L'oiseau-grenade

Anne Guilbault · Chapitre 3 sur 8

Pages du PDF

L'oiseau-grenade

Assia et Akram

 

OceanofPDF.com

La cendre et la cendre

la lune sous les décombres

la pierre irrémédiablement broyée

j’entre au pire moment

au moment où l’on ferme les yeux

au moment où tout s’éteint

au moment où la mer ne suffit plus à cacher le ciel

où il faut renoncer à nos jeux innocents

R OLAND G IGUÈRE, « Le pire moment »,

L’âge de la parole2

OceanofPDF.com

J’ai des pensées de désespéré, des pensées de poseur de bombes. Je porte ma fureur comme une ceinture d’explosifs. Je ne sais pas ce qui me déclenchera ou ce qui me mènera à ma perte.

La ville détruite est mon territoire, mon royaume de sable, de béton et de sang. J’y erre en pensée avec les chiens. Je me glisse dans les convois militaires, entre les bottes des soldats, près de leurs armes. J’entends leurs rires. Je renifle la sueur imprégnée dans leurs uniformes. J’évite les mines enfouies dans le sol grâce à un sixième sens. Les balles des snipers m’épargnent. Je connais par cœur les crevasses dans l’asphalte, le nom des rues dangereuses, la position des insurgés et de l’armée.

J’habite un immeuble défiguré. Les immeubles défigurés sont des maisons de poupées géantes. Les passants – quand il y en a – peuvent nous épier s’ils lèvent la tête. Ça ne me déplaît pas, cette vie au bord du gouffre. Je ne supporte pas les murs, les abris, l’ombre. Vivre au bord du gouffre signifie que je peux me jeter dans le vide. Pouvoir me jeter dans le vide signifie que je suis libre.

OceanofPDF.com Nous regardons le ciel pour voir où tomberont les missiles, pour essayer de deviner si nous allons être touchés ou non cette fois-ci. Lors des frappes aériennes, il n’y a pas de frontière entre ma peau et le sol, entre le vent et ma peau, entre le son des avions et ma voix.

Tous les jours, nous attendons que mon père revienne de l’hôpital avec un bidon d’eau et un sac de pain. Il revient les mains vides de plus en plus souvent.

Ma mère fait des galettes sans œufs avec du boulgour et de l’huile ; elles se défont sous nos doigts. Avec les carottes et les tomates récoltées dans le potager communautaire, je fais des soupes aux lentilles. Ma mère ne sourit plus et depuis qu’elle ne sourit plus le monde est devenu encore plus menaçant. Lili est maigre comme les arbres incendiés du parc, cassante comme eux. Elle n’observe plus les oiseaux. Elle n’ouvre plus ses livres d’ornithologie. Elle ne compare plus les oiseaux du Québec, son pays natal, à ceux qu’on trouve ici.

Je voudrais la voir sourire à nouveau. Je le désire avec ferveur, comme si son sourire avait le pouvoir d’arrêter le massacre. Encore un peu – un tir perdu qui tue un enfant, une patrouille qui mitraille des civils, un drone qui bombarde un hôpital déjà à moitié démoli – et ma volonté sera assez forte pour provoquer la fin de tout. Je me griffe les bras jusqu’au sang quand l’impuissance monte. Je frappe les murs de ma chambre avec mes poings pour ne pas me frapper la tête. Il m’arrive aussi de me frapper la tête.

Le soleil découpe le contour des choses. Des voisins sont assis avec nous sur la terrasse de l’immeuble. Ma mère aux oiseaux est belle sous son hijab bleu. Son visage flétri, pâli par le manque de sommeil et l’inquiétude, me crève le cœur ; elle a préparé le thé à la menthe avec des gestes lents.

Il faut faire le point. La plupart des routes sont devenues dangereuses ou sont carrément impraticables. La nuit dernière, un autocar transportant des civils a été attaqué à la frontière sud-ouest du pays. Des militaires ou des terroristes – difficile de savoir – y ont mis le feu.

En ce matin de clarté, la chaleur ne s’est pas encore installée. Il y a du vide autour de moi, comme si j’allais tomber. « C’est la faim, Assia », m’a dit Lili un peu plus tôt. On aurait dit qu’elle s’adressait à quelqu’un d’autre, à quelqu’un qui aurait porté mon nom, mes vêtements, mon hijab.

Je pense à grand-mère Khadija. Elle me gardait, autrefois, pendant que ma mère était au travail. Quand je rentrais de l’école, elle me servait une part de gâteau à base de semoule parfumé à la fleur d’oranger, une basboussa. Elle buvait son thé brûlant. Elle me laissait en prendre une gorgée.

Ma grand-mère est morte. La ville est morte. Il me suffit pourtant du goût de la fleur d’oranger pour que se réveille le passé.

Brûlure du regret sur ma langue.

Brûlure des souvenirs dans les méandres de mon cerveau.

OceanofPDF.com Le matin, des hommes de tous les âges sortent de chez eux et s’interpellent. Je suis l’un d’eux. On prend la direction du quartier général. Là-bas, on attend la prochaine frappe aérienne, prêts à retirer les vivants et les morts des décombres. On nous appelle les « Casques blancs ». Les femmes, elles, restent tapies dans les appartements. Une ville en guerre est le territoire des hommes.

Assia m’a écrit : « Je me prends à chercher les fissures dans les murs comme si je pouvais m’y glisser pour échapper à l’enfer. »

On ne peut pas arrêter de vivre. Les premières attaques paralysaient tout le monde. Puis la vie reprenait. Certains quartiers étaient même épargnés. Au fil des mois, la destruction a progressé. On s’est mis à se cacher, à marcher la tête baissée en longeant les murs des édifices.

Mais le corps garde ses repères. Quand le soleil se couche, je me détends. Je deviens moins vigilant. La clarté et la noirceur sont pourtant des leurres. Je dois me rappeler à l’ordre. Il n’y a pas de sablier qui vaille ici. Les horloges sonnent les heures, toutes semblables les unes aux autres, tout aussi dangereuses. Les jours, les heures, les secondes sont semblables aux billes de bois des tasbih que les hommes égrènent entre leurs doigts pour rendre gloire à Allah.

Il faut se méfier de soi autant que des attaques.

OceanofPDF.com

La rue par laquelle sont arrivés les convois militaires est aussi la rue que j’empruntais pour aller à l’école autrefois. Si les conflits ne s’étaient pas envenimés et que l’université n’avait pas été bombardée, j’aurais déjà complété ma troisième année d’études en langues et traduction. Ma mère aurait continué d’y enseigner le français. Je constate. Je ne m’appesantis pas sur le temps perdu. Mon avenir est incertain, et alors ? Nous sommes tous dans le même bateau ; ma vie n’a pas plus d’importance qu’une autre. Je souhaite en vain que ceux que j’aime échappent à la catastrophe et que les frappes aériennes cessent. Je souhaite dormir sans cauchemars, boire de l’eau fraîche et me laver tous les jours. Je veux que mon petit frère Eshan mange à sa faim et se remette à grandir. Je veux qu’il me demande un baklava, du chocolat, une pêche, et que je puisse les lui tendre. Je veux qu’Akram et moi nous puissions nous fréquenter librement, nous tenir par la main dans les rues d’Alep sans avoir peur des jugements.

La rue qui passe devant mon immeuble traverse une bonne partie du quartier. C’est aussi la rue où Akram habite avec son père et sa tante Oum. Leur immeuble est dans un état lamentable ; le mur de la façade nord a été arraché, mais les appartements côté sud tiennent encore. Il n’a pas répondu à mes messages depuis la semaine dernière.

L’autre jour, il est passé chez nous avec son père pour parler d’un possible départ. Nous nous sommes éclipsés tous les deux derrière l’immeuble pour arroser les plants de légumes. Dissimulés par la remise, nous nous sommes embrassés. Le désir m’a fait plier les genoux. Akram a posé sa main contre ma taille et la remontait doucement quand mon père nous a appelés. Il s’est écarté de moi vivement et a crié que nous arrivions tout de suite. Nous avons mis quelques minutes à reprendre notre souffle.

Akram fait partie des Casques blancs ; s’il n’avait pas trouvé quoi faire de ses journées, je l’aurais perdu. Il aurait rejoint un groupe d’opposants au régime et aurait pris les armes à leurs côtés. Son regard s’assombrit souvent et ça ne me dit rien de bon.

OceanofPDF.com

Mon immeuble est un wagon de train, comme ceux qui transportaient les Juifs d’un enfer nazi à un autre pendant la Deuxième Guerre mondiale. Le wagon ne roule pas. Il est immobilisé sur les rails dans une plaine. Des avions le survolent. J’ai soif. J’ai faim. La chaleur est insupportable. Il ne me servirait à rien de crier. Ceux qui pourraient m’entendre sont aussi affamés et assoiffés que moi.

