L'homme qui danse

Victor Jestin · Chapitre 2 sur 11

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L'homme qui danse

Vincent (1998)

Vincent

1998

 

Ça a recommencé huit ans plus tard.

— Les mecs, on va en boîte ?

Je fumais sur le canapé chez Vincent, avec deux autres garçons dont je ne me souviens pas, des figurants. Je me souviens de Vincent. Il était imposant, vêtu toujours de T-shirts blancs et de jeans sales, parfois sentant fort, mais son odeur même jouait pour lui, façonnait comme tous ses gestes une virilité mûre avant la nôtre, un corps d’homme. Il était droitier mais fumait de la main gauche. J’aimais cette manière qu’il avait de chercher son briquet dans sa poche, une cigarette à la bouche, de l’allumer tête inclinée, de ponctuer ses phrases par une longue latte qui nous laissait suspendus à ses lèvres, de jeter enfin son mégot pour signaler la fin de la conversation. Assis à côté de lui, une fesse dans le vide, je me concentrais pour ne pas crapoter, bien inhaler comme aux répétitions dans ma chambre. J’en espérais un peu de plaisir, rien qu’un peu pour qu’il se voie sur mon visage, mais c’était immonde, un goût de poussière et de mort qui me brûlait jusqu’aux larmes. Je disais que j’étais allergique au canapé. J’aurais tout fait pour rester là, dans le nuage commun, en sursis. En vérité, je n’étais qu’à moitié leur ami. J’étais une option, une pièce rapportée, greffée à la bande par la force du temps, à l’usure, le genre d’ami dont la présence et l’absence pèsent le même poids négligeable.

— On va en boîte, ou quoi ? a répété Vincent.

J’ai continué à faire comme si je n’entendais pas, en attendant que les autres refusent pour moi.

— Pourquoi est-ce qu’on irait en boîte ?

— J’en ai marre des soirées ici. Je préfère quand y a plein de gens.

— On va se faire recaler là-bas.

— Non, j’y suis déjà allé une fois avec des potes de mon frère, ils ont pas regardé ma carte d’identité.

— De toute façon, j’ai pas envie de danser.

— Moi non plus j’ai pas envie de danser. On s’en fout de danser. On danse pas pour danser, on danse pour choper.

Choper, le mot me donnait la nausée. Dans leur langage, ça voulait dire embrasser. Depuis quelque temps ce sujet les accaparait. C’était monté doucement, dès le début du lycée : leur corps s’était épaissi, leur voix avait mué ; leurs regards, peu à peu, s’étaient fixés sur les filles, descendant d’un même mouvement sur leurs seins, leurs jambes, leurs fesses devenues des culs, comme ils disaient, et je le répétais en rougissant. Je n’étais pas prêt pour ça. J’avais encore ma gueule d’enfant.

— Allez, a insisté Vincent, je sens que là-bas Arthur pourrait y arriver.

Ils ont rigolé, moi aussi, le visage crispé. Vincent voulait toujours que je chope. À chaque soirée il me cherchait un coup. C’était pour lui une véritable activité, bénévole, caritative, humanitaire. Mon cas le préoccupait. Je n’avais jamais embrassé. Même pas un petit smack ni un bisou caché dans la cour de récré. Pendant que les autres pensaient déjà à coucher, je piétinais à ce stade, comme bloqué sur la première case d’un jeu de société. Il faudrait bien que j’avance un jour, au moins pour qu’ils arrêtent de rire.

— Je suis partant, ai-je dit soudain, piqué de courage.

Avant de se mettre en route, les deux autres ont dû utiliser le téléphone pour demander la permission. Ils nous enviaient, Vincent et moi, d’être plus libres qu’eux. Nos parents ne nous empêchaient jamais de sortir, pour des raisons différentes : les siens parce qu’ils étaient souvent absents, les miens parce que tout signe de socialisation était une bonne nouvelle, une petite victoire sur ma solitude.

