L'homme qui danse

Victor Jestin · Chapitre 6 sur 11

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L'homme qui danse

Sylvain (2010)

Sylvain

2010

 

Le soir de mes trente ans, mes parents m’ont fait la surprise de réunir un peu de famille à la maison : ma tante Christiane, mon frère Sylvain et Audrey. Tous deux vivaient désormais à Rennes, où ils avaient ouvert une boutique de location de vélos. Ils attendaient un bébé. J’en serais le parrain. L’idée me semblait assez abstraite. J’en tirais une sorte de fierté automatique, teintée de mélancolie douloureuse.

À l’apéritif, on m’a donné mes cadeaux. Ces dernières années, nul ne sachant plus quoi m’offrir, on se contentait de me glisser des petits chèques dans des enveloppes colorées, mais cette fois-ci tous avaient tenté quelque chose : de mon frère et Audrey, j’ai reçu deux T-shirts Colorful Standard simples et bien coupés ; de ma tante, une bouteille de champagne à réserver pour une belle occasion ; de mes parents, une lampe sur pied pour mon appartement. Ma mère, fébrile, m’a dit que je pouvais la changer, mais je l’ai rassurée, la lampe me plaisait, ou plus exactement elle ne me dérangeait pas, je n’avais aucun goût pour ce genre d’objet. Quand, une ou deux fois par an, elle passait chez moi au prétexte d’un café, elle s’inquiétait toujours de l’absence de décoration, craignait que ce vide affecte mon humeur, ou la reflète telle qu’elle la redoutait. Mon appartement servait à dormir, manger, patienter entre deux nuits à La Plage. Quand je serais enfin en couple, pensais-je, viendrait le temps de décorer, voire de déménager.

Au cours du repas, je le savais, deux sujets de conversation pouvaient me tomber dessus, probablement par le biais de ma tante : mon corps et mes soirées. Le premier est arrivé quand je me suis resservi du poulet. Christiane a dit que j’avais beaucoup d’appétit, sans doute par besoin de protéines ; d’ailleurs, prenais-je aussi des compléments alimentaires ? Je m’en suis sorti avec les arguments habituels : oui mais c’est naturel, de la protéine de lait en poudre, rien à voir avec les stéroïdes. Elle a paru cependant continuer à douter de l’authenticité de mon corps, comme si je trichais ou l’avais volé quelque part. Je n’étais pas crédible à ses yeux. Elle me connaissait depuis assez longtemps pour m’avoir vu changer, se souvenir de moi maigre. Ça se voyait encore sur ma tête : fine et fragile, elle rappelait ce que j’avais voulu cesser d’être, faisait sonner faux mes gros bras, mes gros pecs, mon dos large et toute cette fourrure de muscles jetée sur mes os. Mes parents eux-mêmes n’arrivaient plus à masquer leur gêne. Mon père surtout. Il écoutait ma tante et n’en pensait pas moins. Avec les années, son optimisme à me voir sortir et faire du sport s’était affaissé, mué en une sorte d’incompréhension, de condamnation muette. Son sourire s’était crispé comme devant une bonne blague qui dure trop longtemps. Il trouvait que je m’enfermais là-dedans. J’évitais le sujet. À force, on se parlait de moins en moins.

Au dessert, les choses se sont gâtées. Christiane, sans doute chauffée par le muscadet, a eu l’idée de me demander :

— Et sinon, Arthur, comment ça va les amours ?

J’ai gloussé comme un vieil ado coincé. Mes parents ont fait les morts. Audrey m’a adressé un bref sourire compatissant. Elle était toujours très gentille avec moi, presque trop, comme si je lui faisais de la peine.

— Tu as une petite amie ? a insisté ma tante.

— Pas vraiment.

J’avais Marlène, pourtant. Notre relation, quoique très incertaine, devait suffire à ce que je l’appelle « ma copine » devant eux. Marlène, je leur en aurais parlé tout le reste du dîner si j’avais osé. Mes parents auraient été contents. Ils n’attendaient que ça. Ils voulaient la preuve que ma vie choisie menait quelque part, ils voulaient être rassurés, remboursés de toutes ces années à me pousser eux-mêmes vers les rencontres et la fête. Un mot aurait permis de tout apaiser : Marlène. Mais je ne l’ai pas prononcé. Le fossé entre elle et eux était trop grand, l’idée de parler d’elle ici était aussi absurde que de les imaginer danser à La Plage. Ces deux mondes ne communiquaient pas. On disait bien d’ailleurs, pour désigner deux choses opposées : « c’est le jour et la nuit ».

