L'oiseau-grenade

Anne Guilbault · Chapitre 4 sur 8

Pages du PDF

L'oiseau-grenade

Assia et Eshan

 

OceanofPDF.com

J’étais en train de marcher, fatiguée.

Je regarde derrière moi :

je me vois en train de tirer

une montagne de tristesse avec ma main droite

une montagne d’espoir avec ma main gauche.

M 5 ARAM AL -M ASRI , Elle va nue, la liberté

OceanofPDF.com

Assia m’a fabriqué un personnage avec de la corde. Elle a dit : « C’est pour avoir du courage sur la route. » Je ne suis pas d’accord avec elle. Personne n’est courageux : personne n’a le choix. Quand les avions nous bombardent, on n’a pas le choix. On continue à vivre si la bombe tombe dans une autre rue que la nôtre. Si on part, c’est qu’on est obligés de le faire. Donc, partir ou rester sous les bombes, ça ne demande pas beaucoup de courage.

On ne peut pas arrêter son cœur de battre non plus. Il continue en dépit de notre volonté. Il a le réflexe de survie. Comme on a le réflexe de respirer. C’est la même chose pour la pensée. On ne peut pas l’arrêter. Si j’y arrivais, je n’entendrais pas les bombes tomber. Je n’entendrais pas les avions qui approchent. Ni les sirènes des ambulances. Mais je ne peux pas.

Je suis capable, en revanche, d’arrêter ma parole. Je peux aussi décider de ne pas bouger. Avant la guerre, je bougeais beaucoup. Les mots se bousculaient dans ma bouche. Assia et ma mère me disaient de ralentir le débit. Maintenant, elles voudraient que je parle et que je bouge comme avant. Mais c’est impossible. La guerre me rapetisse en moi. Elle m’enferme à clé. Je ne laisse pas entrer dans ma tête les images qui font peur. J’essaie, en tout cas. Sinon, ces images remplaceront les souvenirs. Si j’oublie les souvenirs, je penserai que la guerre ne s’arrêtera pas. Ça n’a rien à voir avec le courage ou la lâcheté. C’est juste que je fais mon possible pour ne pas pleurer.

Chez nos grands-parents québécois, on sera en sécurité. Si je n’étais pas aussi fatigué, je dirais : « Non. Je ne veux pas partir. Je veux rester ici avec mes parents. Même si c’est dangereux. C’est chez moi, ici. »

Assia m’a mis une poupée de corde dans la main et un sac à dos sur les épaules. Je suis monté dans l’autocar. Je me suis assis où elle m’a dit de m’asseoir. Je regarde le siège devant le mien. J’attends qu’on se mette à rouler.

Tout est en morceaux dans ma tête. C’est comme un casse-tête défait. Quelques pièces sont encore attachées les unes aux autres, mais tout est pêle-mêle. La poupée d’Assia est une poupée de guerre. Elle tient dans ma poche. Elle n’attire pas l’attention. Peut-être qu’Assia a raison. La poupée m’empêche de regarder mes parents par la fenêtre du car. Le courage, c’est décider de ne pas regarder dehors.

OceanofPDF.com

Il suffit de faire le premier pas. Il suffit de jeter un dernier regard, de partir ensuite sans se retourner, de prendre son courage à deux mains. Il suffit de faire confiance, de partir et de ne jamais revenir. Ces expressions clichées n’ont absolument rien à voir avec la réalité.

Mon premier pas est fait depuis longtemps. Je n’ai pas jeté de dernier regard ; je ne voulais plus voir – je ne pouvais plus voir – ce qui est en train d’advenir ici. Toutes les images dont j’ai besoin sont stockées dans un cloud. Mon cerveau est désencombré. Quand la route sera derrière moi, quand je serai au pays de ma mère, j’irai chercher les images sauvegardées. Je mesurerai alors la distance parcourue et le poids de ce que j’aurai laissé derrière moi.

Au moment du départ, j’ai embrassé mes parents et je suis montée dans l’autocar, précédée d’Eshan. Nous nous sommes assis juste derrière Peter et Akram, puis j’ai regardé par la fenêtre. Je n’aurais pas dû.

Ma toute petite mère s’est tout à coup désintégrée. Je ne trouve pas de meilleur mot pour décrire son effondrement. Il ne restait que sa robe, par terre, dans la poussière. Mon père s’est vivement penché vers elle, lâchant ses béquilles. Il a plongé les mains dans les étoffes répandues à ses pieds pour secourir sa femme dissoute par le chagrin. Des personnes l’ont soutenu pour l’empêcher de tomber lui aussi.

L’autocar a démarré et je n’ai pas fait mes adieux aux rues de mon quartier. Je ne voyais rien d’autre que mes parents restés derrière nous, au milieu d’un indicible chaos, mes parents de poussière devenus, ma mère aux oiseaux effondrée, mon père courbé sur son malheur.

Au bout de quelques kilomètres à peine, le car s’est immobilisé à un barrage. Eshan s’est tassé contre moi. J’ai pensé Il est possible qu’on nous interdise de passer.

Peter a sorti discrètement son téléphone pour prendre des images. Sa présence m’a rassurée, comme si lui qui vient d’ailleurs ne pouvait pas être emporté par notre guerre.

Un militaire est monté dans le car. Il a examiné les papiers d’identité et les passeports des passagers. Après avoir regardé les papiers d’une femme portant la burqa et ceux d’un petit garçon, il a appelé son supérieur. Ils se sont consultés. Ensuite, ils ont ordonné à la femme et à l’enfant de descendre. La vieille – du moins sa voix semblait âgée – a commencé à pleurer et à supplier. Le second soldat a insisté jusqu’à ce qu’elle baisse la tête et descende du car avec l’enfant, apparemment résignée.

Un soldat leur a tendu leur valise et ils sont allés s’asseoir au bord du chemin, par terre. Ils se sont serrés l’un contre l’autre dans les voiles noirs de la femme. Je me suis dit Peut-être qu’ils ne bougeront plus jamais. Ils vont mourir à cet endroit, au soleil, et personne ne s’occupera d’eux. Nous avons recommencé à rouler.

Nous avons longé quelques terrains vagues, des grappes de maisons en ruines jetées çà et là, des palmiers chétifs ressemblant à des survivants de la fin du monde. Nous avons aperçu des carcasses de voitures calcinées, des empilements de pneus, des pylônes électriques cassés, des quartiers détruits comme le nôtre, faits d’immeubles à moitié effondrés, de véhicules enterrés sous des débris de ciment, de pierres, de briques. Quelques bouquets d’arbres subsistaient malgré tout, des lilas, des cyprès, des platanes. Je ne comprends pas comment nous avons pu tenir aussi longtemps.

Nous avons traversé d’autres quartiers détruits que je n’ai pas reconnus. Le ciel était blanc, la terre, ocre. En certains endroits, des chars d’assaut et des lance-roquettes avaient été abandonnés, témoins muets d’explosions et de combats passés.

La tension était palpable parmi les passagers lorsque nous avons franchi un autre check point de l’armée. À tout moment, on pouvait nous ordonner de rebrousser chemin. Quand la circulation est devenue un peu plus fluide, les gens ont commencé à s’agiter. Les conversations se sont animées. Une sorte d’excitation montait. Des rires fusaient. Peut-être que, très bientôt, nous sortirions enfin de la géhenne.

J’avais envie d’appeler à la maison, mais il était trop tôt. Nous venions à peine de partir…

Akram a envoyé un texto à nos parents : On quitte la zone occupée par l’armée.

OceanofPDF.com

Mes pensées sont comme les secondes d’un chronomètre. Mon seul pouvoir : les transformer en cailloux blancs. Je les laisse tomber en chemin. Je retrouverai ma route quand je reviendrai. Je suis une sorte de Petit Poucet. Le premier caillou, la première pensée : une femme et un enfant restés sur le bord du chemin. Derrière eux, un champ. Au milieu du champ, une cabane. Derrière la cabane, un arbre.