Le train roulait au début du voyage. Quelque chose bougeait. Le peuple souhaitait un changement politique dans le pays : plus de liberté de parole, plus d’égalité entre les hommes et les femmes. On y a cru. J’ai marché dans les rues avec la foule pacifique. J’ai crié des slogans. J’ai chanté. Puis les forces de l’ordre ont commencé à nous repousser de plus en plus violemment, à nous gazer, à nous battre, à nous arrêter. Des groupes de résistants se sont organisés. Des armes ont circulé. Des cocktails Molotov ont explosé. Et, soudain, l’armée est arrivée. Les frappes aériennes ont commencé.

Le train s’est immobilisé. La nuit s’est installée peu à peu.

OceanofPDF.com Une bombe a emporté l’autre côté de ma rue ce matin, dans une chaleur lourde. La famille du meilleur ami d’Eshan a été tuée, sauf le fils aîné, Akim, qui pleurait en s’arrachant les cheveux. Les Casques blancs sont arrivés pour retirer les corps des débris. Mon père, qui n’était pas de garde aujourd’hui, s’est rendu auprès des victimes. Il a ramené Akim chez nous. Après, il est parti avec les Casques blancs dans un camion-ambulance pour transporter les blessés à l’hôpital universitaire.

Nous aurions pu partir au début du conflit. Le Canada avait mis en place des mesures d’évacuation pour les citoyens canadiens et leur famille coincés en Syrie, mais papa voulait rester. « Si tous les médecins s’en vont, Assia, qui s’occupera des survivants ? Qui soignera les enfants blessés ? » Il avait essayé l’année suivante de nous faire partir sans lui, mais les choses avaient empiré et le bureau des visas avait fermé ses portes.

Nous sommes au cœur de la folie. Les frontières se sont refermées – presque plus personne ne passe – et les bureaux de l’ambassade du Canada à Damas ont cessé leurs activités.

Je garde Mounia dans une poche de mon jean. C’est la petite bonne femme que grand-mère Khadija m’avait fabriquée pour mon entrée à la maternelle. Elle est faite de bouts de cordes serrés et noués, verts, blancs, rouges. Même pas une poupée. Juste un talisman, en quelque sorte. « Garde Mounia dans ta poche, Assia, m’avait dit ma grand-mère. Si tu te sens seule ou si on est méchant avec toi, serre-la dans ta main. » Tu

sauras que je t’aime… Mounia est la preuve tangible que la vie d’avant la guerre et la douceur ont existé. Quand je l’écrase entre mes doigts, j’arrive à ne pas me frapper la tête.

« On ne pourra rien emporter avec nous », répète ma mère aux oiseaux. Elle s’exerce mentalement à laisser derrière elle toute possession matérielle, les chandeliers en argent reçus en cadeau de mariage, les tapis tissés, les meubles de teck, ses livres, les sculptures africaines. Elle défait les albums, trie les photos les plus significatives pour elle et les glisse dans un sac hermétique. Chaque fois qu’elle se livre à ce délestage – pendant des heures –, j’ai envie de lui hurler dessus, de lui crier que rien de tout ça n’est important, que tout ce que nous possédons est déjà en nous. À quoi sert de prévoir le deuil constamment, de commencer à le vivre en avance ? Qui sait si nous survivrons jusqu’à un éventuel départ ? Il est probable que nos précieux objets se retrouveront broyés par le béton et ensevelis sous la crasse. Maintenant. Ici. Voilà tout ce que nous pouvons réclamer comme nôtre.

Mounia m’empêche de fuir les murs derrière lesquels les femmes sont confinées, de courir dans la rue la tête nue pour faire couler le sang moi aussi, à l’aide d’un couteau ou d’une brique ramassée au sol. Dans son ventre j’ai caché le jonc en or de grand-mère Khadija. Mounia a perdu ses yeux et sa bouche mais, même sans visage, elle continue de jouer son rôle de gardienne de ma raison. Quand je la respire, je crois y déceler un parfum : le jasmin. Celui que portait ma grand-mère. Peut-être que mon cerveau recrée cette odeur simplement pour effacer, ne serait-ce qu’un instant, la puanteur des déchets et de l’eau croupie dans les rues.

OceanofPDF.com

Quand j’extrais un vivant des décombres, c’est moi-même que je sauve. Au lieu de sauter dans le vide, je fouille les débris. Je soulève des pans de mur. Je déplace des briques et j’arrive jusqu’à un homme ou une femme, un enfant. Mais c’est moi, en réalité, que j’extirpe des ruines. C’est moi que j’installe sur un brancard. C’est à mon bras que je branche un soluté. C’est moi que je transporte dans l’ambulance. La générosité est une façon comme une autre de survivre. Je pourrais faire sauter des bombes, prendre une arme et me joindre aux résistants pour secouer l’immobilité qui vient avec ce conflit. Je choisis pour l’instant d’aller vers les victimes.

C’est comme ça que je me repère au milieu des bombardements. Un jour, on a sauvé deux enfants et un grand-père. Le lendemain, on a retrouvé une femme et son bébé. Une autre fois, une famille entière était saine et sauve, protégée par des meubles lourds. Je préfère compter les survivants que les morts. Je compte les missions de sauvetage au lieu des attaques. Je travaille dans la poussière au lieu de sauter dans le vide.

Chaque matin, je dois refaire ce choix.

OceanofPDF.com Le ciel est comme dessiné sous le couvercle du monde. On le dirait colorié au crayon Prismacolor numéro 3411, Peacock Blue. Mes grands-parents maternels m’en offraient une boîte tous les Noëls, au Québec. C’était le crayon que j’usais le plus vite. Peacock Blue. Bleu comme les paons qui se promenaient dans la cour intérieure de notre immeuble, entre les rosiers, sur les chemins de pierre, bleu comme le foulard de ma mère aux oiseaux.

Enfance. Les rues d’Alep sont achalandées. Le chemin qui mène à l’école primaire du quartier aussi. Je suis en compagnie d’autres enfants. Je cours à perdre haleine et mon sac à dos rebondit. Quand je passe devant la boulangère, amie de grand-mère Khadija, elle me tend un maamoul que je croque immédiatement. Je garderai en bouche le goût de l’eau de rose et des dattes durant toute la matinée. Si Akram m’accompagne, elle lui en donne un également.

Ces souvenirs ne s’altèrent pas et ne s’altéreront pas, que je parvienne ou non à rejoindre le pays de Lili à dix mille kilomètres d’ici : j’ai été cette enfant qui portait des robes aux couleurs vives, des élastiques dans les cheveux et des chaussures de sport pour courir plus vite qu’Akram.

Nous ne recevons plus de courrier. Les textos se rendent par intermittence. Une fois par jour, un homme de l’immeuble va dans le hangar et tente de mettre en marche la génératrice que nous avons la chance de posséder. S’il y arrive, nous avons de la lumière, de l’eau chaude, nous branchons l’ordinateur portable et les téléphones. Autrement, c’est deux heures par jour d’électricité, rarement plus.

Les oiseaux semblent suspendus au ciel par des fils invisibles. Ils composent un mobile au-dessus d’une cité agonisante. Quand ils en auront assez de veiller sur un pays en train de s’effacer, d’entendre éclater les bombes à fragmentation et les cris des mères endeuillées, ils rompront leurs amarres ; oiseaux de papier, anti-Icare fuyant le brasier pour aller n’importe où sauf ici.

La révolte me fracasse contre les murs de l’appartement, contre les lois tacites qui m’interdisent de me joindre aux combattants. L’intégrisme religieux fait tache d’huile, mais le ciel reste bleu et le soleil, brillant. Les femmes se terrent et se taisent. Dans les quartiers occupés par l’armée, elles sortent surtout pour pleurer leurs morts ou appeler les enfants qui s’éloignent un peu trop du pas de la porte. Elles ne sont pas moins en colère que les hommes.

Avant la guerre, l’ombre venait des arbres et des édifices. Désormais, l’ombre vient du visage de ma mère. Lili sent la poussière et la sueur. Elle est pâle et ne saigne plus. Sans son hijab, elle a l’air d’un petit oiseau blessé. Lorsque j’enlève le mien, mes cheveux se répandent dans mon dos et entourent mon visage. Je suis encore plus grande, semble-t-il, déployée comme un paon. Je suis aussi grande qu’Akram.

Quand la ville est silencieuse pendant plusieurs jours d’affilée, l’été prend sa revanche et je retrouve mes sens : des chiens aboient, un paon braille, le vent souffle… Je sens l’odeur de ma peau, celle des fines herbes qui poussent sur le balcon, le thé cesse d’être insipide… Si par hasard mon père a pu trouver des fruits, leur saveur éclate dans ma bouche comme une grenade…

Certains jours, je désire l’automne malade d’Apollinaire, l’ouragan dans

les roseraies, la neige sur les vergers 3. D’autres jours, j’aspire à la paix qui

se pose comme la neige4 de Gaston Miron, au pays de ma mère, un pays de neige où tout est paisible, avec des étés flamboyants et brefs et de longs hivers de givre et de neige. Certains jours, la soif de vivre me perd la raison.

OceanofPDF.com

Ici, là-bas, partout, on patauge dans la même boue. La planète explose. Je tourne sur moi-même. Il y a des squelettes d’édifices jusqu’au bout de mon champ de vision. Des terrains de tir. Des terres labourées par des tanks. Tout arbore la même couleur grisâtre, beige. Si je roulais avec l’ambulance pendant des heures, je ne parviendrais pas au bout de cet amas de destruction. Tout a pété et on reste là à essayer de survivre comme si tout pouvait être reconstruit. La cendre et la cendre. La lune sous les décombres.