— Je suppose que tu fais quand même beaucoup de rencontres, a continué ma tante.

— Ça va.

— Tu sors toujours autant en discothèque ?

— On dit plutôt « boîte de nuit », a glissé ma mère.

— En boîte de nuit, bien sûr. Alors, je me demandais : est-ce qu’on peut faire une vraie rencontre en boîte de nuit ?

— Bien sûr, est intervenu Sylvain. C’est fait pour ça.

— Je veux dire : une rencontre qui débouche sur un couple, pas simplement sur un flirt.

— Il faudrait voir les statistiques, a-t‐il poursuivi, mais je pense que oui, beaucoup de couples sont nés en boîte de nuit.

— Toi, Arthur, tu serais prêt à rencontrer la femme de ta vie là-bas ?

J’ai haussé les épaules et me suis senti rougir.

— Oui.

Il y a eu un silence. Je me suis resservi un verre et j’ai fixé le vide d’un air absent pour que Christiane n’ose pas me relancer. Elle m’observait de son regard ethnographique. Audrey a voulu m’aider :

— Moi, je trouve ça un peu violent, cette injonction à se mettre en couple. Comme si c’était obligé. Alors qu’on peut vivre très heureux sans ça.

— Ah d’accord, a fait Sylvain. Bon bah moi je crois que je vais y aller…

Il a fait mine de se lever de sa chaise et tout le monde a ri. Il s’est vite rassis, a caressé le bras d’Audrey. Je les ai regardés et ils m’ont fait envie. Ils ne se tenaient pas la main ni la taille, s’embrassaient rarement devant nous, et cette distance racontait en creux leur amour, le temps infini dont ils disposaient pour s’étreindre, l’absence de toute urgence et le champ laissé libre au silence, aux plaisirs simples, à la solitude désirée. J’aurais voulu, comme eux, être suffisamment serein pour pouvoir penser à autre chose, avoir parfois le temps de ne pas avoir envie d’aimer.

Avant minuit, tout le monde est allé se coucher. Il était prévu que je dorme aussi sur place, bien que j’habite à vingt minutes à pied. Je n’aimais pas retourner dans ma chambre d’ado. Chaque fois, une tristesse confuse m’envahissait à la vue de mon vieux bureau, de mon poster de New York, de ma collection de BD et de toutes ces choses laissées en plan comme si j’étais mort. Traînant dans la cuisine, j’ai ressorti le muscadet. Ce n’était pas du gin mais ça se laissait boire. J’étais un peu saoul. Les autres croyaient l’être, ils s’amusaient d’avoir trop bu et redoutaient le lendemain mais ils n’étaient pas saouls, ils ignoraient ce qu’était une vraie fête, une vraie gueule de bois. J’ai pensé à La Plage, elle m’a manqué. Coincé ici, j’avais la désagréable impression de rater une grande soirée, que quelque chose d’important se passait là-bas, sans moi, dans mon dos. Alicia m’avait dit une fois que cette angoisse avait un nom : FOMO, Fear of Missing Out. Les adolescents les premiers en souffraient depuis l’arrivée des réseaux sociaux.

La porte de la cuisine s’est entrouverte : c’était Sylvain.

— Qu’est-ce que tu fais là tout seul ?

— Je ne suis pas fatigué.

— Tout va bien ?

J’ai hoché la tête. Pas convaincu, il est venu s’asseoir en face de moi. Il a regardé le vin.

— Tu bois beaucoup, non ?

— C’est mon anniversaire, c’est normal.

Il a pris un air complice et s’est servi un verre, mais j’ai senti qu’il n’en avait pas envie, que c’était une technique pour me mettre en confiance.

— C’était une bonne soirée.

— Oui.

— Même si Christiane était un peu lourde.

Plissant les yeux, il l’a imitée :

— Dis donc, Arthur, il faudrait que tu m’emmènes en discothèque un de ces jours !

J’ai souri gentiment.

— Tu sais… je trouve que t’as pas l’air en grande forme, ces temps-ci.

Et voilà. Sans doute, mes parents l’envoyaient. Il était leur émissaire. Il venait me dire ce qu’eux n’osaient plus.