Ma poupée porte le même nom que celle d’Assia. Les noms n’ont pas d’importance, en fait. Je pourrais m’appeler Aziz ou Hamid, ça ne changerait rien à rien. Il y a beaucoup de tués. Ils pourraient tous porter le même nom. Khaled a péri avec sa famille. Leurs voisins aussi. Ce sont les tués de la guerre. On les compte. On ne dit pas « Khaled est mort », ou Yazid ou Issam. On dit : « Ils sont tous morts. Quarante-deux personnes ont été tuées hier, soixante-quinze la veille. »

Il y a tellement de tués que je ne sais pas si on est encore vivants. Plus vivants que les tués, je veux dire. Il n’y a pas tant de différence entre les vivants et les tués ici. Je dis « les tués » parce que ça a de l’importance. Mourir tué n’est pas la même chose que mourir d’une maladie ou d’un accident. Mon père a dit : « Les attaques sont délibérées et systématiques. »

Quand la guerre a commencé, j’avais faim tout le temps. J’avais peur aussi, mais pas tellement. Ma faim était plus grande que ma peur. Je pensais aux soupes de ma mère. Je pensais aux fattets, au houmous qu’elle me donnait comme collation, avant. J’ouvrais les armoires de la cuisine et le frigo cent fois par jour. Elle disait : « Arrête, Eshan, mon cœur, il n’y a rien… » J’attendais que mon père rentre à la maison. C’est lui qui rapportait de la nourriture. Je descendais le guetter dehors. Quand je le voyais arriver les mains vides au bout de la rue, ça me rendait fou. Ça n’est pas arrivé souvent. Il finissait toujours par trouver quelque chose pour nous. Un biscuit aux pistaches ou un petit pain.

Après, la faim a diminué ; la peur a augmenté. Ma mère me forçait à manger du boulgour… mais moi je me rappelais les boulettes des kebbés, au bœuf ou à l’agneau, qu’elle faisait avec le boulgour…

Quand on a faim, la peur diminue. Quand on a peur, on ne ressent pas la faim. C’est l’une ou l’autre, en fait. La tête ne peut pas penser aux deux simultanément.

On dirait que tout a explosé. La route. Les édifices. Les nuages. C’est bizarre ; je vois des taches et des formes, mais il n’y a pas de contour. C’est peut-être ma vue qui a baissé. À cause du manque de nourriture. Ou ma tête qui ne comprend plus rien.

On aperçoit des rues, des arbres, des maisons, des camions. C’est un collage de n’importe quoi, comme mes souvenirs.

Les odeurs ne partent pas. Je peux arrêter ma parole. Je peux arrêter de voir, de toucher, de manger et même de prier. Mais les odeurs se glissent entre les miettes de vie et les souvenirs. J’ai bu du jus d’orange. Je n’avais pas soif. L’odeur de l’orange m’a fait penser à mon père. Le moment où il a donné le carton de jus à Akram. Les odeurs recollent les choses, même si on refuse.

Je jouais tout le temps au foot avec Khaled avant. Akim nous montrait des jeux de pieds. Après, on allait à l’épicerie. On achetait des loukoums.

Un jour, Khaled a échappé le ballon, qui a roulé dans la rue. Un camion l’a fait éclater. On n’a pas eu de ballon pendant une éternité. On ne savait pas quoi faire pour s’amuser. On allait au parc pour jouer dans les balançoires. On construisait des routes dans le sable. On s’ennuyait vraiment, en fait. Jusqu’à ce qu’Akim arrive avec un ballon pour nous. Khaled a dit : « Mon frère l’a volé à son école. »

La famille de Khaled a disparu. Une roquette a fait exploser leur maison. Il y a seulement Akim pour se souvenir d’eux. Il est parti sur la route après l’enterrement. Mon père a dit qu’il avait rejoint l’armée des justes.

Khaled a été tué. Peut-être qu’il a été écrasé par les murs de son appartement. Des fois je me dis qu’il n’était peut-être pas chez lui. Peut-être qu’il se cache quelque part, avec d’autres membres de sa famille.

Je ne me rappelle plus j’avais quel âge. Il y avait du soleil sur le toit de la terrasse. C’était l’anniversaire de ma mère. Ses cheveux brillaient. Elle m’a regardé. Elle a fait un vœu. Elle a soufflé les bougies. Grand-mère Khadija m’a servi une part de gâteau. Un paon a crié. Un coup de vent a soulevé la nappe et fait tomber un verre de vin. Grand-mère a poussé un cri. Elle a versé du sel sur la tache rouge. Ma mère a dit : « C’est du bonheur, ça. C’est le signe du bonheur. »

OceanofPDF.com

Un peu plus loin, nous sommes arrivés à un autre check point. Trois autres cars étaient déjà immobilisés. Il ne se passait rien. Le chauffeur a éteint le moteur. La chaleur s’est infiltrée à l’intérieur. Des militaires faisaient les cent pas devant les véhicules sans lâcher leurs mitraillettes. Peter a dit : « I don’t like that. » Nous pensions avoir quitté le territoire occupé par l’armée.

Après une trentaine de minutes, des militaires sont sortis d’un poste de garde et sont montés dans les cars pour trier les passagers. Nous ne comprenions pas comment ils choisissaient ceux et celles qui devaient descendre.

Des femmes avec des enfants se tenant par la main, des personnes âgées, des familles entières ont dû aller dans un autre car qui stationnait plus loin et semblait déjà plein. Nous n’étions plus qu’une douzaine de personnes à bord.

Comme notre chauffeur remettait le moteur en marche, une violente explosion s’est produite. L’autocar dans lequel venaient de monter les passagers expulsés s’est embrasé. Une autre explosion nous a fait sursauter. J’ai bouché les oreilles de mon frère avec mes mains pour étouffer les cris de ceux qui connaissaient des passagers de l’autre car.

Peter et Akram se sont levés pour aller voir. Le chauffeur a refusé de les laisser sortir. Ils lui ont montré leurs cartes de Casques blancs, mais il n’a pas ouvert la portière. D’autres personnes s’étaient amassées à l’avant pour essayer de sortir. Akram avait le visage fermé. Peter s’est mis à filmer avec son téléphone caché dans sa veste.

Des militaires armés de mitraillettes regardaient brûler l’autocar avec des visages impassibles. Des gardes ont fait signe à notre chauffeur d’aller se garer un peu plus loin. Deux autres autocars nous ont suivis. Des véhicules de l’armée sont arrivés en trombe. Un jeune militaire est monté à bord et nous a dit que nous ne pouvions pas descendre, qu’il fallait attendre l’ordre de l’armée pour poursuivre la route. Peter a murmuré : « Maybe the people in the other bus were related to the rebels, or to ISIS… »

Au bout de trois heures, des militaires sont arrivés avec des bouteilles d’eau à distribuer. La chaleur était suffocante. Ils nous ont aussi donné du chocolat tout en filmant l’opération « humanitaire ». J’ai bu de l’eau et j’en ai donné à Eshan. J’ai pris deux comprimés d’ibuprofène. J’avais mal à la tête. On nous empêchait d’aller aux toilettes.

Vers quinze heures, on nous a enfin laissés repartir. L’image du bus en flammes a remplacé celle de mes parents me disant au revoir. Akram leur a envoyé un message pour leur dire que nous allions bien, au cas où ils entendraient parler du bus incendié. Mon père a répondu : « . » Que

Dieu vous accompagne.

Nous semblions avoir cette fois-ci atteint la zone occupée par les résistants. Il n’y avait plus de militaires. Le chauffeur s’est arrêté à l’orée d’un terrain vague pour que nous puissions aller nous soulager derrière les arbres et dans un fossé. La ville s’était transformée en un vaste pays menaçant.

Peu après, nous avons lentement poursuivi notre route pour sortir d’Alep. Il y avait des combattants armés un peu partout, des tanks, des camions, des barricades, mais personne ne nous a arrêtés.

Nous avons fini par nous éloigner un peu de la ville. Nous avons pris la direction d’Azaz par l’autoroute. Nous avons vu des maisons basses intactes, une mosquée, des stations-service. Akram a dit à Peter que l’État islamique tentait de prendre possession de cette partie du pays, ce qui compliquait la situation. Rapidement, nous avons bifurqué vers l’ouest pour éviter le check point d’Azaz. Le chauffeur nous a dit qu’il allait essayer de contourner ce passage qui menait tout droit à un poste frontalier fermé. Il fallait trouver un autre point d’entrée en Turquie.