On nous a dépossédés. Si la paix revient un jour, il faudra reconstruire la ville pour qu’elle soit à nous comme avant. Il faudra que les arbres repoussent, que les rues soient pavées, que les commerces rouvrent. Il faudra que les enfants recommencent à fréquenter les écoles, que les femmes puissent circuler dans les rues librement. Il faudra tout ça pour qu’on puisse reconnaître les drapeaux en lambeaux qui flottent aux mâts encore debout. Pour qu’on puisse redevenir des citoyens, tout simplement.

OceanofPDF.com J’ai dormi sur la terrasse parce qu’il faisait trop chaud à l’intérieur. Lorsque j’ai ouvert les yeux ce matin, papa coupait le ciel en deux. Entre le sommeil et l’éveil, j’ai cru pendant une fraction de seconde qu’il s’agissait d’un arbre calciné avec la voix et les mains de mon père maigre, sali par la suie de la nuit infernale qu’il venait de traverser. L’hôpital a été bombardé. Une aile est détruite. Zakaria était recouvert de poussière et il avait un pansement au front.

On entendait des tirs au loin et des coups de tonnerre. Le ciel était mauve et noir. « Il va pleuvoir », a dit ma mère. Les tonneaux pour récupérer l’eau de pluie sont à sec. Si l’orage crève, l’eau lavera les arbres, Zakaria retrouvera sa peau. C’est d’une logique implacable.

Je suis plus grande que mes parents, plus grande que la ville démolie. Je ne suis pas détruite. J’ai demandé à mon père de me laisser venir avec lui pour aider. Il a refusé encore une fois.

Enfance. C’est l’après-midi – j’ai quatre ou cinq ans –, grand-mère Khadija me tient par la main. Je mange une pêche. Le vent joue dans ma robe tandis que nous marchons en direction de la mosquée. L’air sent les épices et les gaz d’échappement, le vent charrie des odeurs de shawarmas et de baklavas.

Le sentiment de sécurité, voilà ce qui s’oublie le plus facilement.

Si quelques jours passent sans qu’il y ait d’attaque dans le quartier, un semblant de vie reprend. Les gens sortent des maisons, l’épicier rouvre son magasin, le boucher, son étal, la marchande du coin expose ses fruits, sauf qu’il y en a très peu. Ils coûtent quatre fois plus cher qu’autrefois. La couleur des pêches, des cerises, des raisins exposés là, au coin d’une rue crasseuse, me fait mal aux yeux.

Les bombes recommencent-elles à pleuvoir, tout disparaît. Les ruelles et les rues redeviennent désertes, et on oublie soudain à quoi ressemblait la vie quelques minutes auparavant.

J’ai tenté le sort à l’heure du midi. Sous prétexte d’aller chercher des bouteilles d’eau distribuées par le Croissant-Rouge, j’ai marché vers l’immeuble où habite Akram en empruntant le dédale des ruelles. Oum, par une fenêtre de l’appartement du deuxième étage, m’a fait signe d’entrer, clairement effrayée de me voir dehors toute seule.

Elle m’a servi du café tandis qu’Akram souriait en me regardant. Il m’a demandé des nouvelles de mes parents et de mon frère. Oum nous regardait avec gentillesse. Le père d’Akram passe ses journées à opérer tout corps aux membres arrachés, au ventre explosé. Il travaille parfois aux côtés de mon père.

Après le thé, Oum a demandé à Akram de me raccompagner. Nous avons marché le long des rues en prenant soin d’éviter les trous. Son bras frôlait le mien et j’imaginais que nous déambulions à l’ombre des platanes, que tout était intact. Nous avons vu un pan de mur derrière lequel il n’y avait plus qu’une maison abandonnée et à moitié démolie. Je l’ai entraîné dans un couloir invisible de la rue. Il a écarté légèrement mon hijab pour sentir mes cheveux. Je l’ai enlacé mais, après quelques instants, le souffle court, il m’a repoussée, inquiet que quelqu’un nous aperçoive.

Akram et moi, nous nous aimons. Notre chemin traversera les frontières, il traversera les barrières, les check points, les champs de mines et les camps d’internement. Il nous conduira là où le silence n’est pas un signe avant-coureur de catastrophe, là où l’air est respirable et le sol encore suffisamment riche pour que les gens y vivent en paix. Il nous mènera hors de portée.

Ensemble, nous devenons la route à emprunter pour rejoindre l’avenir et l’ombre des arbres d’un pays intact.

OceanofPDF.com

J’installais un homme sur un brancard quand ça s’est produit. Sa jambe droite était arrachée. Il s’accrochait à son tasbih. Il faisait glisser les grains entre ses doigts. Il n’ouvrait pas la bouche. Je fixais un tourniquet pour stopper l’hémorragie. Quand j’ai relevé la tête, je n’ai vu personne autour de moi. J’étais seul avec l’homme en train de mourir. Mes compagnons avaient disparu. Il régnait un silence impressionnant. J’entendais mon cœur battre lentement et avec force. J’ai baissé les yeux vers le blessé. J’entendais ses doigts rugueux égrener son tasbih. Tip, tip, tip. Un avion de chasse a traversé le ciel. J’ai attendu que le bruit de ses propulseurs arrive. Rien. Seulement mon cœur et le glissement des doigts sur le tasbih. J’étais perdu dans un cauchemar silencieux. La voix de Peter m’a ramené à la réalité. «  Eh, mate, do you need a hand ? » On a soulevé l’homme. Peter a pris la tête du brancard. On s’est dirigés vers notre véhicule. Je regardais ses cheveux roux, sa nuque brûlée par le soleil. Je me suis dit S’il lâche le brancard, je tomberai avec l’homme à la jambe arrachée. Il ne l’a pas lâché. Une fois le blessé installé à l’arrière, il a pris le volant.

On perd tous un peu la tête par moments.

OceanofPDF.com

il y a de plus en plus de raisons de sombrer

de plus en plus de fêlures dans mon cerveau

mon courage fuit

Je passe mon temps à lire, à écrire des poèmes ou à écouter de la musique, enfermée dans ma chambre. Je texte mon amie Djamila, qui a déménagé à Homs au début du conflit. Son quotidien ressemble en tout point au mien.

Ma mère fait preuve de stoïcisme, mais plus elle maigrit, plus sa colère monte. Une rage froide que je devine comme un courant souterrain dans sa voix. Elle est si droite et si maigre qu’elle semble faite de métal. Un squelette de métal, une charpente fine. Je voudrais pouvoir lui dire, comme on donne un cadeau à une enfant pour la consoler : « La guerre est une pure invention de ton esprit, Lili, rien n’a changé, demain tu iras enseigner à l’université… » Ses mains sont la seule douceur encore visible chez elle. C’est par ses mains que je la reconnais, ses mains qui me guérissaient de mes accès de fièvre et retrouvaient mes jouets perdus, qui m’ont montré comment draper le hijab autour de ma tête. Tes mains te trahissent, maman ; tu es encore là, sous les apparences, quand tu touches le front d’Eshan, quand tu glisses ta main dans la mienne, quand tu fais le thé, quand tu accueilles un voisin sonné par une explosion et lui serres l’épaule ou lui caresses la tête.

Tes mains, Lili… Quand je les regarde, je mesure la perte qui m’attend un jour, le vide que tu laisseras dans le monde pour moi.

Nous avons attendu la fin des hostilités. Nous avons cru que la normale reviendrait, que le régime s’assouplirait, que nous irions à l’école comme avant, que Lili retournerait travailler et que Zakaria pourrait à nouveau opérer dans une vraie salle d’opération, sans manquer de médicaments, d’électricité ou d’eau courante.

Nous avons espéré que le conflit serait bref, que les terrasses des cafés rouvriraient, que les jours redeviendraient des jours, et les nuits, des nuits faites pour le repos et les rêves.

Nous regardons désormais les choses en face.

J’ai perdu l’habitude de penser à l’avenir. Autrefois, je calculais les années d’études qu’il me restait à faire, nous fêtions les anniversaires avec des gâteaux et de la musique.

Maintenant, le temps n’a plus d’importance. Seul compte le lieu où nous nous trouvons : être ici plutôt qu’à l’endroit où une frappe vient de survenir. Être dans la cave, à l’abri, plutôt que dans la rue. Être là où ne tombe pas la mort. Là où nos proches se trouvent.

Nos besoins se sont simplifiés.

OceanofPDF.com

Attendre. Charroyer des pierres, des briques, des morts. Chercher de l’eau, de la nourriture. Aimer Assia. Faire des plans pour partir. Regarder Peter écrire ses articles et dessiner. Me demander ce qu’il fait encore là. Déterminer l’endroit du bombardement. Conduire dans les cahots de la route. Craindre de se faire tirer dessus. Aimer Assia. Aimer Peter, my friend, my mate, comme il dit. Le pire de l’humain est toujours de l’humain. Surtout, ne pas devenir misanthrope plus que nécessaire.

