L'Ève future

Auguste, comte de Villiers de L'Isle-Adam · Chapitre 2 sur 4 · partie 3/4

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L'Ève future

Et comme lord Ewald continuait de le regarder en silence

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

—Descendons! reprit Edison, puisque, décidément, il paraît que pour trouver l’Idéal, il faut d’abord passer par le royaume des taupes.

Puis, indiquant d’un geste les draperies:

—Après vous, mon cher lord! murmura-t-il avec un grave et léger salut.

LIVRE TROISIÈME L’EDEN SOUS TERRE

I

Facilis descensus Averni

MÉPHISTOPHÉLÈS:—Descends, ou monte: c’est tout un! GOETHE: Le second FAUST.

Tous deux franchirent le seuil lumineux.

—Retenez-vous à cet appui-main, dit Edison en indiquant un anneau de métal à lord Ewald, qui s’en saisit.

Serrant, ensuite, la poignée d’une torsade de fonte cachée dans les moires, l’ingénieur la tira d’une violente saccade.

La dalle blanche céda, doucement, sous leurs pieds; elle glissait, enchâssée dans le parallélogramme de ses quatre montants de fer; c’était donc là cette pierre tombale artificielle dont l’ascension avait amené Hadaly.

Edison et lord Ewald descendirent ainsi durant quelques moments; la lueur d’en haut se rétrécissait. L’excavation était, en effet, profonde.

—Surprenante façon d’aller chercher l’Idéal! pensait lord Ewald, debout auprès de son taciturne compagnon.

Leur socle continuait à s’enfoncer sous la terre.

Tous deux se trouvèrent bientôt dans la plus noire obscurité, en d’opaques et humides ténèbres, aux exhalaisons terreuses, où l’haleine se glaçait.

Le marbre mobile ne s’arrêtait pas. Et la lumière d’en haut n’était plus qu’une étoile; ils devaient être assez loin, déjà, de ce dernier feu de l’Humanité.

L’étoile disparut: lord Ewald se sentit dans un abîme.

Il s’abstint, cependant, de rompre le silence que gardait, à son côté, l’électricien.

A présent, la rapidité de la descente s’augmentait à ce point que leur support semblait se dérober sous eux, traversant l’ombre avec un bruit monotone.

Lord Ewald, tout à coup, devint attentif; il croyait entendre, autour de lui, une voix mélodieuse mêlée à des rires et à d’autres voix.

La vitesse diminua, peu à peu, puis un choc léger…

Un porche lumineux tourna, silencieusement, en face des deux voyageurs, comme si quelque «Sésame, ouvre-toi!» l’eût fait rouler sur des gonds enchantés. Une odeur de roses, de kief et d’ambre flotta dans l’air.

Le jeune homme se trouvait devant un spacieux souterrain pareil à ceux que, jadis, sous les palais de Bagdad, orna la fantaisie des califes.

—Entrez, mon cher lord, vous êtes présenté, dit Edison, qui agrafait très vite les anneaux du translateur à deux lourdes griffes de fonte scellées dans le roc latéral.

II

Enchantements

L’air est si doux qu’il empêche de mourir. GUSTAVE FLAUBERT, Salammbô.

Lord Ewald s’avança sur les pelleteries fauves qui couvraient le sol et considéra ce séjour inconnu.

Un grand jour d’un bleu pâle en éclairait la circonférence démesurée.

D’énormes piliers soutenaient, espacés, le circuit antérieur du dôme de basalte, formant ainsi une galerie à droite et à gauche de l’entrée jusqu’à l’hémicycle de la salle. Leur décoration, où se rajeunissait le goût syrien, représentait, de la base au sommet, de grandes gerbes et des liserons d’argent élancés sur des fonds bleuâtres. Au centre de la voûte, à l’extrémité d’une longue tige d’or, tombait une puissante lampe, un astre, dont un globe azuré ennuageait les électriques rayons. Et la voûte concave, d’un noir uni, d’une hauteur démesurée, surplombait, avec l’épaisseur du tombeau, la clarté de cette étoile fixe: c’était l’image du Ciel tel qu’il apparaît, noir et sombre, au delà de toute atmosphère planétaire.

Le demi-orbe qui formait le fond de la salle, en face du seuil, était comblé par de fastueux versants pareils à des jardins; là, comme sous la caresse d’une brise imaginaire, ondulaient des milliers de lianes et de roses d’Orient, de fleurs des îles, aux pétales parsemés d’une rosée de senteur, aux lumineux pistils, aux feuilles serties en de fluides étoffes. Le prestige de ce Niagara de couleurs éblouissait. Un vol d’oiseaux des Florides et des parages du sud de l’Union chatoyait sur toute cette flore artificielle, dont l’arc de cercle versicolore fluait, en cette partie de la salle, avec des étincellements et des prismes, se précipitant, depuis la mi-hauteur apparente des murs circulaires, jusqu’à la base d’une vasque d’albâtre, centre de ces floraisons, et dans laquelle un svelte jet d’eau retombait en pluie neigeuse.

A partir du seuil jusqu’au point où, des deux côtés, commençaient les pentes de fleurs, les cloisons de basalte des murs (depuis le circuit de la voûte jusqu’aux pelleteries du sol) étaient tendues d’un épais cuir de Cordoue brûlé de fins dessins d’or.

Auprès d’un pilier, Hadaly, toujours long-voilée, se tenait debout et accoudée au montant d’un noir piano moderne aux bougies allumées.

Avec une grâce juvénile, elle adressa un léger mouvement de bienvenue à lord Ewald.

