L'Ève future
«Vous les connaîtrez par leurs fruits.» L’ÉVANGILE.
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
L’ombre de l’upa.
«Vous les connaîtrez par leurs fruits.» L’ÉVANGILE.Éclairons, tout d’abord, me dis-je, l’intérieur de cette passion en secouant simplement sur elle le principe lumineux de l’attraction des contraires et parions, au besoin, la conscience d’un moraliste officiel contre un penny, que nous devinerons juste.
Les goûts et les sens de mon ami, rien qu’à l’analyse de sa physionomie et d’après mille indices bien médités, ne pouvant être que des plus simples, des plus primitifs, des plus naturels, ne devaient, présumai-je, avoir été stérilisés et corrodés a ce point que par l’envoûtement de leurs inverses. Une telle entité ne pouvait avoir été abolie à ce point que par le néant. Le vide seul devait lui avoir donné ce genre de vertige.
Donc, si peu rigoureuse que pouvait sembler ma conclusion, il fallait qu’au mépris de tout l’encens consumé sur ses autels, cette miss Evelyn Habal fût, simplement, une personne dont l’aspect eût été capable de faire fuir en éclatant de rire ou dans l’épouvante ceux-là mêmes (s’ils eussent eu sous leurs paupières de quoi la regarder fixement une seule fois), qui me brûlaient ainsi, en sa faveur et sous le nez, ce fade encens.
Il fallait que tous fussent dupes d’une illusion—poussée sans doute à quelque degré d’apparence insolite!—mais d’une simple illusion; qu’en un mot l’ensemble des attraits de cette curieuse enfant fût, de beaucoup, surajouté à la pénurie intrinsèque de son individu. C’était donc, simplement, la fraude ravissante, sous laquelle cette nullité d’attraits était dissimulée, qui devait pervertir ainsi le premier et superficiel coup d’oeil des passants. Quant à l’illusion plus durable d’Anderson, non seulement elle n’était pas extraordinaire, mais elle était inévitable.
Ces sortes d’êtres féminins en effet,—c’est-à-dire celles qui ne sont abaissantes et fatales que pour des hommes d’une rare et droite nature,—savent, d’instinct, graduer à cet amant les découvertes de toutes leurs vacuités de la manière la plus ingénieuse: les simples passants n’ayant pas même le temps d’en apercevoir le nombre et la gravité,—Elles accoutument sa vue, par d’insensibles dégradations de teintes, à une lumière douceâtre qui en déprave la rétine morale et physique. Elles ont cette secrète propriété de pouvoir affirmer chacune de leurs laideurs avec tant de tact que celles-ci en deviennent des avantages. Et elles finissent par faire ainsi passer, insensiblement, leur réalité (souvent affreuse) dans la vision initiale (souvent charmante) qu’elles en ont donnée. L’habitude vient, avec tous ses voiles; elle jette sa brume; l’illusion s’empire:—et l’envoûtement devient irrémédiable.
Cette oeuvre semble dénoncer une grande finesse d’esprit, une intelligence des plus habiles?—mais c’est là une illusion aussi grande que l’autre.
Ces sortes d’êtres ne savent que cela, ne peuvent que cela, ne comprennent que cela. Ils sont étrangers à tout le reste,—qui ne les intéresse pas. C’est de la pure animalité.
Tenez: l’abeille, le castor, la fourmi, font des choses merveilleuses, mais ils ne font que cela et n’ont jamais fait autre chose. L’animal est exact, la naissance lui confère avec la vie cette fatalité. Le géomètre ne saurait introduire une seule case de plus dans une ruche, et la forme de cette ruche est, précisément, celle qui, dans le moindre espace, peut contenir le plus de cases. Etc. L’Animal ne se trompe pas, ne tâtonne pas! L’Homme, au contraire (et c’est là ce qui constitue sa mystérieuse noblesse, sa sélection divine), est sujet à développement et à erreur. Il s’intéresse à toutes choses et s’oublie en elles. Il regarde plus haut. Il sent que lui seul, dans l’univers, n’est pas fini. Il a l’air d’un dieu qui a oublié. Par un mouvement naturel—et sublime!—il se demande où il est; il s’efforce de se rappeler où il commence. Il se tâte l’intelligence, avec ses doutes, comme après ON ne sait quelle chute immémoriale. Tel est l’Homme réel. Or, le propre des êtres qui tiennent encore du monde instinctif, dans l’Humanité, c’est d’être parfaits sur un seul point, mais totalement bornés à celui-là.
Telles ces «femmes», sortes de Stymphalides modernes pour qui celui qu’elles passionnent est simplement une proie vouée à tous les asservissements. Elles obéissent, fatalement, à l’aveugle, à l’obscur assouvissement de leur essence maligne.
Ces êtres de rechute, pour l’Homme,—ces éveilleuses de mauvais désirs, ces initiatrices de joies réprouvées, peuvent glisser, inaperçues, et, même, en laissant un souvenir agréable, entre les bras de mille passagers insoucieux dont le caprice les effleure: elles ne sont effroyables que pour qui s’y attarde, exclusivement, jusqu’à contracter en son coeur le vil besoin de leur étreinte.
Malheur à qui s’habitue au bercement de ces endormeuses de remords! Leur nocuité s’autorise des plus captieux, des plus paradoxaux, des plus anti-intellectuels moyens séductifs pour intoxiquer, peu à peu, de leur charme mensonger, le point faible d’un coeur intègre et pur jusqu’à leur survenance maudite.
Certes, en tout homme, dorment, virtuels, tous les salissants désirs que couvent les fumées du sang et de la chair! Certes, puisque mon ami Edward Anderson succomba, c’est que le germe en était dans son coeur, comme en des limbes—et je ne l’excuse ni ne le juge! Mais je déclare, avant tout, passible d’une capitale pénalité, l’être pestilent dont la fonction fut d’en faire éclore, savamment, l’hydre aux mille têtes. Non, cet être ne fut point, pour lui, cette Ève ingénue que l’amour,—fatal, sans doute!—mais, enfin, que l’amour égara vers cette Tentation qui, pensait-elle, devait grandir, jusqu’à l’état divin, son compagnon de paradis!.. Ce fut l’intruse consciente, désirant d’une façon secrète et natale,—pour ainsi dire malgré elle, enfin,—la simple régression vers les plus sordides sphères de l’Instinct et l’obscurcissement d’âme définitif de celui… qu’elle ne tentait qu’afin de pouvoir en contempler, un jour, d’un air d’infatuée satisfaction, la déchéance, les tristesses et la mort.
