.Tout d’abord, une question, si vous le permettez mon cher lord:—miss Alicia Clary daigne-t-elle porter toutes ses dents?
Lord Ewald, après un mouvement de surprise, fit un signe de tête affirmatif.
—Je l’approuve en ceci, continua Edison, bien que ce soit une grave infraction à la mode américaine. Ici, vous le savez, toutes nos belles misses, vraiment élégantes, eussent-elles dans la bouche toutes les perles du Pacifique, commencent, à de rares exceptions près, par se les faire extirper et remplacer par des dentiers mille fois plus uns, plus parfaits, plus légers que leurs dentures naturelles.—
Quoi qu’il en soit de miss Alicia Clary à cet égard, milord,—(enfin, un accident est si vite advenu!...)—sa dentition organique sera reproduite avec une fidélité… éblouissante.
En effet, cet excellent docteur Samuelson, accompagné du dentiste W… Pejor, seront dans mon laboratoire le jour de la sixième séance.
A l’aide d’un anesthésique de ma composition et très inoffensif, que miss Alicia Clary respirera sans s’en apercevoir, nous obtiendrons d’elle une syncope complète, durant laquelle, empreinte sera prise de l’écrin radieux de toute sa bouche, ainsi même que de sa langue, dont les doubles exacts seront transposés en la bouche jumelle de Hadaly.
Vous avez parlé d’effets de lumière sur les dents, pendant le sourire. Vous ne pourrez les distinguer les uns des autres une fois l’adaptation terminée.
X
Effluves corporels
«... les roses envolées Sur les vagues, au loin, s’en sont toutes allées… Respires-en sur moi l’odorant souvenir.» MARCELINE DESBORDES VALMORE.»Au réveil de votre belle amie, nous lui dirons qu’elle a perdu connaissance, voilà tout: ce qui arrive à toute femme «distinguée» et, afin de prévenir tout nouvel accident de ce genre, Samuelson lui prescrira, dans une savante ordonnance, certains bains d’air chaud qu’il fait prendre dans un établissement par lui fondé.
Miss Alicia Clary s’y rendra dès le lendemain.
Une fois la transpiration obtenue, il recueillera, comme on recueille les acides au papier de tournesol, en des appareils très sensibles, les vapeurs totales des émanations corporelles de cette jeune femme, et ceci des pieds à la tête, en isolant chacune des parties transpirantes.
Puis il en analysera, chez lui, les précipités, à tête reposée. Une fois les équivalents chimiques relevés, il réduira simplement en formules les divers parfums de cette aimable créature.—Nul doute qu’il n’arrive à des approximations infinitésimales, à un dosage tout à fait exact.
Ce résultat bien obtenu, on le fluidifie et l’on en sature la Carnation par un procédé de volatilisation, le tout membre à membre et en se conformant aux nuances de la Nature,—comme, avons nous dit, un habile parfumeur sature une fleur artificielle de l’odeur correspondante.—Ainsi, le bras d’en haut est embaumé du tiède et personnel parfum de son modèle.
Dès lors, la Carnation, ainsi imbue de ces parfums et ceux-ci une fois recouverts par l’Épiderme, y demeurent plus indélébiles qu’en un sachet. Le reste, l’Idéal, vous le fournirez vous-même. Et je vous dis que ce diable de Samuelson a trompé, déjà plusieurs fois, sous mes yeux, l’odorat d’un animal, à force de vérité dans ses dosages: je l’ai vu contraindre un basset à s’acharner, en aboyant, et à mordre sur un morceau de chair-artificielle frotté des simples équivalents chimiques du fumet d’un renard!
Un nouvel accès d’hilarité, chez lord Ewald, interrompit l’électricien.
—Ne faites pas attention, mon cher Edison, s’écria-t-il; continuez! continuez. C’est merveilleux! Je rêve! Je ne puis m’empêcher,—et, cependant, je n’ai pas envie—de rire.
—Ah! je comprends et je partage votre impression! répondit mélancoliquement Edison; mais songez au prix de quels riens, ajoutés les uns aux autres, se produit, parfois, un ensemble irrésistible! Songez à quels riens tient l’amour même!
La nature change, mais non l’Andréïde. Nous autres, nous vivons, nous mourrons,—que sais-je! L’Andréïde ne connaît ni la vie, ni la maladie, ni la mort. Elle est au-dessus de toutes les imperfections et de toutes les servitudes! Elle garde la beauté du rêve. C’est une inspiratrice. Elle parle et chante comme un génie,—mieux même, car elle résume, en sa magique parole, les pensées de plusieurs génies.—Jamais son coeur ne change: elle n’en a pas. Votre devoir, donc, sera de la détruire à l’heure de votre mort. Une cartouche de nitro-glycérine, un peu forte, ou de panclastite, suffira pour la réduire en poussière et rejeter sa forme à tous les vents du vieil espace.
XI
Uranie
«Cette étoile qui brille comme une larme.» GEORGE SAND.Hadaly apparut au fond du souterrain: elle passait entre les arbustes aux floraisons sans hivers.