Sur son épaule, un oiseau de Paradis, d’une imitation non-pareille, balançait son aigrette de pierreries. Avec la voix d’un jeune page, cet oiseau semblait causer avec Hadaly d’ans un idiome inconnu.

Une longue table, taillée en un dur porphyre, placée sous la grande lampe de vermeil, en buvait les rayons; à l’une de ses extrémités était fixé un coussin de soie, pareil à celui qui supportait, en haut, le bras radieux. Une trousse garnie d’instruments de cristal brillait tout ouverte, sur une tablette d’ivoire qui se trouvait à proximité.

Dans un angle éloigné, un brasero de flammes artificielles, réverbéré par des miroirs d’argent, chauffait ce séjour splendide.

Aucun meuble, sinon une dormeuse de satin noir, un guéridon entre deux sièges,—un grand cadre d’ébène tendu d’étoffe blanche et surmonté d’une rose d’or, sur une des parois du mur, à hauteur de la lampe.

III

Chant des oiseaux

Ni le chant des oiseaux matinaux, ni la nuit et son oiseau solennel… MILTON, Le paradis perdu.

Sur le parterre vertical des talus fleuris, une foule d’oiseaux, balancés sur des corolles, raillaient la Vie au point, les uns, de se lustrer d’un bec factice et de se duyser la plume; les autres, de remplacer le ramage par des rires humains.

A peine lord Ewald se fut-il avancé de quelques pas, que tous les oiseaux tournèrent la tête vers lui, le regardèrent, d’abord, silencieusement, puis éclatèrent, tous à la fois, d’un rire où se mêlaient des timbres de voix viriles et féminines: si bien qu’un instant il se crut en face d’une assemblée humaine.

A cet accueil inattendu, le jeune homme s’arrêta, considérant ce spectacle.

—Ce doit être, j’imagine, quelque hottée de démons que ce sorcier d’Edison a enfermés dans ces oiseaux-là? pensa-t-il en lorgnant les rieurs.

L’électricien, resté dans l’obscurité du tunnel, achevait sans doute de serrer les freins de son ascenseur fantastique:

—Milord, cria-t-il, j’oubliais!—L’on va vous saluer d’une aubade. Si j’eusse été prévenu à temps de ce qui nous arrive à tous deux ce soir, je vous eusse épargné ce dérisoire concert en interrompant le courant de la pile qui anime ces volatiles. Les oiseaux de Hadaly sont des condensateurs ailés. J’ai cru devoir substituer en eux la parole et le rire humains au chant démodé et sans signification de l’oiseau normal. Ce qui m’a paru plus d’accord avec l’esprit du Progrès. Les oiseaux réels redisent si mal ce qu’on leur apprend! Il m’a semblé plaisant de laisser saisir par le phonographe quelques phrases admiratives ou curieuses de mes visiteurs de hasard, puis de les transporter en ces oiseaux par voie d’électricité, grâce à une de mes découvertes encore inconnue là-haut.—Du reste, Hadaly va les faire cesser. Ne leur accordez qu’une dédaigneuse attention pendant que j’amarre l’ascenseur. Vous comprenez, il ne faudrait pas qu’il nous jouât la mauvaise plaisanterie de remonter sans nous à la surface assez lointaine de la Terre.

Lord Ewald regardait l’Andréide.

La paisible respiration de Hadaly soulevait le pâle argent de son sein. Le piano, tout à coup, préluda seul, en de riches harmonies: les touches s’abaissaient comme sous des doigts invisibles.

Et la voix douce de l’Andréïde, ainsi accompagnée, se mit à chanter, sous le voile, avec des inflexions d’une féminéïté surnaturelle:

Salut, jeune homme insoucieux! L’Espérance pleure à ma porte: L’Amour me maudit dans les Cieux: Fuis-moi! Va-t-en! Ferme les yeux! Car je vaux moins qu’une fleur morte.

Lord Ewald, à ce chant inattendu, se sentit envahir par une sorte de surprise terrible.

Alors, sur les versants en fleurs, une scène sabbatique, d’une absurdité à donner le vertige et qui présentait une sorte de caractère infernal, commença.

D’affreuses voix de visiteurs quelconques s’échappaient, à la fois, du gosier de ces oiseaux: c’étaient des cris d’admiration, des questions banales ou saugrenues,—un bruit de gros applaudissements, même, d’assourdissants mouchoirs, d’offres d’argent.

Sur un signe de Hadaly, cette reproduction de la Gloire à l’instant même s’arrêta.

Lord Ewald reporta ses yeux sur l’Andréïde, en silence.

Tout à coup, la voix pure d’un rossignol s’éleva dans l’ombre. Tous les oiseaux se turent, comme ceux d’une forêt, aux accents du prince de la nuit. Ceci semblait un enchantement. L’oiseau éperdu chantait donc sous terre? Le grand voile noir de Hadaly lui rappelait sans doute la nuit, et il prenait la lampe pour le clair de lune.

Le ruissellement de la délicieuse mélodie se termina par une pluie de notes mélancoliques. Cette voix, venue de la nature et qui rappelait les bois, le ciel et l’immensité, paraissait étrange en ce lieu.

IV

Dieu

Dieu est le lieu des esprits, comme l’espace est celui des corps. MALEBRANCHE.

Lord Ewald écoutait.

—C’est beau, cette voix, n’est-ce pas, milord Celian? dit Hadaly.

—Oui, répondit lord Ewald en regardant fixement la noire figure indiscernable de l’Andréïde; c’est l’oeuvre de Dieu.