Oui: telles sont ces femmes! jouets sans conséquences pour le passant, mais redoutables pour ces seuls hommes, parce qu’une fois aveuglés, souillés, ensorcelés par la lente hystérie qui se dégage d’elles, ces «évaporées»—accomplissant leur fonction ténébreuse, en laquelle elles ne sauraient éviter elles-mêmes de se réaliser,—les conduisent, forcément, en épaississant, d’heure en heure, la folie de ces amants, soit jusqu’à l’anémie cérébrale et le honteux affaissement dans la ruine, soit jusqu’au suicide hébété d’Anderson.
Seules, elles conçoivent l’ensemble de leur projet. Elles offrent, d’abord, comme une pomme insignifiante, un semblant de plaisir inconnu,—ignominieux déjà, cependant!—et que l’Homme, au fond, n’accepte de commettre qu’avec un sourire faible et trouble et, d’avance, un remords. Comment se défier absolument,—pour si peu!—de ces illicébrantes mais détestables amies, qui sont, chacune pour chacun, celle, entre toutes, qu’il ne faut pas rencontrer! Leurs protestations et leurs instances,—si subtiles, si artificieuses qu’on n’en distingue plus le métier—l’obligent, presque... (ah! je dis presque!—tout est dans ce mot, pour moi!)—de s’asseoir avec elles à cette table où, bientôt, le démon de leur mauvaise essence les CONTRAINT, s’il faut tout dire, elles aussi, de ne verser à cet homme que du poison. Dès lors, c’en est fait: l’oeuvre est commencée: la maladie suivra son cours. Un Dieu seul peut le sauver. Par un miracle.
En conclusion de tels faits, dûment analysés, édictons le draconien décret suivant:
Ces femmes neutres dont toute la «pensée» commence et finit à la ceinture,—et dont le propre est, par conséquent, de ramener au point précis où cette ceinture se boucle, TOUTES les pensées de l’Homme, alors que cette même ceinture n’enserre, luxurieusement (et toujours!) qu’un méchant ou intéressé calcul,—ces femmes, dis-je, sont moins distantes, en RÉALITÉ, de l’espèce animale que de la nôtre. Par ainsi, étant tenu compte d’un scrupule, l’homme digne du nom d’homme a droit de haute et basse justice sur ce genre d’êtres féminins, au même titre qu’il se l’arroge sur les autres individus du règne animal.
Donc, étant donné que—grâce à la mise en oeuvre de certains frauduleux moyens,—si l’une de ces femmes, profitant de l’un de ces hasardeux moments de faiblesse maladive où tout vivant, même viril, peut se trouver sans défense, a su faire tomber, à la longue, ensuite, jusqu’à l’aveuglement passionnel, un homme beau, jeune, courageux, consciencieux de ses devoirs, ayant gagné sa fortune, doué d’une intelligence élevée et d’une initiale dignité de sens jusqu’alors irréprochable,—oui, je déclare qu’il me semble équitable de dénier à cette femme le libre DROIT d’abuser de la misère humaine jusqu’à conduire, cet homme, consciemment ou non, où la sauteuse d’enfer dont je parle a conduit mon ami.
Or, comme il est dans la nature de ces sortes de personnes aussi nulles que mortelles d’en abuser quand même! nécessairement! (puisqu’en principe elles ne peuvent être, avons nous dit, qu’abaissantes, et qui pis est, contagieuses,) je conclus que le droit, libre et naturel aussi, de cet homme sur elles—si, par miracle, il lui est donné de s’apercevoir à temps de ce dont il est victime—est la mort sommaire, adressée de la manière la plus occulte et la plus sûre, et cela sans scrupule ni autre forme de procès, par la raison qu’on ne discute pas plus avec le vampire qu’avec la vipère.
Approfondissons encore l’examen de ces faits: c’est important. Par l’accidentelle incidence, disons-nous, d’un trouble mental dû aux fumées de tel «souper» (unique, peut-être, dans la vie de cet homme), voici que cette guetteuse innée reconnaît sa proie possible, en devine la sensualité virtuelle, inéveillée encore, trame sa toile de hasards prévus, bondit sur elle, l’enlace, lui ment et l’enivre selon son métier,—et, se vengeant, en elle-même, aussi, de celle qui, là-bas, irréprochable, laborieuse et chaste, avec de beaux enfants, attend, dans l’anxiété, ce mari follement attardé pour la première fois,—voici, dis-je, qu’elle corrode, en une nuit, d’une goutte de son ardent venin, la santé physique et morale de cet homme.
Le lendemain, si quelque juge pouvait l’interroger, elle répondrait, impunément, «qu’au moins, une fois réveillé, cet homme est bien libre de se défendre en ne revenant plus chez elle…» (alors qu’elle sait bien,—puisqu’au fond de son redoutable instinct elle ne sait même que cela,—que cet homme, entre tous les autres, ne peut déjà plus se réveiller tout à fait d’elle sans un effort d’une énergie dont il ne se doute pas et que chaque rechute,—provoquée, sans cesse, par elle, obscurément,—rendra de plus en plus difficile)!...—Et le juge, en effet, ne saurait que répondre ni statuer. Et cette femme, poursuivant son oeuvre odieuse, aura le DROIT de pousser, nécessairement de jour en jour, son aveugle vers ce précipice?
Soit. Seulement, que de milliers de femmes n’a-t-on pas exécutées pour de moins tortueux attentats?—C’est pourquoi, l’homme étant solidaire de l’homme, si mon ami ne fut pas le justicier de cette «irrésistible» empoisonneuse, j’ai dû savoir ce que j’avais à faire.
Des esprits soi-disant modernes, c’est-à-dire tarés par le plus sceptique des égoïsmes, s’écriraient, en m’écoutant:
«—Ah çà! que vous prend-il? De tels accès de morale ne sont-ils pas, pour le moins, surannés? Après tout, ces femmes sont belles, sont jolies; elles usent, au su de tous, de ces moyens de faire fortune, ce qui est, de nos jours, le positif de la vie, alors, surtout, que nos «organisations sociales» ne leur en laissent guère beaucoup d’autres.—Et après? Pourquoi pas? C’est la grande lutte pour l’existence, le Tue-moi ou je te tue des temps actuels. A chacun de se garer! Votre ami ne fut, au bout du compte, qu’un naïf, et, de plus, qu’un homme indiscutablement coupable, à tous égards, d’une faiblesse, d’une démence et d’une sensualité honteuses: et, sans doute, un «protecteur» ennuyeux, pour le surplus. Ma foi, requiescat!»