Enveloppée en d’amples et longs plis de satin noir et son oiseau de paradis sur l’épaule, elle revenait vers ses visiteurs terrestres.
Une fois auprès de la crédence, elle remplit de nouveau deux verres de sherry et vint, en silence, les leur offrir.
Ses hôtes l’ayant remerciée d’un geste, elle s’en alla replacer les deux verres sur le plateau vermeil.
—Minuit trente-deux minutes! murmura Edison. Vite, occupons-nous des Yeux!—A propos de vos yeux futurs, Hadaly, dites-moi… pouvez-voir, d’ici, avec les vôtres, miss Alicia Clary?
Hadaly, à cette parole, sembla se recueillir un instant.
—Oui, dit-elle.
—Eh bien! apprenez-nous sa toilette, ce qu’elle fait, où elle est?
—Elle est seule, dans un wagon en marche, votre dépêche à la main, essayant de la relire; la voici qui se lève pour se rapprocher de la lampe; mais le chemin de fer va si vite… qu’elle retombe: elle ne peut s’y tenir debout!
Et Hadaly, sur ces derniers mots, eut un rire léger qui fut partagé, très bruyamment, et avec un timbre de puissant ténor, par l’oiseau de paradis.
Lord Ewald comprit que l’Andréïde lui montrait qu’elle savait rire aussi des vivants.
—Puisque vous avez ainsi la seconde vue, miss Hadaly, dit-il, seriez-vous assez aimable pour regarder comment elle est vêtue?
—Elle porte une toilette d’un bleu si clair que sa robe paraît verte à la lueur de la lampe, répondit Hadaly; et elle s’évente, maintenant, avec un éventail d’ébène, aux branches sculptées de fleurs noires. Sur l’étoffe de l’éventail est représentée une statue…
—Ceci est une chose qui passe l’imaginable, murmura lord Ewald; c’est la vérité de point en point. Vos télégrammes sont bien rapides!
—Milord, répondit l’ingénieur, vous demanderez vous-même à miss Alicia Clary si, trois minutes après son départ de New York pour Menlo Park, il ne lui est pas arrivé ce que vient de nous retracer Hadaly.—Mais, voulez-vous causer un instant avec elle, pendant que je vais aller choisir quelques échantillons d’yeux incomparables?
Et il s’éloigna vers la profondeur du souterrain, s’approcha du dernier pilier,—fit mouvoir une pierre et parut s’absorber dans l’examen de différents objets cachés en ce lieu.
—Serez-vous assez gracieuse pour m’apprendre, miss Hadaly, dit lord Ewald, à quoi peut être utile cet instrument, d’aspect si compliqué, placé sur cette étagère, là-bas?
—Oui, milord. Celian, répondit Hadaly après s’être détournée, comme pour regarder, sous son voile, l’objet dont lui parlait le jeune homme. C’est encore une invention de notre ami. Cela sert à mesurer la chaleur d’un rayon d’étoile.
—Ah! je me souviens d’en avoir entendu parler dans nos gazettes, répondit lord Ewald avec une fantastique tranquillité.
—Vous le savez, reprit Hadaly. Bien avant que la Terre fût même une nébuleuse, des astres brillaient depuis une sorte d’éternité, mais, hélas! si éloignés, si éloignés d’elle, que leur radieuse lueur, en parcourant près de cent mille lieues par seconde, n’est arrivée que récemment à la place occupée par la Terre dans le Ciel. Et il se trouve que plusieurs de ces astres se sont éteints depuis longtemps, avant qu’il ait été possible à leurs mortels de distinguer cette terre. Cependant le rayon sorti de ces astres refroidis devait leur survivre. Il continua sa marche irrévocable dans l’étendue. C’est ainsi qu’aujourd’hui le rayon de quelques-uns de ces foyers en cendres est parvenu jusqu’à nous. De sorte que l’homme qui contemple le Ciel, y admire souvent des étoiles qui n’existent plus et qu’il y aperçoit quand même, grâce à ce rayon fantôme, dans l’Illusion de l’univers.
Eh bien! cet appareil, milord Celian, est tellement sensible qu’il pèse la chaleur presque nulle, presque imaginaire, d’un rayon de ces sortes d’étoiles. Il en est même de si lointaines que leur lueur ne parviendra jusqu’à la Terre que lorsque celle-ci se sera éteinte comme elles se sont éteintes, et qu’elle aura passé sans même avoir été connue de ce rayon désolé.
Pour moi, souvent, pendant les belles nuits, quand le parc de cette habitation est solitaire, je me munis de cet instrument merveilleux; je viens en haut, je m’aventure sur l’herbe, je vais m’asseoir sur le banc de l’Allée des chênes,—et là, je me plais, toute seule, à peser des rayons d’étoiles mortes.
Hadaly se tut.
Lord Ewald, éprouvait un vertige; il finissait par se familiariser avec l’idée que ce qu’il voyait et entendait, à force d’être impossible, ne pouvait être que tout naturel.
—Voici les Yeux! s’écria Edison, en revenant vers lord Ewald, un coffret à la main.
