L'oiseau-grenade

Anne Guilbault · Chapitre 5 sur 8

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L'oiseau-grenade

Assia et Lili

 

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Nous, les exilés,

rôdons autour de nos maisons lointaines

comme les amoureuses rôdent

autour des prisons,

espérant apercevoir l’ombre

de leurs amants.

M 6 ARAM AL -M ASRI , Elle va nue, la liberté

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L’oiseau s’est posé sur le rebord du balcon… Il me regarde en faisant des bonds légers…

Depuis combien de temps n’ai-je pas entendu le cri d’un oiseau ?

Je l’observe… C’est un petit matin presque silencieux et je ne me doute de rien… Je ne m’attends pas à ce qui arrivera quelques instants plus tard… à ce qui viendra soudain briser le calme qui m’enveloppe…

J’entrouvre doucement la porte-fenêtre pour mieux le voir ; il reste là à me fixer…

Je suis assise sur le lit… Je regarde l’oiseau faire des bonds légers sur le rebord du balcon… Oui, c’est une matinée calme et ordinaire, si l’on peut dire… Je ne me méfie pas… Comment croire qu’on est en danger quand un oiseau vient se percher près de soi… On tend le bras sans se méfier…

C’est une mésange lugubre… Selon ce que je vois d’elle – le bec noir, le ventre blanc crème, les pattes grises, la calotte foncée –, je pense qu’il s’agit bien d’une mésange lugubre… Pœcile lugubris… une des mésanges les plus rares d’Europe et d’Asie Mineure… Je n’en avais jamais vu ici…

C’est peut-être un signe que la nature reprend ses droits… ou que la guerre a bouleversé la nature au-delà de ce qu’elle peut supporter…

Quand j’allais skier en forêt, au Québec, je rencontrais des mésanges à tête noire, Pœcile atricapillus. Chaque fois, je croyais les avoir effrayées en m’approchant, mais non… elles tournaient autour de moi… certaines se posaient sur ma main, légères comme des flocons de neige, pour y voler les graines que je gardais toujours dans mes poches, au cas où…

La mésange lugubre était-elle une messagère de la guerre ou un soldat ? Je n’arrive pas à décider…

Notre tête-à-tête se poursuit et suspend le temps… La mésange et moi… toutes les deux en sursis…

 

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Nous ne croyons pas à la petitesse du monde. Nous l’imaginons vaste, impossible à appréhender. En réalité, il entre au complet dans un kilomètre carré d’imagination. Il tient dans la tête. Il peut tenir dans chaque tête qui réfléchit ou qui cesse de haïr pendant un instant.

Lors des frappes aériennes, il n’y avait pas de frontière entre ma peau et le sol, entre le vent et ma peau, entre le son des avions et ma voix. Tous – toi, papa, Eshan, moi, les voisins –, nous regardions le ciel pour tenter de deviner où tomberaient les bombes, pour évaluer si nous serions touchés ou non cette fois-là.

Dans ton pays, Lili, ma peau est devenue ma frontière. Entre le monde qui m’entoure et moi, il y a ma peau. Entre le vent et moi, il y a ma peau. Entre les voix qui s’adressent à moi et ma propre voix, il y a ma peau. Mon pays est en moi. C’est un lieu qui n’existe pas complètement. Je l’invente au fur et à mesure. S’y mélangent deux cultures, deux visions du monde, le malheur et le bonheur. Il n’y a ni nom ni drapeau pour le représenter et c’est très bien comme ça.

Quand je dors, je refais la traversée entre le chaos et l’ordre. La nuit ravive ce que j’ai perdu ; le jour me révèle ce que je n’ai pas encore envie d’apprendre.

Une fois sur le ferry, nous avons pris place dans des sièges réservés sur le pont. Chaque fois que je regardais au large, j’avais envie de casser quelque chose, de crier, de chialer. Je me suis gratté les bras tout le long de la traversée.