Bien. Il va sans dire que ces affirmations qui, toujours, ne semblent rationnelles que pour cause d’expressions inexactes, non seulement ne diffèrent pas beaucoup, à mon sens, comme valeur et poids, dans la question qui nous préoccupe, de, par exemple, celles-ci: «Ne pleut-il pas?...» ou: «Quelle heure est-il?» mais révèlent, chez ces beaux diseurs, et à leur insu, tels cas d’envoûtement de même nature que celui d’Anderson.
—Ces femmes sont belles?... ricanent ces passants.
Allons donc! La BEAUTÉ, cela regarde l’Art et l’âme humaine! Celles, d’entre les femmes galantes de ce siècle, qui sont revêtues, en effet, d’un certain voile de beauté réelle, ne produisent point, n’ont jamais produit de ces résultats sur des hommes tels que celui dont je parle—et n’ont que faire de se prêter à des façons de le tenter qui, tout d’abord, leur seraient d’une parure malséante. Elles ne se donnent pas tant de peine—et sont infiniment moins dangereuses; leur mensonge n’étant jamais total! La plupart, même, sont douées d’une simplicité qui les rend accessibles à quelques sensations élevées,—à des dévoûments, même!—_Mais celles-là seules qui peuvent avilir à ce point et jusqu’à ce dénouement un homme tel qu’Anderson_, ne peuvent pas être belles, dans un sens acceptable du mot.
S’il s’en trouve qui semblent belles, au premier regard, j’affirme que leurs visages ou leurs corps doit, immanquablement, offrir quelques traits infâmes, abjects, qui démentent le reste et où se traduit leur être: la vie et les excès renforcent, bientôt, ces difformités—et ce qu’il faut dire, maintenant, c’est qu’étant donné le genre de passion qu’elles allument, lorsque ce genre de passion doit amener ces moroses conséquences, ce n’est nullement de leur illusoire beauté que provient, sur leur amant, leur pernicieux pouvoir! mais bien de ces seuls traits odieux qui font, seulement, tolérer, à cet amant, le peu de beauté convenue qu’ils déshonorent. Le passant peut désirer ces femmes pour ce peu de beauté: leur amant? jamais.
«—Ces femmes sont jolies!» promulguent encore nos penseurs.
Même en accordant le sens tout relatif de ce mot, ce que l’on n’ajoute pas, c’est qu’on ignore à quel prix elles le sont dès qu’elles ont fait trois pas dans la vie, hors de la prime jeunesse. Et je prétends que le prix fait quelque chose à l’affaire, cette fois.
Car le joli de leurs personnes ne tarde pas à devenir d’une qualité le plus souvent artificielle, et TRÈS-ARTIFICIELLE entre temps. Certes, il est difficile de le reconnaître d’un coup d’oeil: mais cela est. —«Qu’importe (s’écrient nos philosophes) si l’ensemble est d’une agréable impression? Sont-elles autre chose, pour nous, que de jolis moments qui passent? Si la saveur de leur personne, pimentée de ces ingrédients et ajoutis nouveaux, ne nous déplaît pas, qu’importe comment elles préparent le mets de haut goût qu’elles débitent!»
Je pense vous prouver tout à l’heure que cela importe un peu plus que ces insoucieux amateurs ne le supposent.—Puis, si nous regardons à la prunelle ces douteuses adolescentes (si jolies!) nous distinguerons, en ces prunelles, l’éclair du chat obscène qui veille en elles et cette aperception démentira, sur-le-champ, ce que la crudité d’une jeunesse factice peut leur prêter de charme.
Si, nous excusant du sacrilège, nous plaçons, à côté d’elles, par exemple, une de ces toutes simples jeunes filles dont les joues deviennent couleur des matinales roses aux premiers mots sacrés du jeune amour, nous trouverons, sans effort, que le mot «joli», vraiment, est quelque peu flatteur s’il s’agit de qualifier l’ensemble banal de cette poudre, de ce fard, de telle ou de telle fausse dent, de telle ou de telle teinture, de telle ou de telle fausse natte, rousse, blonde ou brune,—et de ce faux sourire, et de ce faux regard, et de ce faux amour.
Donc, il est inexact d’avancer de ces femmes qu’elles sont belles, ou laides, ou jolies, ou jeunes, ou blondes, ou vieilles, ou brunes, ou grasses, ou maigres, attendu qu’en supposant, même, qu’il soit possible de le savoir, et de l’affirmer avant que telle rapide modification nouvelle ne s’accuse en leurs corporéités,—_le secret de leur malfaisant charme n’est pas là_:—bien au contraire!
Chose à déconcerter la raison, l’axiome qui ressort de ces féminines stryges, qui marchent de pair avec l’homme, c’est que leur action fatale et morbide sur LEUR victime est en raison directe de la quantité d’artificiel, au moral et au physique, dont elles font valoir,—dont elles repoussent, plutôt,—le peu de séductions naturelles qu’elles paraissent posséder.
C’est, en un mot, QUOIQUE jolies, ou belles, ou laides, etc., que leur amant (celui qui doit en succomber) s’en appassionne et s’en aveugle! Et nullement à cause de ces possibilités personnelles.—C’est là l’unique point que je tenais à bien établir, attendu que c’est le seul qui soit important.
Je passe, ici-bas, pour assez inventif: mais, en vérité (je puis, dès à présent, vous l’avouer), mon imagination, même surmenée par l’animadversion que je nourrissais, je le confesse, contre miss Evelyn Habal, ne pouvait pas,—non! non!—ne pouvait pas me suggérer jusqu’à quel degré fantasmatique et presque inconcevable, cet axiome devait être confirmé par… ce que nous allons voir, entendre et toucher tout à l’heure.
Maintenant, une comparaison, pour conclure, avant de passer à la démonstration.
Tous les êtres ont leurs correspondances dans un règne inférieur de la nature. Cette correspondance, qui est, en quelque sorte, la figure de leur réalité, les éclaire aux yeux du métaphysicien. Pour la reconnaître, il suffit de considérer les résultats produits autour de ces êtres par leur présence. Eh bien! la correspondance de ces mornes Circés dans le monde végétal (puisque n’étant elles-mêmes, malgré leurs formes humaines, que du monde animal, il faut regarder au-dessous pour préciser leur correspondance), celle-ci n’est autre que l’arbre Upa, dont elles sont, en analogie, comme les myriades de feuilles vénéneuses.
Il apparaît, très doré par le soleil. Son ombre, vous le savez, engourdit, enivre d’hallucinations fiévreuses et, si l’on s’attarde sous son influence, elle devient mortelle.
Donc, la beauté de l’arbre doit être empruntée et surajoutée à lui-même.