Il n’y avait pas grand-chose à cette heure-là dans le centre-ville : quelques bars ouverts après minuit, notre épicerie préférée, un kebab où échouer en fin de soirée, le bus de nuit dans les rues vides ; et, de l’autre côté de la Loire, avant la zone industrielle, La Plage, seule boîte de la ville, rectangle jaune brillant sur les quais. Je ne passais jamais par là-bas. En approchant, quelque chose m’a soulevé l’estomac, et ce n’étaient pas seulement les basses qui sourdaient des murs ; je reconnaissais l’endroit et retrouvais avec lui une vieille angoisse, comme au souvenir d’un coin de rue, d’une géométrie particulière où la douleur a laissé sa trace.

Nous avons franchi le pont et traversé le parking jusqu’à l’entrée. « La Plage » était inscrit sur la façade en grandes lettres néon. Plusieurs personnes attendaient dans la file. Nous nous sommes glissés dedans. J’ai fait semblant d’être à l’aise, les autres aussi peut-être, mais alors ils le faisaient mieux que moi. Tout le monde avait l’air majeur, entre vingt et trente ans. Quand nous sommes arrivés à son niveau, le videur m’a regardé. J’ai craint qu’il nous recale à cause de moi, pas assez désirable, pas assez désirant, va savoir. Je me suis tenu droit. J’aurais pu faire une chose suspecte, cracher par terre, par exemple, afin que son refus se focalise là-dessus et non sur ma personne.

— Allez-y.

Nous sommes passés. Vincent et les autres ont jubilé comme s’ils venaient de braquer une banque. Dans le sas, la musique s’est intensifiée, le bâtiment m’a paru plonger lentement sous terre. Sas de piscine, vestiaires, queues d’attractions, sas en tous genres, antichambres d’angoisse : mon cœur, systématiquement, s’y mettait à battre, et je gardais les bras croisés bien haut pour en comprimer les coups avec mes poings. Nous avons laissé nos manteaux à l’endroit prévu. On nous a donné un jeton à chacun. Le couloir se rétrécissant, il m’a semblé soudain que je me rendais à l’usine, non pas à la fête mais à l’usine, au travail, au charbon.

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À l’intérieur il y avait un bar, un faux palmier, un mur-miroir, des banquettes en cuir violet dans les coins et, au centre, une piste rectangulaire où des centaines de personnes dansaient dans une confusion de musique, de couleurs et de fumée. Voilà ce que j’ai vu. C’était uniforme et permanent. L’impression de prendre un mouvement en cours a été brève ; dès les premiers pas, nous nous sommes retrouvés incorporés pleinement à l’ambiance, enrôlés par les lumières. Nos T-shirts, nos chaussures et nos dents se sont mis à briller comme au bowling. J’ai senti parmi les autres se répandre un vent d’excitation. Ils ont dit des choses que je n’ai pas entendues, la musique était trop forte. Nous avons contourné la piste jusqu’au bar. Vincent, je le voyais à sa démarche, prenait du plaisir à ne pas danser, à retarder ce moment comme le font les gens sûrs d’eux. J’ai essayé de l’imiter. Tant que je ne dansais pas, rien ne prouvait que je n’étais pas un grand danseur, un séducteur qui cachait drôlement bien son jeu derrière ses airs perdus.

— Quatre gin to’ ! a crié Vincent au barman sans nous demander notre avis, posant cent francs sur le comptoir.