Dès notre arrivée sur le continent, nous avons pris un taxi jusqu’à l’ambassade du Canada. Un gardien nous a ouvert la porte. Il nous a conduits dans un bureau. Un homme a dit : « Your brother is a minor. Your parents or grand-parents are going to have to fax us your papers and the birth certificate of your brother. »

Il nous a fourni l’adresse d’un hôtel où nous pourrions attendre que l’ambassade nous appelle.

Nous y avons loué une chambre. Nous avons marché dans les rues d’Athènes, mais je ne voyais pas grand-chose… J’étais dans une brume, et toute l’amitié et l’affection de Peter n’adoucissaient pas mon manque…

Nous mangions. Nous dormions. Nous attendions.

Une fois Eshan assoupi, le soir, Peter venait se coucher dans mon dos et m’entourer de ses bras. J’arrivais à dormir quelques heures.

Après huit jours d’attente, la réception de l’hôtel nous a transmis un message de l’ambassade. Deux billets d’avion électroniques pour Montréal nous attendaient, de même que les papiers nécessaires. Nos grands-parents avaient tout préparé depuis longtemps. Nous partirions trois jours plus tard.

À l’aéroport, Peter m’a serrée dans ses bras. Il a dit en français : « Je vais venir te voir au Québec. »

J’ai franchi la barrière de sécurité avec Eshan. J’ai regardé une dernière fois Peter à travers la vitre. Il a souri doucement, amaigri.

Ses mots résonnaient dans ma tête. Ils se sont transformés en une litanie que j’ai récitée jusqu’à ce qu’on atterrisse à Montréal.

OceanofPDF.com On m’a installée dans une tente… Il y a d’autres blessées avec moi…

Une femme médecin vient m’examiner… elle parle anglais… mais je ne trouve plus mes mots en anglais… Je ne peux pas répondre à ses questions… Je voudrais lui demander si j’ai encore mes jambes… Je les sens, mais les amputations sont douloureuses aussi… Les douleurs fantômes font croire que les membres sont toujours là… Je suis trop faible pour lever la tête ou pour bouger… Je voudrais lui demander si je vais m’en tirer… lui dire de vous appeler… je lui donne le numéro de téléphone de mes parents, mais elle ne s’aperçoit pas que je lui parle…

Elle m’injecte quelque chose contre la douleur… Je dérive et me retrouve en face de la mésange…

Je me rappelle… Je suis encore Lili, la femme de Zakaria, la mère dont les deux enfants ont pris la route pour sauver leur peau… J’ai confiance, ce matin-là… j’ai confiance que vous êtes déjà arrivés, je veux dire… je crois ça… On ne peut plus communiquer avec l’extérieur… mais je crois ça… J’ai confiance qu’on vous a sauvés…

La ville est une volière géante… nous sommes emprisonnés… La mésange aussi est enfermée… cela explique sans doute sa présence…

OceanofPDF.com L’avion a amorcé sa descente et j’ai tourné la tête vers le hublot. Je distinguais des rangées de maisons sages, des rues grises, des voitures. Les roues de l’avion ont touché le sol. Nous nous sommes posés en douceur.

J’ai pensé Je vais fouler le sol de tes ancêtres et tu n’es pas avec nous, Lili. Je marche vers ta maison, mais tu es restée derrière. J’ai marché vers toi en faisant semblant que tu y serais.

Nous avons fait la queue pour déclarer notre arrivée aux douaniers. On nous a dirigés vers le bureau de l’immigration.

Mes grands-parents étaient là, avec des papiers, des formulaires signés et l’acte officiel de naissance d’Eshan. Une fois les formalités remplies, nous avons franchi la barrière. Grand-mère nous a tendu des manteaux et nous a serrés dans ses bras. Grand-père m’a embrassée et a donné la main à Eshan.

La route vers Québec a pris trois heures. Une dernière transition entre mon passé et mon présent, qui m’a permis d’atterrir réellement et de contempler l’étendue du deuil que j’aurais à traverser.