Nous avons atteint la frontière nord, dans une région montagneuse, en fin d’après-midi. Nous avions donc mis neuf heures à parcourir soixante-dix kilomètres. Nous sommes descendus du car avec nos bagages. Une clôture de fils de fer et de barbelés avait été érigée le long de la frontière. Une foule s’était massée devant le poste frontalier. Il y avait des bousculades. Des gardes nous tenaient en joue et repoussaient violemment les gens qui essayaient de passer en grimpant aux clôtures. Des mains tendaient des passeports, des papiers.

Nous savions que la Turquie avait resserré ses frontières mais, maintenant, elles semblaient carrément closes.

OceanofPDF.com

J’ai rêvé d’une guerre. Dans ce rêve, un autocar explosait. Des gens brûlaient. Je n’avais pas peur. Je n’étais pas brave non plus. Je n’avais ni faim ni soif. Je n’avais pas mal. C’était un rêve au fond de l’eau. Il n’y avait pas de bruit. Juste le calme. Juste l’eau qui nous avait engloutis. Je retenais mon souffle. Le réflexe de respiration a été le plus fort. J’ai inspiré ; je ne me suis pas noyé. Mes poumons avaient des branchies. Je me sentais bien sous l’eau. Le visage d’Assia était bleuâtre. Nos gestes étaient au ralenti. La voix d’Akram était brouillée. Peter prenait des photos. Je me suis demandé si son appareil était à l’épreuve de l’eau.

Le car s’est mis à accélérer. C’est comme ça qu’on est ressortis de l’eau. Mon rêve s’est terminé. J’ai regardé le paysage et l’autoroute : pas de traces de pluie, d’inondation, rien. J’ai rêvé d’une guerre où on brûlait les gens. J’ai rêvé d’une guerre. J’ai rêvé.

OceanofPDF.com

Nous sommes bloqués depuis quatre jours à la frontière en compagnie d’autres réfugiés, des familles, des personnes âgées, des enfants. Autour de nous règnent la désolation, la faim et la fatigue. Sentiment d’irréalité. Les bombardements ne nous menacent pas. Ce sont la faim, la soif et l’épuisement qui nous mettent en danger.

Le lendemain de notre arrivée, les autorités ont utilisé des canons à eau pour disperser la foule. Nous nous sommes repliés vers l’arrière et nous nous sommes assis dans un champ en compagnie d’autres demandeurs d’asile. Peter et Akram ont allumé un petit feu et déployé les tentes. Nous avons mangé du pain et du fromage.

Peter a tenté d’apprendre ce qui se passait ici. Il est revenu avec des informations parcellaires. Des gens attendaient ici depuis des jours, et des passeurs demandaient de l’argent pour magouiller une entrée illégale en Turquie, le plus souvent de nuit et par des sentiers difficiles dissimulés dans les collines.

« We must be careful », a-t-il ajouté. Il avait appris que des organisations criminelles s’emparaient parfois de groupes de migrants, les menaçant avec des armes et leur demandant plus d’argent une fois la frontière traversée.

Le découragement s’est abattu sur nous.

La nuit dernière, des coups de feu et des cris nous ont réveillés. Nous sommes restés cachés dans nos tentes jusqu’à l’aube, sans réellement dormir.

Il faut bouger. Il faut choisir une route. Il faut accorder notre confiance aux bons passeurs. C’est peut-être la dernière épreuve avant de pouvoir prendre un avion pour rejoindre nos grands-parents.

Nous sommes dans un engrenage infernal.

OceanofPDF.com

On a le droit de se reposer le soir. Quand le soleil est couché, on peut observer les étoiles. On en voit beaucoup plus qu’en ville. Quand il y a des nuages, je sens tourner la Terre. Assia dit que c’est une illusion à cause du vent qui souffle sur les nuages. Mais je sens qu’on tourne. Ça n’existe pas vraiment, l’immobilité, en fait. Peter pense comme moi. Il se couche avec moi sur le sol pour regarder les étoiles pendant qu’Akram et Assia dorment dans la tente. Il m’a dit ça : «  It’s nice to feel the Earth moving, isn’t it, lad ? »

Au-dessus de nous, le ciel est comme un immense lac très calme. Il n’y a pas de frontière. Autour de nous, il y a autant d’histoires qu’il y a de personnes. Chacun de nous est au milieu de sa propre histoire. Ça fait beaucoup de guerres qui s’accumulent, beaucoup de larmes qui coulent sous les étoiles.

On devrait voyager verticalement. Ce serait plus logique. La seule porte ouverte est le ciel. Mais on ne sait pas voler.

OceanofPDF.com Des passeurs nous conduisent, avec une vingtaine d’autres personnes, vers un poste frontalier moins fréquenté, donc moins bien gardé. Cela fait quatre heures que nous trébuchons sur des pierres et des souches d’arbres, nos chevilles se tordant dans les trous. Nous n’avons pas eu droit à beaucoup de pauses. Les personnes les plus âgées du groupe peinent à nous suivre.

Un peu plus tôt, nous avons aperçu un camp de réfugiés installé de l’autre côté de la frontière, adossé à la clôture de métal surmontée de barbelés. Une marée de tentes blanches, un drapeau du Croissant-Rouge planté au centre. Une ville fabriquée avec de la toile. Des enfants jouaient entre les tentes avec des trottinettes, des ballons. Des gardes armés expulsaient les nouveaux arrivants. Ils les poussaient et les bousculaient, tirant en l’air pour leur faire peur.

Un peu plus loin, les passeurs ont dit : « Il faut attendre la nuit. Les gardes sont moins nombreux la nuit. » On nous a donné une bouteille d’eau chacun et ordonné de nous reposer en silence.

Le jour baisse et, à mesure que change la lumière, je sens monter l’adrénaline avec la fraîcheur. Peut-être que demain matin nous serons de l’autre côté.

je suis assise au bord de la liberté

comme au bord d’un gouffre

je crois à l’existence d’une route

qui se poursuit au-delà de ma peur

OceanofPDF.com

Les dangers de la guerre et les dangers sur la route sont semblables. Les armes changent. Les soldats sont différents, mais la peur est la même. Les gens se taisent de la même façon. Ils s’entraident de la même façon. Les marcheurs se ressemblent tous. Assia, Akram, Peter et moi, on leur ressemble. Même fatigue. Mêmes visages gris. Une seule grande famille.

« La liberté est plus loin que prévu », Assia m’a dit. Ma mère et mon père sont encore chez nous. Ils dorment dans leur lit. Ils s’assoient à notre table. Dans ma chambre, mes livres et mes crayons sont rangés. J’ai fait mon lit avant de partir. Dans la chambre d’Assia, ses flacons de parfum sont alignés sur sa commode. Le vent fait bouger les rideaux. J’ai demandé à Assia si on pouvait rentrer chez nous. Elle a dit qu’il fallait avancer.

Marcher tout le temps ou se cacher tout le temps, ça revient au même. Ce sont les deux faces d’une même médaille. Il n’y a pas d’autre option. En revanche, le ciel et les étoiles sont les mêmes ici ou en Amérique. Ou presque. Quand on allait au Québec pour Noël, mon grand-père me parlait des étoiles et des constellations. Il y a un télescope dans le grenier de sa maison. Peter m’a montré la Grande Ourse : Ursa Major. Grand-père le faisait aussi. Ça veut dire que peut-être on va y arriver. Parce que les étoiles sont les mêmes ici et là-bas.

Quand je vois les choses de cette façon, je suis plus courageux. J’imagine la vie qu’on aura avec mes grands-parents. Au Québec, les maisons ne sont pas détruites. On répare les rues quand elles se brisent. Les enfants vont à l’école. Peut-être qu’on va y arriver. Je me répète ça. On avance.

OceanofPDF.com

Le terrain était accidenté. C’était la nuit noire. Pour gravir les pentes trop abruptes, nous avons attaché bout à bout des hijabs ; nous nous y sommes agrippés et nous avons aidé les autres à monter.

Eshan avait recouvré une sorte d’énergie qui lui venait sans doute de l’espoir de toucher au but du voyage. Peter le prenait sur ses épaules de temps à autre. Akram me tenait par la main. Les passeurs nous avaient ordonné de garder le silence. Quand quelqu’un avait besoin de faire une pause, ils nous accordaient cinq minutes. Mon épuisement se faisait sentir quand nous nous arrêtions. L’angoisse me coupait le souffle. Il fallait arriver avant l’aube, sinon le poste serait de nouveau occupé par des militaires ou des gardes qui pourraient nous tirer dessus.