—Alors, dit-_elle_, admirez-la: mais ne cherchez pas à savoir comment elle se produit.

—Quel serait le péril, si j’essayais? demanda en souriant lord Ewald.

—Dieu se retirerait du chant! murmura tranquillement Hadaly.

Edison entrait.

—Otons nos fourrures! dit-il: car la température est, ici, réglée et délicieuse!—C’est ici l’Eden perdu… et retrouvé.

Les deux voyageurs se dégagèrent des lourdes peaux d’ours.

—Mais, continua l’électricien (du ton soupçonneux d’un Bartholo qui voit sa pupille converser avec un Almaviva), vous en étiez déjà, je crois, à d’expansifs entretiens?—Oh! ne faites pas attention à moi! continuez! Continuez!

—La singulière idée que vous avez eue là, mon cher Edison, de donner un rossignol réel à une andréïde?

—Ce rossignol?—dit, en riant, Edison: Ah! ah! c’est que je suis un amant de la Nature, moi.—J’aimais beaucoup le ramage de cet oiseau; et son décès, il y a deux mois, m’a causé, je vous l’affirme, une tristesse…

—Hein? dit lord Ewald: ce rossignol qui chante ici, est mort il y a deux mois?

—Oui, dit Edison: j’ai enregistré son dernier chant. Le phonographe qui le reproduit ici est, en réalité, à vingt-cinq lieues, lui-même. Il est placé dans une chambre de ma maison de New York, dans Broad Way. J’y ai annexé un téléphone dont le fil passe en haut, sur mon laboratoire. Une ramification en vient jusqu’en ces caveaux,—là, jusqu’en ces guirlandes,—et aboutit à cette fleur-ci.

Tenez, c’est elle qui chante: vous pouvez la toucher. Sa tige l’isole; c’est un tube de verre trempé; le calice, où vous voyez trembler cette lueur, forme lui-même condensateur; c’est une orchidée factice, assez bien imitée… plus brillante que toutes celles qui parfument les buées lumineuses de l’aurore sur les plateaux du Brésil et du Haut-Pérou.

Ce disant, Edison rallumait son cigare au coeur de feu d’un camélia rose.

—Quoi! réellement, ce rossignol, dont j’entends l’âme,—est mort? murmurait lord Ewald.

—Mort! dites-vous?—Pas tout à fait… puisque J’ai cliché cette âme, dit Edison. Je l’évoque par l’électricité: c’est du spiritisme sérieux, cela. Hein?—Et l’expression du fluide n’étant plus ici que du calorique, vous pouvez allumer votre cigare à cette étincelle inoffensive, dans cette même fausse-fleur parfumée où chante, lueur mélodieuse, l’âme de cet oiseau. Vous pouvez allumer votre cigare à l’âme de ce rossignol.

Et l’électricien s’éloigna pour impressionner divers boutons de cristal numérotés dans un petit cadre appliqué à la muraille, contre la porte.

Lord Ewald, déconcerté par l’explication, était demeuré attristé, avec un froid serrement de coeur.

Tout à coup, il sentit qu’on lui touchait l’épaule; il se retourna: c’était Hadaly.

—Ah! dit-elle tout bas, d’une voix si triste qu’il en tressaillit,—voilà ce que c’est!... DIEU s’est retiré du chant.

V

Électricité

Hail, holy light! Heaven daughter! first born! MILTON, le Paradis perdu.

—Miss Hadaly, dit Edison en s’inclinant, nous venons, tout bonnement, de la Terre—et le voyage nous a donné soif!

Hadaly s’approcha de lord Ewald:

—Milord, dit-elle, voulez-vous de l’ale ou du sherry?

Lord Ewald hésita un instant:

—S’il vous plaît, du sherry, dit-il.

L’Andréïde s’éloigna, s’en alla prendre, sur une étagère, un plateau sur lequel brillaient trois verres de Venise peinturlurés d’une fumée d’opale, à côté d’un flacon de vin paillé et d’une odorante boîte de lourds cigares cubains.

Elle posa le plateau sur une crédence, versa de haut le vieux vin espagnol, puis, prenant deux verres entre ses mains étincelantes, vint les offrir à ses visiteurs.

Ensuite, s’en étant allée remplir le dernier verre, elle se détourna, d’un mouvement charmant. S’appuyant à l’une des colonnes du souterrain, elle éleva le bras, tout droit, au-dessus de sa tête voilée, en disant de sa voix de mélancolie:

—Milord, à vos amours!

Il fut impossible à lord Ewald de froncer le sourcil à cette parole, tant l’intonation grave avec laquelle ce toast fut porté, au milieu du silence, fut exquise et mesurée de plus haut que toute convenance: le gentilhomme en resta muet d’admiration.

Hadaly jeta, gracieusement, vers la lampe astrale, le vin de son verre. Le Jerez-des-Chevaliers retomba, en gouttelettes illuminées, comme une rosée d’or liquide, sur les poils fauves des dépouilles léonines qui surchargeaient le sol.

—Ainsi, dit Hadaly d’une voix un peu enjouée, je bois, en esprit, par la Lumière.

—Mais, enfin, mon cher enchanteur, murmura lord Ewald, comment se fait-il que miss Hadaly puisse répondre à ce que je lui dis? Il me semble de toute impossibilité qu’un être quelconque ait prévu mes questions, au point, surtout, d’en avoir gravé d’avance les réponses sur de vibrantes feuilles d’or. Ce phénomène, je trouve, est capable de stupéfier l’homme le plus «positif,» comme dirait une personne dont nous avons parlé ce soir.