Ton père surchauffait l’habitacle de la voiture. Ta mère nous offrait à tout moment une gourde d’eau froide, des raisins et des biscuits. Elle a dit : « J’ai fait une soupe pour vous à la maison. Vos lits sont prêts. »

À Québec, des décorations d’Halloween étaient exposées un peu partout. Citrouilles sculptées et fantômes lumineux installés devant les maisons, faux squelettes suspendus aux branches des arbres transformaient la ville en une fête étrange à laquelle je n’avais aucune intention de participer. Lili, l’opulence des maisons me sidère. Tu es perdue dans un conflit qui n’a rien à voir avec ton histoire… Tu devrais être ici, vêtue d’un manteau d’hiver, libre, rentrant du travail pour aller rejoindre ton mari et tes enfants…

Une fois à la maison, nous avons mangé. Le frigo de tes parents était rempli de tout ce dont nous pourrions avoir envie à toute heure du jour ou de la nuit : des fruits, des légumes, du yogourt, du lait, des œufs…

Ta mère nous avait préparé la chambre d’amis. Lorsque mon frère s’est endormi, j’ai pensé à Akram.

Lili… on l’a perdu en chemin… C’est à toi que je veux dire que mon amoureux fait partie des noyés qui tentaient de traverser la mer…

J’imagine en boucle le moment où, malgré lui, il a fait entrer l’eau dans ses poumons dans un dernier réflexe de respiration…

Tant que je ne pourrai pas te dire la disparition d’Akram, je n’arriverai pas à y croire complètement…

Je veux tes mains sur mon visage, dans mes cheveux…

Le premier soir, je me suis dit Je suis libre… Je suis en sécurité… Reste à savoir si j’ai survécu…

OceanofPDF.com J’ouvre les yeux alors que l’aube n’est pas encore levée… Oui… Il doit être aux alentours de cinq heures… Zakaria est en train de prier dans la pénombre ; cela me semble de bon augure. Il ne réussit pas à se prosterner, mais il incline la tête et récite ses prières… Le silence règne dehors autant que dans la chambre…

J’ai dû me lever, ensuite, peut-être… Non, je reste couchée pour essayer de me rendormir… Je pense à vous, sans doute… Assia, Eshan, Akram, puisque vous ne quittez jamais mes pensées…

Je me souviens que, plus tard, j’ai faim… je suis assise sur le lit à regarder l’oiseau et j’ai faim… Le lit est fait, aussi, je crois… J’ai dû faire le lit à mon réveil. Zakaria n’est plus dans la chambre… Il doit préparer le café dans la cuisine…

J’ai oublié ce qu’il y a eu entre l’aube et l’apparition de l’oiseau… Mon esprit me ramène immanquablement au moment où ses petits cris attirent mon attention et où la tranquillité ne me paraît pas suspecte… Autour de moi, à ce moment-là, il y a de l’air… Je peux bouger, Zakaria aussi…

Je n’arrive pas à voir parfaitement la mésange à travers le voile de la fenêtre et la vitre poussiéreuse… La faim, aussi, m’empêche de me concentrer…

Je finis par entrebâiller la porte-fenêtre avec précaution… Aucun bruit n’entre dans la chambre hormis les petits cris de la mésange lugubre.

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Je suis aussi échouée ici que là-bas, seulement mieux vêtue, la tête découverte, le ventre plein.

En attendant de te revoir, je lis les poètes que tu aimes. Roland Giguère est le poète de la reconstruction. J’explore ses chantiers, je me reconstruis avec lui.

Je lis ce qui me ramène à toi.

J’étudie les poètes arabes, aussi. Maram al-Masri. Tu m’avais offert son recueil. Ses maisons lointaines me hantent. Ma maison là-bas et celle d’ici sont aussi lointaines pour moi l’une que l’autre. Mais j’aurais beau rôder autour d’elles pendant cent ans, je n’apercevrais pas l’ombre de mon amant.

