L'homme qui danse

Victor Jestin · Chapitre 5 sur 11

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L'homme qui danse

Wassim (2008)

Wassim

 

2008

 

Ce vendredi-là j’étais venu dès vingt et une heures pour profiter du calme avant le concert de David Guetta. La Plage était peu remplie. On voyait encore le sol. L’ambiance était fraîche. J’étais assis au bar en face d’Alicia, la barmaid. Elle était arrivée ici l’année passée. En débardeur, pull autour de la taille, toujours sobre, elle enchaînait les cocktails, discutait à la va-vite et tenait à une distance tranquille les hommes qui la draguaient. Cette idée ne m’avait jamais traversé, non qu’Alicia me déplaise – je la trouvais gentille, franche et élégante avec ses gestes précis –, simplement elle était de l’autre côté du comptoir, hors piste, indansable, et cette distance entre nous avait fait place à une relation précieuse, qualifiable d’amitié, bien que restreinte à La Plage. Elle était ma seule amie femme. Les relations désintéressées étaient ici assez cloisonnées, et j’interagissais plus facilement avec des hommes – quoique peu. En fait, Alicia était ma seule amie tout court.

— Je ne sais pas comment ils ont réussi à faire venir David Guetta… Il est quand même très quali’ par rapport aux autres DJ qu’ils invitent d’habitude. Peut-être qu’il connaît le proprio, ou qu’il a un attachement émotionnel à la ville… En tout cas, ça va faire une grosse pub à la boîte. À mon avis ce soir il va y avoir du niveau, prépare-toi…

Elle m’a glissé un gin to’ gratuit et s’est éloignée pour aider son binôme, à qui je ne parlais jamais. Pivotant sur mon tabouret haut, j’ai regardé les femmes qui dansaient.

Je rêvais d’une petite amie, d’une personne à qui tenir la main, avec qui aller au cinéma, faire des promenades et l’amour en plein après-midi. Je n’en trouvais pas ici. Certes il m’arrivait de temps en temps, grâce à mes progrès sur la piste, d’embrasser une partenaire de danse et de terminer la soirée chez elle ou chez moi, mais les relations en restaient là, elles ne passaient jamais la nuit ; au réveil, j’espérais une suite, ou plutôt un commencement véritable, ne serait-ce qu’un petit déjeuner, un échange de numéros ou un baiser en partant, comme font les couples quand ils se disent au revoir, à bientôt – mais rien. Je ne retenais personne. Tout s’achevait au matin, je me retrouvais seul, parfois dans le désordre pénible et soudain étranger de mon studio, parfois dans un quartier inconnu, d’où je me rendais au travail sans manger, en gueule de bois, coupable et ressassant : Avais-je mal fait l’amour, mal discuté, mal donné envie de me revoir ? C’était probable. Les conditions ne m’étaient pas favorables, souvent tard dans la nuit, saouls et comme pressés d’en finir ; il m’aurait fallu plus de temps, plus de douceur. Peut-être me trompais-je simplement d’endroit. Il se pouvait que la plupart des gens en boîte ne cherchent rien d’autre que cela, un coup d’un soir, comme on dit, renouvelable sous conditions que je ne remplissais pas. Il y avait d’autres manières de faire des rencontres. Il y avait Meetic, les bars, la rue, les vacances. À ces idées cependant, je butais toujours sur le même problème : comment établir le premier contact sans danser, comment allumer l’étincelle ailleurs que sur la piste ? Tous les lieux alentour dégageaient quelque chose de fermé, de privé. Non, je n’étais capable d’approcher les gens, de les regarder dans les yeux, de leur tendre la main rien qu’à La Plage. Alors j’y retournais, trois fois par semaine désormais, du jeudi au samedi, en plus des jours fériés, sans désespérer.

Vers vingt-deux heures nous a rejoints un ami d’Alicia : Wassim, peut-être vingt-huit ans comme moi, grand, musclé façon nageur, le visage sympathique. Il portait une chemise bleu marine rentrée dans un pantalon de toile de la même couleur, ceinture apparente. Seules ses Stan Smith étaient décontractées. Il semblait sortir tout juste du travail, avoir déposé son attaché-case au vestiaire et s’être arrangé pour ne pas paraître trop sérieux. Les présentations faites, il a commandé un mojito et voulu aller fumer. Alicia déjà débordée, j’ai dû l’accompagner seul au fumoir. Je craignais que nous n’ayons rien à nous dire mais il a pris les devants naturellement, s’allumant une cigarette :

— T’es déjà venu ici ?