Edison regarda le jeune Anglais sans répondre tout d’abord.

—Permettez-moi de sauvegarder le secret de Hadaly, du moins pendant quelque temps,—répondit-il.

Lord Ewald s’inclina légèrement: puis, en homme qui, enveloppé de merveilles, renonce désormais à s’étonner de rien, but le verre de sherry, le reposa vide sur un guéridon, jeta son cigare éteint, en prit un nouveau dans la boîte du plateau de Hadaly, l’alluma paisiblement à une fleur lumineuse, à l’exemple d’Edison,—puis s’assit sur l’un des tabourets d’ivoire, attendant que l’un—ou l’autre—de ses hôtes voulût bien prendre la peine d’entrer dans quelque éclaircissement.

Mais Hadaly s’était accoudée, de nouveau, sur son piano noir.

—Voyez-vous ce cygne? reprit Edison: il a, en lui, la voix de l’Alboni. Dans un concert, en Europe, à l’insu de la cantatrice, j’ai phonographié, sur mes nouveaux instruments, la prière de la Norma, «Casta diva», que chantait cette grande artiste.—Ah! que je regrette de n’avoir pas été de ce monde au temps de la Malibran!

Les timbres-vibrants de tous ces soi-disants volatiles sont montés comme des chronomètres de Genève. Ils sont mis en mouvement par le fluide qui court à travers les rameaux de ces fleurs.

Ils contiennent, dans leurs petits volumes, une énorme sonorité, surtout si nous la multiplions par mon Microphone. Cet oiseau de Paradis pourrait, avec autant d’intelligence que toute celle réunie des chanteurs dont la voix est prisonnière en lui, vous donner, à lui seul, une audition du Faust de Berlioz, (orchestre, choeurs, quatuors, solis, bis, applaudissements, rappels et vagues commentaires indistincts de la foule.) Pour l’intensité du son total, il suffirait, disons-nous, de le multiplier par le Microphone. En sorte que, couché dans un appartement d’hôtel, en voyage, si vous placez l’oiseau sur une table et le conducteur microphonique à l’oreille, vous pourrez, seul, entendre cette audition sans réveiller vos voisins. Un tapage immense, digne d’une salle d’Opéra, s’envolerait pour vous de ce petit bec rose,—tant il est vrai que l’ouïe humaine est une illusion comme tout le reste.

Cet oiseau-mouche pourrait vous réciter également le Hamlet de Shakespeare, d’un bout à l’autre et sans souffleur, avec les intonations des meilleurs tragédiens actuels.

Ces oiseaux, dans le gosier desquels je n’ai respecté que la voix du rossignol (qui, seul, me paraît avoir le droit de chanter dans la nature), ces oiseaux sont les musiciens et comédiens ordinaires de Hadaly.—Vous comprenez, presque toujours seule, à des centaines de pieds sous terre, ne devais-je pas l’entourer de quelques distractions?—Que dites-vous de cette volière?

—Vous avez un genre de positivisme à faire pâlir l’imaginaire des Mille et une nuits! s’écria lord Ewald.

—Mais, aussi, quelle Shéhérazade que l’Electricité! répondit Edison.—L’ÉLECTRICITÉ, milord! On ignore, dans le monde élégant, les pas imperceptibles et tout-puissants qu’elle fait chaque jour. Songez donc! Bientôt, grâce à elle, plus d’autocraties, de canons, de monitors, de dynamites ni d’armées!

—C’est un rêve, cela, je crois, murmura lord Ewald.

—Milord, il n’y a plus de rêves! répondit à voix basse le grand ingénieur.

Il demeura pensif un instant.

—Maintenant, ajouta l’électricien, nous allons, puisque vous le désirez, examiner, d’une façon sérieuse, l’organisme de la créature nouvelle, électro-humaine,—de cette ÈVE FUTURE, enfin, qui, aidée de la GÉNÉRATION ARTIFICIELLE, (déjà tout à fait en vogue depuis ces derniers temps), me paraît devoir combler les voeux secrets de notre espèce, avant un siècle,—au moins chez les peuples initiateurs.—Oublions donc, pour le moment, toutes questions étrangères à celle-ci. Les digressions, ne trouvez-vous pas? doivent être comme ces cerceaux que les enfants ont l’air de jeter à l’abandon, fort loin, mais qui, grâce à un mouvement essentiel de retour, imprimé dans le lancé, reviennent dans la main qui les a projetés.

—Veuillez bien, avant tout, me permettre une dernière demande, Edison! dit lord Ewald: car elle me semble, en cet instant, plus intéressante—même que l’examen dont vous parlez.

—Quoi! Même ici? Même avant l’expérience convenue? dit Edison, surpris.

—Oui.

—Laquelle? l’heure nous presse: hâtons-nous.

Lord Ewald regarda très fixement, tout à coup, l’électricien.

—Ce qui me paraît encore plus énigmatique, dit-il, que cette créature incomparable, c’est le motif qui vous a déterminé à la créer. Je désirerais, avant tout, savoir comment cette conception inouïe vous fut inspirée.

A ces mots si simples, Edison, après un grand silence, répondit lentement:

—Ah! C’est mon secret, milord, que vous me demandez là?

—Je vous ai révélé le mien sur vos seules instances! répondit lord Ewald.