— Des fois je me dis que tu devrais essayer de changer un peu d’air… Je ne sais pas, voyager, voir du pays… Et puis, surtout, je repensais à ce dont parlait Christiane… Sur le couple et tout ça… Bon, c’était maladroit, mais dans le fond elle n’avait pas tort… Peut-être que ça te ferait du bien de te poser un peu avec quelqu’un, non ?

J’ai pris soudain ma décision : je devais lui présenter Marlène. On n’en finirait jamais sinon. Il fallait se lancer. La présenter rien qu’à lui, dès cette nuit. Elle était assurément à La Plage, comme tous les vendredis. Il saurait en faire un récit édulcoré à mes parents. Tout le monde serait soulagé, moi compris.

— Ça te dirait de marcher un peu dans le centre-ville ?

— Bien sûr. Je vais prévenir Audrey et on y va.

Il fallait un certain courage pour sortir en décembre. Beaucoup de clubbeurs n’apparaissaient qu’aux beaux jours, comme les moustiques et les touristes. J’aimais La Plage à toutes les saisons. Chacune avait son charme. En hiver, passer le sas et laisser mon manteau au vestiaire me rappelait les chocolats chauds de l’enfance, la pluie sur les carreaux, les longs dimanches en pyjama devant la télé.

Lorsque notre promenade a débouché sur le quai, face au pont, Sylvain s’est tendu.

— Attends… tu m’emmènes où, là ?

— En boîte.

— Tu rigoles ?

— Non. Pourquoi ?

— Mais tout le monde est à la maison.

— Ils dorment.

Il m’a regardé comme si j’étais fou.

— Tu peux pas me faire ça, c’est glauque.

— Juste un peu, s’il te plaît. J’aimerais beaucoup te montrer. C’est l’occasion, le soir de mon anniversaire.

Il a réfléchi. J’ai dû lui faire pitié.

— J’ai pas la tenue pour ça.

— Moi non plus, mais c’est pas grave, c’est pas une soirée spéciale.

— Juste une demi-heure, pas plus, OK ?

Passé le pont, sur le bitume lisse et familier du parking, je me suis senti déjà mieux, du bon côté de la ville. Mon corps s’est détendu. Je me suis allumé une cigarette.

— Tu fumes ?

— Seulement en soirée.

Il faudrait que j’arrête un jour. Il était difficile de se passer de cette contenance, cette petite tige entre les doigts qui dispensait de parler, justifiait si bien la solitude au fumoir et partout ailleurs où l’on ne pouvait pas danser.

En approchant, Sylvain est redevenu mon petit frère. Il s’est mis à faire des gestes inutiles, sortir et ranger son portable, ajuster le col de sa chemise. J’ai eu envie de le rassurer.

— Tu vas voir, il y a une très bonne ambiance à l’intérieur.

— Je connais, je suis déjà venu quand j’étais au lycée.

— Ah, super ! Combien de fois ?

— Une seule.

Nous sommes arrivés à l’entrée.

— Salut, Alassane, ai-je dit au videur.

— Salut, Arthur, tu vas bien ?

— Ça va.

— Tant mieux, tant mieux.

Il a regardé mon frère qui lui souriait nerveusement.

— Y a un air de famille, je me trompe ?

— Enchanté, a dit Sylvain en lui tendant la main.

Alassane l’a serrée, amusé.

— Allez-y, bonne soirée, vous êtes chez vous.

— Bon courage, a lâché Sylvain en passant.

Il n’a pas relevé que je venais de le faire entrer gratuitement, ne l’a sans doute même pas remarqué. Me suivant dans le sas il s’est appliqué à ne s’étonner de rien, comme s’il connaissait bien l’endroit, mais c’était une technique que j’avais employée mille fois, je voyais qu’il n’était pas tranquille, que les basses montantes lui serraient la gorge. Cela m’a procuré un sentiment de légitimité. Ma vie se trouvait là, derrière la porte, et je m’apprêtais à la lui montrer.

Rihanna – We Found Love

— Va t’asseoir, je reviens dans cinq minutes !

Il est allé s’installer à une table en rasant le mur. J’ai filé au bar, dû jouer des épaules pour atteindre le comptoir assiégé par les gens qui avaient déjà été servis. J’ai demandé à Alicia si elle avait vu Marlène, elle m’a dit oui, vers le milieu de la piste – déjà très bourrée, a-t‐elle ajouté.