Je n’aurais jamais osé commander pour tout le monde. C’était comme impulser le départ du self en se levant le premier, seuls les meneurs savaient le faire. J’ignorais ce qu’était un gin to’ et j’aurais préféré un Coca, tout au plus une Manzana, mais je n’ai rien dit. Je les ai suivis ensuite jusqu’aux banquettes en tenant mon verre bien haut, concentré, mon excuse pour ne pas danser. De l’alcool a coulé dans la manche de ma chemise. Nous nous sommes assis en ligne au bord de la piste. Jamais je n’avais vu autant de personnes remuer dans une même pièce. Pour éviter de les regarder, j’ai levé les yeux. Fixés au plafond, des dizaines de spots fous tournoyaient à une cadence infernale, chacun avec sa couleur et son trajet, sa petite partition dans le chaos. Ils paraissaient épuisés, faisaient même un peu de peine. J’ai baissé les yeux, me suis focalisé sur la musique. L’envie m’a chatouillé de taper du pied comme à un concert, un concert tranquille où chacun reste assis, cela m’aurait plu. À côté de moi, les trois discutaient en se criant dans les oreilles. J’ai cru entendre Vincent raconter une fête à laquelle il était allé le week-end dernier. C’était son sujet de discussion préféré. Plus que de sortir, il aimait raconter. Son plaisir en soirée tenait au souvenir qu’il en fabriquerait. Il en rajoutait toujours. Les autres l’écoutaient en riant, riaient même avant la chute de ses histoires, tant ils avaient envie de rire, déjà séduits et convaincus. J’ai tendu le cou pour participer, m’insérer dans le triangle formé par leurs corps, mais je n’ai pas réussi, repoussé par leurs épaules sans qu’ils s’en rendent compte. J’ai lancé un rire au hasard mais ma voix a déraillé dans les aigus et ils ne m’ont pas entendu. Résigné, j’ai regardé le sol en buvant mon gin to’. C’était du gin avec du Schweppes Tonic. Très amer. Ça ballonnait. Qu’est-ce que je fous là, ai-je pensé un bref instant.

Vincent s’est levé. Il a fait quelques pas et s’est mis à danser, se déhanchant, les lèvres serrées, les bras balancés lentement le long du corps comme s’il faisait un jogging au ralenti. Il a glissé vers le centre de la piste et s’est fondu dans la foule.

— Putain, il sait danser !

— Il est bon, l’enfoiré !

Ils l’ont suivi comme des mouches.

— Je finis mon verre et je vous rejoins ! ai-je crié.

La banquette sans accoudoirs m’a paru d’un coup trop grande. J’ai aspiré le fond de mon verre et la paille a fait des bulles dégoûtantes. Je me suis allumé une cigarette. Encore quelques minutes et je me lance, ai-je décidé. La piste s’étalait comme une mer à mes pieds. Là se trouvaient donc les filles à aborder. C’était un bal. Ça ne valsait pas mais en fait c’était tout comme un bal, archaïque et cruel. Chacun se cherchait un partenaire. Si jamais cette foule formait un nombre impair, l’un de nous se retrouverait seul au bout du compte, et cela risquait bien d’être moi, comme aux chaises musicales de mon enfance. Les gens se pressaient. Ils se ressemblaient. Tous se confondaient dans cette lumière, jetée sur eux pour lisser leurs visages, gommer leurs boutons, effacer leurs formes et leur en inventer d’autres. C’était une ambiance excitante, dangereuse aussi, car tous ici, devenus plus beaux, devaient redoubler d’attente, saturer la boîte de désir, plus qu’elle n’en pouvait contenir. Il existait certainement quelque part un interrupteur pour rallumer les néons du plafond, faire que tout le monde sursaute, se réveille soudain dans les bras d’inconnus rouges et suants.