En nous rendant sur les lieux d’une attaque ce matin, on a croisé un quartier déserté. Je me suis dit Les habitants se sont déplacés ailleurs dans la ville. La seule issue pour fuir le danger est de marcher vers un lieu plus éloigné de la zone des combats. Chaque jour on croise ces processions de désespérés. Ils transportent dans des sacs de plastique ce qu’ils ont eu le temps de prendre avec eux. Ils ne vont nulle part, en réalité. Un petit peuple de pourchassés.

Un peu plus loin, une odeur chimique a envahi la camionnette. Peter a remonté son foulard sur son visage. Il a sorti son téléphone. Au bord des routes, on ne voyait pourtant personne. Il a commencé à filmer à travers la vitre, à commenter l’absence des gens. Je roulais lentement. Puis j’ai stoppé la camionnette. Autour de nous, personne. Seulement une odeur diluée de chlore. On a décidé d’aller vérifier si des gens avaient besoin d’aide dans les immeubles.

On a appelé. Aucune réponse. Le premier immeuble semblait vide. Le deuxième aussi.

Dans le troisième, on est descendus à la cave. C’est là qu’on a trouvé les corps. Aucun survivant. Trois autres immeubles abritaient aussi des morts à la peau encore tiède. On en a dénombré une quarantaine.

Ensuite, on a croisé des marcheurs sans bagages. On a poursuivi la route vers le quartier bombardé. Des compagnons étaient arrivés avant nous. Ils avaient retiré deux enfants d’une maison écroulée. On a commencé à fouiller les décombres. Je me suis concentré sur le sable et la pierre que je déblayais avec précaution. Peter a vomi à côté de la camionnette.

OceanofPDF.com

Un matin, les chars sont venus. Les murs de ma chambre ont tremblé. J’ai fermé la fenêtre et je me suis recouchée. Longtemps après le passage des véhicules de l’armée, j’ai continué à trembler.

Pendant un bombardement, qu’il règne une chaleur accablante dans l’abri de la cave ou une humidité froide, je n’en souffre pas. Je n’ai pas faim. Je n’ai pas soif. Je reste parfois ainsi jusqu’au lendemain : insensible à mon corps.

Entre la nuit et le jour, il n’y a pas de différence. Nous dormons lors des trêves qui ne durent pas, au milieu de la journée, peu importe. Nous guettons pendant la nuit le passage des avions qui coupent la paix et notre souffle en deux. Ma volonté de vivre s’alimente comme un feu. Je ne peux pas rester fondue dans la poupée, dans la mère et le petit frère, mélangée à la terre et à la cendre des arbres qui ont brûlé. Je ne peux pas sans cesse rester sur le qui-vive.

Sur ma table de travail se trouvent des romans, des recueils de poèmes français et québécois que Lili m’a prêtés. La poésie rend notre situation plus supportable d’une certaine manière, mais elle en souligne aussi la cruauté ; la beauté me blesse autant qu’elle m’apaise. Elle me fait mal quand elle me rappelle la douceur qu’il peut y avoir à aimer et qu’elle réveille mon désir du corps d’Akram. Elle me rassure quand elle me dit que la douleur peut être transcendée par la force des images. Bullshit.

Il y a moi qui me griffe la peau pour ne pas perdre la raison.

Il y a Akram et les caresses interdites auxquelles je pense constamment.

Il y a mes mains qui me touchent là où j’aimerais qu’il pose ses mains.

et il y a les livres ici et là

comme des bouées

juste pour ne pas couler

juste pour attendre

OceanofPDF.com

Comment faire repousser les arbres et l’ombre, comment redevenir humains ? Je pose la question. Marcher. Parler. Manger. Sortir des blessés des décombres. Comment reconstruire la vie, je ne sais pas.

Certains matins, j’embrasse Oum et je pars retrouver mon équipe comme si tout était normal. Comme si je me dirigeais vers l’université ou vers un travail quelconque. L’état pitoyable de la ville ne m’étonne pas. Le quotidien se réinstalle plus vite qu’on ne le pense. Il suffit de quelques repas pris à des heures normales, de quelques nuits sans attaque, et les habitudes reviennent. Un temps de paix est une suite d’habitudes auxquelles on ne réfléchit pas. Elles font partie de l’ordre des choses pour autant qu’on les ait choisies et qu’elles nous conviennent.

Sans les habitudes les plus simples, il n’y a plus de repères. C’est ça qui mine à la longue. L’absence d’habitudes. Les jours qui défilent sans se ressembler. On ne sait pas si demain on aura de quoi faire une soupe. On ne sait pas quand on la mangera. Ça dépendra des attaques. On dormira peut-être le jour puisque des hélicoptères auront survolé le quartier la nuit précédente. Ou il ne se passera rien. On aura du temps pour réfléchir. Pour écouter les mouches bourdonner autour de nous comme les hélicos d’une guerre miniature dont on ne sait rien et qui ne nous achèvera pas, celle-là. On se souviendra des habitudes. On commencera à les reprendre. Les femmes suspendront le linge à sécher, balaieront les trottoirs, feront la vaisselle qui traîne depuis des jours. Les hommes regarderont des trucs stupides sur leurs téléphones. Ils se donneront rendez-vous à l’hôtel de ville pour parler des problèmes de la cité et du moyen de s’en tirer quand des bombes, à nouveau, foutront en l’air les habitudes… Je me languirai d’Assia… J’élaborerai des plans pour la retrouver. Des plans qui me mèneront à être seul avec elle le temps de m’imprégner de ses odeurs, n’importe où, n’importe comment, juste un peu…

Au cœur des habitudes fraîchement retrouvées, on conservera tout de même l’instinct des bêtes traquées, prêtes à disparaître au moindre bruit suspect, à se cacher derrière un mur écroulé ou à s’enfouir dans leur terrier.

On ne se redresse jamais tout à fait.

OceanofPDF.com

J’ai entendu l’avion et l’explosion de chez nous, et j’ai vu la fumée sur la ville, à l’endroit même où est situé l’hôpital universitaire. Je me suis précipitée là-bas.

Quand je suis arrivée, Akram a dit : « Ça a pété très fort. » Son front entaillé saignait.

Ils étaient recouverts de poussière, lui, les autres ambulanciers et les blessés. Akram avait du mal à entendre à cause des explosions. Il m’a dit calmement : « Ils ont sorti deux médecins atteints aux jambes. Ton père est l’un d’eux. » Quelque chose a cédé dans ma poitrine.

Akram m’a conduite vers lui, mon grand arbre blessé. Des médecins et des infirmières lui donnaient des soins. J’ai constaté qu’il avait encore ses jambes et ses bras. J’ai pensé Je pourrai dire à Lili qu’il a encore ses jambes et ses bras. Je suis allée dans la salle d’attente où je lui ai téléphoné. Elle s’est mise à pleurer en entendant ma voix et j’ai répété plusieurs fois : « Ils vont le sauver, il va guérir… »

Assommée, j’ai regardé Akram s’activer. Il a déposé dans des sacs trois enfants tués, tandis que leur mère pleurait et que leur père restait là, les bras ballants, sans émettre un son.

Les médecins et les infirmières déployaient des paravents pour isoler les civières les unes des autres dans l’aile non atteinte.

Il y a quelques jours, des garçons jouaient au foot dans la ruelle, comme Eshan autrefois. Leurs mères les ont fait rentrer dans leur immeuble et je me suis dit Il n’y a plus d’endroit sûr de toute façon, autant les laisser jouer dehors…

Lorsque j’ai eu retrouvé un peu de force, je me suis levée pour rentrer chez nous m’occuper d’Eshan pendant que Lili se rendrait auprès de Zakaria. Avant de sortir de l’hôpital, j’ai regardé autour de moi pour graver dans mon esprit l’immense gâchis qu’est devenu mon pays.

Dehors, la chaleur était accablante.

le ciel est un brasier

mes oiseaux volent en rase-mottes

alouettes en colère

creusant leurs nids dans mon ventre fertile

OceanofPDF.com

Au milieu du chaos Assia se détache. Ses couleurs ne s’amoindrissent pas au contact de la guerre. Assia. Sa peau sombre, ses cheveux noirs… Ce regard gris, troublant. Il me ramène à la surface. Il me guérit de la folie qui menace de me lancer sur des routes dont on ne revient qu’en morceaux.

Il y a eu une attaque particulièrement inhumaine. Elle visait les plus faibles, les blessés, et les médecins et infirmières qui les soignaient. On a dégagé des morts et des morts… Pour ne pas craquer, je suivais Peter. Je me concentrais sur ses cheveux et ses épaules. Il toussait. Il réprimait des haut-le-cœur. Mais ses gestes demeuraient précis. J’étais aussi efficace que lui. À un certain moment, il m’a regardé. Il était aussi atteint que moi par ce qui venait de survenir. J’ai lu dans l’expression de son visage l’injonction du départ. L’absolue nécessité de fuir l’enfer. La certitude qu’ici tout est terminé.