Un homme âgé est tombé. Nos guides ont dit qu’il fallait continuer, qu’ils repasseraient plus tard. Je ne les ai pas crus. Nous avons poursuivi la route dans une obscurité épaisse.

L’aube s’est levée sur nous comme pour nous dénoncer. Tous les marcheurs avaient des têtes de déterrés, d’assoiffés : des automates animés d’un même mouvement lent et régulier, une mécanique bien huilée. La pensée de la liberté et de la paix m’avait quittée. Je me contentais de suivre le courant qui nous menait ailleurs. Je buvais rarement pour faire durer nos réserves. La soif occupait toute ma pensée.

Nous avons fini par atteindre le poste frontalier. Pas de gardes en vue. Les passeurs nous ont fait signe de traverser les uns derrière les autres. Ils nous ont ordonné de rester silencieux tout en sortant leurs armes. Peter filmait en cachette tout ce qui se passait. Une fois la frontière franchie, nous avons regardé autour de nous. Étions-nous réellement en Turquie ?

OceanofPDF.com

On est assis dans un café. Akram a acheté des bouteilles d’eau et des sandwiches falafels pour nous quatre. Les Mounia ne sont pas tombées en chemin. Elles sont restées dans ma poche.

Les marcheurs se sont dispersés comme des boules sur une table de billard. Ils sont partis dans toutes les directions comme s’ils savaient où aller. Mes grands-parents au Québec en ont une dans leur sous-sol, une table de billard. J’y ai déjà joué avec Assia quand j’étais plus petit. Elle utilisait une baguette. Moi, j’utilisais seulement mes mains. Je demandais à Assia de casser le jeu au début de la partie. J’aimais bien voir les boules se disperser dans tous les sens d’un coup sec.

À une table au fond du café, un homme et ses fils, ou ses neveux, sont assis. Les deux garçons boivent du thé et partagent un sandwich. Ils ont marché comme nous. Ils ont abouti ici, dans ce café, comme nous.

Peter dit : « On ne peut pas aller à l’aéroport. On n’a pas eu de tampon officiel à l’entrée au pays. Les douaniers vont vous refouler ou vous envoyer dans un camp de réfugiés. »

Assia parle à nos parents au téléphone. Akram appelle son père. Ils sont contents, on dirait. Je dis bonjour à maman. Elle fait un grand sourire sur l’écran, mais elle ne dit rien. Elle met ses mains sur son cœur comme si elle me serrait contre elle.

OceanofPDF.com

Un taxi nous a déposés devant un petit hôtel. Nous y avons loué une chambre à deux grands lits. Peter et Akram sont sortis pour chercher à manger. Je me suis étendue et je les ai attendus en regardant le plafond, Eshan allongé à mes côtés.

Ils nous ont réveillés quand ils sont arrivés avec des shish taouks et des bouteilles d’eau. Nous avons mangé sans parler. Peter a sorti de son sac quatre baklavas aux pistaches, coulants de miel et parfumés à l’eau de rose. Eshan a mangé avec appétit. Après, nous avons pris chacun une douche.

Nous avons ensuite téléphoné à l’ambassade du Canada à Ankara pour expliquer notre situation. Sans passeports valides et surtout sans la présence des gardiens légaux d’Eshan, il serait impossible de nous octroyer une entrée spéciale au Canada. Eshan risquait d’être pris en charge par les autorités turques en tant que mineur non accompagné.

Quant à Akram, avec son passeport syrien, périmé lui aussi, pas question de l’accueillir sans enquête. Il serait refusé immédiatement. On nous a indiqué des sites Internet pour mettre en branle des procédures d’immigration qui prennent des mois.

Découragés, nous avons discuté de la situation tout le reste de l’après-midi. Nous en sommes venus à la conclusion qu’il serait peut-être plus facile d’obtenir de l’aide du Canada à partir de l’Europe. Nous avons exploré l’option la plus évidente : passer par Istanbul pour rejoindre ensuite la frontière terrestre gréco-turque. Mais, sans passeports valides et sans visas, nous serions probablement refoulés là aussi. Il y avait également un risque que les autorités turques nous renvoient en Syrie, ce qui serait la pire des conclusions à ce périple.

C’était un coup de dés. Il faudrait peut-être se résoudre à passer par la mer, la solution la plus dangereuse. Sur la carte, Akram a désigné du doigt la région côtière d’Ayvalık d’où la traversée jusqu’à l’île de Lesbos serait la moins longue. Peter a fait des recherches sur Internet. Il était possible de partir de cet endroit, mais les naufrages nombreux durant la traversée nous faisaient hésiter. Une fois sur l’île grecque, les réfugiés étaient rassemblés dans un camp surchargé.

Nous nous sommes mis au lit de bonne heure, Peter et Akram d’un côté, Eshan et moi de l’autre. Peter a regardé les photos de notre voyage sur son téléphone. Il a appelé ses parents en Angleterre. Je me suis concentrée sur sa voix grave et sur son accent, et cela m’a emplie de calme. Il leur a dit qu’il prendrait probablement l’avion dans les prochains jours si tout allait bien. Il a éteint sa lampe de chevet. J’ai fermé mon carnet.

À l’aube, le rire étrange et strident d’un oiseau m’a réveillée. Dans la pénombre, je distinguais le visage de Peter, qui avait lui aussi les yeux ouverts. Nous étions face à face, couchés sur le côté. Nous nous sommes regardés en silence tandis que l’oiseau poursuivait son rire lugubre. Quand il s’est tu, la prière d’un muezzin a commencé. Akram s’est levé pour prier.

Nous avons déjeuné au buffet de l’hôtel vers neuf heures. Des gâteaux, de la confiture, du beurre, des croissants, du thé à la menthe et du café très fort étaient disposés sur des tables. J’ai bu un grand verre de jus de cerise glacé.

Peter avait dessiné la femme et l’enfant au bord de l’autoroute, les militaires, l’autocar en flammes. Nous avons regardé ses dessins en déjeunant. Ses mains maigres et rousselées me fascinaient. Son trait de crayon traçait le pourtour d’une réalité quasi insaisissable autrement que par l’art de la fiction.

Il m’a tendu une feuille. Il m’avait dessinée en train de regarder la scène de l’explosion. Mes mains crispées étaient plaquées sur les oreilles d’Eshan, dont le visage plissé exprimait la terreur.

OceanofPDF.com

C’est sûrement une illusion d’optique. Plus on avance, plus la liberté s’éloigne.

Je me dis ça : je sais nager. À la piscine, je pouvais faire cinq longueurs sans m’arrêter. Par contre, dans la mer, si le bateau coule, il y aura les vagues et l’eau sera glacée. Peut-être que je ne réussirai pas à tenir. Ou alors j’y arriverai, mais pas Assia et Akram, pas Peter. Je pourrais me retrouver seul. Peter a dit à Akram que beaucoup d’enfants arrivent tout seuls en Europe. On les met dans des camps de réfugiés. Ils attendent pour toujours leurs parents qui sont morts dans la mer. Personne ne sait quoi faire d’eux. Ils deviennent des proies pour les trafiquants. J’ai appris par cœur le numéro de téléphone de mes grands-parents au Québec. Je me dis ça aussi : peut-être que je me retrouverai seul, en revanche, j’aurai quelqu’un à appeler.

Assia a dit : « Tout se passera bien. » Peter a dit : «  It’s going to be okay. » Akram n’a rien dit.

Des fois, quand j’entends prononcer le nom d’Allah, je pense aux résistants. Ils passaient dans la rue en criant que Dieu est grand et en montrant leurs mitraillettes et leurs fusils. Papa m’a dit : « Allah ne devrait jamais être associé à une guerre, même si la guerre est juste. »

OceanofPDF.com Un paysan dans un camion nous a conduits à la ville voisine. Là, nous avons loué une voiture et entrepris notre route vers la mer. Le trajet en voiture, d’une vingtaine d’heures, nous a permis de dormir à tour de rôle. Pour un peu, nous nous serions crus en vacances. La route était belle et nous avons fait quelques haltes pour prendre de l’essence et acheter des sandwiches.