Je devais me bouger. Il me semblait sinon pouvoir rester assis des heures et des jours sans que personne vienne me chercher. Je devais essayer, tenter le diable. Je me suis levé. La frontière avec la piste n’était pas nette, il n’y avait pas de rainure lumineuse ni de changement de couleur au sol. Le seul repère était la lisière de la foule elle-même ; la zone de danse débutait à l’endroit du corps le plus excentré. Entre lui et moi demeuraient un ou deux mètres de vide, de no man’s land. Je les ai franchis, un pas après l’autre, prudent comme sur une patinoire. J’y étais. Toutes les parties de mon corps, même les plus anodines, doigts, pieds, oreilles, je me sentais soudain forcé de leur trouver contenance, de justifier leur présence ici. Comment danser, comment enclencher le mouvement ? Je n’arrivais pas à me lancer. Les secondes passant, j’ai vu des regards se poser sur moi et la panique est montée. La seule alternative pour ne pas m’humilier était d’avancer ostensiblement vers une destination, n’importe laquelle, comme dans la cour du lycée. Je me suis mis à marcher d’un air déterminé, visant le bar. Tant que j’ai pu, j’ai longé les banquettes, mais il a bien fallu à un moment, pour ne pas me cogner au mur, bifurquer et couper par la piste. J’ai sinué entre les corps. Leurs odeurs se confondaient en une même sueur globale, officielle. Je me suis rendu compte du silence général : les corps dansaient, se touchaient mais ne faisaient aucun bruit. Personne ne parlait dans cette boîte. Les bouches restaient fermées, salivantes, ne s’ouvrant que pour boire ou embrasser. Tout cela se déroulait par-dessous la musique. Un deuxième interrupteur, ai-je pensé, devait exister pour couper le son, renvoyer chacun à son propre silence, aux froissements de son jean et à sa respiration dans le noir.

J’ai atteint le bar, voulu m’appuyer sur le comptoir, mais il collait. Le barman s’est penché vers moi :

— Qu’est-ce que tu veux ?!

— Un verre d’eau s’il vous plaît !

L’alcool commençait à monter, je n’aimais pas cette sensation. Je ne parvenais jamais à boire sereinement, à accepter l’ivresse, renoncer au peu de contrôle que j’avais sur les situations. J’ai bu mon eau glacée sur un tabouret haut, dos à la foule. Je n’avais aucune idée d’où en étaient les autres. Chacun devait faire son chemin de son côté. Un homme somnolait près de moi, les coudes sur le comptoir et la tête dans les mains. Il avait l’air vieux, pas loin de l’âge de mon père. On aurait dit qu’il s’était trompé d’endroit. Il m’a fait un peu de peine. Personne ne le considérait, nous étions tous les deux en périphérie, hors jeu. La danse pulsait depuis le centre de la piste et repoussait ses déchets en cercles concentriques jusque dans les coins, bar, banquettes, au-dehors enfin. La boîte, je le voyais bien d’ici, n’était pas ce grand espace ouvert et partagé qu’elle paraissait être. C’était un agrégat de zones hiérarchisées, aux frontières lissées par le noir, la musique et la continuité du sol. Des privilégiés, tel Vincent, ne le sentaient pas et circulaient librement d’une zone à l’autre, mais certains butaient à ces mêmes passages comme s’ils manquaient une marche, n’osaient pas bouger, pas danser, s’écrasaient à leur place attribuée. Ce n’était pas injuste, c’était un visage de l’injustice. L’injustice était plus large, elle était dans les rues, dans les couloirs du lycée, dans la ville et partout ailleurs. En quoi La Plage y aurait-elle échappé ?

L’envie m’est venue de pisser. Une chose à faire enfin, claire et précise. J’ai longé le mur en cherchant l’endroit, trouvé un petit escalier avec une pancarte. En bas, une porte battante et violente isolait de la musique. Les basses passaient encore. La lumière blanche trahissait la laideur des lieux, le sol crasseux, les corps lents et lourds, précipités pour retourner plus vite danser. J’ai vu une fille saoule entrer dans une cabine et s’asseoir sur la lunette sans la tapisser de papier-toilette, poser ses fesses sur la saleté comme si plus rien ne la dégoûtait, emportée dans l’élan, le désir obstiné de se mélanger aux autres. J’ai pris tout mon temps, bien planqué dans un coin.

— Alors monsieur, ça pisse ?

Vincent, suant et joyeux, s’était encastré dans l’urinoir voisin.

— Tu te marres bien ?

— Ça va.

— T’as chopé ?

— Non… Pas encore… Je regarde.

— Regarde plutôt ça.