En effet, sarclez l’upa de ses millions de chenilles pestifères et brillantes: et ce n’est plus qu’un arbre mort, aux fleurs d’un rose sale et dont le soleil n’arrache plus un reflet. Sa vertu meurtrière, même, disparaît si on le transplante hors du terrain propice à son action, et il ne tarde pas à dépérir, dédaigné de toute attention humaine.
Les chenilles lui sont nécessaires. Il se les approprie. Et tous deux s’attirent, lui et l’innombrable chenille, à cause de l’action funeste où doit se réaliser leur ensemble, qui les appelle en sa synthétique unité. Tel est l’upa,—le manchenillier, si vous le voulez. Certains amours tiennent de son ombre.
Eh bien! en échenillant de leurs attraits, aussi délétères qu’artificiels, la plupart de ces femmes dont l’ombre est mortelle,—il en reste… ce qui reste de l’upa dans cette même conjoncture.
Remplacez le soleil par l’imagination de qui les regarde, l’illusion, précisément à cause de l’effort secret qu’elle nécessite, apparaît d’autant plus chatoyante et attirante!—Regardez-les, en examinant, à froid, ce qui produit cette illusion, elle se dissipera pour faire place à cet invincible dégoût dont aucune excitation ne tirerait un désir.
Miss Evelyn Habal était donc devenue pour moi le sujet d’une expérience… curieuse. Je me résolus à la retrouver, non pour faire la preuve de ma théorie (elle est faite de toute éternité), mais parce qu’il me paraissait intéressant de la constater dans des conditions aussi belles, aussi complètes qu’elles devaient être.
—Miss Evelyn Habal!—me disais-je: qu’est-ce que CELA pouvait bien être?
Je m’enquis de ses traces.
La délicieuse enfant était à Philadelphie, où la ruine et la mort d’Anderson lui avaient fait une réclame des plus resplendissantes. Elle était fort courue. Je partis et fis sa connaissance en peu d’heures. Elle était bien souffrante… Une affection la minait;—au physique bien entendu. De sorte qu’elle ne survécut, même, que peu de temps à son cher Edward.
Oui, la Mort nous la déroba, voici déjà plusieurs années.
Toutefois, j’eus le loisir, avant son décès, de vérifier en elle mes pressentiments et théories. Au surplus, tenez, sa mort importe peu: je vais la faire venir, comme si de rien n’était.
L’affriolante ballerine va vous danser un pas en s’accompagnant de son chant, de son tambour de basque et de ses castagnettes.
En prononçant ces derniers mots, Edison s’était levé et avait tiré une cordelette qui tombait du plafond le long d’une tenture.
IV
Danse macabre
«Et c’est un dur métier que d’être une belle femme!» CHARLES BAUDELAIRE.Une longue lame d’étoffe gommée, incrustée d’une multitude de verres exigus, aux transparences teintées, se tendit latéralement entre deux tiges d’acier devant le foyer lumineux de la lampe astrale. Cette lame d’étoffe, tirée à l’un des bouts par un mouvement d’horloge, commença de glisser, très vivement, entre la lentille et le timbre d’un puissant réflecteur. Celui-ci, tout à coup,—sur la grande toile blanche, tendue en face de lui, dans le cadre d’ébène surmonté de la rose d’or,—réfracta l’apparition en sa taille humaine d’une très jolie et assez jeune femme rousse.
La vision, chair transparente, miraculeusement photochromée, dansait, en costume pailleté, une sorte de danse mexicaine populaire. Les mouvements s’accusaient avec le fondu de la Vie elle-même, grâce aux procédés de la photographie successive, qui, le long d’un ruban de six coudées, peut saisir dix minutes des mouvements d’un être sur des verres microscopiques, reflétés ensuite par un puissant lampascope.
Edison, touchant une cannelure de la guirlande noire du cadre, frappa d’une étincelle le centre de la rose d’or.
Soudain une voix plate et comme empesée, une voix sotte et dure se fit entendre; la danseuse chantait l’alza et le holè de son fandango. Le tambour de basque se mit à ronfler sous son coude et les castagnettes à cliqueter.
Les gestes, les regards, le mouvement labial, le jeu des hanches, le clin des paupières, l’intention du sourire se reproduisaient.
Lord Ewald lorgnait cette vision avec une muette surprise.
—N’est-ce pas, mon cher lord, que c’était une ravissante enfant? disait Edison. Eh! eh! A tout prendre la passion de mon ami Edward Anderson ne fut pas inconcevable.—Quelles hanches! quels beaux cheveux roux! de l’or brûlé, vraiment! Et ce teint si chaudement pâle? Et ces longs yeux si singuliers? Ces petites griffes en pétales de roses où l’aurore semble avoir pleuré, tant elles brillent? Et ces jolies veines, qui s’accusent sous l’excitation de la danse? Cet éclat juvénile des bras et du col? Ce sourire emperlé où se jouent des lueurs mouillées sur ces jolies dents! Et cette bouche rouge? Et ces fins sourcils d’or fauve, si bien arqués? Ces narines si vives, palpitantes comme les ailes d’un papillon? Ce corsage, d’une si ferme plénitude, que laisse deviner le satin qui craque! Ces jambes si légères, d’un modelé si sculptural? Ces petits pieds si spirituellement cambrés?—Ah!... conclut Edison avec un profond soupir, c’est beau la nature, malgré tout! Et voici bien un morceau de roi, comme disent les poètes!
L’électricien semblait plongé dans une extase d’amoureux: l’on eût dit qu’il s’attendrissait lui-même.
—Oui, certes! dit lord Ewald: plaisantez la Nature si bon vous semble: cette jolie personne danse mieux, il est vrai, qu’elle ne chante; cependant je conçois, devant tant de charmes, que, si le plaisir sensuel suffisait au coeur de votre ami, cette jeune femme lui ait paru des plus aimables.
—Ah? dit Edison rêveur, avec une intonation étrange et en regardant lord Ewald.
Il se dirigea vers la tenture, fit glisser la coulisse du cordon de la lampe; le ruban d’étoffe aux verres teintés surmonta le réflecteur. L’image vivante disparut. Une seconde bande héliochromique se tendit, au-dessous de la première, d’une façon instantanée, commença de glisser devant la lampe avec la rapidité de l’éclair, et le réflecteur envoya dans le cadre l’apparition d’un petit être exsangue, vaguement féminin, aux membres rabougris, aux joues creuses, à la bouche édentée et presque sans lèvres, au crâne à peu près chauve, aux yeux ternes et en vrille, aux paupières flasques, à la personne ridée, toute maigre et sombre.
Et la voix avinée chantait un couplet obscène, et tout cela dansait, comme l’image précédente, avec le même tambour de basque et les mêmes castagnettes.