—Eh bien,—soit! s’écria Edison. D’ailleurs, c’est logique.—Hadaly, extérieure, n’est que la conséquence de l’intellectuelle Hadaly dont elle fut précédée en mon esprit. Connaissant l’ensemble de réflexions dont elle émane, vous la comprendrez mieux encore, lorsque, tout à l’heure, elle nous permettra d’étudier ses abîmes.—Chère miss, ajouta-t-il en se tournant brusquement vers l’Andreïde immobile, soyez assez gracieuse pour nous laisser quelque temps seuls, milord Ewald et moi: ce que je vais lui raconter ne devant pas être entendu par une jeune fille.

Hadaly, sans répondre, se retira, lente, vers les profondeurs du souterrain en élevant en l’air, sur ses doigts d’argent, son oiseau du Paradis.

—Asseyez-vous sur ce coussin, mon cher lord, reprit l’électricien: l’histoire va durer vingt minutes environ: mais elle est, je crois, intéressante, en effet.

Et, lorsque le jeune homme se fut assis et accoudé à la table de porphyre:

—Voici pourquoi j’ai créé Hadaly! continua Edison.

LIVRE QUATRIÈME LE SECRET

I

Miss Evelyn Habal

Si le Diable vous tient par un cheveu priez! ou la tête y passera. PROVERBES.

Il se recueillit un moment:

—J’avais, autrefois, dans la Louisiane, dit-il, un ami, M. Edward Anderson,—un compagnon d’enfance. Ce jeune homme était doué d’un bon sens estimable, d’une physionomie sympathique et d’un coeur à l’épreuve. Six années lui avaient suffi pour s’affranchir, dignement, de la Pauvreté. Je fus témoin de ses joyeuses noces; il épousait une femme qu’il aimait depuis longtemps.

Deux années se passèrent. Ses affaires s’embellissaient. Dans le monde du négoce on l’estimait comme un cerveau des mieux équilibrés et un homme actif. C’était un inventeur aussi: son industrie étant celle des colons, il avait trouvé le moyen de gommer et de calendrer la toile par un procédé économique de seize et demi pour cent sur les procédés connus. Il fit fortune.

Une situation affermie, deux enfants, une vraie compagne, vaillante et heureuse, c’était, pour ce digne garçon, le bonheur conquis, n’est-ce pas? Un soir, à New York, à la fin d’un meeting où l’on avait clos, dans les hurrahs, l’issue de la fameuse guerre de Sécession, deux de ses voisins de table émirent le projet de terminer leur fête au théâtre.

Anderson, en époux exemplaire et en travailleur matinal, ne s’attardait, d’ordinaire, que bien rarement, et toujours avec ennui, loin de son home. Mais, le matin même, une futile petite nuée de ménage, une discussion des plus inutiles, s’était élevée entre mistress Anderson et lui, mistress Anderson lui ayant manifesté le désir qu’il n’assistât pas à ce meeting,—et cela sans pouvoir motiver ce désir. Donc, par esprit de «caractère» et préoccupé, Anderson accepta d’accompagner ces messieurs.—Lorsqu’une femme aimante nous prie, sans motif précis, de ne point faire une chose, je dis que le propre d’un homme vraiment complet est de prendre cette prière en considération.

L’on donnait le Faust de Charles Gounod.—Au théâtre, un peu ébloui par les lumières, énervé par cette musique, il se laissa gagner par la torpeur de cette sorte de bien-être inconscient que dégage l’ensemble de telles soirées.

Grâce aux propos tenus, dans la loge, auprès de lui, son regard, errant et vague, fut appelé sur une adolescente rousse comme l’or et fort jolie entre les figurantes du ballet. L’ayant lorgnée une seconde, il reporta son attention sur la pièce.

A l’entr’acte, il ne pouvait guère se dispenser de suivre ses deux amis. Les fumées du sherry l’empêchèrent même de se rendre bien compte d’une chose: ils allaient sur la scène.

Il n’avait jamais vu de scène: c’était une curiosité: ce spectacle l’étonna beaucoup.

L’on rencontra miss Evelyn, la jolie rousse. Ces messieurs l’ayant accostée, échangèrent avec l’aimable enfant quelques banalités de circonstance, plus ou moins plaisantes. Anderson, distrait, regardait autour de lui sans consacrer la moindre attention à la danseuse.

L’instant d’après, ses amis, mariés depuis plus longtemps, ayant double ménage comme il est de mode, parlèrent, tout naturellement, d’huîtres et d’une certaine marque de vin de Champagne.

Cette fois, Anderson déclina, comme de raison, et allait prendre congé, malgré les affables insistances de ces messieurs, lorsque l’absurde souvenir de sa petite pique du matin, exagérée par l’excitation ambiante, lui revint en mémoire.

«Mais, au fait, à présent, mistress Anderson devait être endormie, déjà?

«Rentrer un peu plus tard était même préférable? Voyons?—Il s’agissait de tuer une ou deux heures!—Quant à la compagnie galante de miss Evelyn, c’était l’affaire de ses amis, non la sienne. Il ne savait même pourquoi cette fille lui déplaisait assez, physiquement.

«L’imprévu de la fête nationale couvrait, à la rigueur, ce qu’une équipée de cet ordre pouvait présenter d’inconséquent… etc.»

Il hésita néanmoins deux secondes. L’air très réservé de miss Evelyn le décida. L’on alla donc souper, sans autre motif.

Une fois à table, il advint que miss Evelyn, ayant observé attentivement la tenue peu communicative d’Anderson, mit en oeuvre, avec l’habileté la plus voilée, ses plus séductrices prévenances. Son maintien modeste donnait à sa mine un montant si charmeur, qu’au sixième verre de mousse, l’idée—oh! ce ne fut qu’une étincelle!...—mais enfin, la vague possibilité d’un caprice—effleura l’esprit de mon ami Edward.