Nous avons allumé la radio pour écouter de la musique. C’était incongru, cette musique, alors que nous nous dirigions peut-être vers un naufrage. Le paysage variait beaucoup. Nous avons traversé des plaines, des plateaux et des villes. Les minarets des mosquées se détachaient sur le ciel bleu. Nous avons atteint la plage, près d’Ayvalık, à la tombée du jour, après avoir laissé la voiture chez le locateur. Nous y sommes depuis trois jours.

Des dizaines de personnes, dont certaines sont ici depuis une semaine, attendent de faire la traversée. Plusieurs dorment à même le sol. Le soir, des feux de camp s’allument et les hommes reviennent avec des provisions et de l’eau.

Les passeurs semblent avoir déserté cette plage. Des policiers font des rondes. Ils nous disent de rentrer chez nous. Mais ils nous laissent là, dans nos tentes ou sur le sable.

Des journalistes sont venus nous filmer et faire des reportages sur notre malheur. Peter est allé leur parler. Mais ça ne change rien à cette plage humide, bondée d’errants. Nos pensées sont toutes tournées vers l’ouest. Au coucher du soleil, faute de mieux, des gens s’entassent dans des canots pneumatiques pour trois cents euros et partent vers l’île de Lesbos que nous distinguons vaguement au large. On les entend prier avant le départ. Ils s’éloignent ensuite dans un bruit de moteur. De la fumée noire s’en échappe parfois et les passagers se couvrent le nez avec des mouchoirs. Nous ne nous décidons pas à monter dans de telles embarcations. Le temps changeant est traître et plusieurs canots sombrent, emportant leurs passagers qui sont parfois rejetés sur la plage.

Aujourd’hui, j’ai marché dans les rues de la ville avec Akram. C’est un lieu de villégiature, avec des cafés, des restaurants, des hôtels. J’ai presque oublié pendant quelques heures pourquoi nous sommes là. J’ai acquis cette faculté : absorber le moindre instant de joie, le rejouer ensuite indéfiniment dans mon crâne jusqu’à en faire un moment de vie aussi bon et valable que si je l’avais vécu dans des circonstances ordinaires. Akram n’atteint jamais cette légèreté. Il parle de moins en moins, comme s’il regrettait d’être parti. Quand je parle de l’avenir, son visage s’assombrit. Il n’y croit pas, dirait-on, et ça me donne envie de le secouer.

Dans un marché, il m’a offert une labradorite montée en pendentif. Quand je la regarde, on dirait une forêt profonde. Nous avons aussi acheté de l’eau et du pain, du houmous, des olives et des figues.

Un entrepôt, au port, est consacré à l’aide aux migrants. Des volontaires y distribuent des chaussures, des vêtements, des foulards, des sacs à dos pour ceux qui arrivent ici les mains vides, sans manteaux ni vêtements de rechange, parfois même les pieds nus. Le monde ne nous ignore pas complètement.

Comme nous nous rapprochions de la plage, j’ai cru pendant une seconde qu’un naufrage avait eu lieu. Le sable, les tentes, les gens, les détritus, tout semblait pêle-mêle. Un coup de vent m’a fouetté le visage. J’ai goûté le sel sur mes lèvres.

Les nuits sont froides et l’humidité s’infiltre dans nos vêtements et nos couvertures.

Peter, assis près du feu, dessine ce qu’il voit. Des femmes emmitouflées dans des couvertures avec leur bébé serré contre elles. Des gamins jouant au foot. Des gens s’entassant dans des canots pneumatiques. Les vieillards recroquevillés sur de simples matelas. Dans une zone de la plage, des toiles ont été tendues sur des piquets pour ceux qui n’ont pas de tentes. Il n’y a ni eau courante ni latrines. Les femmes vont dans les buissons ou sur les rochers ; les hommes vont dans la mer.

Je suis fatiguée. Étendue avec Eshan dans la tente, j’écoute les sons du camp de fortune tout en écrivant dans mon carnet. Je distingue le bruit de la mer à travers la rumeur.

Tout à l’heure, Akram nous rejoindra et se placera contre mon dos pour m’enlacer. Je sentirai qu’il a envie de moi tout comme j’ai envie de lui. Je m’endormirai au bord du plaisir.

OceanofPDF.com

J’aime l’expression « en revanche ». Dans la guerre, c’est l’expression la plus appropriée. C’est le trait d’union entre les extrêmes. J’ai faim, en revanche je n’ai pas peur. La mer peut nous noyer, en revanche elle peut nous libérer. Le voyage est difficile, en revanche peut-être qu’on arrivera bientôt au Québec.

Si on restait ici très longtemps, jusqu’à l’hiver par exemple, il n’y aurait plus de « en revanche ». Rien ne rachèterait les difficultés qu’on aurait traversées.

Si j’imagine qu’on se noie dans la mer, il reste seulement la mort. Rien pour compenser. Si mon père et ma mère ne viennent jamais nous rejoindre, il n’y aura pas de compensation non plus. Pas de « par contre », pas de « cependant », rien.

Quand ces pensées arrivent, je m’étends sur le dos. Je laisse la Terre tourner. Les Mounia dans ma poche font comme moi. Il n’y a rien d’autre à faire.

OceanofPDF.com La garde nationale a dispersé le camp. Des hommes en uniforme ont piétiné les feux et renversé les tentes. Ils ont lâché des chiens sur nous en hurlant dans des porte-voix. Nous avons ramassé nos affaires en vitesse et couru avec le troupeau.

Peter nous a retenus. Il nous a dit de rester à l’arrière pour avoir une chance de fuite. Il avait raison. Des gens ont reçu des coups de matraque et des coups de pied. Un homme âgé s’est affalé de tout son long. Akram et Peter nous ont entraînés vers un bouquet d’arbres, où nous nous sommes cachés.

Le calme revenu, nous sommes retournés sur la plage désertée. Partout des monceaux de détritus malodorants, des vêtements oubliés, des toiles battant au vent et des mouettes picorant les restes, reprenant les lieux d’office, comme des vautours grugeant une carcasse d’animal en décomposition.

Petit à petit, d’autres personnes sont revenues aussi. Elles ont chassé les mouettes, fouillé dans les débris pour s’emparer d’une paire de chaussures, d’un sac, d’une couverture qui ne serviront plus à leur propriétaire. Nous ne sommes pas plus de cinquante, selon Peter. Il n’arrive pas à communiquer avec son journal. Les piles de nos appareils sont à plat.

Je me demande si nous avançons ou si nous reculons, si ce surplace est en quelque sorte la seule façon d’avancer ou si le fait de rester sur cette plage nous retarde. Qu’on nous désigne comme « réfugiés » ou comme « migrants », ces termes ne sont pas les bons. Peu importe d’où nous arrivons, nous ne trouvons refuge nulle part et nous ne sommes pas en train de migrer. Nous imaginons une route qui n’est tracée dans aucun atlas. En pensée, je refais le trajet à rebours jusque chez nous. Je rentre dans la ville. Je marche jusqu’à notre immeuble. Je monte à notre appartement. Je trouve ma mère alitée, une serviette froide sur le front. Mon père, assis à table, boit un café, son veston couvert de poussière, sa canne suspendue au dossier d’une chaise. Je repense au vacarme des bombardements et à l’odeur de chlore. Nous ne pouvons pas rebrousser chemin,

nous suivons une route ancestrale

la route interminable des exilés

nos bagages sont légers, nos pas silencieux

la terre piétinée, durcie

ne garde pas nos empreintes

OceanofPDF.com

La nuit, je ne m’endors pas tout de suite. Je profite de la pause. Ici, il n’y a pas d’attaques nocturnes.

Je fais semblant que je suis dans ma chambre, chez nous. Il n’y a pas eu la guerre. J’ai joué dehors avec Khaled pendant la journée. Un plat d’agneau aux olives est en train de cuire. Assia lit dans sa chambre, à côté de la mienne. Mon père fume un cigare sur la terrasse avec ma mère. Ils discutent tranquillement. Pour des millions d’enfants sur la terre, ce rêve est la réalité. Pour des millions d’autres, ce rêve est impossible.

Assia est certaine qu’on arrivera à retrouver une vie normale. Elle parle de route et de destination même quand on est arrêtés. Elle me raconte une belle histoire pour m’endormir, pour que je reste courageux. Je fais semblant d’y croire. Je n’écoute pas tellement ses mots, en fait. Juste, je me concentre sur sa voix qui empêche mes pensées de dérailler comme un train. Pendant qu’elle me parle, elle aussi reste sur les rails. Ça nous fait une journée de plus sans catastrophe.