L’Andréïde, à cette parole, alla s’étendre sur la dormeuse noire, comme pour ne prendre aucune part à la conversation.
XII
Les Yeux de l’esprit
Mon enfant a des yeux obscurs profonds et vastes Comme toi, grande nuit! Éclaires comme toi! CHARLES BAUDELAIRELord Ewald regarda fixement Edison:
—Vous m’avez dit: Les difficultés que présente la création d’un être électro-magnétique sont faciles à résoudre: le résultat seul est mystérieux.
—En vérité, vous avez tenu parole; car, déjà, ce résultat me paraît presque totalement étranger aux moyens employés pour l’obtenir.
—Remarquez-le, s’il vous plaît, milord, répondit Edison, je ne vous ai donné d’explications, plus ou moins concluantes, elles-mêmes, que touchant quelques premières énigmes physiques de Hadaly; mais je vous ai prévenu que, tout à coup, des phénomènes d’un ordre supérieur se présenteraient en elle, et que c’était là, seulement, qu’elle devenait EXTRAORDINAIRE!—Or, parmi ces phénomènes, il en est un dont je ne puis que constater les surprenantes manifestations sans pouvoir me rendre compte de ce qui les produit.
—Ce n’est pas du fluide électrique que vous parlez?
—Non, milord; c’est d’un autre fluide à l’action duquel l’Andréïde se trouve soumise en ce moment. Ce fluide, on le subit sans pouvoir l’analyser.
—Ce n’est point grâce à un jeu savant de télégrammes que, tout à l’heure, Hadaly m’a dépeint la toilette de miss Alicia Clary?
—S’il en était ainsi, j’eusse commencé par vous l’expliquer, mon cher lord. Je ne réserve de l’Illusion que ce qui est strictement nécessaire pour sauvegarder à votre rêve sa possibilité.
—Cependant, je ne crois guère que des esprits invisibles acceptent de rendre aux humains le service de les renseigner sur les voyageurs.
—Ni moi non plus, dit Edison. Cependant le docteur William Crookes,—qui a découvert un quatrième état de la «_Matière,_» l’état radiant, alors que nous n’en connaissions que le solide, le liquide et le gazeux,—nous raconte, appuyé par les témoignages des plus sérieux savants de l’Angleterre, de l’Amérique et de l’Allemagne, ce qu’il a vu, touché et entendu, ainsi que la docte assemblée qui l’assistait en ses spiritualistes expériences: et—ses récits, je trouve, donnent à réfléchir.
—Enfin, vous ne pouvez soutenir que, d’ici ou d’ailleurs, cette étrange créature inconsciente ait aperçu la femme dont nous parlons. Et ces détails qu’elle a précisés, quant à la toilette de miss Alicia Clary, sont, cependant, exacts. Si merveilleux que soient les yeux que vous apportez en ce coffret, je ne leur suppose pas un tel pouvoir.
—Tout ce que je dois vous répondre, quant à présent du moins, à ce sujet, le voici: CE qui voit, positivement, à distance et à travers tous les obstacles, sous le voile de Hadaly, le voit sans le secours de l’électricité.
—M’en apprendrez-vous un peu plus, là-dessus, quelque jour?
—Je vous le promets:—elle aussi vous expliquera son mystère par quelque soir de silence et d’étoiles.
—Bien: mais ce qu’elle dit est comme ces ombres de pensées que l’esprit écoute dans les songes et qui se dissipent sous la réflexion du réveil, dit lord Ewald. Ainsi, tout à l’heure, en me parlant de ces astres que la Science appelle, je crois, des sacs à charbon, miss Hadaly s’est exprimée, sinon d’une manière tout à fait inexacte, du moins comme si sa «raison» se guidait d’après un mode de logique différent du nôtre. La comprendrai-je?
—Mieux que moi-même! dit Edison. Vous pouvez en être certain, mon cher lord. Quant à sa façon de concevoir, en astronomie… mon Dieu, sa logique en vaut bien une autre. Demandez à quelque savant cosmographe, tenez, par exemple, le motif de la diversité d’inclinaisons des axes d’un même système solaire?—ou, tout bonnement, ce que peuvent être les anneaux de Saturne?—et vous verrez s’il en sait bien long là-dessus.
—A vous entendre, mon cher Edison, on devrait croire que cette Andréïde a la notion de l’Infini! murmura lord Ewald en souriant.
—Elle n’a guère que celle-là, répondit gravement l’ingénieur: mais, pour s’en assurer, il faut la questionner selon l’étrangeté de sa nature. C’est-à-dire sans aucune solennité de parole, d’une façon joueuse, en un mot. Ses discours, alors, éveillent une impression intellectuelle de beaucoup plus saisissante que les idées d’un sérieux ou même d’un sublime convenus.
—Donnez-moi donc un exemple de ces sortes de questions? demanda lord Ewald. Prouvez-moi, qu’elle peut, cacher, réellement, en sa semblance,—d’une manière quelconque,—la notion de l’Infini?
—Volontiers, dit Edison.