—«Uniquement (m’a-t-il dit depuis), à cause de l’effort—qu’il essayait, par jeu sensuel,—de trouver—(malgré son initiale aversion pour les lignes, en général, de miss Evelyn)—un plaisir possible à l’idée de la posséder, à cause de cette aversion même.»

Toutefois, c’était un honnête homme: il adorait sa charmante femme: il repoussa cette idée, sans doute émanée des pétillements de l’acide carbonique en sa cervelle.

L’idée revint; la tentation, renforcée du milieu et de l’heure, brillait et le regardait!

Il voulut se retirer; mais déjà son désir s’était avivé en cette lutte futile et lui fit presque l’effet d’une brûlure.—Une simple plaisanterie sur l’austérité de ses moeurs fit qu’il resta.

Peu familier des choses de la nuit, il s’aperçut assez tard, seulement, que, de ses deux amis, l’un avait glissé sous la table (trouvant apparemment le tapis plus avantageux que son lit lointain), et que l’autre, subitement devenu blême (à ce que lui apprit, en riant, miss Evelyn), avait quitté la partie sans explication.

Miss Evelyn, lorsque le nègre vint annoncer le cab d’Anderson, s’invita doucement, demandant, chose assez légitime, qu’on daignât la reconduire jusqu’à sa maison.

Il peut quelquefois sembler dur,—à moins de n’être qu’un malotru fieffé,—d’être brutal avec une jolie fille,—alors surtout que l’on vient de plaisanter deux heures avec elle et qu’elle a proprement joué sa scène de bienséance.

«D’ailleurs cela ne signifiait rien: il la laisserait à ce portail et ce serait fini.»

Tous deux s’en allèrent donc ensemble.

L’air froid, l’ombre, le silence des rues augmentèrent la petite griserie d’Anderson jusqu’au malaise et à la somnolence. En sorte qu’il se retrouva (rêvait-il?) buvant une brûlante tasse de thé, que lui offrait, chez elle, et de ses blanches mains, miss Evelyn Habal,—maintenant en peignoir de satin rose, devant un bon feu, dans une chambre tiède, parfumée et capiteuse.

Comment cela s’était-il produit? Revenu pleinement à lui-même, il se contenta de saisir, à la hâte, son chapeau, sans plus ample informé. Ce que voyant, miss Evelyn lui déclara que, le croyant plus indisposé qu’il n’était, elle avait renvoyé la voiture.

Il répondit qu’il en trouverait une autre.

Miss Evelyn, à cette parole, baissa sa jolie tête pâlissante et deux larmes discrètes luirent entre ses cils. Flatté, quand même, Anderson voulut adoucir la brusquerie de son adieu par «quelques paroles raisonnables».

Cela lui sembla plus «gentleman».

Après tout, miss Evëlyn avait eu soin de lui.

L’heure s’avançait: il prit une banknote et la posa, pour en finir, sur le guéridon du thé. Miss Evelyn prit le papier, sans trop d’ostentation, comme distraitement, puis, avec un mouvement d’épaules et un sourire, le jeta au feu.

Cette façon déconcerta l’excellent manufacturier. Il ne sut plus guère où il était. L’idée de ne pas avoir été «gentleman» le fit rougir. Il se troubla, craignant d’avoir, positivement, blessé sa gracieuse hôtesse. Jugez, par ce trait, de l’état de ses esprits. Il demeura debout, indécis, la tête lourde.

Ce fut alors que miss Evelyn, encore boudeuse, lui fit la folle amabilité de lancer par la fenêtre la clef de la chambre, après avoir donné un tour à la serrure.

Cette fois l’homme sérieux se réveilla tout à fait chez Anderson. Il se fâcha.

Mais un sanglot, qu’on étouffait dans un oreiller à dentelles, amollit sa juste indignation.

—«Que faire? Briser la porte d’un coup de pied?

—Non. C’eût été ridicule. Tout vacarme à cette heure ne pouvait, d’ailleurs, que nuire. Ne valait-il pas mieux, après tout, se décider à faire contre bonne fortune bon coeur?»

Déjà ses pensées avaient pris un tour anormal et tout à fait extraordinaire.

«En y réfléchissant, l’aventure serait d’une infidélité bien vague.

«D’abord, on lui avait coupé la retraite.

«Ensuite, QUI LE SAURAIT? Nulles conséquences n’étaient à craindre.—Et puis, la belle vétille! Un diamant, et il n’y paraîtrait plus.

«La solennité du meeting expliquerait demain bien des choses, à son retour,—en supposant, en admettant même que…—Ah! certes, il faudrait se résoudre à quelque petit mensonge officieux et véniel vis-à-vis de mistress Anderson!—(Ceci, par exemple, l’ennuyait; ceci… Bast! il aviserait demain). D’ailleurs, ce soir, il était trop tard.—Par exemple, il se promettait, sur l’honneur! que nulle autre aurore ne le surprendrait dans cette chambre…, etc., etc…»

Il en était là de sa rêverie lorsque miss Evelyn, revenue vers lui sur la pointe des pieds, lui jeta les bras autour du cou avec un abandon charmeur et demeura ainsi suspendue, les paupières demi-fermées, les lèvres touchant presque les siennes.

—Allons! c’était écrit.

Espérons, n’est-ce pas? qu’Anderson sut profiter, en galant et brûlant chevalier, des heures de délices que le Destin venait de lui offrir avec une si douce violence.