OceanofPDF.com Une vingtaine de personnes sont montées à bord d’un vieux rafiot, s’entassant dans la cale, puis sur le pont. Le nombre de gilets de sauvetage distribués était insuffisant. Le passeur a mis en marche le moteur.

L’embarcation semblait faire du surplace. Elle prenait les vagues de côté et oscillait dangereusement. Au bout d’une vingtaine de minutes, le bateau a atteint le large. Nous avons compris que quelque chose clochait à ce moment-là. Des cris très faibles nous parvenaient. J’ai d’abord cru qu’il s’agissait de mouettes. Mais l’embarcation s’est mise à s’enfoncer. Les gens sur la plage ont commencé à réagir, à courir vers l’eau. Une femme s’est mise à crier que son frère était à bord, une autre, que son oncle ne savait pas nager. En quelques minutes, le bateau avait disparu.

Des personnes – parmi celles qui avaient reçu des gilets de sauvetage – ont réussi à nager pour rejoindre la plage. Un homme serrait contre lui son petit garçon noyé. Akram et Peter ont tenté de le réanimer, en vain. Le père s’est effondré, des gens l’ont entouré et l’ont emmené plus loin avec le corps du petit.

La mer a tout avalé. Il n’y avait plus de bateau en vue. Plus personne ne nageait vers la plage. Les gens sur la rive, après avoir scruté longuement les vagues, ont regagné leur campement.

Le silence s’est fait. Akram est venu se blottir contre Eshan et moi. Peter n’a pas dessiné. Il n’a pas écrit. Il s’est assis devant notre feu éteint et il a baissé la tête.

OceanofPDF.com

Les Mounia n’ont pas vu les gens qui se noyaient. Elles sont restées dans ma poche. Elles ont entendu crier sur la plage. J’ai fermé les yeux. J’ai entendu moi aussi. J’ai imaginé le bateau qui s’enfonçait, les têtes des gens dans les vagues. Elles disparaissaient les unes après les autres. Assia me gardait contre elle. Nous étions assis devant notre tente démontée. J’ai entendu Peter et Akram se lever et courir vers la mer.

On avait failli monter dans ce bateau. On avait ramassé toutes nos affaires. On était dans la queue comme les autres pour monter à bord. Je me disais Enfin. Enfin on va arrêter d’avoir froid.

Peter et Akram, à la dernière minute, ont refusé qu’on embarque. Ils ont dit : « La coque est en mauvais état. Il y a trop de personnes pour tenir dans le bateau. » Assia a dit qu’elle avait peur elle aussi. Moi, je voulais partir quand même. Akram a réussi à récupérer notre argent en criant très fort.

Je les vois, les visages des noyés. Ils ont les yeux fixes et la bouche entrouverte. Ils sont blancs comme des poissons.

Je compte jusqu’à mille. Ensuite ils n’auront plus froid.

OceanofPDF.com Chaque nuit nous laisse de plus en plus fatigués. Nous sommes las et taciturnes. Le pâle soleil d’octobre ne parvient pas toujours à sécher nos couvertures. Nos tentes sont étanches, heureusement, nos sacs de couchage sont chauds. Nous avons de la chance. Eshan tousse un peu. Il a la gorge rouge et refuse de manger, mais nous sommes loin du dénuement des autres migrants. Peter voudrait nous offrir une nuit ou deux à l’hôtel, mais Akram refuse qu’il paie pour nous. Presque toutes nos économies sont parties avec les passeurs à la frontière.

Des habitants de la ville nous apportent de temps en temps de l’eau, de petites boîtes avec un dîner dedans : des sandwiches, des raisins. Peter a acheté du chocolat, du café instantané, du jus d’orange et des figues, des pains pitas.

J’écris dans mon petit cahier. Je ne laisse de blanc nulle part. Je le range dans un sac hermétique, avec les médicaments, nos papiers et un peu d’argent. Akram a apporté des fioles de pénicilline, mais il hésite à les donner à Eshan tout de suite. Mon frère pourrait en avoir un besoin plus criant plus tard. Il boit du jus d’orange ou de cerise.

Hier soir, Peter s’est occupé d’Eshan et l’a enveloppé dans une couverture, près du feu. Tacitement, c’était pour qu’Akram et moi puissions nous retrouver seuls.

Nous avons fait l’amour tout habillés, presque sans bouger, lui derrière moi. Je mordais son bras pour ne pas crier.

Quand nous sommes ressortis de la tente, Peter ne nous a pas regardés tout de suite. Il s’est contenté de fourrager dans le feu et de laisser le malaise se dissiper.

Dans le campement, on entend des pleurs étouffés. Des gens se querellent. Des enfants affamés pleurent sans discontinuer. La rumeur du lieu ressemble à la rumeur de notre ville après une attaque. L’odeur des détritus, du poisson mort, de la sueur imprègne tout.

Peter arpente la plage plusieurs fois par jour et essaie de remarquer les personnes les plus démunies. Quand la nuit tombe et que les gens sont enfermés dans leur tente ou installés en silence devant un petit feu, il fait une ronde et distribue des morceaux de pain. Akram et lui soignent des blessures superficielles.

Nous ne tiendrons pas ainsi très longtemps. Nous arrivons au bout de nos ressources et, autour de nous, les gens commencent à rebrousser chemin, abandonnant carrément l’idée de partir, ou alors ils tentent de poursuivre à pied leur route vers nulle part. D’autres décident de s’installer dans le pays de façon illégale. Ils partent chercher du travail. Le plus souvent, ils mettent la main sur un canot pneumatique et le surchargent. J’ai dans le ventre un chagrin qui menace d’éclater, mais je le tiens en laisse.

Le ciel, quand le soleil descend, nous offre des couleurs extraordinaires. Le monde est fait de sable et d’eau pour nous, en ce moment. Nos repères sont les visages aimés auxquels nous sourions pour les rassurer.

Chaque nuit constitue la traversée d’un désert intime et désespéré.

OceanofPDF.com On nous a menés au bateau en canots pneumatiques. Il est rongé par la rouille. Il a l’air solide, en revanche. On porte nos gilets de sauvetage. Maintenant, c’est à notre tour. C’est nous dans le bateau, assis sur le pont avec nos sacs. J’ai déjà le mal de mer. Peter m’a dit que ça se calmera une fois en route. « Breathe, my lad, breathe, and look at the horizon. »

De l’autre côté de la mer, il y a une île. C’est notre point d’arrivée. Mon cœur bat vite, comme lorsqu’on décolle en avion.

Les derniers passagers montent à bord. Le capitaine met le moteur en marche après quelques tentatives ratées. Ça prend plusieurs minutes avant qu’on commence à avancer.

Akram reste debout. Ma Mounia est dans ma poche avec la Mounia d’Assia. Le bateau est minuscule par rapport aux vagues. Et nous on est encore plus petits.

OceanofPDF.com

Traversée. La mer est agitée. Chaque vague qui frappe la coque du bateau coupe un peu plus les liens pour moi, pour tous j’imagine, bat la mesure de notre fuite, martèle l’urgence de partir, met fin à une époque.

Les embruns mouillent les cheveux bouclés d’Akram, sa barbe, son écharpe verte, et il se tient droit et tendu, plein de volonté, comme si notre survie dépendait de lui et de sa vigilance. Cette image s’imprime en moi avec une incroyable netteté ; c’est la figure de proue de notre voyage insensé. Je la revois dès que je ferme les yeux.

Au bout d’un moment, on dirait que nous faisons du surplace. L’eau commence à s’infiltrer dans le bateau. Les vagues qui nous secouent sont fortes. Eshan vomit. Je pense Avec nos gilets de sauvetage, nous pourrons flotter si le bateau chavire, nous nagerons, je ne lâcherai pas la main d’Eshan.

Pendant deux heures, nous écopons. Le moteur tient le coup, mais il manque de puissance. Il dégage une fumée noire. Nous apercevons le rivage. L’eau monte de plus en plus dans le bateau. Des personnes essaient de le vider avec une pompe. Je vomis à mon tour. Une femme enceinte pleure en se tenant le ventre. Elle n’a pas de gilet de sauvetage. Le bruit des vagues et du moteur est assourdissant. Personne ne parle. Nous nous tenons au rebord du bateau, près des nôtres. Tout s’accélère.