Au quartier général, on a voulu faire le point entre nous, Peter, Hamid, Momo, Tarek et moi. Les autres n’étaient pas rentrés. On était assis par terre en cercle, sales, silencieux. Les mots ne venaient pas. Peter a sorti un carnet de son sac. Il a commencé à dessiner.

Momo, la tête basse, reniflait et se raclait la gorge. À soixante ans, il ne lui reste pas beaucoup de force pour la suite des choses. Son fils et ses filles ont été tués l’année dernière. Sa femme ne sort plus de la maison. Elle reste au lit même pendant les attaques.

Hamid fixait le vide. Il serrait la mâchoire. Un muscle à sa tempe frémissait. Il commençait un diplôme d’ingénieur quand la guerre a éclaté.

Tarek laissait couler ses larmes, la tête droite. Il a une femme et deux petites filles. Je me suis dit qu’il arrivait au même constat que moi.

J’ai pensé à Assia. À son père étendu parmi les blessés et les cadavres. À mon père qui avait eu la chance d’être à la maison au moment de l’attaque.

J’ai dit : « Je vais partir avec Assia et nos familles. »

Peter m’a montré son dessin. Il nous représentait, à gros traits, nous, cinq hommes maigres assis en rond. Cinq fantômes.

À la vue de ce dessin, j’ai mesuré l’ampleur du merdier dans lequel on patauge depuis trop longtemps. On est des sauveteurs, tout comme les médecins, et la guerre est aussi contre nous.

Peter a dit : «  I’ll go with you. I’ll film our trip and publish it afterwards. »

L’impuissance nous bouffe la vie, nous bouffe les tripes, l’impuissance à changer quoi que ce soit à ce qui se produit sous nos yeux. L’armée des résistants, l’armée du régime, celle de nos alliés supposés, celle des terroristes, on ne sait plus qui nous tire dessus, nous, les civils. On est aussi démunis que les chiens et les chats qui se terrent dans les décombres des maisons. On est encerclés. Les bêtes fouillent les débris pour trouver leur pitance. On fouille les débris pour trouver nos morts. On récolte aussi, parfois, de la nourriture qui ne sera pas mangée par ceux qui l’ont préparée. On a autant le droit de la prendre que les rats.

Notre enclos est invisible, assourdissant. On a beau pisser sur les ruines, elles ne nous appartiennent plus.

OceanofPDF.com

Je consulte les sites qui parlent des moyens de quitter le pays et de fuir vers l’Europe. La route de la Méditerranée orientale, par la frontière nord-ouest, est encore possible. C’est risqué, mais je ne vois pas comment faire autrement. Faut-il attendre de mourir de faim et de soif ou d’être tués par des tirs ? Si nous entrons en Turquie illégalement, nous ne pourrons pas aller à l’aéroport : nous risquerions d’être refoulés. Il faudra nous rendre à l’ambassade du Canada à Ankara pour obtenir de nouveaux passeports.

Nous pourrions aussi passer par la frontière sud-ouest. Il devient cependant de plus en plus difficile de traverser à cet endroit, d’après les informations qui circulent ; le flux de migrants ne cesse de croître. Ce serait un itinéraire trop long, trop risqué.

Peter va nous accompagner, le grand Peter journaliste qui a choisi de venir dans notre pays pour témoigner de ce qui s’y déroule et qui a fini par donner un coup de main aux sauveteurs. Il veut faire un reportage sur notre fuite. Les articles qu’il publie en Angleterre sont accompagnés de dessins ou de bandes dessinées : « We have to show. It has more impact. Telling isn’t enough. »

Montrer. Oui. Raconter en montrant. Quand tout explose en moi, quand la vie n’est plus qu’un amas de débris et une montagne de décisions à prendre, On a roulé à toute vitesse jusqu’au quartier atteint. On a parcouru une dizaine de rues avant d’arriver sur les lieux de l’attaque. Il y avait des corps partout. Explosés. Des gens appelaient à l’aide, prisonniers de leurs maisons effondrées. On ne savait pas quoi faire ni vers qui aller en premier.

mes phrases se défont

les mots restent

entourés de silence

je ne veux pas crier

OceanofPDF.com

On a fait des garrots aux jambes et aux bras des victimes. On a installé des solutés. On a chargé deux hommes gravement atteints dans notre véhicule. On est repartis vers l’hôpital. Le premier a succombé au bout de quelques minutes.

On a trouvé un petit garçon en état de choc, le visage sali par la suie. Il était allongé à côté du cadavre de sa mère. On l’a conduit à l’hôpital. On l’a assis sur une chaise. Une femme lui a donné une bouteille d’eau. Il ne répondait pas aux questions qu’on lui posait.

Cette journée de cauchemar est semblable à celles qu’on a vécues hier, la semaine et le mois passés. Même pas le temps de boire, même pas le temps de penser. Juste agir. Faire les bons gestes, les bons choix, à l’instinct.

Le soir, on aperçoit des lueurs orangées à l’horizon. La ville paraît simplement endormie. Ce n’est pas un moment de déni. Juste la projection de ce qu’il y a au fond de moi qui ne tremble pas. Je contemple sans effroi la possibilité de ma noyade dans la mer si jamais le voyage tournait mal. Je l’envisage sans réelle peur. Entre sauter dans le vide, s’enfoncer dans l’océan ou se faire exploser à l’aide d’un détonateur, il n’y a pas vraiment de différence. Je ne sais pas pour Assia. J’ai comme l’intuition qu’elle s’en tirera. Quand je la tiens contre moi, la ville redevient ce qu’elle est : un territoire en guerre qui m’est étranger. Je ne possède aucun pouvoir contre les balles des snipers. Je n’ai pas plus de chances qu’un autre de m’en sortir.

OceanofPDF.com

À l’aube, la chaleur était déjà insupportable. La partie ouest du quartier avait été bombardée. La terre tremblait. Nous sommes descendus à la cave à toute vitesse.

Nous sommes restés là pendant des heures, incapables de bouger. Les enfants et même les bébés ne pleuraient pas. Ils étaient blottis contre leur mère ou leur tante, les yeux agrandis par l’effroi, un pouce dans la bouche ou une couverture serrée autour d’eux. Ils restaient silencieux comme si leurs voix cristallines avaient eu le pouvoir de rameuter les avions. Les hommes priaient. Les femmes priaient. Pas moi. Il y a longtemps que mes prières se sont épuisées.

Le jour est tombé. Le courant est coupé. D’habitude, j’arrive à croire qu’Akram ne peut pas être tué puisqu’il fait partie des secouristes, comme si ça le rendait invincible. J’ai la pensée magique. Nous avons le choix entre la magie et le désespoir. Ce soir, le découragement prend le dessus,

chaque os de mon squelette

vibre

et cette vibration se mêle au battement de mon sang

la peur et le désir : même puissance On meurt par centaines. Les haïsseurs contrôlent les bombes et les armes, la loi et les femmes. Ma pensée kamikaze s’élance vers eux avec la colère des esclaves enchaînés.

mes os sont des sismographes

OceanofPDF.com

Des chiens s’affrontent au milieu du chaos. Ils cherchent de la nourriture. Ils cherchent leurs maîtres volatilisés, un coin pour mourir. Ils ont soif. La principale occupation des humains et des bêtes en temps de guerre est la recherche d’eau potable.

Quand je dégage des survivants des édifices bombardés, je regarde leurs yeux. Je prends acte de la valeur de chaque vie sauvée. Les regards des rescapés sont des puits dans lesquels je plonge pour ne plus entendre, juste un moment, les appels désespérés des prisonniers du béton.

Les paupières des morts, je les ferme avec douceur. Avec respect. J’efface la dernière vision du cauchemar. Je fais taire la dernière pensée.

Je mets fin au carnage.

 

OceanofPDF.com L’ombre des missions de sauvetage plane sur Akram. Il faut partir. J’en ai parlé à mon père, mais la gravité de ses blessures exclut toute possibilité qu’il quitte la ville avant plusieurs mois. Il ne me retient pas. S’il y a la moindre chance de sortir de ce bourbier, il veut que je la tente le plus tôt possible.

Maman reste avec Eshan à la maison pendant la nuit, tandis que je veille mon père à l’hôpital. Eshan, mon tout petit frère arrivé sur le tard, avait neuf ans au début du conflit. Il avait terminé sa troisième année du primaire. Nous lui avons fait l’école à la maison. Ma mère lui a enseigné le français écrit et l’histoire. Mon père a poursuivi les cours d’arabe et d’anglais. Je me suis chargée des mathématiques à l’aide de mes vieux cahiers d’exercices. Il s’est mis à discuter avec nous de ses lectures. Puis il a commencé à parler moins, à nous écouter silencieusement. Il a cessé de lire progressivement et même de sortir jouer au ballon avec ses amis. Il a cessé de grandir, aussi, lorsque la nourriture a commencé à manquer.

Mes tâches d’infirmière sont simples : je fais boire mon père, je lui apporte des repas. Je veille à tous ses besoins physiques. Les médecins lui administrent de la morphine, mais les réserves diminuent et je devine qu’il n’en demande pas autant qu’il en aurait besoin. Sa jambe est maintenue surélevée la plupart du temps. Je dors quand il dort, sur un matelas posé au sol. Il fait semblant de dormir pour que je puisse me reposer. Son médecin traitant dit que sa guérison progresse bien, qu’il pourra bientôt commencer à faire quelques pas avec son plâtre et des béquilles.

