L'homme qui danse
Arthur (Ce matin)
Arthur
Ce matin
Les verres ne tintent plus, le barman a fini sa vaisselle. D’un instant à l’autre il traversera la piste et m’apercevra ; il me demandera de sortir, j’obéirai ; sans doute, je rentrerai chez moi, et après, je ne sais pas. Il me semble que les murs de l’appartement se resserreront sur mon lit et m’écraseront de solitude.
À l’autre bout de la boîte, la porte s’ouvre, un homme entre. C’est le patron, je reconnais sa silhouette, il passe parfois ici, toujours de loin, mezzanine, carrés VIP. J’ai peur qu’il s’énerve, me rabroue pour être resté là, alors je feins de dormir encore. Je l’entends discuter un peu avec le barman, puis :
— Mais qu’est-ce qu’il fait sur la banquette, lui ?
— Ouh là, pardon, je ne l’avais pas vu.
Ils s’approchent. Je garde les yeux fermés bien fort. Le patron pose sa main sur mon épaule.
— Eh, mon gars… Regarde-moi… ça se voit que tu fais semblant de dormir. Je ne te veux pas de mal, au contraire… Je sais qui tu es… mon meilleur client…
J’hésite. Soudain, il me secoue sèchement l’épaule et j’ouvre les yeux sans le faire exprès.
— Voilà !
C’est la première fois que je le vois de si près : il a la soixantaine, le ventre gonflé, les yeux bleus fatigués, les cheveux très blonds, presque jaunes, une teinture, ils blanchissent à la racine ; ses joues ont un aspect caoutchouteux, ses pommettes tirent ses traits et figent son expression dans un sourire étrange, sans émotion – brusquement, je le reconnais : il s’appelle Guy, c’est lui qui m’a donné une claque la première fois que je suis venu ici.
— Alors, qu’est-ce qui t’arrive, mon gars ?
Sonné, je me redresse sur la banquette.
— Pardon.
— Un peu trop bu hier ?
— Il ne boit pas, dit le barman.
— Alors quoi, chagrin d’amour ?
Je ne trouve rien à répondre. J’ai envie de devenir un meuble et qu’on me laisse là.
— Bon, en tout cas, désolé, il faut que tu sortes, on est fermés. Mais je t’invite à boire un verre, si tu veux, il y a un bar qui ouvre tôt sur les quais, ce sera l’occasion de discuter, j’ai envie de savoir un peu qui tu es, depuis le temps.
Il me tend la main avec le même sourire. Il m’intimide toujours autant. J’obéis sans réfléchir. Mon corps est lourd. Ensemble, nous traversons la piste. Je ne la reconnais plus. Elle a une couleur. Gris-vert. Elle colle. Nos semelles font des bruits de scratch dessus. Épars, il y a des pièces, des clefs, des tickets de bus, des mouchoirs, des lunettes écrasées… Au passage, Guy balaie le comptoir du doigt pour en mesurer la crasse. Il regarde le résultat, fait la moue.
— Je m’attendais à plus de monde.
Il sort et je lui emboîte le pas. En franchissant la première porte, je sens que je regarde les lieux avec plus d’attention, comme quand on s’en va vraiment.
Dans le sas patientent deux femmes avec un chariot de ménage. Je ne les ai jamais vues. Je n’ai jamais songé non plus que cette boîte a besoin d’être nettoyée. C’est évident pourtant, on vient de lui danser dedans. Il faut tout effacer pour que les prochains la trouvent neuve, telle une chambre d’hôtel, ne pensent pas aux nuits d’avant, vivent la leur comme la seule.
Dehors, le ciel est déjà trop clair, le soleil pousse derrière, la ville se réveille. Les matins ont quelque chose de sec et d’impitoyable. Ils absorbent l’épaisseur de la nuit comme une encre. J’ai l’habitude de vite rentrer chez moi avant l’aube pour ne pas croiser trop de monde, quelques travailleurs, le camion des éboueurs, l’odeur du pain chaud. Cette fois, avec Guy, nous marchons lentement, du parking au pont, puis le long du quai.