Le bateau commence à sombrer. Le moteur se tait dans une odeur de diésel. Akram dit : « Il faut sauter ! » Peter crie : « Let’s stay close to one another ! Beware of those who can’t swim ! »

La température de l’eau me coupe le souffle. Je m’enfonce complètement. Je refais surface grâce à mon gilet. Eshan s’agrippe à moi.

Peter nous rattrape. Nous nageons vers Akram. Nous le rejoignons. Nous amorçons notre lente progression vers la plage.

Les gens se noient autour de nous… Ils geignent faiblement puis deviennent silencieux quand ils capitulent et s’enfoncent…

Le rivage semble à des kilomètres…

Akram s’éloigne…

Je crie son nom… J’avale de l’eau…

Peter hurle : « Akram ! »

Entre deux vagues, je le vois nager vers la femme enceinte… Elle s’accroche à un débris…

Plusieurs grosses vagues le cachent à ma vue…

Je l’aperçois enfin… Il a rejoint la femme enceinte…

Il lève le pouce en l’air vers moi…

Je le perds de vue encore une fois, m’enfonce, remonte…

Le revoilà ! Il essaie de garder la femme à la surface…

Ils disparaissent…

Cette fois, je ne les trouve plus…

Je ne trouve plus Akram…

Les vagues nous malmènent. Peter tient ma main et nous entraîne avec lui, Eshan et moi, toujours agrippés l’un à l’autre.

Je tente de maintenir la tête de mon frère hors de l’eau, mais il boit la tasse. J’ai froid. Je ne le sens plus contre moi. Nous profitons des vagues pour nous propulser vers le rivage.

Je me bats de toutes mes forces. Mon cœur va exploser. Cela dure une éternité.

On approche enfin de la plage. Les vagues deviennent plus violentes. Je perds la main de Peter. Je tourbillonne dans l’eau. Eshan et moi heurtons durement le fond. L’eau ne m’arrive plus qu’à la poitrine.

J’ai pris pied.

Nous finissons par atteindre la grève.

Quelqu’un nous tend des couvertures métalliques. Nous nous effondrons. Nous restons blottis ainsi. Mes dents claquent. J’ai une envie folle d’uriner, mais je ne sais pas où aller. Je scrute la plage et l’eau ; aucune trace d’Akram ni de Peter.

OceanofPDF.com

Le ciel était nuageux quand on est montés sur le bateau. En revanche, le vent a chassé les nuages pendant la traversée. Le soleil s’est mis à briller. Il brillait mais sans nous réchauffer. Il rebondissait sur l’eau.

La mer est un champ de bataille. Les vagues attaquent. La mort choisit ceux qui vont mourir. Les autres continuent à se battre.

La mer, c’est le froid et c’est la mort. Assia est comme une statue de sel. Ses mains sont froides. Ses bras sont froids. On dirait une Mounia. Elle ne bouge pas plus qu’une Mounia.

La mer est un cauchemar en accéléré. On monte sur un bateau on trouve une place sur le pont. On ferme les yeux on les ouvre on est en mer. On ferme les yeux on les ouvre les vagues surgissent. On ferme les yeux on les ouvre on est dans l’eau. On ferme les yeux on les ouvre on est sur la plage. On ferme les yeux on les ouvre Akram a disparu.

OceanofPDF.com

Je conduis mon frère au point de distribution de l’eau. Je lui dis de se reposer pendant que je fais la file. Tout le monde se pousse. Plus rien ne compte. Seulement cette soif plus forte que le froid et la pression irrépressible dans ma vessie. Je me fiche de ceux qui me tirent en arrière pour avoir accès au camion plus rapidement. Je ne bouge pas. Je garde mon rang. Eshan a soif. Je dois trouver de l’eau. Je mords un bras qui m’a heurté la tête. Je tends les deux mains pour saisir la bouteille qui m’est destinée. Quelqu’un me l’arrache des mains. Ma vessie cède. Je m’empare de deux bouteilles. Je vais m’accroupir à côté du camion. Je pleure sans pouvoir m’arrêter.

Je rejoins Eshan. Nous buvons une bouteille. Je garde l’autre pour Peter et Akram. Je scrute les vagues.

Le jour baisse. La plage de galets est recouverte de gilets de sauvetage multicolores. Un banc de gilets abandonnés par les survivants des dernières semaines. Nous ne pouvons nous étendre confortablement nulle part. J’essaie de distinguer Peter et Akram parmi les gens qui bougent au bord de l’eau. Je voudrais les faire apparaître comme par magie au milieu des inconnus. Je me couche sur le sol inégal. Eshan s’endort contre moi.

Un peu plus tard, une main se pose sur ma tête. C’est Peter. Défait. Trempé. Lui aussi enveloppé dans une couverture métallique. Il s’assoit à mes côtés. Je me blottis contre lui avec Eshan pour trouver un peu de chaleur.

Il a réussi à garder son sac à dos et le mien, mais la tente a coulé.

OceanofPDF.com

Peter a allumé un feu. J’ai trop chaud. Mais je claque des dents. Assia dit qu’Akram est allé aider une femme enceinte. Je ne sais pas de quoi elle parle. Il n’est pas avec nous. J’essaie de ne pas imaginer son visage en train de s’enfoncer dans les vagues. « Quand il reviendra, on pourra ramasser nos choses. On marchera jusqu’au camp pour les réfugiés », elle ajoute.

Les Mounia ont tenu le coup. Elles sentent la mer et la laine mouillée.

Peter souffle sur le feu et y ajoute des brindilles.

Ensuite, il part chercher Akram. Assia écrit dans son carnet. Son sac hermétique n’a pas pris l’eau.

Les noyés de la mer ont des visages anonymes. Ils flottent dans l’eau comme des fantômes.

Parmi eux il y a le visage d’Akram.

OceanofPDF.com

Nous dormons sur le sable et les galets.

Des canots pneumatiques chargés de réfugiés arrivent plusieurs fois par jour.

Sitôt remis, les rescapés reprennent la route. Ils partent s’installer dans le camp d’accueil, un peu plus haut.

Je reste ici. J’attends Akram.

Devant mes yeux, dans mon esprit : la mer. Je suis à la fois dans l’eau et sur la plage. Je vois Akram disparaître en boucle. Est-ce bien lui que j’ai vu s’enfoncer entre deux grosses vagues ?

Contre moi, Eshan, affaibli.

À mes côtés, Peter, dans le vide laissé par Akram. Il veut louer une chambre d’hôtel pour nous. Pas tout de suite. Il faut attendre Akram. Si nous partons et qu’il arrive, il ne saura pas où nous trouver.

Je perds mes mots à mesure que mon espoir s’amenuise.

OceanofPDF.com Les goélands essaient de nous voler les miettes que nous mangeons. Ils devraient changer de plage. Ici, c’est la défaite. Il n’y a rien à gagner, pas de trésor, pas de récolte. Avant la guerre, on allait à la plage en famille. Je courais après les goélands pour les faire fuir. S’ils s’approchaient maintenant pour me voler un bout de pain, je les laisserais faire.

Les rescapés s’abritent sous des couvertures en aluminium. Si je plisse les yeux, on dirait que c’est un ciel qui s’est échoué sur la plage. Un ciel de vitre en morceaux.

Dans le sac à dos d’Assia, il y a quatre petits carnets. « Un pour chaque année de guerre traversée », elle m’a dit. Il y a aussi trois stylos noirs, un porte-mine et une gomme à effacer. Elle porte le pendentif qu’Akram lui a donné. Elle a mis ses deux bracelets en or et le jonc de grand-mère Khadija. Elle a coiffé ses cheveux en un gros chignon sur le dessus de sa tête. Je la trouve belle, même si elle pleure.

Dans mon sac, tout est mouillé. J’avais un livre. J’avais un cahier et des crayons. J’avais des vêtements aussi. Tout est détrempé. Peter a mis mes affaires à sécher, mais l’air est trop humide. Je porte deux chandails de laine qu’il m’a prêtés et des pantalons d’Assia. Il s’est acheté un téléphone jetable. Il a essayé d’appeler mes parents. Les lignes sont coupées.