Marlène était bien là, déchaînée. Je me suis arrêté un instant à distance pour la regarder. Elle était grande et tonique, le corps moulé dans une robe légère. Alicia la trouvait vulgaire, moi je la trouvais belle : j’aimais son nez anguleux, ses airs offusqués, sa façon de danser comme si elle était en colère. J’aurais aimé pouvoir mieux la décrire, parler de la personne qu’elle était vraiment, mais je n’en savais presque rien, ne connaissais que son corps dans l’obscurité de La Plage ou de sa voiture garée sur le parking. Je l’avais rencontrée ici il y avait de cela deux mois, sur la piste. Nous avions dansé fusionnés dès le premier instant, comme un couple qui aurait répété. Des gens s’étaient même arrêtés pour nous regarder. Elle m’avait embrassé, caressé, proposé de sortir et emmené jusqu’à sa voiture. Derrière les vitres teintées, Fun Radio à fond, nous avions fait l’amour. Elle s’était assise sur moi, agrippée à tout mon corps sans que je parvienne à croiser son regard, comme si elle se battait, les yeux fermés. Son orgasme m’avait fait jouir et aucune tristesse, aucun vide n’avaient suivi. Je m’étais collé à elle mais, se dégageant doucement, elle m’avait dit vouloir se reposer seule. J’étais parti sans insister – sans même lui demander son 06, stupidement, pour ne pas l’embêter. Les jours d’après je m’en étais haï, puis, le vendredi suivant, par miracle, elle était réapparue sur la piste et tout avait recommencé. Un rythme s’était mis en place. Pas de rendez-vous ni de lendemains. On se retrouvait au hasard des nuits, on passait de la piste à sa voiture et du sexe à rien. Pendant l’étreinte, je sentais bien que Marlène préférait mon corps à ce que j’étais réellement. Elle ne me regardait jamais, m’embrassait peu. Cependant cette histoire était différente des autres, j’en étais sûr. Mes sentiments grossissaient en silence. Bientôt je les lui avouerais. J’étais amoureux.

— Salut Marlène ! me suis-je exclamé en me glissant devant elle.

Elle était occupée avec un homme qui dansait vulgairement, bassin en avant et dos en arrière, écartant les mains comme s’il essayait de la bloquer dans un coin. Elle a poussé un cri en me voyant et s’est jetée dans mes bras.

— Arthur ! Je te cherchais partout !

Elle avait effectivement l’air bien saoule, peut-être aussi chargée en cocaïne. Parfois elle me proposait une trace aux toilettes et je refusais. Depuis le soir du concert de David Guetta, je n’avais jamais repris de drogue. Je craignais d’entrevoir trop violemment le bonheur ou quelque chose du genre. J’aimais mieux m’en tenir à ce qui était à ma portée.

— C’est mon anniversaire ! ai-je dit en dansant tranquillement.

— Sérieux ?! Mais faut fêter ça ! Viens, on se prend un carré VIP direct !

Je l’ai suivie.

— Je suis avec mon petit frère, je pourrais te le présenter ?

— À fond !

Anxieux, j’ai ajouté :

— Par contre, je ne lui ai jamais parlé de toi, donc peut-être qu’il vaudrait mieux lui dire qu’on est ensemble, pour simplifier les choses ?

— T’inquiète, je gère !

Penchée sur le comptoir, elle a crié à Alicia que c’était mon anniversaire et lui a demandé un carré VIP. Celle-ci nous l’a offert avec le champagne et un shot flambé en guise de bougie. Les portant à bout de bras, nous avons marché jusqu’aux banquettes royales, surélevées et fluorescentes, à l’ombre du palmier. En temps normal, s’asseoir là coûtait au moins cent euros. On dominait la boîte entière. On avait le monde à ses pieds.

Je suis allé chercher Sylvain. Il n’avait pas bougé, jambes croisées, son portable à la main.

— Viens, je vais te présenter quelqu’un !

Perplexe, il m’a suivi.

— Je te présente Marlène… ma…

— … sa copine ! a-t‐elle crié en écartant les bras.

Il m’a regardé un instant avec incompréhension, puis s’est empressé de sourire et lui a tendu la main.

— Enchanté, Marlène !