—Et… maintenant? dit Edison en souriant.
—Qu’est-ce que cette sorcière? demanda lord Ewald.
—Mais, dit tranquillement Edison, c’est la même: seulement c’est la vraie. C’est celle qu’il y avait sous la semblance de l’autre. Je vois que vous ne vous êtes jamais bien sérieusement rendu compte des progrès de l’Art de la toilette dans les temps modernes, mon cher lord!
Puis reprenant sa voix enthousiaste:
—_Ecce puella!_ s’écria-t-il. Voici la radieuse Evelyn Habal délivrée, échenillée de ses autres attraits. N’est-ce pas que c’est pour en mourir de désirs! Ah! povera innamorata!—Comme elle est sémillante ainsi! Le délicieux rêve! Quelles passions, quel noble amour on sent qu’elle peut allumer ou inspirer! N’est-ce pas que c’est beau la simple Nature? Pourrons-nous jamais rivaliser avec ceci? J’en dois désespérer. J’en baisse la tête.—Hein? qu’en pensez-vous?...—Ce n’est qu’aux seules persistances de la Suggestion-fixe que je dois d’avoir obtenu cette pose.—Dérision! Croyez-vous que, si Anderson l’eût vue de la sorte pour la première fois, il ne serait pas encore assis à son foyer, entre sa femme et ses enfants, ce qui valait bien le reste, après tout?—Ce que c’est que la «toilette», pourtant? Les femmes ont des doigts de fées! Et, une fois la première impression produite, je vous dis que l’Illusion est tenace et se repaît des plus odieux défauts:—jusqu’à se cramponner, avec ses ongles de chimère en démence, à la laideur, fût-elle répulsive entre toutes.
Il suffit à une «fine mouche», encore un coup, de savoir affirmer ses tares, pour s’en faire une parure mordante et en inspirer la convoitise aux inexperts insensiblement aveuglés. Ce n’est plus qu’une question de vocabulaire; la maigreur devient de la gracilité, la laideur du piquant, la malpropreté de la négligence, la duplicité de la finesse, et coetera, et coetera. Et, de nuances en nuances, l’on arrive souventes fois… où l’amant de cette enfant en arriva. A une mort maudite. Lisez les milliers de journaux qui, partout, et quotidiennement, le constatent, et vous reconnaîtrez que, loin d’exagérer mes chiffres, je les sous évalue.
—Vous me certifiez, mon cher Edison, que ces deux visions ne reproduisent qu’une seule et même femme? murmura lord Ewald.
Edison, à cette question, regarda, de nouveau, son jeune interlocuteur, mais, cette fois, avec une expression de mélancolie grave.
—Ah! vous avez l’idéal vraiment enfoncé dans le coeur! s’écria-t-il enfin. Eh bien, puisqu’il en est ainsi, je vais vous convaincre, cette fois! Car, en vérité, je me vois contraint de le faire. Regardez, milord: voici, en réalité, pourquoi ce pauvre Edward Anderson s’est détruit la dignité, le corps, l’honneur, la fortune et la vie.
Et, faisant sortir de la muraille un grand tiroir sous l’image lumineuse qui continuait la sinistre danse:
—Voici, continua-t-il, la dépouille de cette charmeuse, l’arsenal de cette Armide!—Voulez-vous avoir la complaisance de nous éclairer, miss Hadaly?
L’Andréide se leva, saisit une torche fortement parfumée, l’alluma dans le calice de quelque fleur; puis, prenant par la main lord Ewald, l’attira doucement vers Edison.
—Oui, continuait l’ingénieur, si vous avez trouvé naturels les charmes du premier aspect de miss Evelyn Habal, j’imagine que vous allez revenir sur cette impression; car, en fait de personne défectueuse jusqu’au paradoxe, c’était, au contraire, l’effigie, la pièce d’or, l’étalon-type suprême, dont les autres femmes de son genre ne peuvent être, Dieu merci, que la pâle monnaie! Voyez, plutôt.
Hadaly, à cette parole, élevant sa torche au-dessus de sa tête voilée, se tint debout, à côté du sombre tiroir, comme une statue auprès d’un sépulcre.
V
Exhumation
Lugete, O Veneres, Cupidinesque! CATULLE.—Voici, nasillait Edison avec la voix d’un commissaire-priseur: voyez: Ici reposent la ceinture de Vénus, l’écharpe des Grâces, les flèches de Cupidon.
Voici, d’abord, la chevelure ardente de l’Hérodiade, le fluide métal stellaire, les lueurs de soleil dans le feuillage d’automne, le prestige de l’ombre vermeille sur la mousse,—le souvenir d’Ève la blonde, l’aïeule jeune, l’éternellement radieuse! Ah! secouer ces rayons! quelle ivresse? Hein!
Et il secouait, en effet, dans l’air, une horrible queue de nattes postiches et déteintes, où l’on voyait des fils d’argent réapparaître, des crêpés violacés, un sordide arc-en-ciel de poils que travaillait et jaunissait l’action des acides.
—Voici le teint de lis, les roses de la pudeur virginale, la séduction des lèvres mouvantes, humides, pimentées de désirs, tout enflammées d’amour!
Et il alignait, sur un bord circulaire de la muraille, de vieux étuis débouchés remplis d’un cosmétique rouge, des pots de gros fard de théâtre de toutes nuances, à moitié usés, des boîtes à mouches, etc.
—Voici la grandeur calme et magnifique des yeux, l’arc pur des sourcils, l’ombre et le bistre de la passion et des insomnies d’amour! et puis les jolies veines des tempes!... le rose des narines émues qui respirent vite, toutes haletantes de joie en écoutant le pas du jeune amant!
Et il montrait des épingles à cheveux noircies à la fumée, des crayons bleus, des pinceaux à carmin, des bâtons de chine, des estompes, des boîtes de k’hol de Smyrne, etc.
—Voici les belles petites dents lumineuses, si enfantines et si fraîches! Ah! le premier baiser sur la provocante magie du sourire ensorcelant qui les découvrait!
Et il faisait jouer, avec bruit, les ressorts d’un ravissant dentier pareil à ceux que l’on voit dans les montres des dentistes.
—Voici l’éclat, le satiné, la nacre du col, la juvénilité de la chair des épaules et des bras frémissants: les lueurs d’albâtre de la belle gorge ondulante!
Et il élevait, l’un après l’autre, chaque instrument du lugubre appareil de l’émaillage.
—Voici les beaux seins bondissants de la Néreïde ensalée des vagues aurorales! Salut, dans l’écume et les rayons, à ces divins contours entrevus dans le cortège de l’Anadyomène!