Morale: C’est un triste mari qu’un honnête homme sans sagacité.

Un verre de sherry, miss Hadaly, s’il vous plaît?

II

Côtés sérieux des caprices

Au mot «argent» elle eut un regard qui passa comme la lueur du canon dans sa fumée. H. DE BALZAC, La Cousine Bette.

—Continuez, dit lord Ewald, devenu très attentif, et après avoir fait raison à son interlocuteur.

—Voici mon opinion sur ces sortes de caprices ou de faiblesses, répondit Edison,—(pendant que Hadaly, revenue, versait silencieusement du vin d’Espagne à ses deux hôtes, puis s’éloignait.)—J’estime et maintiens qu’il est rare qu’au moins l’une de ces légères aventures (auxquelles on ne croit consacrer qu’un tour de cadran, un remords et une centaine de dollars), n’influe pas d’une façon funeste sur la totalité des jours. Or, Anderson était, du premier coup, tombé sur celle qui est fatale, bien qu’elle dût ne sembler, cependant, que la plus banale et la plus insignifiante de toutes.

Anderson ne savait rien dissimuler. Tout se lisait dans son regard, sur son front, dans son attitude.

Mistress Anderson, une courageuse enfant qui, se conformant aux traditions, avait veillé toute la nuit, le regarda—simplement—lorsqu’il entra, le lendemain, dans la salle à manger. Il arrivait. Ce coup d’oeil suffit à l’instinct de l’épouse. Elle eut un serrement de coeur. Ce fut triste et froid.

Ayant fait signe aux valets de se retirer, elle lui demanda comment il se portait depuis la veille. Anderson lui répondit, avec un sourire peu assuré, que, s’étant trouvé passablement ému vers la fin du banquet, il avait dû passer la nuit chez l’un de ses correspondants, où l’on avait continué la fête. A quoi mistress Anderson répondit, pâle comme un marbre:—«Mon ami, je n’ai pas à donner à ton infidélité plus d’importance que son objet ne le mérite; seulement, que ton premier mensonge soit le dernier. Tu vaux mieux que ton action, je l’espère. Et ton visage, en ce moment, me le prouve. Tes enfants se portent bien. Ils dorment là, dans la chambre. T’écouter aujourd’hui serait te manquer de respect—et l’unique prière que je t’adresse, en échange de mon pardon, est de ne point m’y obliger davantage.»

Cela dit, mistress Anderson rentra dans sa chambre en étouffant, et s’y enferma.

La justesse, la clairvoyance et la dignité de ce reproche eurent pour effet de blesser affreusement l’amour-propre de mon ami Edward,—piqûre d’autant plus dangereuse qu’elle atteignit les sentiments d’amour réel qu’il avait pour sa noble femme.—Dès le lendemain son foyer devint plus froid. Au bout de quelques jours, après une réconciliation guindée et glaciale,—il sentit qu’il ne voyait plus en mistress Anderson que la «mère de ses enfants».—N’ayant pas d’autre dévolu sous la main, il retourna rendre visite à miss Evelyn.—Bientôt le toit conjugal, par cela seul qu’il s’y sentait coupable, lui devint d’abord ennuyeux, —puis insupportable,—puis odieux; c’est Je cours habituel des choses. Donc, en moins de trois années, Anderson, ayant compromis, par une suite d’incuries et de déficits énormes, d’abord sa propre fortune, puis celle des siens, puis celle des indifférents qui lui avaient confié leurs intérêts, se vit tout à coup menacé d’une ruine frauduleuse.

Miss Evelyn Habal, alors, le délaissa. N’est-ce pas inconcevable? Je me demande encore pourquoi, vraiment. Elle lui avait témoigné jusque-là tant de véritable amour!.

Anderson avait changé. Ce n’était plus, au physique ni au moral, l’homme d’autrefois. Sa faiblesse initiale avait fait tache d’huile en lui. Son courage même, paraît-il, ayant, peu à peu suivi son or pendant le cours de cette liaison, il fut atterré d’un abandon que «rien ne lui semblait justifier», surtout, disait-il, «pendant la crise financière qu’il traversait.»—Par une sorte de honte déplacée, il cessa de s’adresser à notre vieille amitié, qui, certes, eut essayé encore de l’arracher de cette fondrière affreuse. Devenu d’une irritabilité nerveuse extrême,—lorsqu’il se vit ainsi vieilli, désorganisé, amoindri, mésestimé et seul, le malheureux parut comme se réveiller, et—le croirez-vous!—dans un accès de frénésie désespérée, mit, purement et simplement, fin à ses jours.

Ici, laissez-moi vous rappeler à nouveau, mon cher lord, qu’avant de rencontrer son dissolvant, Anderson était une nature aussi droite et bien trempée que les meilleures. Je constate des faits. Je ne juge pas. Je me souviens que, de son vivant, un négociant de ses amis le blâmait avec beaucoup d’ironie de sa conduite, la trouvait incompréhensible, se frappait le front en le montrant, et, secrètement, l’imitait. Donc, passons. Ce qui nous arrive, nous l’attirons un peu, voilà tout.

Les statistiques nous fournissent, en Amérique et en Europe, une moyenne ascendante se chiffrant par dizaines de milliers, de cas identiques ou à peu près, par année: c’est-à-dire—d’exemples, répandus en toutes les villes, soit de jeunes gens intelligents et travailleurs, soit de désoeuvrés dans l’aisance, soit d’excellents pères de famille, comme on dit, qui, sous le pli contracté en une faiblesse de cet ordre, finissent de la même manière au mépris de toute considération,—car ce «pli» produit les effets d’asservissement de l’opium.