Nous nous sommes installés. Elle a ouvert le champagne et jeté le bouchon en l’air.

— À l’anniversaire d’Arthur !

Sylvain a porté le toast, complètement dépassé. Moi, bien qu’un peu nerveux, je me sentais fier et heureux. Marlène avait un bras autour de ma taille. Nous ressemblions à un couple. Nous aurions pu être assis comme cela au restaurant, sur un banc, ou même à la table de mes parents trois heures plus tôt, tout le monde nous aurait vus comme un couple. J’ai repensé à la bouteille que m’avait offerte Christiane. C’était gentil. J’aurais aimé la boire chez moi avec Marlène. Au bout d’un petit silence, Sylvain s’est penché vers elle :

— Qu’est-ce que vous faites dans la vie ?

— Quoi ?!

— Il faut parler fort, Sylvain !

— Je disais, a-t‐il crié en regardant autour de lui, qu’est-ce que vous faites comme métier ?!

J’ai écouté, curieux ; elle ne m’en avait jamais parlé.

— On peut se tutoyer, hein ! Je travaille dans une agence de voyages !

— C’est un secteur en expansion !

Elle a hoché la tête et ri légèrement. Il paraissait s’attendre à ce qu’elle lui demande à son tour ce qu’il faisait dans la vie mais elle n’a rien dit, s’est contentée de se resservir du champagne en me touchant la cuisse. J’ai commencé à me sentir mal. Sylvain s’est efforcé de continuer à sourire. Son visage crispé reproduisait involontairement ses expressions à elle, comme un spectateur de cinéma trop concentré.

— Et vous vous êtes rencontrés comment, tous les deux, si ce n’est pas indiscret ?

Elle a ri encore. J’ai essayé de lui faire un signe.

— En voyage ! a-t‐elle déclaré.

— Ah bon ? Mais… où ça ?

— En… Croatie !

Sylvain m’a regardé, suspicieux. C’était trop. Je me suis levé brusquement.

— On va danser ?

Marlène a bondi. Il m’a dévisagé comme si je trahissais un pacte.

— Arthur, je préfère pas, c’est pas trop mon truc…

— Allez ! a fait Marlène. Faut te lâcher un peu ! Je suis sûre que tu danses aussi bien que ton frère !

— Ah ça, je ne pense pas !

Mais elle lui a pris le bras et il a dû céder. Nous nous sommes contentés du bord de piste. Pour réparer un peu les dégâts, j’ai tout donné en dansant avec Marlène, que mon frère sache au moins comme nos deux corps s’entendaient. J’adorais ça. Depuis ma rencontre avec Wassim, je privilégiais toujours la danse en duo à la danse solo. C’était un art de l’altérité : répondre aux mouvements d’en face, inventer des contre-rythmes, des échos, des synchronisations éclair. Quand je dansais, je me transformais. Je le voyais dans le regard des autres et dans le mur-miroir. Je me trouvais plus beau. J’avais envie que le monde entier me voie, que le monde entier soit là.

Sylvain, impressionné, est resté raide face à nous, scotché au sol, battant la mesure du bout du pied.

— ALLEZ, SYLVAIN ! a hurlé Marlène.

Acculé, il s’est résolu à danser le strict minimum, le nez plissé par son sourire forcé. Il tapait dans ses mains au hasard, à contretemps, regardait autour de lui comme s’il cherchait un taxi. Ses yeux tombaient malgré eux sur des corps de femmes autour de lui, descendaient puis remontaient nerveusement, coupables, rivés en l’air. On aurait dit qu’il essayait de surnager dans une piscine. Ses jambes maigres et ses genoux saillant à travers le jean le rendaient un peu gauche. On regardait rarement les jambes des hommes. On regardait leur torse et leurs bras mais on sous-estimait le bas. Les jambes trop fines, trop longues, les jambes sans charme comme celles de mon frère ou de mon père m’irritaient, cristallisaient le souvenir de ce que j’avais été. En voyant Sylvain si perdu ici, je me suis senti loin de lui, comme de l’autre côté d’une vitre, et du même coup la tristesse m’a pris ; il n’aimait pas cet endroit, n’aimait pas Marlène, n’avait rien à lui dire et ne la reverrait jamais. Tout cela n’était pour lui qu’un passage, une faveur, une tête passée dans l’entrebâillement de mes nuits.