Mon pays d’accueil est un peu mon pays aussi, j’y suis déjà venue, j’y ai de la famille ; j’ai une longueur d’avance sur les réfugiés qui se retrouvent brutalement dans un lieu dont ils ne parlent pas la langue et où ils ne connaissent personne. Mais comme eux je suis hantée. Les odeurs et les sons de la guerre me suivent même dans l’air froid de cet hiver sans toi et papa. J’entends plusieurs attaques aériennes chaque jour. J’entends des cris. Dehors, pourtant, l’hiver s’installe silencieusement dans un mélange de neige et de verglas.

Nous sommes arrivés depuis cinq semaines déjà, Eshan et moi. Nous célébrerons bientôt Noël sans gaieté. Le sapin arbore les mêmes décorations que dans mon souvenir. Ta mère a conservé les boules de Noël en styromousse que j’avais fabriquées quand j’étais petite. Elle fera cuire un canard au miel. L’idée de votre faim me donne la nausée.

La fatigue terrasse ceux qui sont partis loin des bombes pour atterrir dans un endroit paisible qui ne les console en rien de ce qui les a détruits. Eshan dort tant que c’en est inquiétant.

Peter me téléphone tous les soirs. La première fois que j’ai vu son visage apparaître à l’écran de mon téléphone, je n’ai pas pu ouvrir la bouche. Il a dit : « Hey mate ! » avec un sourire dans les yeux. Il a attendu que je retrouve la voix.

Il est en contact avec un ami médecin qui va bientôt partir en mission avec Médecins Sans Frontières. Ils préparent un voyage le long de la frontière nord, dans les camps de réfugiés. La famine qui sévit dans certaines villes syriennes est inimaginable, selon les bribes d’informations qui nous parviennent. Les enfants mangent des feuilles, crèvent de faim ou de dysenterie. Alep est assiégée. Avez-vous pu être évacués pendant un cessez-le-feu ?

Peter a dit : « I am thinking about going back. Je veux y aller. Aller chercher tes parents, Assia, même si je sais que c’est une impossible mission… »

Je passe à travers les journées parce que le soir, vers dix-huit heures, je reçois un appel de Peter juste avant qu’il ne se mette au lit en Angleterre. Il me parle du reportage qu’il a mis en ligne après son retour en Angleterre, du livre qu’il est en train d’écrire, un récit illustré racontant notre voyage vers la liberté. Il m’envoie ses dessins et me fait lire ses textes écrits en anglais. Il m’a demandé d’en faire la traduction vers le français pour que mes mots viennent coller à ses images… « No one but you can translate my words adequately for you were there… » Je ne suis pas encore prête… Il y a beaucoup de monde, on dirait, à l’extérieur de la tente… Un bébé n’arrête pas de pleurer… j’entrevois des gens qui marchent rapidement quand l’infirmière entre et sort…

Il me dit des choses douces aussi… des choses si douces… « I miss you like hell. Constantly. »

Il fait aussi des dessins de moi qu’il m’envoie. Ils sont beaux, tu verras quand tu seras revenue. Je les regarde et quelque chose se console en moi, un peu… Ça ne dure pas longtemps, mais c’est déjà ça…

Dans ses dessins de migrants sur la route, de files de migrants transportant leurs possessions dans des sacs de plastique et des sacs à dos, bat le cœur des réfugiés…

je l’entends

le battement de cœur se transforme parfois en battement d’ailes

une nuée d’oiseaux prenant son envol

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Je suis hors du monde ici… un lieu de douleur et de solitude… la mésange me tient compagnie… je ne sais pas si je lui en veux de son indifférence… ou si je lui suis reconnaissante de veiller sur moi…

Nous étions dans une volière géante… j’essaie de me rappeler la vie qu’il devait y avoir autour de l’immeuble ce matin-là… on ne peut pas avoir été les derniers humains encore vivants dans la ville assiégée… avions-nous été oubliés là ? Tout le monde était parti et nous étions restés derrière ?