Adieu famille, enfants et femme, dignité, devoir, fortune, honneur, pays et Dieu!—Cette contagion passionnelle ayant pour effet d’attaquer lentement le sens quelconque de ces vocables dans les cerveaux inoculés, la vie se restreint, en peu de temps, à un spasme pour nos galants déserteurs. Vous remarquerez, n’est-il pas vrai? que cette moyenne ne porte que sur ceux qui en meurent; qu’il ne s’agit, enfin, dans ces chiffres, que des suicidés, assassinés ou exécutés.

Le reste grouille dans les bagnes ou gorge les prisons: c’est le fretin. La moyenne dont nous parlons (et qui fut, approximativement, d’environ cinquante-deux ou trois mille, seulement, pour ces dernières années) est en progrès au point de donner à espérer des totaux doubles pour les années qui viennent,—au fur et à mesure que les petits théâtres s’élèvent dans les petites villes… pour éclairer les niveaux artistiques des majorités. Le dénouement de l’inclination chorégraphique de mon ami Anderson m’affecta, toutefois, si profondément,—me frappa d’une manière si vive,—que je me sentis obsédé par l’idée d’analyser, d’une façon exacte, la nature des séductions qui avaient su troubler ce coeur, ces sens et cette conscience—jusqu’à les conduire à cette fin.

N’ayant jamais eu l’heur de voir de mes deux yeux la danseuse de mon ami Edward, je prétendis deviner d’avance et, simplement, d’après son oeuvre, par un calcul de probabilités,—de pressentiments, si vous préférez,—CE QU’ELLE ÉTAIT AU PHYSIQUE. Certes, je pouvais aberrer, comme on dit, je crois, en astronomie. Mais j’étais curieux de savoir si je tomberais juste, en partant d’une demi-certitude. Bref, je prétendis deviner cela,—tenez par un motif analogue, si vous voulez, à celui qui détermina Leverrier à dédaigner toujours d’appuyer son oeil à la lentille d’un télescope, le calcul qui prédit, à une minute près, l’apparition de Neptune, ainsi que le point précis de l’éther où l’astre est nécessité, donnant une clairvoyance beaucoup plus sûre que celle de tous les télescopes du monde.

Miss Evelyn me représentait l’x d’une équation des plus élémentaires, après tout, puisque j’en connaissais deux termes: Anderson et sa mort.

Plusieurs élégants de ses amis m’avaient affirmé, (sur l’honneur!) que cette créature était bien la plus jolie et la plus amoureuse enfant qu’ils eussent jamais convoitée en secret sous le ciel. Par malheur, (voyez comme je suis!), je ne leur reconnaissais aucune qualité pour avancer, même sous la forme la plus dubitative, ce qu’ils s’empressaient de me jurer là si positivement. Ayant remarqué, moi, le caractère des ravages que, chez Anderson, avait causé l’usage de cette fille, je me défiais des prunelles trop rondes de ces enthousiastes. Et j’en vins, à l’aide d’un grain d’analyse dialectique,—(c’est-à-dire en ne perdant pas de vue le genre d’homme que j’avais connu avant son désastre, dans Anderson, et en me remémorant l’étrangeté d’impressions que m’avait laissée la confidence de son amour),—j’en vins, disons-nous, à pressentir une si singulière différence entre ce que tous m’affirmaient de miss Evelyn Habal ET CE QU’ELLE DEVAIT ÊTRE EN RÉALITÉ, que la foule de ces appréciateurs ou connaisseurs me faisaient l’effet d’une triste collection de niais hystériques. Et voici pourquoi.

Ne pouvant oublier qu’Anderson avait commencé, lui, par trouver cette femme «insignifiante» et que les seules fumées d’une fête l’avaient rendu coupable de jouer, quelques instants, à surmonter une initiale et instinctive aversion pour elle,—les prétendus charmes personnels, qu’attribuaient d’emblée, à la coryphée, ces messieurs (savoir la grâce, le piquant, l’irrésistible et indiscutable don de plaire, etc.),—ne pouvant être que relatifs à la qualité tout individuelle des sens de ces messieurs,—_devaient_, dis-je, par ce fait seul, me paraître déjà d’une réalité suspecte. Car si nul absolu critérium des goûts, non plus que des nuances, n’est imaginable dans le domaine de la sensualité, je n’en devais pas moins augurer tristement, en bonne logique, d’une réalité de charmes capable de correspondre IMMÉDIATEMENT aux sens léprosés et plus qu’avilis de ces gais et froids viveurs; de telle sorte que le brevet de séductions qu’ils lui délivraient, ainsi, de confiance ET A PREMIÈRE VUE, ne m’attestait que leur sordide parenté de nature avec la sienne,—c’est-à-dire, chez miss Evelyn Habal, une très perverse banalité d’ensemble mental et physique. De plus, la petite question de son âge, (à laquelle s’était toujours dérobé Anderson) me paraissant d’une certaine utilité, je dus m’en enquérir. L’amoureuse enfant ne touchait qu’à ses trente-quatre printemps.

Quant à la «beauté» dont elle pouvait se prévaloir,—en supposant que l’Esthétique ait quelque chose à voir en des amours de cet ordre,—je vous le redis encore, quel genre de beauté devais-je m’attendre à relever en cette femme, étant donné les effroyables abaissements que sa possession prolongée avait produite en une nature comme celle d’Anderson?

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