Et, se rapprochant de la dormeuse:
—Hadaly, dit-il, si nous supposions que, par impossible, une sorte de dieu,—du genre de ceux d’autrefois,—surgissant, invisible et démesuré, dans l’éther transuniversel, donnât, brusquement, la libre volée, du côté de nos mondes, à quelque éclair de même nature que celui qui vous anime, mais d’une énormité non pareille et pénétré d’une énergie capable de neutraliser la loi de l’attraction et de faire sauter tout le Système-solaire dans l’abîme, comme un sac de pommes?
—Eh bien? dit Hadaly.
—Eh bien! que penseriez-vous d’un tel phénomène, s’il vous était permis d’en contempler l’effrayante performance? acheva Edison.
—Oh! répondit l’Andréïde avec sa voix grave et en faisant monter, sur ses doigts d’argent, l’oiseau de paradis,—je crois que cet événement passerait, dans l’inévitable Infini, sans qu’il lui fût accordé beaucoup plus d’importance que vous n’en donnez aux millions d’étincelles qui pétillent et retombent dans l’âtre d’un paysan.
Lord Ewald regarda l’Andréïde, sans prononcer une parole.
—Vous le voyez, dit Edison en revenant vers lui: Hadaly paraît aussi bien comprendre certaines notions que vous et moi; mais elle ne les traduit que par l’impression toute singulière, pour ainsi dire, que ses paroles en laissent dans l’esprit à l’aide d’images.
Après un moment:
—Je renonce à deviner le mot de ce qui se passe autour de moi, mon cher sorcier, dit lord Ewald, et m’en remets complètement à vous.
—Voici donc les Yeux! dit l’électricien en pressant un ressort du coffret.
XIII
Les Yeux physiques
«Tes yeux de saphyrs fendus en amandes.» LES POÈTES.L’intérieur de cette boîte énigmatique sembla jeter mille regards sur le jeune Anglais.
—Voici, certes, des yeux que jalouseraient bien des gazelles de la vallée de Nourmajad, continuait Edison. Ce sont des joyaux doués d’une sclérotique si pure, d’une prunelle si noyée, qu’ils en sont inquiétants, n’est-ce pas? L’art des grands ocularistes est parvenu aujourd’hui à dépasser la Nature.
La solennité de ces yeux donne, positivement, la sensation de l’âme.
L’action de la photographie colorante leur ajoute une nuance personnelle; mais c’est sur l’iris qu’il s’agit de transporter l’individualité même du regard.—Une question:—avez-vous vu beaucoup de beaux yeux de par le monde, milord?
—Oui, dit lord Ewald; en Abyssinie, surtout.
—Vous distinguez l’éclat des yeux de la beauté du regard, n’est-ce pas? reprit Edison.
—Certes! dit lord Ewald. Celle que vous verrez tout à l’heure a des yeux de la plus éclatante beauté, lorsqu’elle regarde, inattentive, au loin, devant elle:—mais, lorsque son regard porte sur quelque chose qu’elle remarque, le regard, hélas, suffit pour faire oublier les yeux.
—Voilà qui simplifie toute difficulté! s’écria Edison. Généralement l’expression du regard humain s’augmente de mille incidences extérieures,—de l’imperceptible jeu des paupières, de l’immobilité des sourcils, de la longueur des cils,—surtout, de ce que l’on dit, de la circonstance où l’on se trouve, de l’entourage, même, qui s’y réfléchit.—Tout cela renforce l’expression naturelle de l’oeil—De nos jours, les femmes bien élevées, ont acquis un regard unique, mondain, convenu, et, vraiment, charmant (c’est le mot), où chacun trouve l’expression qu’il désire et qui leur permet de penser à leurs soucis intimes, sous un air d’attention profonde.
Ce regard, on peut le clicher,—puisqu’il n’est lui-même qu’un cliché,—n’est-il pas vrai?
—C’est juste, dit, en souriant, le jeune homme.
—Mais, continua l’ingénieur, il s’agit de saisir, dans l’expérience qui nous occupe, non pas l’attention du regard, mais son VAGUE, au contraire! Et vous m’avez dit que miss Alicia Clary regardait habituellement à travers ses cils.
Eh bien! voici comment je vais procéder.
Je vous parlais, tout à l’heure, du phénomène récemment constaté de l’état radiant de la Matière: étant donné le vide le plus parfait, presque absolu, que l’on puisse produire (vide obtenu dans tel sphéroïde dont l’air intérieur a été soumis à une température d’une élévation souveraine), il est avéré qu’il peut se révéler, en ce vide aussi abstrait que possible, des mouvements dus à la présence d’une Matière insaisissable. Des tiges d’induction étant soudées aux parois du sphéroïde, l’étincelle vibre dans ce vide,—et l’on peut penser que le Commencement du Mouvement physique est là.
Or, voici des Yeux fictifs, ovoïdes, et d’une transparence de source. J’y trouverai, certes, la paire analogue aux yeux de votre amie.