Se tournant vers moi, il a secoué son sexe en poussant un râle monstrueux. J’ai ri. Il en était fier. C’était un sexe long et gros. Depuis des années, il le secouait régulièrement sous mon nez. Je l’avais vu pour la première fois à douze ans. Nous étions chez lui devant la télé et il m’avait proposé : « Tu veux qu’on se branle ? » J’avais dit : « Oui, pourquoi pas. » Il avait posé un coussin en équilibre entre nous, pour le principe, m’avait-il semblé, puisqu’un simple haussement du cou suffisait à tout voir. Un instant je l’avais vu, veineux et poilu. Vincent avait sorti des mouchoirs, j’avais demandé pourquoi. « Pour le sperme. » J’avais rougi : je n’en avais pas. Chaque soir je me masturbais en priant pour que ça sorte, mais non, mes orgasmes faisaient sans, pas blancs, pas prouvables. Vincent avait joui dans un cri. Il m’avait montré son mouchoir souillé, comme la tête d’un adversaire décapité. Quand il s’était levé pour aller le jeter à la poubelle, j’en avais profité pour cracher dans le mien, puis je le lui avais tendu. « C’est du sperme, ça ? » avait-il demandé. J’avais juré que oui, il avait ri. Depuis ce jour-là je continuais à voir son sexe, et parfois à lui montrer le mien, car il fallait avec Vincent savoir exhiber son désir, le présenter à chaque contrôle comme des papiers d’identité. Il fallait bander. Il fallait prendre de la place, parler fort dans les rues, regarder les culs, dire cul, se faire mousser. Il s’est rebraguetté.

— J’y retourne. Je suis sur un coup

Il est reparti sans se laver les mains. Face au miroir, je me suis observé. Je n’étais ni moche ni beau. Mes traits étaient trop anguleux, mon corps trop long, trop fin, ma tête penchée en avant comme pour qu’on la tranche. Ma chemise ressemblait à une voile de navire. Mon pantalon flottait ; au niveau des cuisses, on sentait le vide entre le tissu et mes jambes maigres. Mes chaussures étaient correctes. Voilà. J’étais moyen. Je comprenais absolument qu’on ne ressente pas un grand attrait pour moi. Cependant il fallait essayer. Encore une fois. Allez. Je serais content de l’avoir fait.

Je suis retourné dans le tas, comme à la guerre. Rien n’avait changé par là, même la musique semblait piétiner, et pourtant une masse de travail avait été abattue dans l’ombre, des minutes entières de drague et d’approche, progrès à peine visibles, sinon à se pencher sur les corps et à chercher les couples nouveaux, les couples imminents, les absents et puis tous les autres restés seuls. Je me suis glissé parmi eux sans réfléchir. Tapant du pied, je suis parvenu à me tenir en équilibre en bord de piste, comme accroché à une rambarde. Cette fois je me suis forcé à regarder les filles, à ne pas baisser les yeux. Elles avaient toutes l’air plus âgées et plus matures. Elles ne me considéraient pas, tel un enfant dans leurs pattes. J’ai repéré tout de même un petit groupe qui devait avoir pas loin de mon âge, peut-être dix-huit ans. Il s’agissait de croiser un regard, n’importe lequel, puis de s’approcher, se toucher, s’embrasser. Ce ne devait pas être si compliqué. Avais-je mauvaise haleine ? C’était probable. Je me taisais depuis longtemps, le gin et la salive macéraient dans ma bouche. J’ai tiré un chewing-gum de ma poche et l’ai jeté sous ma langue en faisant mine de bâiller. J’ai vraiment bâillé. J’étais fatigué. Je n’avais pas envie. Pas l’énergie de forcer la nuit pour arracher un baiser à montrer aux copains. Il me fallait plus de calme et de temps. J’aurais aimé savoir qui avait décrété un jour que le désir s’exprimerait seulement le soir venu, dans l’alcool et l’agitation. Je préférais le creux d’un après-midi. Tant pis. Je suis retourné m’asseoir sur la banquette.