— Je suis content de te rencontrer. Je t’ai déjà vu danser. Tu mets une sacrée ambiance dans la boîte. D’où est-ce que tu sors, alors ? Ça fait combien de temps que tu viens ici ?
Je repense à ce goûter d’anniversaire. Je n’ose pas en parler, de peur qu’il se trouble, renonce à m’emmener au bar, me laisse seul plus tôt que prévu.
— Depuis… longtemps.
— Ça fait plaisir, les vieux habitués. Il y en a de moins en moins. Et alors, qu’est-ce qui te plaît dans cette boîte-là, qu’est-ce qui fait que tu lui restes fidèle ? Ça m’intéresse, forcément.
— Je ne sais pas… j’aime bien rencontrer des gens.
— Et tu es satisfait de l’ambiance, de la qualité des soirées ?
— Euh… oui, oui.
— Par rapport aux années d’avant, 90, 2000, tu vois du changement ? Tu dirais que c’était mieux ?
— Je ne sais pas…
— Un peu ?
— Peut-être un peu, oui.
Il soupire, comme s’il m’en voulait. J’essaie de me rattraper :
— Mais c’est encore très bien.
— T’embarrasse pas, je suis d’accord avec toi… Bien sûr que c’était mieux avant.
Il réfléchit un instant, puis continue, l’air sombre, l’air de vider son sac :
— Je peux te le dire à toi… C’est devenu assez compliqué pour nous. On perd de l’argent. On a changé d’époque. Avant, tout le monde se rencontrait en boîte, c’était la base, mais maintenant les gens font autrement, ils préfèrent les soirées en appartement, les bars concept, les concerts, et puis les applications de rencontre, les réseaux sociaux… On se vide. Je fais des efforts, tu vois, j’organise cette soirée Tonus, des choses comme ça, mais le problème est trop profond. Il suffit de voir toutes les boîtes qui ferment. Rien que dans le département cette année : le Loft, fermé, le Pili-Pili, fermé, le Millenium, fermé, et l’Ibiza, ça ne va pas tarder. Un jour ce sera notre tour. C’est comme ça. Tout disparaît à un moment. Avant c’étaient les fêtes de village, les dancings… Les boîtes aussi ça finira. Je nous donne encore quelques années, peut-être cinq ans. Voire moins. On n’est jamais à l’abri d’une mauvaise surprise.
Étonnamment, à l’entendre, aucune tristesse ne s’ajoute à la mienne, comme si ma fatigue et celle de La Plage étaient la même, comme s’il était logique que l’un finisse avec l’autre. Je ressens même un certain soulagement.
— À ce moment-là, je prendrai ma retraite. J’irai dans le Sud, sur la Côte d’Azur. J’ai ma fille là-bas. Ce sera bien.
Il me regarde.
— Et toi, où est-ce que tu iras quand ce sera terminé ?
J’essaie de réfléchir. Il rit alors et me tape dans le dos, soudain ragaillardi.
— Allez, on n’en est pas là.
Le bar s’appelle L’Escale. Je suis souvent passé devant sans le remarquer. Sa devanture est discrète, vitrée de haut en bas. D’épais rideaux beiges en masquent l’intérieur. Guy pousse la porte.
C’est un petit bar-tabac mal chauffé. Passé le seuil, le bitume de la rue se change directement en carrelage, sans marche, sans transition. Une lumière blanche tombe du plafond. Il y a un comptoir en zinc, quelques tables, une télé allumée sur le sport, le son de la radio par-dessus, et des photos de groupes sur les murs. Une dizaine d’hommes assez âgés, entre quarante et soixante ans, boivent du café, de la bière ou du vin. Levés de bon matin, ils semblent déjà fatigués, peut-être simplement mal réveillés.
— Bonjour bonjour ! Je vous présente Arthur, mon meilleur client. Recordman de venues à La Plage. Très grand danseur.
Ils me saluent, intéressés. L’un d’eux, assis au fond, se met même à taper dans ses mains.
— Oui oui, vous pouvez l’applaudir.