Une fois relevé, en leurs prunelles, ce que les peintres appellent le point visuel,—comme l’intérieur en aura été soumis, à la température nécessaire pour y opérer le vide précité,—au centre des prunelles, à l’extrémité d’un inducteur de la capillarité la plus extrême, je ferai briller, en ce vide, la piqûre d’éclair,—mais vague et presque invisible,—de l’Électricité: le merveilleux travail de l’iris confère à cette piqûre-vive l’illusion totale de la personnalité, dans le point visuel.—Quant à la mobilité de l’oeil lui-même, elle résulte d’invisibles et presque nerveux suspens du plus pur acier, sur lesquels il tremble, glisse ou demeure immobile selon la dictée de l’Appareil-central de l’Andréïde. Car le regard, le jeu des paupières, les paroles et le geste y sont inscrits, d’ensemble, comme je vous l’ai dit. Cela ne se voit pas plus, à l’extérieur, que les réels mobiles d’un regard sentimentalement féminin ne transparaissent dans l’expression apparente. La carnation, la beauté, en adoucissent tout le mécanisme dans un fondu idéal. Une fois le travail des rectifications bien revu au microscope, ah! par exemple! vous verrez si je ne pourrai pas vous défier, mon cher lord, de trouver plus de néant vivant dans le regard de miss Alicia Clary que dans celui de son fantôme! Et la beauté éclatante de leurs yeux sera cependant identique.
XIV
La Chevelure
Vitta coorcebat positos sine loge capillos. OVIDE.—Quant à la chevelure, reprit-il, vous comprenez que l’imitation presque absolue en est vraiment trop facile pour qu’il soit nécessaire de nous y arrêter longtemps.
En soumettant le double, savamment élu, de cette chevelure, à l’action des huiles odorantes dont se sert miss Alicia Clary, et un peu à la volatisation de sa senteur personnelle, il serait impossible de s’y reconnaître.
Toutefois, je ne vous conseille, ici, l’artificiel qu’avec une restriction. Pour les cils, les sourcils, etc., il serait convenable que miss Alicia Clary voulût bien vous faire présent de l’une des mèches les plus sombres de ses personnels cheveux. La Nature a ses droits, et, vous le voyez, je leur rends, parfois, hommage.
Donc, à l’aide d’une préparation particulière des plus simples, tout sera scrupuleusement imité. Les cils seront comptés et mesurés à la loupe, à cause des valeurs du regard.—Ce vague duvet, ces ombres flottantes sur la mouvante neige du col, pareilles à des tons glacés d’encre de Chine sur une palette d’ivoire, ce négligé des fins cheveux follets, tous ces fondus de teintes enfin, seront d’une similitude enchanteresse!
Passons.
Pour les ongles des mains et des pieds, non, sur mon âme! nulle fille d’Ève n’en aura jamais possédé de qualité supérieure! Bien que tout pareils à ceux de votre belle amie, ils seront d’un diamanté, d’un rosé… vivants! et coupés comme les siens. Vous voyez, d’avance, que la difficulté, ici, n’existe réellement pas assez pour que je doive vous notifier mes moyens d’imitation, n’est-ce pas?
Occupons-nous de l’Épiderme, et en grande hâte; il nous reste à peine vingt minutes.
—Savez-vous, Edison, dit lord Ewald après un profond silence, qu’il est vraiment infernal de voir les choses de l’Amour sous un jour pareil?
—Non point les choses de l’Amour, milord, répondit Edison en relevant son front grave, mais celles des «amoureux!» Je vous le redis encore! Et… puisqu’elles ne sont que cela… pourquoi donc hésiter devant elles? Est-ce qu’un médecin se trouble devant une table de dissection, pendant un cours d’anatomie?
Lord Ewald demeura pensif quelques instants.
XV
L’Épiderme
«Je veux boire aux creux de tes mains, Si l’eau n’en dissout point la neige.» TRISTAN L’HERMITE, Le Pourmenoir des amants.Edison, indiquant une longue boîte en bois de camphrier placée contre la muraille auprès du brasero:
—C’est là! dit-il.—C’est là que j’ai enfermé l’illusion même du derme humain. Vous en avez éprouvé la sensation lorsque vous avez serré la main solitaire qui est en haut sur la table. Je vous ai parlé de ces étonnantes épreuves photochromiques récemment signalées. Or, si le toucher de cette peau trouble tout être vivant, la matité de sa trame invisible et opaline est essentiellement réceptive de l’impression solaire; elle devient parfois radieuse, comme le jeune éclat d’un teint virginal, sous l’action de la lumière.
Remarquez-le aussi; les difficultés que présente la coloration héliochromique sont beaucoup moindres, ici, que lorsqu’il s’agit d’un paysage. En effet, dans notre race caucasienne, le teint ne comporte que deux nuances précises dont, solairement, nous sommes un peu maîtres: le blanc pâle et le rose.