Quelques instants plus tard, un visage familier m’est apparu dans la foule. Amandine, une fille de ma classe, dansait d’un air effacé, comme pour s’excuser d’être là, visiblement seule. Je l’ai observée. Je l’avais toujours bien aimée. En cours, j’essayais souvent de me retrouver assis à côté d’elle. Sa présence me serrait le cœur et donnait une sorte de valeur à mes journées. Un peu de courage m’est revenu. C’était le moment de tenter ma chance.

— Putain, ça fait du bien de se poser !

Vincent s’était affalé à côté de moi. Il était saoul. Bras étendus sur le dossier, jambes écartées, il m’a agacé.

— J’ai chopé ! m’a-t‐il hurlé dans l’oreille. Mais elle voulait pas aller plus loin ! Faut que j’en trouve une autre qui veut bien baiser ! Une plus désespérée ! C’est ça, le secret ! Il faut en viser une qui a un défaut évident, par exemple un long nez ou des oreilles décollées ! Un défaut qui la fait complexer ! Si t’es prêt à l’accepter, t’as le champ libre ! Tu t’engouffres dans la brèche ! Tiens, regarde, y a la grosse Amandine qui est là ! Ça se tente !

Il s’est levé d’un bond, s’est dirigé vers elle et lui a tendu la main. Surprise, elle l’a saisie comme une bouée. Mon amertume a vite fait place à une résignation lucide : que j’échoue avant même d’avoir essayé, c’était dans l’ordre des choses, je ne pouvais pas me permettre d’être jaloux. Assis à trois ou quatre mètres d’eux seulement, je les ai regardés danser. Vincent bougeait bien. Il parvenait à caser des passes de rock sur l’électro, certain de sa légitimité, de sa générosité même envers Amandine, qui se laissait guider, les yeux rivés sur lui, le visage figé par la fascination et la conscience de sa chance. Le morceau s’est achevé, suivi par un tempo plus lent, presque un slow. Je ne pensais pas que cette danse existait encore. Une douceur générale a ralenti la boîte, j’ai trouvé ça beau. D’un sourire grave, craquelé de mensonge, Vincent s’est penché pour embrasser Amandine. Ils sont restés longtemps enlacés, ses mains à elle sur sa taille, ses mains à lui glissant de son dos à ses fesses et les tirant à lui, une condition posée pour que l’étreinte perdure. À un moment, il s’est tourné vers moi pour me faire un clin d’œil et je lui ai répondu d’un sourire complice, joyeux, humiliant. J’ai eu alors envie de partir. C’était mon droit. Je pouvais même le faire sans dire au revoir, comme un voleur. Mais Vincent me l’aurait reproché. J’ai fait l’effort de m’approcher de lui, raide au milieu de la foule.

— Juste pour te dire que je vais y aller, désolé, je suis fatigué !

Il s’est contenté de lever le pouce, occupé avec Amandine. Elle, je n’ai pas osé la regarder. Je suis parti, traversant une dernière fois la piste, qui n’avait plus rien d’effrayant maintenant que je la quittais. Je m’y suis même attardé avec une sorte de plaisir, comme je le faisais enfant dans la cour de récré quand la sonnerie retentissait. Avant de passer la première porte, j’ai jeté un regard par-dessus mon épaule. La fête se poursuivait, indifférente à mon départ. J’aurais aimé que l’on me retienne, ou que tout le monde aille se coucher en même temps que moi. J’ai franchi le sas et récupéré mon manteau au vestiaire, laissant ceux des autres pendre à côté du vide.

Sortir à l’air libre m’a fait le même effet que de remettre les chaussures après la patinoire : le sol d’abord trop présent, les jambes lourdes, le temps ralenti, puis peu à peu le plaisir de marcher simplement, sans attaches. Le videur m’a proposé de me coller un tampon sur l’avant-bras au cas où je repasserais dans la nuit. J’ai refusé, je n’y comptais pas. En m’éloignant, j’ai ressenti tout de même un peu de tristesse à l’idée qu’une fois de plus je renonçais et repoussais le grand soir.