Akram passe me voir à l’hôpital quand il peut. Nous faisons des plans. Nous quitterons le pays dès que mon père ira assez bien pour se déplacer seul, avons-nous décidé. Zakaria pourra nous rejoindre plus tard avec Lili, qui se dit trop affaiblie pour tenter le voyage. Elle souffre de vertiges quotidiens. Mes parents veulent qu’on emmène Eshan avec nous parce qu’il ne peut plus rester ici : il dépérit.

Nous traverserons la frontière au nord. En Turquie, nous gagnerons l’ambassade du Canada à Ankara. Tout paraît si simple…

Reste à déterminer comment quitter la ville et nous rendre à la frontière sans nous faire tirer dessus ou brûler dans un autocar. Mes grands-parents québécois ont terminé depuis longtemps les démarches pour nous accueillir. Akram n’ayant pas de famille au Québec, nous allons nous marier pour faciliter le processus d’immigration.

Dans la pénombre, Akram chuchote : « Le plus dangereux demeure le rêve. Il faut rester rationnel. Rien ne doit être laissé au hasard. Il faut se préparer au pire. »

Je réponds : « Le pire, c’est ici, maintenant, partout autour de nous et en nous. »

OceanofPDF.com

Je ne fuis pas. Je n’abdique pas. Je ne déserte pas. Notre pays s’est désintégré sous nos pieds. Il est devenu du sable. Chaque bombe a provoqué une secousse qui s’est répercutée dans tous les édifices, les fragilisant. Chaque secousse ébranle nos corps, use nos os. Chaque explosion, chaque mort érode nos âmes un peu plus.

La guerre lie les époques, les humains. C’est toujours la même haine qui cède puis se reforme, peu importent le pays, le continent, l’époque, les cottes de mailles, les chevaux ou les avions. C’est toujours la même violence, la même histoire. Ce sont toujours les mêmes hommes armés qui assassinent la joie.

Il faut renoncer à nos jeux innocents, à nos croyances naïves. Le hasard fait tomber les bombes sur certains et épargne les autres. La maladie frappe un homme bon, tandis que l’homme mauvais n’est jamais malade.

Il n’y a pas de superstition qui vaille. Pas de rituel qui nous préserve de la folie guerrière des haïsseurs. Le ciel est vide au-dessus de l’humanité.

À Assia, qui me reproche de devenir cynique, je réponds : « Bah, je me préserve, voilà tout. » Je me contente de sauver les personnes que le hasard a épargnées. Si les dieux existaient, on pourrait dire : « Quelle bonne blague ils nous font ! » Mais le mal est en nous, il faut bien l’admettre.

OceanofPDF.com La vie continue, la guerre dure, la misère se multiplie. Ça saute en moi autant que dans les rues. Ça pleure et crie et explose en moi autant que dans la ville. Je suis traversée par des obus, criblée de balles, parsemée de cratères et d’immeubles en ruines, pleine de morts qui s’empilent, qui empestent mes pensées.

Je reste droite, malgré tout. Je réclame un avenir décent de toutes mes forces. J’appelle un refuge lointain de toute ma volonté. Je rêve d’avoir froid, de marcher dans des rues grises sous un ciel neigeux, comme quand j’allais réveillonner chez mes grands-parents avec ma mère et Eshan. Je veux entendre de nouveau ce pays de souffles – souffle des autos qui roulent sur les chaussées mouillées, souffle du vent dans les arbres givrés qui craquent en janvier, souffle des rafales de neige contre les vitres des maisons. Le pays de ma mère aux oiseaux. Je ne sais pas si j’ai réellement connu cette douceur ou si j’ai assimilé les souvenirs de Lili à force de l’entendre me les raconter.

Un jour, les habitants de ma ville seront tous morts ou partis. Les armées seront dissoutes et les résistants auront rejoint leurs familles dispersées. Les civils seront sur les routes ou dans des camps de réfugiés, mais ils se souviendront de ce qui a existé avant l’anéantissement. Ils auront conservé des photos, quelques pièces de porcelaine, des recettes ancestrales. Le vent aura ensablé les ruines et dispersé les âmes aux quatre coins du globe. Chacun rassemblera ses souvenirs le soir, avant de s’endormir, par devoir de mémoire envers les disparus, par nostalgie, en secret. Comme si c’était mal de regarder en arrière dans un pays d’adoption qui nous a ouvert les bras. Comme si c’était un péché de pleurer sa terre natale.

En attendant, je me réfugie dans un monde sans frontières ni drapeaux : la poésie. Je vis à l’envers, dans les livres.

Il y a dans la poésie plus d’espace pour vivre que dans le monde entier.

OceanofPDF.com

Ça faisait déjà quelques minutes qu’on croisait des gens qui couraient dans la direction opposée à la nôtre quand une odeur de chlore a pénétré dans le véhicule. Légère au début, suffocante ensuite. On a remonté les vitres.

Des gens pris de convulsions s’écroulaient dans la rue, sur les trottoirs. Plus on approchait de l’hôpital, plus il y avait de personnes gisant sur le sol dans des postures grotesques, les yeux révulsés. On entendait des hélicoptères s’éloigner, mais pas d’avions, pas de drones. Les combattants avaient déserté les lieux.

On ne pouvait pas arrêter de rouler pour porter secours aux victimes. On n’avait pas de masques avec nous.

On a accéléré. Une fois arrivés à l’hôpital, on a pris une longue inspiration et on est sortis de la camionnette. La porte principale était bloquée, mais un médecin est venu nous ouvrir. On a toussé pendant plusieurs minutes.

À l’intérieur, des dizaines de personnes étendues sur le sol vomissaient, toussaient ou respiraient de l’oxygène. D’autres avaient été entièrement recouvertes de draps.

La mère d’Assia se trouvait auprès de son mari. Paniqués, ils se demandaient si Assia et Eshan étaient en lieu sûr. Je leur ai dit que j’irais voir.

L’odeur de chlore s’était infiltrée dans l’hôpital. Par contre, elle n’était pas plus forte que celle qui flotte autour des piscines intérieures. J’ai croisé un infirmier qui m’a dit qu’il y aurait peut-être un masque pour moi à la pharmacie de l’hôpital. Je m’y suis rendu. J’ai montré ma carte de Casque blanc. Un préposé m’a tendu une combinaison blanche et un masque.

Dans l’entrée de l’hôpital, des infirmiers glissaient des dépouilles dans des sacs mortuaires. J’ai rejoint Hamid. Il avait lui aussi réussi à trouver une combinaison et un masque. Il a dit : « On y retourne. Mais avant, on va voir nos familles. »

Peter nous a rattrapés comme on montait dans la camionnette.

À bord, on a retiré nos masques pour vérifier. L’odeur n’était pas plus forte que dans l’hôpital. Le nuage se déplaçait. Il était probablement beaucoup plus loin déjà, ou évaporé. On a démarré.

La famille de Hamid était saine et sauve, barricadée à l’intérieur de sa maison. Chez moi, j’ai constaté que ma tante allait bien également. Je lui ai dit : « Il faut que j’aille voir Assia et Eshan. »

Dehors, rien ne bougeait. On n’entendait aucun son. En approchant de chez Assia, on a aperçu deux corps étendus au milieu de la rue. J’ai roulé jusqu’à eux. Hamid est descendu pour voir. Il est remonté. Les deux personnes étaient mortes. On ne les connaissait pas.

Un peu plus loin, on a stoppé devant l’immeuble d’Assia. On pouvait voir un chat mort au pied d’une fenêtre du rez-de-chaussée. On est entrés. On a monté les escaliers jusqu’à sa porte.

Assia et Eshan étaient vivants. Eshan toussait, mais Assia se portait bien.

Le bilan est lourd. Une cinquantaine de morts et au moins deux cents blessés. On a ramené plusieurs victimes à l’hôpital. Peter a filmé les blessés, la rangée de sacs mortuaires.

On est faits comme des rats. On nous tire dessus. On nous affame. On nous gaze.

J’ai mis de côté assez d’argent pour payer des passeurs. Assia et moi, on va se marier dans dix jours. On va se marier et on partira dès que l’occasion se présentera.

OceanofPDF.com

Lili a cousu ma robe de mariée avec des pièces de tissu blanc qu’elle a trouvées chez une voisine et elle a fixé des perles au corsage. La célébration aura lieu dans l’église de notre quartier puisque maman et moi sommes catholiques. Akram et son père ont donné leur accord. Le curé nous a dit oui tout de suite en raison des circonstances exceptionnelles. Il a même accepté que le père d’Akram lise des passages du Coran pendant la cérémonie. Akram a grandi dans une famille non orthodoxe ; il a fait une partie de sa scolarisation à l’étranger. Son père voulait qu’il échappe à l’endoctrinement religieux qui se répandait dans le milieu de l’éducation. C’est mon père qui s’est chargé de l’éducation musulmane d’Eshan. Compromis entre mes parents : mon frère irait à la mosquée et moi, à l’église. Maman nous a donné naissance au Canada pour que nous ayons la nationalité canadienne. Elle a toujours pensé que nous retournerions vivre au Québec un jour.