Les verres coloratifs impriment donc sur cet épiderme factice (une fois celui-ci adhérent au moulage même de la carnation), la teinte stricte de la nudité que l’on reproduit: or c’est la qualité du satinage de cette molle substance, si élastique et si subtile, qui vitalise, pour ainsi dire, le résultat obtenu,—et ceci au point de bouleverser complètement les sens de l’Humanité. Il devient tout à fait impossible de distinguer le modèle de la copie. C’est la nature et rien qu’elle: ni plus ni moins, ni mieux ni plus mal: c’est l’Identité. Le fantôme, par exemple, est inaltérable. Ayant reçu membre à membre, face à face, profil à profil et dos à dos la totalité du reflet de la vivante, il le garde assez profondément, s’il n’est pas violemment détruit, pour survivre à ceux qui l’ont vu.
Maintenant, milord, ajouta Edison en regardant lord Ewald, tenez-vous à ce que je vous montre ce textile derme idéal? à ce que je vous révèle de quels éléments il se compose?
XVI.
L’Heure sonne
MÉPHISTOPHÉLÈS:—Les aiguilles touchent l’heure: voici qu’elle tombe!...—Elle est tombée. GOETHE, Faust.—A quoi bon! dit lord Ewald en se levant.—Non, je ne veux point voir cette suprême lueur de la vision promise, sans la vision même; on ne saurait isoler aucun élément d’une telle oeuvre;—et je ne désire plus m’exposer à sourire d’une conception dont l’ensemble et la résultante, enfin, me demeurent encore voilés.
Tout ceci est, à la fois, trop extraordinaire et trop simple pour que je refuse de me prêter, dans la mesure du possible, à l’aventure inconnue qui, m’assurez-vous, doit s’en dégager. Puisque vous vous êtes montré assez sûr de votre Andréïde future pour avoir osé braver… jusqu’au rire que devaient nécessairement entraîner des explications aussi détaillées, aussi hostiles à toute illusion, il convient que je me tienne pour satisfait et que j’attende le terme fixé avant de statuer sur votre ouvrage. Cependant, dès aujourd’hui, je vous atteste que la tentative en question ne me paraît plus aussi absurde qu’au premier moment, c’est tout ce que je puis et dois vous dire.
L’ingénieur, d’une voix tranquille, répondit:
—Je ne devais pas moins attendre de la haute nature d’intelligence dont vous avez fait preuve, ce soir, milord.—Certes, je pourrais surprendre quelque peu, j’imagine, ceux des esprits modernes dont l’inadvertance s’aviserait de nier mon oeuvre avant de l’avoir vue,—et de m’inculper de cynisme avant de m’avoir compris.—Oui. Ne pourrais-je, en effet, leur tenir ce petit discours, bien difficile à réfuter, je crois:
«Vous prétendez qu’il est impossible de préférer à une vivante, l’andréïde de cette vivante? Que l’on ne saurait rien sacrifier de soi-même, ni de ses croyances, ni de ses humaines amours, pour une chose inanimée? Que l’on ne confondra rien d’une âme avec la fumée qui sort d’une pile?
«Mais—ce sont là des paroles que vous avez perdu le droit de proférer. Car, pour la fumée qui sort d’une chaudière, vous avez renié toutes les croyances que tant de millions de héros, de penseurs et de martyrs vous avaient léguées depuis plus de six mille années, vous qui ne datez que d’un sempiternel Demain dont le soleil pourrait fort bien ne se lever jamais. A quoi donc avez-vous préféré, depuis hier à peine, les prétendus principes immuables de vos devanciers, sur la planète,—rois, dieux, famille, patries? A ce peu de fumée qui les emporte, en sifflant, et les dissipe, au gré du vent, sur tous les sillons de la terre, entre toutes les vagues de la mer! En vingt-cinq années, cinq cent mille haleines de locomotives ont suffi pour plonger vos «âmes éclairées» dans le doute le plus profond de tout ce qui fut la foi de plus de six mille ans d’Humanité.
Souffrez que je me défie quelque peu des subites et prétendues clairvoyances d’un être collectif dont l’erreur aurait si longtemps duré! S’il a suffi, d’ores et déjà, de la fumée, initialement sortie de la fameuse marmite de Papin, pour obscurcir et troubler, en vos consciences, l’amour,—l’idée même d’un Dieu,—pour détruire tant d’immortelles, de sublimes, de natales espérances,—tant d’antiques, foncières et légitimes espérances!—à quel titre prendrais-je au sérieux vos dénégations inconséquentes et vos entendus sourires de renégats, vos clameurs de morale, démenties chaque jour par votre vie?