— Oui, je viens plusieurs fois par semaine.

— Ah ouais, t’es un vrai clubbeur. Et tu ne sors jamais ailleurs ? Dans des bars, des appartements…

— Non, je n’aime pas trop.

— Je comprends. Il ne doit pas y avoir grand-chose ici, en plus. Ça a l’air d’une ville un peu morte. Et d’autres boîtes dans d’autres villes, ça ne t’intéresse pas non plus ?

— Je suis bien ici.

J’avais essayé une fois. J’étais allé en bus jusqu’au Pili-Pili, dans la campagne à quinze kilomètres de chez moi. Là-bas tout m’avait paru étranger : l’architecture, les dimensions de la piste, la musique, les points stratégiques, la forme des verres et le goût du gin. Je m’étais retrouvé perdu comme à ma première Plage, forcé de tout reprendre à zéro. Ç’avait été une sale nuit.

— À force de venir, tu dois être un peu connu ici ?

J’ai voulu balayer humblement l’air d’un revers de main mais je me suis senti prétentieux, alors j’ai changé mon geste en cours et me suis passé une main dans les cheveux.

— Je connais un peu de monde, oui.

C’était faux, je connaissais Alicia et les videurs, voilà. Les autres visages changeaient tout le temps. La ville était assez grande pour ça.

— Ne me dis pas que tu connais David Guetta ?

— Non, quand même pas.

— Je rigolais. En tout cas c’est cool que tu sois fidèle à la même boîte. Je trouve ça beau.

Il a souri. J’appréciais qu’il cherche à me connaître à travers La Plage, sans me demander ce que je « faisais dans la vie ». Cette question tombait souvent en premier. Je n’aimais pas y répondre. Je ne me sentais pas défini par mon métier. Un ennui profond m’accablait dès que ce genre de sujet prenait la place de la fête, comme quand j’étais enfant et que les adultes se mettaient à parler de politique à table. J’ai relancé :

— Et toi, tu viens souvent ?

— Non, c’est la première fois. J’habite à Paris. Je sors là-bas, mais pas dans le même genre d’endroits. Ce soir, je viens pour Guetta. J’adore ce qu’il fait. T’aimes bien, toi ?

— Oui… C’est quali’, ai-je tenté.

Je n’avais pas d’avis. Pour moi toutes les musiques qui passaient à La Plage se ressemblaient. Peu importait la mélodie ou les paroles : seul comptait le beat. Je pouvais bien danser sur du David Guetta, Lady Gaga, Pitbull, Magique System, Akon, Justin Timberlake ou n’importe quoi tant qu’il y avait un beat régulier. Les autres genres étaient rédhibitoires. J’avais essayé. J’avais écouté Mozart, Pink Floyd et tout ce qu’Internet me proposait quand je tapais « best music of the world ». Rien ne s’était produit. Même en me forçant je n’avais pas été touché. Il me fallait une pulsation, sans quoi la musique n’était qu’une vapeur.

Wassim a changé de position, semblé réfléchir, porté une main à sa poche.

— J’ai de l’ecsta, ça t’intéresse ?

— Du quoi ?

— De l’ecstasy.

— Ah oui, de l’ecstasy, j’avais mal entendu.

J’ai rougi. Je n’en avais jamais pris. Ces choses-là me faisaient peur. Je voyais parfois des dealers zoner sur le parking ou jusqu’aux toilettes de la boîte.

— Alors, ça t’intéresse ?

— Pourquoi pas.

— On peut prendre un taz maintenant, si tu veux. Comme ça, ce sera monté pour le début du concert.

— Bonne idée.

D’un petit sachet en plastique il a sorti discrètement deux comprimés de couleur. J’ai paniqué en silence, affecté un air détaché. Comment fallait-il procéder ? Je me rappelais les premières cigarettes que Vincent m’avait données au lycée alors que je ne savais pas fumer. Ça continuait. On me donnait des choses à inhaler, ingérer, absorber, et je devais m’en débrouiller sous le regard de ceux qui guettaient l’erreur, comme s’il y avait quelque honneur à consommer, comme si la drogue ou l’alcool était un artisanat viril, une compétence, un courage en soi. Mais Wassim, lui, m’a paru bienveillant. Il a gobé son comprimé avec une gorgée de mojito et je n’ai eu qu’à l’imiter.

— Merci.

— Plaisir.