Profitant d’une transition entre deux morceaux, il s’est penché vers moi.

— Je vais rentrer !

— Déjà ?

— Oui, il est tard, je ne veux pas inquiéter Audrey ! Mais merci pour la soirée, c’était sympa ! T’es un sacré danseur ! Et puis je suis content d’avoir rencontré ta…

Il n’a pas réussi à finir sa phrase et m’a simplement désigné Marlène. Il l’a saluée d’un bref signe de la main, auquel elle a répondu sans cesser de danser.

— Ne rentre pas trop tard chez les parents, s’il te plaît ! Ce serait bien que tu sois en forme pour le brunch !

Il s’est éloigné, cheminant délicatement pour ne toucher personne, comme s’il s’éclipsait d’une rangée de sièges au milieu d’un spectacle.

— Il est pas super fun, ton frère ! m’a dit Marlène en reprenant mes mains.

Je n’ai pas répondu. Je me suis contenté de danser avec elle pour ne penser à rien.

Les morceaux se sont enchaînés, le temps s’est dilaté. Au bout d’un moment l’excitation est montée, alors j’ai dit :

— J’ai envie de toi…

— Viens…

Dehors il pleuvait. Talons hauts, coiffures au gel, chemises repassées se pressaient pour rester au sec. La boîte était un îlot, ses néons brillaient sur le bitume et sur la Loire. Toute la ville autour était l’averse. Nos manteaux sur nos têtes, nous avons couru jusqu’à la voiture de Marlène. Elle a mis Fun Radio à fond et nous nous sommes déshabillés. Cette fois-ci, pendant que nous faisions l’amour, l’émotion m’a submergé et les mots sont sortis dans un souffle :

— Je t’aime…

— T’as dit quoi ?

— Je… rien…

Elle s’est arrêtée. Elle a éteint la musique.

— Arthur, j’ai entendu. Faut pas dire un truc comme ça…

— Pourquoi ?

— Je sais pas… Ça me coupe… C’est trop… Tu peux pas m’aimer, on se connaît à peine.

Elle s’est détachée. Son corps était raide. Je sentais mon menton trembloter. L’instant était grave et j’aurais voulu au moins que nous le vivions comme tel, mais Marlène n’affichait qu’un air embêté, violemment trivial. Je n’ai pas essayé de la convaincre. J’avais peur de la refroidir davantage. Déjà mes espoirs se réduisaient à ce qu’elle n’emporte pas un trop mauvais souvenir de moi.

— Désolée.

— C’est moi qui suis désolé, je ne sais pas ce qui m’a pris.

— C’est pas grave, on oublie. Je suis fatiguée maintenant. Je vais rentrer.

— Tu ne devrais pas conduire, tu as bu… Il vaudrait mieux appeler un taxi.

— T’inquiète, je gère.

Je l’ai laissée faire. Elle rentrait toujours comme ça.

— Fais attention à toi. Bonne nuit, Marlène.

Elle m’a regardé avec une sorte d’attendrissement, donné une caresse sur le bras, puis a commencé à se rhabiller. Je suis sorti. Derrière la vitre teintée, elle m’a semblé disparaître. Sa voiture a démarré, passé le pont, longé le quai, disparu.

J’ai marché un peu dehors. Le corps crispé, j’ai attendu que la douleur monte, comme lorsqu’on vient de se cogner l’orteil contre un meuble. Un nœud s’est fait dans ma gorge, ma poitrine s’est soulevée, tout ce qui se trouvait devant moi m’a paru triste et vain : les parapluies qui traversaient le parking en courant, les clients sous l’auvent, la ville déserte. Ce devait être cela, un chagrin d’amour. Je ne savais pas où aller. L’idée de rentrer chez mes parents me glaçait : traverser discrètement le couloir, mal dormir, me réveiller en retard, prendre un Doliprane en cachette, descendre et trouver la famille fraîche et joyeuse dans le jardin, affronter le regard de Sylvain, éviter celui de mon père, sentir celui de ma mère, mentir encore, ne pas pouvoir pleurer.

J’ai sorti mon portable : il était une heure du matin. Ce n’était plus mon anniversaire. La boîte en revanche était ouverte encore jusqu’à six. Il restait presque une nuit entière. Je ne voyais pas de meilleure option. J’ai arrangé ma coiffure, pris un chewing-gum, et je suis retourné danser.

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