Je viens vous dire: Puisque nos dieux et nos espoirs ne sont plus que scientifiques, pourquoi nos amours ne le deviendraient-ils pas également?—A la place de l’Ève de la légende oubliée, de la légende méprisée par la Science, je vous offre une Ève scientifique,—seule digne, ce semble, de ces viscères flétris que,—par un reste de sentimentalisme dont vous êtes les premiers à sourire,—vous appelez encore, «vos coeurs». Loin de supprimer l’amour envers ces épouses,—si nécessaires (jusqu’à nouvel ordre, du moins), à la perpétuité de notre race,—je propose, au contraire, d’en assurer, raffermir et garantir la durée, l’intégrité, les intérêts matériels, à l’aide innocente de mille et mille merveilleux simulacres—où les belles maîtresses décevantes, mais désormais inoffensives, se dédoubleront en une nature perfectionnée encore par la Science, et dont la salubre adjonction atténuera, du moins, les préjudices qu’entraînent toujours, après tout, vos hypocrites défaillances conjugales.—Bref, moi «le sorcier de Menlo Park», ainsi que l’on m’appelle ici-bas, je viens offrir aux humains de ces temps évolus et nouveaux,—à mes semblables en Actualisme, enfin!—de préférer désormais à la mensongère, médiocre et toujours changeante Réalité, une positive, prestigieuse et toujours fidèle Illusion. Chimère pour chimère, péché pour péché, fumée pour fumée,—_pourquoi donc pas?..._ Je jure, ici, que, dans vingt et un jours, Hadaly pourra mettre au défi l’Humanité tout entière de répondre nettement à cette question-là, mon cher lord. Car, ayant renié, disons-nous—pour la fumée d’un Bien-être toujours futur, d’une prétendue Justice toujours future, et d’un orgueil toujours demeuré, lui, chétif et puéril,—ce que l’on appela, de tout temps, avant cet automne, la Douleur, l’Humilité, l’Amour, la Foi, la Prière, l’Idéal—et l’essentielle Espérance au delà de nos soleils d’un jour,—je ne vois guère, je l’avoue, en vertu de quels diables d’autres principes l’Homme moderne oserait, sans rire, lui présenter une «objection» logique ou même acceptable.
Lord Ewald, pensif, regardait, en silence, cet homme singulier dont l’amer génie, tour à tour sombre ou rayonnant, cachait, sous tant d’impénétrables voiles, le véritable motif qui l’inspirait.
Un coup de timbre sonna, tout à coup, dans l’intérieur d’un pilier. C’était un appel venu de la terre.
Hadaly se leva, lente et comme un peu endormie.
—Voici la belle vivante, milord Celian! dit-elle. Elle entre dans Menlo Park.
Edison considérait lord Ewald avec une fixité interrogative.
—Au revoir, Hadaly! dit gravement le jeune homme après un instant.
L’électricien vint serrer la main de son inquiétante créature.
—A demain la Vie! lui dit-il.
A ce mot tous les fantastiques oiseaux des bocages souterrains et des ramées aux fleurs muticolores et lumineuses, colibris, aras-feu, tourterelles, huppes bleues de l’Hudson, rossignols d’Europe, oiseaux de Paradis—et jusqu’au cygne solitaire de la vasque où l’eau neigeuse bruissait toujours,—parurent comme sortir d’une attention jusque-là silencieuse.
—Au revoir, seigneur passant! au revoir! crièrent-ils avec dos voix humaines, viriles et féminines.
—En route pour la terre! ajouta Edison en rendossant sa fourrure.
Lord Ewald revêtit la sienne.
—J’ai prévenu que l’on indiquât le chemin du laboratoire à notre visiteuse, dit l’électricien. Partons.
Une fois dans l’ascenseur il releva les lourds crampons de fonte: la porte du magique tombeau se referma.
Lord Ewald sentit qu’il remontait, avec son génial compagnon, chez les vivants.
LIVRE SIXIEME ... ET L’OMBRE FUT!I.
On soupe chez le magicien
Nunc est bibendum, nunc pede libere, Pulsanda tellus! HORACE.Quelques instants après, Edison et lord Ewald rentraient sous les lampes, dans le laboratoire, et jetaient leurs fourrures sur un fauteuil.
—Voici miss Alicia Clary! dit l’ingénieur en regardant vers l’angle obscur de la longue salle, auprès des tentures de la fenêtre.
—Où donc? demanda lord Ewald.
—Là, dans cette glace! dit tout bas l’ingénieur en indiquant à lord Ewald un vaste miroitement pareil à de l’eau morte sous une lueur lunaire.
—Je ne vois rien, dit celui-ci.
—C’est une glace toute particulière, dit l’électricien. Rien d’étonnant d’ailleurs, à ce que cette belle personne m’apparaisse en son reflet puisque je vais le lui prendre.—Tenez, ajouta-t-il en tournant un pas de vis qui leva les tarchettes de leurs écrous, miss Alicia Clary cherche la serrure, elle trouve le loquet de cristal… la voici.
La porte du laboratoire s’ouvrit à cette dernière parole: une grande et admirable jeune femme apparut sur le seuil.
Miss Alicia Clary était vêtue d’une chatoyante robe de soie d’un bleu pâle et qui paraissait vert-de-mer sous les lumières; en ses noirs cheveux s’épanouissait une rose rouge et des étincelles de diamants scintillaient à ses oreilles ainsi qu’au tour évasé de son corsage. Une mante de martre était jetée sur ses épaules, et un voile de point d’Angleterre lui entourait délicieusement le visage.
Cette femme—vivante évocation des lignes de la Vénus victorieuse,—éblouissait.—La ressemblance avec le divin marbre apparaissait immédiatement, si frappante, si incontestable que cette vue causait une sorte de saisissement mystérieux. C’était bien l’original humain de cette photographie qui avait rayonné, quatre heures auparavant, dans le cadre réflectif.