Nous y sommes retournés. La musique était meilleure, les gens arrivaient, ça se réveillait. Un sourire m’a échappé. L’équilibre ne devait pas tenir à grand-chose : style des lumières, densité de l’air, texture des sols, je me sentais là chez moi, c’était le paramétrage idéal auquel le dehors se refusait. J’ai fait irruption sur la piste en dansant légèrement, croisé des regards, senti monter cette excitation irremplaçable : la soirée commençait.

Pour le moment, j’avais envie de rester avec Wassim. Apercevant un photographe officiel au loin, je lui ai proposé que nous fassions une photo ensemble. Il a ri, surpris, et m’a suivi. Ces photographes déambulaient certains soirs avec leurs appareils. J’avais l’habitude de me glisser subtilement dans leur champ afin qu’ils me flashent sans que j’aie à demander. Parfois, alcoolisé, je trouvais le courage de venir poser directement avec un groupe d’inconnus. Il fallait une certaine souplesse pour s’incruster ainsi dans le cadre, par les côtés ou par le bas. Je prenais toujours la même pose : pouce levé, muscles contractés, visage sérieux mais sourcils haussés, comme étonné d’être là. Si mon voisin n’était pas hostile, j’interagissais avec lui, le pointais du doigt ou le tenais par l’épaule. Je passais comme ça d’une photo à l’autre, fourré dans tous les coups, comme le personnage de Où est Charlie ?. Je multipliais les actes de présence. Le lendemain, les photos étaient publiées sur un site officiel, « Soon Night », bien retouchées, bien brillantes. Tout le monde était beau dessus. Je cherchais les miennes et les postais sur mon mur Facebook. J’ajoutais un commentaire selon l’inspiration : « Grosse soirée hier » ; « Au top sur la piste » ; « Fraîcheur maximale », etc. Je ne récoltais pas beaucoup de likes, car je n’avais pas beaucoup d’amis. Quatre-vingt-treize pour être précis. C’étaient surtout des anciennes connaissances du lycée ou du BTS, quelques clients de Bodymax et un peu de famille. Ma tante, que je connaissais à peine, commentait parfois mes photos : « Tu as l’air de beaucoup t’amuser. Bises. Christiane. » Je supprimais discrètement.

— Souriez !

Wassim a pris la pose naturellement, pouce levé, sourire tranquille. Je me suis senti fier d’être photographié à ses côtés. Il y avait quelque chose de crédible à ce que nous soyons amis. S’en faire ici n’était vraiment pas facile. La plupart des gens ne semblaient pas intéressés. Ils en avaient déjà. Ils venaient pour autre chose. Cela, je le comprenais bien, mais était-ce une raison pour négliger l’amitié ? Au bar, au fumoir, sur la terrasse, les relations s’ébauchaient aisément mais ne duraient jamais plus de quelques minutes. La foule brassait les corps. Ceux qui s’enfonçaient dedans réapparaissaient rarement, comme des nageurs noyés. Dix mètres ici équivalaient à l’infini. Le problème, au moins, contenait sa consolation : il y avait toujours de nouvelles personnes à rencontrer.

Nous sommes retournés au bar pour boire en attendant le début du concert. Wassim s’est présenté davantage. Il était responsable marketing chez Franprix, une marque de grandes surfaces qui n’existait pas ici. Il aimait la musique et le sport. Il vivait seul. Il était vraiment très gentil. J’avais hâte de le voir danser. Là seulement je le rencontrerais pour de bon. Une heure sur la piste valait mieux que tous les CV, les discussions, les listes de passions, les cartes d’identité.

À minuit, David Guetta est arrivé. Tout le monde s’est mis à hurler. Il y avait dans l’air, signe des grands soirs, une joie électrique et féroce, quasi vengeresse, comme si chacun venait jeter là sa frustration accumulée durant la semaine, la piétiner au sol. C’est à ce moment que j’ai commencé à ressentir les effets de la drogue. Mon corps a chauffé, j’ai paniqué, cru perdre tout contrôle, puis, d’un coup, me suis stabilisé. La température s’est adoucie. Les distances se sont raccourcies. Il m’a semblé que je pétillais. Une bouffée d’amour m’est venue pour le monde entier.