Et il agitait des morceaux de ouate grise, bombés, fuligineux et de très rance odeur.
—Voici les hanches de la faunesse, de la bacchante enivrée, de la belle fille moderne, plus parfaite que les statues d’Athènes—et qui danse avec sa folie!
Et il brandissait des «formes», des «tournures» en treillis d’acier, des baleines tordues, des buses aux inclinaisons orthopédiques, les restes de deux ou trois vieux corsets compliqués, et qui, avec leurs lacets et leurs boutons, ressemblaient à de vieilles mandolines détraquées, dont les cordes flottent et bruissent avec un son ridicule.
—Voici les jambes, au modelé si pur, si délicieusement éperdues, de la ballerine!
Et il faisait se trémousser, en les agitant à bras tendu le plus loin possible,—deux lourds et fétides maillots, sans doute jadis roses, aux tricots rembourrés d’une étoupe savamment répartie.
—Voici les clartés adamantines des ongles des pieds et des mains, le brillant des petites griffes mignonnes. Ah! l’Orient! C’est de lui que nous vient encore cette lumière!
Et il montrait le dedans d’une forte boîte dite de roséine ou de nakarat, avec ses brosses usées, souillées encore de différents détritus.
—Voici l’élancé de la démarche, la cambrure, la sveltesse d’un pied féminin, où rien ne décèle l’intrusion d’une race servile, lâche et intéressée.
Et il choquait, l’un contre l’autre, des talons hauts comme des bouchons de Médoc,—des semelles finissant sous le coude-pied et trompant l’oeil, par ainsi, quant aux dimensions réelles des extrémités infâmes,—des morceaux de liège simulant une cambrure, etc.
—Voici l’APPRÊT du sourire ingénu, malin, câlin céleste ou mélancolique, l’inspirateur des enchantements et des expressions «irrésistibles» du visage!
Et il montrait un grossissant miroir de poche, où la danseuse étudiait, à une ride près, les «valeurs» de sa physionomie.
—Voici la senteur saine de la Jeunesse et de la Vie, l’arôme personnel de cette fleur animée!
Et il plaçait, délicatement, comme des spécimens, auprès des fards et des crayons, des fioles de ces huiles puissantes, élaborées par la pharmaceutique pour combattre les regrettables émanations de la nature.
Voici, maintenant, de plus sérieux flacons provenus de la même officine: leur odeur, leur teinte iodurée, leurs étiquettes grattées nous font pressentir quels bouquets de Ne m’oubliez pas la pauvre enfant pouvait offrir à ses préférés.
Voici quelques ingrédients et quelques objets, de formes au moins bizarres, dont, par déférence pour notre chère Hadaly, nous tairons l’usage probable, n’est-ce pas?—Ils révèlent que cette naïve créature était quelque peu versée dans l’art de réveiller d’innocents transports.
Et, pour clore, ajouta Édison, voici quelques échantillons d’herboristerie dont les vertus spéciales sont très connues; elles nous attestent que miss Evelyn Habal, en sa modestie, ne se sentait pas faite pour les joies de la famille.
Ayant ainsi terminé sa nomenclature, le sinistre ingénieur renferma de nouveau, et pêle-mêle, dans le tiroir, tout ce qu’il en avait exhumé; puis, en ayant laissé retomber le couvercle comme une pierre tombale, il le repoussa dans la muraille.
—Je pense, mon cher lord, que vous êtes édifié maintenant, conclut-il. Je ne crois pas, je ne veux pas croire qu’il exista jamais, parmi les plus plâtrées et les plus blafardes de nos belles galantes, une femme plus… recommandée… que miss Evelyn; mais ce que je jure, ce que j’atteste—c’est que toutes sont, ou seront demain,—(quelques excès aidant),—plus on moins de sa famille.
Et il courut à une aiguière s’ondoyer, puis s’essuyer les doigts.
Lord Ewald se taisait, profondément surpris, écoeuré jusqu’à la mort, et pensif.
Il regardait Hadaly, qui éteignait silencieusement sa torche dans la terre d’une caisse d’oranger artificiel.
Edison revint à lui.
—Je comprends, à la rigueur, qu’on puisse encore s’agenouiller devant une sépulture ou un tombeau, dit-il; mais devant ce tiroir, et devant ces mânes!... C’est difficile,—n’est-ce pas?—Pourtant ne sont-ce pas là ses vrais ossements?
Et, tirant une dernière fois la cordelette des cercles photochromiques, la vision disparut, le chant cessa: l’oraison funèbre était achevée.
—Nous sommes loin de Daphnis et de Chloë, dit-il.
Puis, en manière de conclusion tranquille:
—Allons, ajouta-t-il, était-ce vraiment la peine de devenir déshonnête, de dénuer les siens, d’oublier toute vieille espérance infinie, et de sauter, la tête basse, dans on ne sait quel vil suicide… pourquoi?
Pour le contenu de ce tiroir.
Ah! les gens trop positifs! Quels poètes, lorsqu’ils se mettent à vouloir, aussi, chevaucher des nuages!—Et penser que la moyenne annuelle de cinquante-deux à trois mille cas (certes beaucoup moins monstrueux, mais, sous un peu d’analyse, à peu près identiques dans leur genre, à celui-ci), est ascendante en Amérique et en Europe, et que la plupart des victimes—au moins de la laideur morale de nos «irrésistibles» exécutrices,—sont, pour la plupart, des gens doués du sens commun le plus terre à terre, le plus pratique, et fort dédaigneux de tous ces songe creux qui, du fond de leur solitude préférée, les regardent fixement.
VI
Honni soit qui mal y pense!
Et, se jetant de loin un regard irrité, Les deux sexes mourront chacun de son côté. ALFRED DE VIGNY, Les Destinées.Alors, continua Edison, ayant ainsi rassemblé ces preuves que mon malheureux ami n’avait jamais serré dans ses bras qu’une morne chimère et que, sous cet attirail non pareil, l’être hybride de sa passion se trouvait être aussi faux lui-même que son amour,—au point de ne plus sembler que de l’Artificiel illusoirement vivant,—je me suis dit une chose:
Puisqu’en Europe et en Amérique, il est, chaque année, tant de milliers et tant de milliers d’hommes raisonnables qui,—abandonnant de véritables, d’admirables femmes, le plus souvent,—se laissent ainsi assassiner par l’Absurde en des milliers de cas à peu près identiques à celui-ci…
—Oh! interrompit lord Ewald, dites que votre ami est tombé sur la plus incroyable exception du monde, et que son triste amour ne peut être excusable ou concevable que comme issu d’une démence évidente et digne d’être médicalement traitée. Tant d’autres meurtrières sont d’un charme si réel que vouloir tirer de toute cette aventure une loi générale ne serait qu’un projet paradoxal.