La veille du mariage, Lili me lavera les cheveux dans l’évier de la cuisine. Elle fera bouillir de l’eau dans plusieurs casseroles si nous n’avons pas d’eau chaude. Papa viendra à l’église en fauteuil roulant ou avec des béquilles.

Le ciel sera probablement traversé de missiles quand Akram et moi signerons le registre des mariages, moi vêtue de ma robe blanche rapiécée, lui de son habit noir le moins usé. Il portera une cravate neuve, cependant. Nous retournerons ensuite chez nous, dans ma famille, pour une petite fête. Mes parents et Eshan iront dormir chez le père d’Akram pour nous laisser un peu d’intimité.

Akram et moi, nous passerons la nuit ensemble ; cette envie est plus forte que ce qui se passe autour de nous.

OceanofPDF.com

Assia a marché vers moi les bras nus. La lumière filtrée par les vitraux tombait sur ses cheveux. Au pied de l’autel, elle s’est tournée vers moi. Elle a souri. Elle n’a pas cillé quand on a prononcé nos vœux. On a échangé des joncs en or. J’ai broyé sa main quand on est ressortis de l’église dans le soleil de l’avenir.

Peter nous a pris en photo devant les immeubles démolis dans la rue de l’église. Les parents nous répétaient de nous dépêcher.

La fête a eu lieu chez Assia. Ça me plaisait, cette idée de célébration au milieu de l’enfer. Un beau pied de nez au destin. On a fait tous les gestes attendus, elle et moi. Le repas était extraordinairement copieux. Toutes les voisines s’y étaient mises, Oum aussi. Quand on a coupé le gâteau, j’ai enlacé ma femme. C’était une mascarade, un peu, cette journée. Notre mariage était simplement la première étape de la fuite.

Des hélicoptères survolaient le quartier, mais personne n’y faisait attention. On ne peut pas toujours se comporter comme des bêtes traquées.

Je pensais à une seule chose pendant toute cette journée : tout à l’heure, je toucherai le corps d’Assia comme si on avait un avenir. Lentement. Je boirai son souffle.

OceanofPDF.com La première nuit, j’ai crié. Ce n’était pas de la douleur. C’était de la vie. C’était de la force. C’était tout sauf la guerre. Après, c’est lui qui a crié. J’aurais voulu l’engloutir en moi, le prendre avec son odeur et sa peau, ses cheveux, ses mains, ses mains sur moi, en moi, qui me dépouillaient de la guerre comme d’une vieille peau, et j’étais nue en lui et lui en moi et je ne savais plus qui absorbait qui à la fin… C’est la seule nuit que nous avons eue pour nous sans personne d’autre dans l’appartement.

Je passe mes journées à attendre qu’il rentre, que le repas soit fini, que ma famille soit couchée pour que nous puissions enfin nous réfugier dans ma chambre. Même si la présence de ma famille nous freine, nous nous blottissons l’un contre l’autre et le chagrin n’existe plus.

Akram continue de transporter des victimes après les attaques. La semaine dernière, un attentat a tué cinquante-sept civils et fait une centaine de blessés. Le cousin d’Akram, Hamid, a reçu des éclats de métal dans les jambes, mais il s’en tirera possiblement sans amputation.

Dans l’ambulance, il n’y a maintenant plus que Peter et Akram. Peter passe son temps à dessiner, m’a dit Akram. Après chaque mission, il reste dans son coin avec sa tablette à dessin ou seulement un carnet et un crayon. Le soir, il passe manger avec nous et nous montrer ses croquis : le visage d’un enfant traumatisé, des endeuillés hurlant de colère, la beauté de la ville détruite. Cela fait trois mois qu’il donne un coup de main aux Casques blancs, trois mois qu’Akram et lui se connaissent.

Trois mois de guerre, autant dire trois vies, et des centaines de morts.

OceanofPDF.com

«  Watch out ! », Peter a crié, le jour de l’attentat. On était planqués derrière le camion. « When I was a child, I used to play at hiding behind a truck and becoming a hero in an imaginary war. Shit. What a damn fool I was… » Les échanges de tirs ont duré une vingtaine de minutes. Trois heures plus tard, on tremblait encore.

Les immeubles prennent de plus en plus l’allure de carcasses nettoyées de toute trace de peau, de muscles, de cartilage. On dirait de grands squelettes polis. La lune les rend fantomatiques dans l’obscurité. Blancs, avec leurs fenêtres noires, ils ressemblent à des ruines romaines. À un colisée où des combats de gladiateurs auraient eu lieu pendant la journée.

Je dors à poings fermés en ce moment, soit chez mon père, soit auprès d’Assia dans son petit lit. J’entoure ma femme de mes bras puis je dors d’une traite. Sans rêves. J’ouvre les yeux à l’aube. Le jour est un cauchemar perpétuel.

J’ai toujours des pensées de désespéré, mais la ville n’est plus le territoire de mes errances. Je suis sur le qui-vive. Je comprends que les balles des snipers pourraient mettre fin à ma vie d’un instant à l’autre. Que même à l’abri chez soi, il y a les fenêtres. La guerre entre aussi par les fenêtres. Elle tue parfois un enfant jouant avec ses camions dans sa chambre, une mère préparant un repas dans la cuisine.

J’ai toujours des pensées de poseur de bombes. Les morts et les blessés tournent en boucle dans ma tête. Ils me regardent comme si j’étais un porteur de misère. Ils déposent en moi leurs armes, leurs cris, leurs prières. Je les connais tous. Ou alors c’est toujours le même être que je sauve. Moi, eux, des jambes, des bras amputés, ça se mélange dans cette boue épaisse et grise à l’odeur de sang et de merde qu’est devenue la vie.

Il y a une limite à ce qu’on peut absorber, aux coups qu’on peut encaisser. Qu’on le veuille ou non, lorsque la limite est atteinte, ça se met à déborder de partout et ça emporte tout.

Je m’étonne de la douceur et de la pureté de la peau d’Assia sous mes doigts. Je la touche en veillant à ne pas la salir avec mes mains contaminées par la mort.

Elle ne doit pas s’apercevoir que je m’enfonce, que dès qu’elle regarde ailleurs, je retourne à la colère.

OceanofPDF.com

Tout se passe naturellement entre Akram et moi. Quand il dort ici, je lui répète : « On n’a que le moment présent, on n’a rien d’autre que là, maintenant, nos peaux, nos mains, nous, là, en vie. »

À l’aube, il part rejoindre Peter et leur équipe. Avec ma mère, je m’occupe de l’appartement et d’Eshan qui tousse encore. La plupart du temps, nous restons dans le silence. Papa est sorti de l’hôpital pour le mariage et est de retour chez nous. Il s’est installé sur le canapé du salon, sa jambe plâtrée posée sur des coussins. C’est là qu’il dort, là qu’il se repose et nous regarde nous agiter autour de lui. Il en a encore pour plusieurs semaines de convalescence.

Quand des étals de fruits et de légumes apparaissent, je vais faire la queue. Je vais chercher des bouteilles d’eau et notre ration de pain. Je ne me repose pas ; tout le jour, surtout pendant une attaque, j’espère le retour d’Akram.

Les rues de la ville prennent désormais des noms de catastrophes. Il y a la rue de l’attentat du 2 août. La rue de l’école bombardée. La rue des mines. La rue du massacre du 7 avril. La rue entièrement détruite. La rue des snipers. Les rues occupées par les insurgés. Les rues bloquées par l’armée. Les autres rues existent seulement en fonction des gens qu’on aime qui y habitent ou y habitaient avant de partir, avant de mourir. Notre rue, l’ancienne rue de mon amie Elisha, partie en Italie au début du conflit, la rue du cousin Hamid. Il y a la rue de l’espoir, aussi : la rue de la gare. La carte de la ville est devenue désuète. Hier soir, je l’ai déchirée en petits morceaux.

Les dessins de Peter, de plus en plus, transmettent un sentiment d’effroi. Son trait est incertain, comme s’il faisait tous ses dessins pendant des bombardements. Il a dessiné Akram à l’hôpital, assis dans un coin, la tête entre les mains, des sacs mortuaires sur le sol, à ses pieds. Dessinateur de guerre. Journaliste en images. Notre frère d’armes alors que nous sommes désarmés.

Akram me raconte partiellement ses journées quand il arrive à mettre de l’ordre dans ses pensées. La plupart du temps, il s’enferme dans un mutisme dont je n’arrive pas à le faire sortir.

D’ici la fin du mois de septembre, au plus tard, nous prendrons un autocar pour rejoindre la frontière du nord. C’est décidé. Plus on attend, plus partir sera difficile, sinon impossible. Les attaques sont de plus en plus meurtrières. Qui sait si les routes ne seront pas carrément bloquées dans les prochains mois ? Plus qu’une quinzaine de jours à éviter de nous faire tuer et à crever de faim. Mon père essaie de convaincre ma mère de partir avec nous, mais elle affirme ne pas s’en sentir la force. Elle veut veiller sur lui, je crois, aussi… Une fois au Canada, nous mettrons tout en œuvre pour les faire évacuer, ainsi que mon beau-père et sa sœur.