Ce matin, il a dit : « We have to go. Eshan is sick. »

Un homme amputé des deux jambes, une femme et deux petites filles sont installés à côté de nous. Ils n’étaient pas dans notre bateau. Les petites filles me suivent des yeux.

Les passeurs n’ont pas voulu emporter le fauteuil roulant de leur père parce qu’il aurait pris trop de place dans le canot. C’est ça que la mère des petites filles nous a dit.

L’homme aux jambes coupées regarde la mer. Sa femme porte le tchador. Tous les quatre restent autour de leur feu. Les petites filles toussent. Peter leur a donné de l’eau et du pain.

Assia a répondu à Peter : «  Go. Va-t’en. Emmène Eshan. Je vais attendre Akram encore un peu. I’ll wait. I can’t go. »

Quand les camions de l’armée sont arrivés, j’étais avec Khaled au parc. Il m’a dit : « Regarde, les soldats ! » Au même moment, un nuage est passé devant le soleil. On a compté cinquante-quatre véhicules. Des camions à bâche. Des tanks. Des jeeps. Des autos. Les soldats regardaient autour d’eux comme si on allait les attaquer.

Le dernier véhicule est passé. Khaled a ramassé son ballon. On n’avait plus trop envie de jouer. On est rentrés chez nous.

Sinon, c’était un samedi matin comme les autres. Les femmes sont sorties dans la rue avec leurs paniers et leurs sacs. Elles sont allées au marché. Ma mère a dit qu’elle allait acheter des baklavas aux amandes. Assia a continué de dormir dans sa chambre. Peut-être qu’elle n’avait pas vu passer les soldats. Je suis ressorti de l’appartement. Je suis allé chercher Khaled. Je l’ai convaincu de continuer la partie. On a joué au foot avec Akim.

OceanofPDF.com On a rejoint le camp de réfugiés pour voir si Akram y est. Peter dit que c’est un chaos complet, qu’il y a trop de monde pour l’espace disponible. Le camp s’appelle Mória. Ce nom ressemble au mot « mort ».

Assia

celle qui soigne

arrive au bout de ses forces

Eshan est assis à côté de moi et me caresse le bras. Peter me regarde avec intensité et tristesse.

Peut-être Akram a-t-il été retrouvé vivant ? Peut-être est-il incapable de se déplacer ? Peut-être l’a-t-on emmené au camp de réfugiés pour qu’il y soit soigné ? Je n’arrive pas à m’arracher à cette plage sans lui. Il le faudra bien.

OceanofPDF.com

Des gens ont monté leurs tentes sous des arbres, le long des clôtures métalliques. Le camp est divisé en ruelles étroites. J’ai peur de me perdre. Une balançoire pour les enfants est accrochée à la branche d’un arbre. Les blocs sanitaires empestent l’urine. Le sol est recouvert de toutes sortes de choses : des bouteilles vides, des sacs de plastique troués, des chaussures perdues… Il n’y a pas d’eau chaude pour se laver.

Il y a beaucoup de malades qui toussent. Ils restent étendus sans bouger.

On a déroulé nos tapis dans une sorte d’abri sans porte avec un toit en tôle rouillée.

Assia s’est roulée en boule sur son matelas.

Avec Peter, on a allumé un feu. On a aussi trouvé de l’eau potable.

OceanofPDF.com Peter cherche Akram dans le camp, même s’il ne croit pas l’y retrouver.

Depuis deux jours, il cherche…

Chaque fois il rentre bredouille, atterré par la misère qu’il a vue : des personnes malades, alitées, des bénévoles tentant de leur donner les premiers soins sans matériel adéquat, des enfants atteints de la varicelle, sans médicaments pour les soulager, et, un peu partout, des personnes couchées, immobiles, comme mortes…

Chaque fois qu’il revient bredouille, je perds à nouveau Akram.

Il n’y a pas de différence entre moi et les personnes couchées dans ce camp de misère, prostrées… Je fais partie d’un petit peuple de revenants hantés par la disparition de ceux qu’ils aiment.

J’ignorais que le deuil est une foudroyante paralysie.

OceanofPDF.com

J’ai trouvé un endroit d’où on peut voir la mer au-dessus des arbres. C’est par là qu’on est venus. Akram est sous cette eau bleue, je pense. De l’autre côté de cette eau bleue, il y a la plage où tout le monde était encore vivant. La route qui aboutit à cette plage peut être remontée jusqu’à la frontière. De l’autre côté de la frontière, c’est chez moi. Les routes de mon pays. Il y a celles qui mènent à ma ville. Puis les rues qui vont jusqu’à mon immeuble.

Assia ne parle plus de route ou de destination. Ici, on regarde juste où on pose le pied. On fait attention aux trous. Si on trébuche, on risque de ne pas pouvoir se relever. Comme le vieil homme qui est resté par terre quand on marchait vers la frontière.

Des fois, on dirait que c’est le paysage qui a bougé. Pas nous.

OceanofPDF.com

Quand je regardais derrière moi au début de la fuite, je me voyais en train de tirer une montagne de tristesse avec ma main droite et une montagne d’espoir avec ma main gauche. Ces mots de Maram al-Masri me tournaient dans la tête.

Je ne tire plus rien, je crois.

Nous avons quitté le camp ce matin, après cinq nuits passées sans presque pouvoir dormir à cause du froid et de l’humidité. Peter et Eshan ont rassemblé nos bagages.

Les autorités nous ont laissés passer. On nous a dit de nous rendre directement à nos ambassades respectives.

Nous avons observé le site de l’extérieur. En contrebas, le camp avait davantage l’air d’un bidonville que d’un lieu de passage pour réfugiés. Une ville improvisée. J’ai pensé Nous sommes en train de disparaître.

Pour rejoindre l’ambassade à Athènes, il faudra encore passer par les eaux puisque nous sommes en pleine mer Égée. Cette dernière étape me désespère, même si elle sera légale et sûre : une traversée de dix heures jusqu’au continent.

Il n’y avait pas de taxi pour nous amener au port. Nous avons marché le long de la route. Des voitures nous doublaient sans s’arrêter, même quand Peter tendait le pouce. Finalement, un camion de livraison a accepté de nous prendre. Il faisait chaud dans l’habitacle. J’avais les pieds en sang dans mes chaussures déformées par l’eau.

Au port, on nous a appris qu’il fallait nous inscrire sur une liste d’attente pour obtenir nos places sur un ferry. C’est ce que nous avons fait. Peter a loué une chambre d’hôtel avec deux grands lits.

Il ne nous reste plus qu’à attendre de reprendre la mer.

OceanofPDF.com

On ne sent pas les vagues. Il y a des touristes qui prennent des photos sur le pont. Ils boivent des cocktails. Ils ne savent pas d’où on vient. Ils ne savent pas qu’il y a Akram dans la mer. Ils ne pensent pas aux noyés qui dérivent sous le ferry. Ils ne pensent pas aux tués de la guerre. En fait, peut-être qu’ils y pensent. Ça n’a pas d’importance. On est du côté des vivants. On est des survivants. Ça ne paraît pas vraiment, sauf que nos vêtements sont froissés et qu’on ne prend pas de photos. Sauf qu’on pense aux tués et aux noyés.

On mange au restaurant des brochettes de poulet souvlaki avec du riz et des légumes, et du thé à la menthe très sucré versé dans des verres à dorure comme ceux qu’on avait à la maison. Assia garde la tête penchée. Peter lui prend la main et ça me fait du bien.

Je voudrais qu’on reste sur ce bateau longtemps… On aurait juste à s’étendre dans les chaises qui sont sur le pont pour se reposer et dormir. On pourrait manger de la nourriture chaude chaque fois qu’on aurait faim. Autour de nous, il n’y aurait que des gens heureux. On entendrait des éclats de rire. Les amoureux s’embrasseraient. Les enfants s’amuseraient.

Mais si on restait ici trop longtemps, mes grands-parents continueraient de s’inquiéter. Ils nous attendraient pour rien. Il y aurait juste Akram noyé. Mon père et ma mère perdus pour toujours. Assia seule sans Akram. Moi seul avec elle. Mes grands-parents seuls dans leur grande maison. Et la famille de Peter sans lui.

En revanche, ce serait comme si on tenait compagnie aux disparus.

OceanofPDF.com