Hormis la mésange et moi… et Zakaria que j’entends dans la cuisine… il n’y a pas signe de vie… Aucun camion ne circule dans la rue… Personne ne se hâte sur les trottoirs…

J’oublie, sûrement… je n’ai pas remarqué… la mésange est là, posée sur ma couverture… elle est probablement entrée quand l’infirmière a entrouvert la tente pour aérer… elle sautille et me regarde… chacun de ses bonds légers me fait mal aux jambes… j’essaie de les bouger, mais je n’y arrive pas… je déplie le bras lentement… elle s’envole et ça explose dans ma tête… L’infirmière arrive… je suis prisonnière du béton… je ne peux pas respirer…

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C’est la neige qui ensevelit les maisons ici, non la poussière et les débris. Elle tombe en même temps que mes bombes. Si Akram était là, nous construirions un abri fait de nos peaux… Nous pourrions guérir…

Je pense à toi, aussi, et ça me tient éveillée la nuit. Je m’installe devant l’ordinateur pour lire des nouvelles sur la situation à Alep ou pour écrire ce qui me vient.

Le ciel est le même partout, Lili. Il s’étend au-dessus des maisons en ruines, à des milliers de kilomètres d’ici, et au-dessus des maisons parfaites de ton pays. Il se déploie au-dessus des cadavres démembrés, abandonnés dans les rues des pays ravagés, et au-dessus des corps enveloppés dans des linceuls de fortune et pleurés avec un goût de sang dans la bouche. Il se déploie au-dessus des paysages vastes et calmes de ma terre d’accueil.

Les guerres et la quiétude existent simultanément et on n’y pense pas assez. Ici, des femmes donnent naissance à des enfants dans des hôpitaux propres et sûrs, et on les prend en photo, elles et leurs bébés bien formés, prêts à vivre. En Syrie, dans les zones occupées, des femmes donnent naissance dans la saleté et la peur ; elles meurent en couches ou elles accouchent de bébés minuscules, fragiles, mort-nés. C’est une évidence, mais il faut prendre conscience de la simultanéité du bonheur et du malheur. Nous nous imaginons qu’entre les privilégiés et les défavorisés, entre les nations et les cultures, la distance est infranchissable. Le hasard du lieu de naissance reste la plus grande injustice.

Grand-mère emmène Eshan chez le psychologue deux fois par semaine. Il n’est pas encore inscrit à l’école. Il fait des cauchemars. Chez Christian, il y a un bac à sable. Eshan y place des objets choisis dans une étagère. Il remplit le bac de soldats de plomb, de figurines de superhéros, de camions miniatures, de pierres, de coquillages. À la fin, quand dans son bac il ne reste plus d’espace pour ajouter quoi que ce soit, il empile les objets.

Je me suis installée dans ta chambre finalement. La nuit, je suis seule avec toi dans le silence et c’est doux et dangereux… La fragilité qui accompagne cette illusion d’être près de toi me met en danger d’espérer que tout se passera bien, que l’histoire aura une belle fin, que papa et toi rentrerez par le prochain avion, que vous nous ferez la surprise d’arriver ici.

Il faut brider l’espoir pour pouvoir rester debout quand les choses ne se produisent pas comme nous le souhaitions.

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La couverture qui m’enveloppe est rugueuse, mais je suis au chaud… Une bouteille d’eau est posée sur le sol, à portée de ma main droite… J’ai encore la tresse que je me fais d’habitude avant d’aller dormir… Elle est desséchée et sale… Je n’ai pas d’autre occupation que de reconstruire chaque minute de cette dernière matinée en compagnie de Zakaria… C’est important… Pour toi et Eshan… Pour moi… Pour la guérison…

Je me souviens de l’odeur du café et de celle du pain grillé… mais je n’en suis pas certaine… on n’avait plus de pain, me semble-t-il, et Zakaria boit du thé d’habitude… l’odeur du pain grillé et du café est un souvenir du Québec… les matins chez mes parents…

Je suis encore au lit… Je me suis rendormie sans doute… Zakaria est dans la cuisine… J’ai entendu siffler la bouilloire… Il doit être neuf heures, environ… les rideaux sont encore tirés… Zakaria se prépare à partir pour l’hôpital…