Et tous m’applaudissent comme si j’étais un champion. Je reste planté sur le seuil, intimidé. Guy m’emmène jusqu’aux tabourets hauts du comptoir.
— Salut, Sylvie.
Il fait la bise à la barmaid. Elle a la soixantaine, les cheveux longs et détachés, le corps moulé dans un haut noir qui laisse voir, au niveau du ventre et des hanches, de petits bourrelets serrés. Son sourire est beau.
— Un kir-cassis, s’il te plaît. Arthur, tu bois quoi ?
Je n’ose pas commander de l’eau puisqu’il m’invite.
— Un gin to’, s’il vous plaît.
— Je n’ai plus de gin, désolée.
— Alors… la même chose.
Elle pose nos verres sur des dessous en carton. Il trinque.
— À La Plage.
— À La Plage.
Nous buvons en silence. Je m’attendais à ce que Guy me parle davantage, mais il ne dit plus rien, il s’est éteint, les yeux dans le vide. Plusieurs minutes doivent passer comme ça. Puis il finit son verre, pose l’argent sur le comptoir et dit :
— Arthur, je vais rentrer.
Il se lève de son tabouret ; spontanément, je me lève aussi, mais il m’arrête.
— Reste, je t’en prie, je ne veux pas te presser. J’ai mis assez pour que tu reprennes quelque chose à boire, tiens, c’est pour moi. Et Sylvie sera gentille avec toi, hein Sylvie ?
— On va essayer…
J’hésite. Certes je ne veux pas rentrer chez moi, mais j’ai peur aussi de me retrouver seul dans ce nouvel endroit, avec ces gens que je ne connais pas.
— D’accord, dis-je tout de même pour essayer.
Guy me serre la main.
— J’étais heureux de te rencontrer. Merci de faire vivre ma boîte. Je te dis à bientôt ?
Je souris pour ne pas dire oui. Il part. En ouvrant la porte, il laisse entrer un rai de soleil, qui s’avance jusqu’au comptoir puis se retire dès qu’il la referme, rendant la pièce à sa lumière artificielle.
Tous les hommes me regardent. Ils me sourient. Ils ont l’air contents que je reste avec eux. Je m’en sens un peu mieux, même flatté. Leurs corps sont immobiles, il s’en dégage pourtant une douceur inhabituelle, une extrême disponibilité. Je leur rends leurs sourires et je continue à boire.
— Alors, me dit Sylvie, tu es un grand danseur ?
Je rougis.
— Il paraît…
— Quel genre de danse ?
— Ça dépend des morceaux. J’aime un peu tout.
— Méfie-toi, me dit l’un des hommes, elle aussi elle aime bien danser, des fois elle essaie d’entraîner les gens…
Plusieurs rigolent. Je cherche quelque chose de gentil à dire.
— Ça ne me dérangerait pas.
— Il est chaud, le petit jeune…
— Alors là, dit Sylvie, je te prends au mot.
Elle éteint le son de la télé et se penche sur son portable. J’ai le cœur haussé.
— Qu’est-ce que je vais mettre… Quelque chose de pas trop hard, je suis un peu rouillée… Ah, j’ai une idée marrante.
Elle lance un morceau rock et disco. Je le reconnais : c’est I Wanna Dance With Somebody, de Whitney Houston. Mes parents l’écoutaient parfois en faisant la cuisine, je m’en souviens, je tapais timidement dans mes mains, assis sur le canapé, les pieds dans le vide. Sylvie contourne le comptoir et me tend le bras au moment du refrain : Oh, I wanna dance with somebody… I wanna feel the heat with somebody… Yeah, I wanna dance with somebody… With somebody who loves me…
J’hésite à prendre sa main. Je n’ai jamais dansé le matin. Il faut essayer. Quand on y pense, il n’y a pas d’heure pour ça. Je me lève. Elle m’entraîne au centre du bar. Son corps est chaud. Il se détend doucement contre le mien. C’est tout. Je suis bien. Je ne suis pas seul. On n’est jamais seul, quand on danse avec quelqu’un.
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Victor Jestin
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