Peter, Akram, Eshan et moi, nous nous lancerons donc sous peu dans le chaos du monde. Je me répète, dans un effort de lucidité : « Il faudra rêver très fort pour ne pas perdre courage. Nous n’avons aucune espèce d’idée de ce qui nous attend vraiment. »

OceanofPDF.com On a fait une mission ce midi. L’ampleur des dégâts dépasse tout ce qu’on a vu jusqu’ici. On était incapables de décider par où commencer l’intervention.

Les cris venaient de tous les côtés. Un pâté de maisons complet avait été soufflé. Une jeune fille d’environ quatorze ans déambulait au milieu de la rue, les mains sur les oreilles, en état de choc. C’est la seule survivante de cette attaque. Elle ne nous a pas dit son nom. Elle ne nous entendait pas, je crois.

On s’est dirigés vers l’endroit d’où provenaient les cris les plus forts. On a commencé à progresser vers les blessés, petit à petit, avec précaution. Des renforts sont arrivés pour s’occuper d’un autre immeuble. Des gens des rues avoisinantes s’étaient aussi précipités sur les lieux pour nous aider. À un certain moment, un sauveteur de l’autre équipe s’est glissé entre deux pans de mur. Tout s’est effondré sur lui : des plaques de plâtre, des morceaux de métal, des pierres, du béton, du bois… Ses coéquipiers l’ont dégagé en quelques minutes, mais il avait eu la nuque brisée.

On a poursuivi notre progression centimètre par centimètre vers les blessés. Les cris et les pleurs se faisaient plus faibles à mesure que le temps passait.

Après peut-être quatre heures, on s’est arrêtés pour écouter. Les appels à l’aide avaient cessé.

On est repartis le soir sans avoir secouru une seule personne. Un échec total.

Une troisième équipe nous a relayés. L’opération de sauvetage s’est transformée en opération de récupération des corps.

Assia ne sait pas ce qui vient d’arriver. Je ne le lui raconterai pas. À quoi bon lui dire que l’impuissance efface le reste, le désir d’en sortir, le désir de vivre ?

Quand je suis témoin de ce qui ne devrait jamais être donné à voir, quand je plonge les mains dans le sang des civils… je suis à deux doigts du désespoir.

OceanofPDF.com

C’est notre dernière journée ici ; on a réussi à trouver des places dans un car qui partira demain pour la Turquie. Je prends mes dernières photos. J’ai beau critiquer Lili quand elle trie ses souvenirs, j’ai pour ma part emmagasiné des centaines d’images depuis l’hiver dernier. Comme si, grâce à elles, j’allais emporter ma vie syrienne avec moi. Ma mère faisant le thé, épuisée, les rides de son visage creusées. Ma mère et son regard triste. Ses longs cheveux grisonnants. Ses mains. Ses mains qui m’ont soignée, rassurée depuis ma naissance, ses mains avec lesquelles elle démêlait mes cheveux, me faisait des tresses, ses mains qui disaient au revoir, qui se levaient au ciel pour me montrer un oiseau, ses mains qui essuyaient mes larmes et les siennes, ses mains qu’elle pose sur le front de mon frère pour prendre sa température, sur les épaules de mon père, ses petites mains qu’elle glisse dans ses grandes mains…

Mon père avant la blessure, penché sur Eshan, penché sur le potager, sur des blessés, tourné vers moi avec un regard attentif. Mon père fatigué le soir, assis à la table de la cuisine, mangeant du boulgour et buvant un thé à la menthe. Mon père après la blessure, élégant malgré tout, se déplaçant difficilement avec ses béquilles, ses mains de chirurgien devenues maigres et striées de veines…

Eshan, minuscule, les yeux fermés par la guerre. J’ai beau le photographier à tout moment de la journée, je fais toujours la même photo. Qu’il soit couché ou assis, son visage est un masque de poussière aux yeux fermés et aux cheveux bouclés, clairsemés et pâlis par la malnutrition. Le jour où il a compris que nous l’emmènerions avec nous, il s’est réanimé un moment. Ensuite, il s’est éteint de nouveau. Demain n’existe pas pour lui.

J’ai pris des photos de l’appartement, de ma chambre, de ma commode blanche, de mon lit bien fait, de ma fenêtre aux rideaux décolorés par le soleil. J’ai pris des photos de chaque pièce. J’en ai pris à partir de la terrasse : la ville en ruines, défigurée ; le petit jardin communautaire ; l’horizon pâle et hors d’atteinte.

C’est ainsi que j’ai coupé un à un les liens qui me retenaient dans ce pays. Maintenant, je me projette la fin du voyage comme une histoire prévisible et rassurante. Je m’imagine l’instant où je verrai mes grands-parents à l’aéroport. Bientôt, si tout se passe comme prévu, je les serrerai dans mes bras et leur présenterai Akram. Ils nous conduiront chez eux et, sur la route, nous regarderons défiler les arbres colorés de l’automne, les maisons intactes, les commerces ouverts, les écoles fonctionnelles. Il y aura dans la rue des femmes et des hommes préoccupés par leur vie, heureux ou malheureux, mais sans peur. Même au milieu du bruit des voitures et des autobus, nous constaterons l’absence de sons menaçants.

Peter s’est procuré des gilets de sauvetage gonflables pour nous quatre. Akram a acheté des téléphones jetables pour quand nous n’arriverons pas à recharger les nôtres. Et il y a Mounia dans ma poche. Je lui ai fabriqué une sœur. Elle n’est pas aussi réussie, mais elle a tout de même un air de famille. Je lui ai fait une face joyeuse, des yeux en boutons bleus. Je l’offrirai à Eshan au moment du départ.

Hier, il n’y a pas eu d’attaque, curieusement. Peter dit que c’est le calme avant la tempête, que ça va sauter encore plus fort après cette accalmie. « The lull before the storm. »

Je suis fébrile. Je m’agite d’une pièce à l’autre, je vérifie les bagages. Le père d’Akram dit qu’Oum prie constamment, qu’elle balaie toutes les pièces de l’appartement et recommence, comme folle.

Lorsque sa mère est morte du cancer, Akram avait sept ans. Oum, la sœur de son père, l’a élevé avec dévouement. C’est elle qu’il laisse derrière, encore plus que son père qui, lui, refuse de partir alors qu’il le pourrait. Dans leur logement, il a disposé sur le sol une dizaine de matelas et des couvertures. Il récupérera bientôt la chambre d’Akram pour y loger les malades opérés et stabilisés. Dans une autre pièce, il a son bureau et reçoit les patients qui ont besoin de soins légers. La plupart du temps, il peut seulement tenter de les rassurer.

Je voudrais entendre les oiseaux avant de partir, les oiseaux dans les arbres comme avant. Je voudrais entendre le chant des muezzins résonner dans la quiétude de l’aube, entendre la ville comme avant, les voitures, les coups de klaxon, les cris des enfants, les pas sur le trottoir…

Ce soir, Lili dormira près de moi. Nous passerons la dernière nuit serrées l’une contre l’autre, à pleurer et à parler, j’imagine. Elle finira par s’endormir.

Moi, je resterai éveillée à caresser ses cheveux, à graver son visage dans ma mémoire, à me raconter notre histoire,

le cœur comme un grand oiseau abattu en chute libre

une oie de Riopelle

une oie blanche au pays blanc de ma mère aux oiseaux

pays blanc qui sera bientôt le mien J’ai remis les clés de la camionnette à Hamid. Allongé sur son lit d’hôpital, il m’a donné l’accolade. « Tu me diras, il a soufflé, tu me diras si ça vaut le coup. »

ma Lili Bonheur restera derrière

OceanofPDF.com

Après, j’ai traversé l’hôpital. Il n’y avait plus de malades par terre. Des patients récupéraient dans des chambres.

J’ai marché jusque chez mon père. On a mangé tôt avec Oum qui poussait de grands soupirs pour ne pas se mettre à pleurer. Papa m’a demandé de lui décrire à nouveau notre itinéraire. Il l’a pris en note encore une fois. Il a revérifié l’adresse des grands-parents d’Assia et leur numéro de téléphone. Il m’a assuré qu’il nous comprenait de vouloir partir, qu’à notre âge il aurait fait la même chose.

Il portait sa plus belle chemise. La blanche, fraîchement repassée. Il avait peigné ses cheveux et sa barbe. Il m’a semblé plus jeune que d’habitude. Plus fragile aussi.

J’ai serré Oum dans mes bras. Puis je suis sorti avec mon père pour aller à la mosquée. Plus tard, il a dit : « Je viendrai vous dire au revoir, demain matin », comme si j’en avais douté.

Je suis parti rejoindre Assia et notre avenir incertain.

Je n’ai pas dormi de la nuit.

Devant moi, sous moi, il y a du vide. J’essaie de voir la route que me montre Assia comme s’il s’agissait d’une évidence. Je n’en vois ni le commencement ni la fin.

 

OceanofPDF.com