David Guetta – Love Is Gone

Wassim dansait très bien. Je ne discernais chez lui aucune boucle, aucune routine. Beaucoup de personnes ici se contentaient d’enchaîner quelques mouvements familiers. On pouvait les repérer. J’avais les miens : coudes serrés et poings levés façon garde de boxe, paumes ouvertes l’une après l’autre pour marquer le rythme en contretemps, pouces calés dans la ceinture pendant les transitions. Wassim, lui, paraissait évoluer en continu, comme une longue mélodie. Il improvisait. Plus surprenant encore : il souriait. Peu de gens souriaient en dansant. C’était une affaire trop sérieuse. La plupart avaient cet air à la fois concentré et renfrogné, celui que l’on a quand on se masturbe, ce qui donnait parfois à La Plage une allure d’église morose. En plein milieu de la piste, Wassim souriait comme s’il était heureux. Il rayonnait. Les regards s’arrêtaient sur lui, des femmes cherchaient sa présence. Il entrait dans leur jeu sans draguer, attrapait des mains, passait d’un corps à l’autre, créait un mouvement commun. On aurait dit qu’il se fichait de plaire, qu’il était là seulement pour danser. Je n’avais jamais vu ça. Béat, j’ai essayé de l’imiter, laissant la musique guider mes mouvements. C’était étonnamment facile. Wassim me rendait meilleur par sa simple présence. Le son coulait. Les cheveux blonds de David Guetta ondulaient au-dessus de ses platines. Les lumières, les couleurs, le rythme et les corps se confondaient avec moi. J’en ai même oublié ce que je venais chercher là.

Le bonheur a culminé au moment de Love Is Gone, ma chanson préférée. Guetta a demandé, sa voix résonnant comme dans un stade : « Est-ce que vous êtes chauds ce soir ?! », et spontanément, sans gêne aucune, je me suis joint au hurlement général, tandis que des basses venues du fond de la Terre secouaient le sol et nos entrailles. Wassim, lui, n’a pas ouvert la bouche ; je l’ai vu, tête levée, qui regardait le plafond – jamais personne ne regardait le plafond, je ne savais même pas à quoi il ressemblait, alors j’ai levé la tête aussi, j’ai vu un amas de câbles, de gouttières et de projecteurs, puis Wassim m’a tiré par le bras pour que je le suive, et j’ai compris : il avait repéré une bouche d’aération. Pile en dessous, nous avons continué à danser dans un vent frais, tombé du ciel. C’est là que j’ai ressenti précisément pourquoi j’aimais tant ça. Je le savais depuis longtemps sans jamais me l’être formulé : dans la danse, la vie s’ordonnait, se réglait en un système de rythmes et de mouvements dont même les ruptures répondaient à une logique ; c’était comme un quadrillage géant, un filtre familier posé sur ce qui partout ailleurs relevait pour moi de l’immaîtrisable.

À la fin du morceau, Wassim s’est penché à mon oreille et m’a dit qu’il voulait retourner fumer. Nous avons quitté la piste, fendant la foule. Au fumoir, il faisait tout aussi chaud. Les volutes étouffaient la lumière. La musique persistait en sourdine derrière la porte.

Wassim fumait dos au mur.

— Tu danses vraiment bien, ai-je dit.

— Merci. Tu te débrouilles pas mal non plus.

— J’ai jamais vu quelqu’un danser comme ça.

— Tu veux que je te dise le secret ? Faut penser aux hommes des cavernes.

Je l’ai interrogé du regard, captivé. Il a tiré une longue latte, les yeux fermés, avant de continuer :

— En gros, au début de l’humanité, les gens dansaient tous ensemble pour des rituels divins. C’est ça, l’apogée de la danse. Toute la suite, c’est que de la dégringolade. Je te la fais courte. Les Grecs arrivent et commencent à dire que tout ça c’est beau. Ça devient un art. Forcément, plus tard, les rois s’y intéressent comme des suiveurs. Ils demandent à voir des spectacles, et on leur invente le ballet. Finie la transcendance. Au XIXe, il y a Johann Strauss qui se pointe. Le plus gros DJ de l’histoire, c’est lui. Son truc, c’est la valse. Avec ça, les gens arrêtent de danser en groupe et commencent à danser en couple. Forcément, tout le monde s’excite un peu. Ça devient de la drague. Tout s’accélère : tango, swing, rock, invention des boîtes de nuit. Le slow apparaît. Ça ressemble à un rapprochement, mais en fait c’est l’inverse : chaque couple s’isole dans sa bulle. Plus rien de commun. On dirait qu’on a touché le fond, mais le pire arrive : les ordinateurs qui amènent la techno, Jeff Miles et tout ce qui suit. Ça crée de la danse solo. Chacun reste dans son coin. Voilà à peu près où on en est. Si ça continue, dans trente ans les boîtes auront disparu, tout le monde dansera chez soi à travers un écran. Je ne veux pas de ça. Alors il faut revenir au temps des cavernes où on dansait en rond, pas pour draguer, même pas pour s’amuser, mais simplement pour être tous ensemble… dans une sorte de moment divin. Voilà. C’est ma théorie. Elle vaut ce qu’elle vaut. T’en penses quoi ?