—J’ai commencé par le bien établir, répondit Edison. Toutefois, vous oubliez que vous-même avez trouvé naturel le premier aspect d’Evelyn Habal; et, sans insister plus longtemps sur le laboratoire de toilette de toutes nos élégantes (en lequel sanctuaire un proverbe nous apprend que le mari ni l’amant ne doivent jamais pénétrer), je vous dirai que la hideur morale de celles qui produisent de tels désastres compense amplement le peu qu’elles semblent avoir de moins répulsif au physique. Car, étant dénuées même de la faculté d’attachement dont sont doués de simples animaux et n’étant courageuses que pour détruire ou ravaler, je préfère ne pas déclarer toute mon opinion sur le genre de maladie qu’elles donnent et que plusieurs appellent de l’amour. Et une partie du mal provient de ce que l’on emploie ce mot, par une sorte de bienséance inconvenante, à la place du réel.—Donc, ai-je pensé,—si l’Artificiel assimilé, amalgamé plutôt, à l’être humain, peut produire de telles catastrophes, et puisque, par suite, à tel ou tel degré, physique ou moral, toute femme qui les cause tient plus ou moins d’une andréïde, —eh bien! chimère pour chimère, pourquoi pas l’Andréïde elle-même? Puisqu’il est impossible, en ces sortes de passions, de sortir de l’illusion strictement personnelle, et qu’elles tiennent, toutes, de l’Artificiel, puisqu’en un mot la Femme elle-même nous donne l’exemple de se remplacer par de l’artificiel, épargnons-lui, s’il se peut, cette besogne. Telles femmes désirent que nos lèvres se rougissent au contact des leurs,—et que, de nos yeux, bondissent des larmes amères si leur caprice ou leur trépas nous sèvrent de tel ou tel pot de céruse? Essayons de changer de mensonge! Ce sera plus commode pour elles et pour nous. Bref, si la création d’un être électro-humain, capable de donner un change salubre à l’âme d’un mortel, peut être réduite en formule, essayons d’obtenir de la Science une équation de l’Amour qui, tout d’abord, ne causera pas les maléfices démontrés inévitables sans cette addition ajoutée, tout à coup, à l’espèce humaine: et qui circonscrira le feu.
Une fois cette formule trouvée et jetée à travers le monde, je sauverai peut-être, d’ici à peu d’années, des milliers et des milliers d’existences.
Et nul ne pourra m’objecter d’impudentes insinuations, puisque le propre de l’Andréide est d’annuler, en quelques heures, dans le plus passionné des coeurs, ce qu’il peut contenir, pour le modèle, de désirs bas et dégradants, ceci par le seul fait de les saturer d’une solennité inconnue et dont nul, je crois, ne peut imaginer l’irrésistible effet avant de l’avoir éprouvé.
Je me suis donc mis au travail; j’ai lutté avec le problème, pensée à pensée! A la fin,—aidé d’une sorte de voyante du nom de Sowana, dont je vous parlerai plus tard,—j’ai découvert la formule rêvée, et, tout à coup, j’ai suscité, de l’ombre, Hadaly.
VII
Eblouissement
La philosophie rationnelle pèse les possibilités et s’écrie: —On ne peut décomposer la lumière. La philosophie expérimentale l’écoute et se tait devant elle pendant des siècles: puis, tout à coup, elle montre le prisme et dit: —La lumière se décompose. DIDEROT.Depuis qu’elle est debout, en ces caveaux inconnus, j’attendais de trouver un homme assez sûr de son intelligence et assez désespéré pour affronter la première expérience; et c’est vous, à qui je dois cette oeuvre réalisée, c’est vous-même qui êtes venu,—vous qui, possédant, peut-être, la plus belle d’entre les femmes, en êtes écoeuré jusqu’à vouloir mourir.
Ayant ainsi terminé son fantastique récit, l’électricien se tourna vers lord Ewald, en indiquant l’Andréïde silencieuse, dont les deux mains appuyées contre son voile semblaient vouloir cacher encore plus l’invisible visage.
—Maintenant, ajouta-t-il, voulez-vous toujours savoir comment le phénomène de celle vision future peut s’accomplir? Êtes-vous certain que votre illusion volontaire sera d’une foi suffisante pour résister à cette explication?
—Oui, dit lord Ewald, après un silence.
Puis, regardant Hadaly:
—On dirait qu’elle souffre!—ajouta-t-il, comme se prêtant, par une curiosité grave, à la fantasmagorie métaphysique et cependant vêtue de réalité, qu’il contemplait.
—Non, dit Edison: elle a pris l’attitude de l’enfant qui va naître; elle se cache le front devant la vie.
Un silence passa.
—Venez, Hadaly? cria-t-il soudain.
L’Andréïde, à cette parole, marcha, voilée et ténébreuse, vers la table de porphyre.
Le jeune homme regarda l’électricien: celui-ci, déjà penché sur la trousse étincelante, choisissait parmi les grands scalpels de cristal.
Arrivée devant le bord de la table, Hadaly se retourna et, toute gracieuse, se croisant les mains derrière la tête:
—Milord dit-elle, soyez indulgent pour mon humble irréalité et, avant d’en dédaigner le rêve, rappelez-vous la compagne humaine qui vous oblige à recourir, fût-ce à un fantôme, pour vous racheter l’Amour.
A ces paroles, une sorte d’éclair sillonna l’armure animée de Hadaly; Edison, le saisissant à l’aide d’un fil pris entre deux longues tenailles de verre, le fit disparaître.
Ce fut comme si l’âme de cette forme humaine était emportée.
La table fit bascule: l’Andréïde s’y trouvait maintenant adossée, sa tête appuyée au coussin.
L’électricien se baissa, détendit deux attaches d’acier rivées à cette dalle, les glissa sous les pieds de Hadaly, puis repoussa la table qui reprit sa position horizontale avec l’Andréïde à présent couchée sur elle comme une trépassée sur une dalle d’amphithéâtre.
—Rappelez-vous le tableau d’André Vesale! dit en souriant Edison; bien que nous soyons seuls, nous en exécutons un peu l’idée en ce moment.
Il toucha l’une des bagues de Hadaly. L’armure féminine s’entr’ouvrit lentement.
Lord Ewald tressaillit et devint fort pâle.
Jusque-là le doute l’avait, malgré lui, hanté.
Malgré les paroles formelles de son interlocuteur, il lui avait été impossible d’admettre que l’Être qui lui avait donné, à ce point, l’illusion d’une vivante incluse dans une armure, fût un être tout à fait fictif, né de la Science, de la patience et du génie.