Sur le quai, des prostituées se tenaient adossées au mur, toutes semblables dans leurs doudounes serrées et leurs longs collants noirs. Elles m’ont sifflé au passage. Par-dessous la gêne, j’ai apprécié d’être ainsi considéré comme un client potentiel. La perspective m’a même tenté. Après tout, il suffisait de me lancer pour devancer d’un coup les autres, me dépuceler dans leur dos. Je ne connaissais pas le prix ni le procédé. Tout en réfléchissant, je me suis senti dévier sur le quai, décidé puis résigné trois pas plus tard, slalomant d’un air saoul. Non, je ne pouvais pas faire ça. C’était de la triche. Vincent ne me l’aurait même pas comptabilisé. Je leur ai jeté un regard désolé, presque fautif, comme lorsqu’on me demandait une cigarette et que je n’en avais pas. Mains dans les poches et tête baissée, je suis rentré chez moi.

J’habitais à vingt minutes du centre-ville, dans le grand quartier de lotissements pavillonnaires, avec mes parents et mon frère Sylvain, de deux ans mon cadet. En arrivant, j’ai été surpris de trouver le salon allumé. J’ai regardé l’horloge : à peine une heure du matin. Le temps là-bas m’avait paru beaucoup plus long.

Assis sur le canapé, mon père regardait un film d’action à la télé, tranquille, les jambes allongées sur la table basse, les mains posées sur son ventre, loin de toute agitation, dans un monde sans boîte de nuit. En m’entendant, il s’est retourné en souriant. À chaque fois je croyais lire dans ce sourire le bref espoir de me voir rentrer accompagné, toujours déçu et ravalé avec pudeur.

— Coucou, c’était une bonne soirée ?

— Ça va.

— C’était où ?

— À La Plage, la boîte de nuit sur les quais.

— En boîte, carrément ! Je ne pensais pas que ça te plaisait, ce genre d’endroit. Et tu as dansé ?

— Un peu.

— Sympa. Mais il est tôt, tu pouvais rester plus longtemps.

— Bof. Je suis fatigué.

Je suis monté dans la salle de bains. Mes vêtements sentaient un mélange de tabac, de transpiration et d’alcool. Je les ai mis dans la machine. Pendant que je me brossais les dents, j’ai entendu ma mère dans le couloir. Elle se levait souvent quand je rentrais de soirée, au prétexte de se rendre aux toilettes, pour vérifier si j’allais bien, s’il ne m’était rien arrivé. J’ai ouvert la porte pour la rassurer. Elle était en pyjama, l’air endormie, bien loin de La Plage elle aussi.

— C’était bien ?

— Oui.

Je l’ai embrassée puis je suis parti me coucher. Ma chambre était calme et fraîche. Elle semblait m’avoir attendu. Mes rapports avec elle étaient ambivalents : je l’aimais comme un abri ; je la détestais aussi, tant elle contenait ma solitude.

Malgré la fatigue, j’ai peiné à m’endormir. Mon cœur battait fort, la boîte me suivait jusque dans mon lit, je la revoyais, flashs de lumière, foule sur la piste. Sans raison, je me suis mis à bander. Ça m’a surpris. Ça venait à contretemps. Ça se réveillait maintenant, comme un vieux type endormi qui se redresse en fin de soirée quand tout le monde est parti. Je n’en avais aucune envie. Ce n’était même pas agréable. Ça ressemblait à une érection matinale, une dureté froide, étrangère. Pour la chasser et m’endormir, j’ai commencé à me masturber. J’ai essayé de faire le vide en pensée, mais la boîte restait, indélébile. J’avais beau m’acharner, son image perdurait, et l’écho sourd de la musique au rythme de mon poignet.

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