Je buvais ses paroles.

— Je suis d’accord… T’as l’air de beaucoup t’y connaître.

— J’aime bien ces trucs-là. Je ne sais pas grand-chose, à part ça.

Il s’est rallumé une cigarette. J’ai cherché quelque chose d’intelligent à dire.

— Mais alors, quand tu danses… c’est vraiment juste pour danser ?

— Oui.

— Aucun jeu de séduction, rien ?

Ça l’a fait sourire.

— Après, je dois t’avouer que pour ces choses-là, cette boîte, c’est pas le meilleur endroit pour moi.

— Pourquoi ?

— C’est pas vraiment mon genre.

— Comment ça ?

Il a haussé les sourcils, comme si c’était évident. Je n’étais pas sûr de comprendre.

— Je préfère les gars.

Surpris, j’ai tenté de rester impassible.

— Ah ouais ?

— Ouais. Et y en a pas ici. Pas ce genre-là.

— Qu’est-ce qui te fait dire ça ?

— Il suffit de regarder autour de soi.

J’ai regardé autour de moi. Ça l’a amusé.

— Alors, t’en vois ?

— Je ne sais pas.

Il m’a souri. Il y avait dans ses yeux plongés sur moi une intensité troublante, comme s’il faisait exister mon corps à travers eux, me donnait consistance. J’ai senti qu’il me désirait. Alors l’idée m’a traversé l’esprit que je pouvais l’embrasser. Là se trouvait peut-être la solution à mes problèmes, à mes lendemains impossibles. Il se pouvait que je me trompe depuis le début, que je fasse fausse route sans le savoir. Je devais essayer au moins. Je m’en jugeais capable, ici, maintenant. Nos regards se sont fixés.

— T’es sûr de toi ?

Je n’ai rien dit. Il s’est rapproché et m’a embrassé doucement.

Non, cela ne m’a rien fait de particulier, a même stoppé toute l’intensité de la soirée, dont j’ai compris qu’elle venait de la drogue, rien que de la drogue étalée sur ma solitude. Wassim a dû s’en apercevoir et s’est détaché.

— Pardon, ai-je dit.

— Ça ne me surprend pas. Je me disais bien que ce n’était pas ton genre.

— J’ai cru que j’avais envie, mais en fait je ne crois pas. Je suis un peu perdu.

— T’inquiète. Ça me fait plaisir que tu sois sincère. C’est ce qui manque. Si on n’a pas envie, faut pas le faire. Moi aussi parfois, je me force en boîte. Je crois que c’est ça qui me rend triste. Faut que j’arrête. La seule chose que je veux, au fond, c’est être amoureux.

Ses paroles m’ont touché.

— Moi aussi.

Sans prévenir, un trait d’émotion m’est remonté droit du cœur à la gorge. J’ai souri pour éviter de pleurer. Wassim l’a vu. Il a posé une main sur mon épaule.

— Tu galères avec ça ?

— Un peu.

— T’inquiète, tu vas trouver. T’es beau, tu danses bien. C’est juste que t’as pas l’air ordinaire. Alors il te faut quelqu’un de pas ordinaire non plus. Ces gens-là, ils ne se voient pas bien dans la foule. Mais ils sont là. Tous les soirs il y en a. Il suffit de les trouver, avec un peu de chance, ou un peu de temps.

Il a regardé son portable.

— Je vais y aller. L’ecsta commence à redescendre et je n’ai pas envie d’en reprendre. C’était une bonne soirée. Content de t’avoir rencontré. Prends soin de toi.

Nous nous sommes dit au revoir comme deux amis mais j’ai senti qu’on ne se reverrait pas. Je ne connaissais même pas son nom de famille. Wassim. Il est parti.

Trois heures du matin. Je n’avais pas vu le temps passer. Des gens me regardaient. Dans la lumière blanche du fumoir, leurs corps m’ont tous paru soudain trop présents, lourds, collés au sol. J’étais faible et j’avais froid. Pour retrouver un état stable, je suis retourné sur la piste. Elle était bondée. Tout le monde sautait en rythme sur Baby When the Light. Je me suis fondu dans la masse, m’efforçant de danser comme l’avait fait Wassim, généreux, fluide, serein. Il avait dit : tu vas trouver. Autour de moi les visages tournoyaient, si nombreux, si beaux. La boîte était comme le grand tambour d’une machine à laver. Il suffisait d’y rester. Se laisser faire par elle.

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