Et il se trouvait en face d’une merveille dont les évidentes possibilités, dépassant presque l’imaginaire, lui attestaient, en lui éblouissant l’intelligence, jusqu’où celui qui veut peut oser vouloir.
LIVRE CINQUIÈME HADALYI
Première apparition de la Machine dans l’Humanité.
Solus cum solo, in loco romoto, non cogitabuntur orare PATER NOSTER. TERTULLIEN.Edison dénoua le voile noir de la ceinture.
—L’Andréïde, dit-il impassiblement, se subdivise en quatre parties:
1° Le Système-vivant, intérieur, qui comprend l’Equilibre, la Démarche, la Voix, le Geste, les Sens, les Expressions-futures du visage, le Mouvement-régulateur intime, ou, pour mieux dire, «l’Ame.»
2° Le Médiateur-plastique, c’est-à-dire l’enveloppe métallique, isolée de l’Epiderme et de la Carnation, sorte d’armure aux articulations flexibles en laquelle le système intérieur est solidement fixé.
3° La Carnation (ou chair factice proprement dite) superposée au Médiateur et adhérente à lui, qui,—pénétrante et pénétrée par le fluide animant,—comprend les Traits et les Lignes du corps-imité, avec l’émanation particulière et personnelle du corps reproduit, les repoussés de l’Ossature, les reliefs-Veineux, la Musculature, la Sexualité du modèle, toutes les proportions du corps, etc.
4° L’Epiderme ou peau-humaine, qui comprend et comporte le Teint, la Porosité, les Linéaments, l’éclat du Sourire, les Plissements-insensibles de l’Expression, le précis mouvement labial des paroles, la Chevelure et tout le Système-pileux, l’Ensemble-oculaire, avec l’individualité du Regard, les Systèmes dentaires et ungulaires.
Edison avait débité cela du ton monotone avec lequel on expose un théorème de géométrie dont le quod erat demonstrandum est virtuellement contenu dans l’exposé même. Lord Ewald sentait, dans cette voix, que non seulement l’ingénieur allait résoudre, au moins théoriquement, les postulata que cette série d’affirmations monstrueuses suscitait dans l’esprit, mais qu’il les avait déjà résolus et allait en fournir la preuve.
C’est pourquoi le noble Anglais, remué outre mesure par l’aplomb terrible de l’électricien, sentit le froid de la Science lui glacer le coeur à cet extraordinaire énoncé. Néanmoins, en homme calme, il ne prononça pas une parole d’interruption.
La voix d’Edison était devenue singulièrement grave et mélancolique.
—Milord, dit-il, ici, du moins, je n’ai pas de surprises à vous faire. A quoi bon! La réalité, comme vous allez le voir, est suffisamment surprenante pour qu’il soit fort inutile de l’entourer d’un autre mystère que le sien.—Vous allez être le témoin de l’enfance d’un être idéal, puisque vous allez assister à l’explication de l’intime organisme de Hadaly. Quelle Juliette supporterait un tel examen sans que Roméo s’évanouît?
En vérité, si l’on pouvait voir, d’une façon rétrospective, les commencements positifs de celle que l’on aime et quelle était sa forme lorsqu’elle a remué pour la première fois, je pense que la plupart des amants sentiraient leur passion s’effondrer dans une sensation où le Lugubre le disputerait à l’Absurde et à l’Inimaginable.
Mais l’Andreïde, même en ses commencements, n’offre jamais rien de l’affreuse impression que donne le spectacle du processus vital de notre organisme. En elle, tout est riche, ingénieux et sombre. Regardez:
Et il appuya le scalpel sur l’appareil central rivé à la hauteur des vertèbres cervicales de l’Andréïde.
—C’est la place du centre de la vie chez l’Homme, continua-t-il. C’est la place de la vertèbre où s’élabore la moelle allongée.—Une piqûre d’aiguille, ici, vous le savez, suffit pour nous éteindre à l’instant même. En effet, les tiges nerveuses dont dépend notre respiration prennent racines en ce point: de sorte que, si la piqûre les touche, nous mourons étouffés. Vous voyez que j’ai respecté l’exemple de la Nature, ici: ces deux inducteurs, isolés en ce point, correspondent au jeu des poumons d’or de l’Andréïde.
Examinons d’abord, à vol d’oiseau, pour ainsi dire, l’ensemble de cet organisme: je vous en expliquerai le détail ultérieurement.
C’est grâce au mystère qui s’élabore aussi dans ces disques de métaux, et qui s’en dégage, que la chaleur, le mouvement et la force sont distribués dans le corps de Hadaly par l’enchevêtrement de ces fils brillants, décalques exacts de nos nerfs, de nos artères et de nos veines. C’est grâce à ces petits disques de verre trempé, qui s’interposent,—par un jeu très simple, et dont je vous nettifierai tout à l’heure le système,—entre le courant et les divers réseaux de ces fils, que le mouvement commence ou s’arrête dans l’un des membres ou dans la totalité de sa personne. Ici, est le moteur électro-magnétique des plus puissants, que j’ai réduit à ces proportions et à cette légèreté, et auquel viennent s’ajuster tous les inducteurs.
Cette étincelle, léguée par Prométhée, qui court, domptée autour de cette baguette vraiment magique, produit la respiration en impressionnant cet aimant situé verticalement entre les deux seins et qui attire à lui cette lame de nickel, annexée à cette éponge d’aciers,—laquelle, à chaque instant, revient à sa place, à cause de l’interposition régulière de cet isolateur. J’ai même songé à ces soupirs profonds que la tristesse arrache du coeur: Hadaly, étant d’un caractère doux et taciturne, ne les ignore pas et leur charme ne lui est pas étranger. Toutes les femmes vous attesteront que l’imitation de ces mélancoliques soupirs est facile. Toutes les comédiennes en vendent à la douzaine, et des mieux conditionnés, pour notre illusion.
Voici les deux phonographes d’or, inclinés en angle vers le centre de la poitrine, et qui sont les deux poumons de Hadaly. Ils se passent l’un à l’autre les feuilles métalliques de ses causeries harmonieuses—et je devrais dire célestes,—un peu comme les presses d’imprimerie se passent les feuilles à tirer. Un seul ruban d’étain peut contenir sept heures de ses paroles. Celles-ci sont imaginées par les plus grands poètes, les plus subtils métaphysiciens et les romanciers les plus profonds de ce siècle, génies auxquels je me suis adressé,—et qui m’ont livré, au poids du diamant, ces merveilles à jamais inédites.