Elle demeurait immobile et comme surprise de l’aspect du lieu plus qu’étrange qui lui apparaissait.
—Entrez, de grâce, miss Alicia Clary! Mon ami, lord Ewald, vous attend avec la plus passionnée des impatiences: et—permettez que j’ose le dire—je la trouve bien légitime en vous regardant.
—Monsieur, répondit la belle jeune femme—avec une intonation de patronne de magasin, mais, aussi, avec un timbre de voix d’une limpidité idéale, pareil à des grêlons d’or heurtant un sonore disque de cristal,—monsieur, je suis venue tout à fait en artiste, vous voyez. Quant à vous, mon cher lord, votre dépêche m’a vraiment bouleversée; j’ai cru… je ne sais pas, moi!
Elle entra.
—Chez qui ai-je l’honneur d’être? ajouta-t-elle avec un sourire d’intention maugracieuse, mais qui, malgré l’intention, semblait comme une embellie de lumière d’étoiles sur un steppe glacé.
—Chez moi, dit vivement Edison: je suis maître Thomas.
Le sourire de miss Alicia Clary parut comme se refroidir encore à ces paroles.
—Oui, continuait obséquieusement Edison, maître Thomas! Il n’est pas que vous n’ayez entendu parler de moi? maître Thomas! le représentant général des grands théâtres d’Angleterre et d’Amérique!
Elle tressaillit et le sourire, plus radieux, reparut, cette fois nuancé d’une idée d’intérêt.
—Oh! mais, enchantée, monsieur!... balbutia-telle.
Puis se penchant à l’oreille de lord Ewald:
—Comment! Et vous ne m’avez pas prévenue? dit-elle. Je vous remercie de la démarche, car, à la fin, je veux être célèbre,—puisqu’il paraît que c’est à la mode. Mais cette présentation n’est ni régulière ni raisonnable, je trouve. Il ne faut pas que j’aie l’air d’une bourgeoise devant ces gens-là. Vous serez donc toujours dans les étoiles, mon cher lord?
—Hélas, toujours! répondit lord Ewald en s’inclinant, correct, pendant que la jeune femme défaisait son chapeau et son burnous.
Edison avait tiré violemment un anneau d’acier caché dans les tentures; un lourd et magnifique guéridon aux candélabres allumés et supportant un lunch servi avec une splendide recherche, sortit du parquet.
C’était une véritable apparition de théâtre, un souper de féeries.
Trois couverts brillaient, et des porcelaines de Saxe, où du gibier et des fruits rares étaient disposés. Une petite cave en treillis, contenant une demi-douzaine de vieilles bouteilles poudreuses et de flacons à liqueurs, se trouvait placée à portée de l’un des trois sièges qui entouraient le guéridon.
—Cher monsieur Thomas, dit lord Ewald, voici miss Alicia Clary,—dont je vous ai décrit les talents hors de pair de cantatrice et de comédienne.
Edison, après un léger salut:
—Ah! j’espère bien, dit-il du ton le plus dégagé, hâter vos débuts glorieux sur l’une de nos principales scènes, miss Alicia Clary!—Mais nous allons en causer à table, n’est-ce pas, car le voyage ouvre l’appétit et l’air de Menlo Park est très vif.
—C’est vrai’ j’ai faim! dit la jeune femme, si carrément qu’Edison lui-même, dupe du magique sourire qu’elle avait oublié sur son visage, tressaillit, regardant lord Ewald avec étonnement. Il avait pris cette charmante et naturelle parole pour un mouvement juvénile d’entrain joyeux. Que signifiait ceci? Si cette sublime incarnation de beauté pouvait dire, seulement, qu’elle avait faim, de cette façon-là, lord Ewald s’était trompé, puisque cette seule note vivante et simple prouvait un coeur et une âme.
Mais le jeune lord, en homme qui sait l’exacte valeur de ce qui se dit autour de lui, était demeuré impassible.—En effet, miss Alicia Glary, craignant d’avoir dit quelque chose de trivial devant des «artistes», se hâta d’ajouter, avec un sourire dont le spirituel, voulu du moins, donnait une sacrilège expression comique à la magnificence de son visage:
—_Ce n’est pas_ TRÈS POÉTIQUE, messieurs; mais il faut bien être SUR LA TERRE, quelquefois.
A cette parole, qui sembla retomber, comme une définitive pierre sépulcrale, sur l’adorable créature qui s’y était, à son insu, si totalement, si irrémissiblement traduite, à cette judicieuse parole—qu’un Dieu seul peut pardonner et laver de son sang rédempteur,—Edison se rasséréna: lord Ewald avait analysé juste.
—Charmant! s’écria-t-il, d’un air de cordiale bonhomie. A la bonne heure!
Ce disant, il précéda ses convives avec un gracieux geste d’invitation.
La robe céruléenne de miss Alicia, en effleurant les piles, leur arrachait quelques étincelles perdues dans les souveraines clartés de l’appartement.
L’on prit place. Une touffe de boulons de roses thé, sertie comme par des elfes, indiquait le couvert de la jeune femme.