J’ai dû me lever ensuite… enfiler une deuxième veste de laine sur ma chemise de nuit… il fait froid dans la chambre… Au début, je ne vois pas bien l’oiseau à cause des rideaux légers qui sont tirés… et de la poussière sur la vitre… J’écarte lentement les pans des rideaux… Il ne fait pas soleil… Il ne pleuvra sûrement pas avant la fin de la journée…

Je me rappelle m’être fait cette observation : « Il ne pleuvra pas avant ce soir… »

Rien ne bouge à l’extérieur… Impression d’être toute seule… Mais je ne suis pas seule… Zakaria est dans la cuisine… et il y a l’oiseau-trompeur… l’oiseau-grenade, avec moi… Sa délicatesse est un leurre…

 

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Les nouvelles de la Syrie sont effroyables.

Les frontières sont de plus en plus étanches. Les migrants passent des jours aux postes frontaliers, sans manger, sans boire, même. Les nuits sont froides.

Vous devez être parmi ces hordes de migrants, Lili ; vous ne pouvez pas être encore à Alep. Peter le pense aussi. Vos lignes téléphoniques n’existent plus, on dirait. Mes courriels restent sans réponse. Il y a eu des évacuations, vous êtes sûrement partis.

Les organisations humanitaires font tout leur possible pour affronter la situation. Des bénévoles, des médecins établissent des camps d’accueil temporaires, apportent de l’eau, de la nourriture, des couvertures, des jouets pour les enfants. Devant les demandeurs d’asile, il y a des gardes armés, des clôtures de métal et des barbelés. Ils ne peuvent ni reculer ni avancer. Il n’y a derrière eux que des morts. Ou des membres de leurs familles et des amis incapables de se déplacer.

J’ai besoin de marcher, comme si mon mouvement pouvait provoquer le vôtre. J’assiste à des cours à l’université de façon sporadique. Je pars après trente minutes, une heure. J’y vais en auditrice libre pour me réhabituer à des horaires normaux. Ma concentration est faible.

La ville est froide, les rues sont glissantes et dangereuses ; j’apprends à me méfier des plaques de glace. Je pars le matin et je rejoins le centre-ville en autobus. Ensuite, je marche. Je m’arrête dans des cafés pour me réchauffer et boire quelque chose, recharger mon téléphone. Je suis une fille parmi tant d’autres. Je porte des jeans, des bottes d’hiver, un manteau noir, une tuque et une écharpe blanches. Ton père m’a offert un sac de cuir vert olive, que je porte en bandoulière, et des gants de la même couleur. Je marche, et plus je marche, mieux j’arrive à respirer. Vous serez là bientôt. Vous allez appeler. Vous allez écrire. Nous irons vous chercher à l’aéroport. Nous louerons un appartement. Papa travaillera dans un hôpital et tu trouveras un poste à l’université. Je m’y inscrirai officiellement l’automne prochain. Eshan entrera à l’école secondaire.

Tout devient possible quand je sillonne la ville comme si je dessinais l’avenir…

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Une infirmière est venue prendre ma température et changer mes pansements… J’ai vu mes jambes… elles sont là… enflées, bandées… douloureuses, lourdes… mais elles sont là…

J’ai mangé un morceau de pita et une figue… Quand l’infirmière est ressortie, la tente est restée grande ouverte ; je vois bien à l’extérieur maintenant… Il y a d’autres tentes… Des gens traversent mon champ de vision : des enfants, des femmes…

La mésange finit par pénétrer dans la chambre… J’ai dû ouvrir, donc… Oui, j’ai entrebâillé la porte-fenêtre sans faire de bruit…

Elle se pose sur la commode…

Je pourrais appeler Zakaria pour qu’il vienne voir… mais je crains d’effaroucher l’oiseau… De cela je me souviens… Je veux que cette rencontre extraordinaire se poursuive… Je veux préserver cette joie inattendue… Elle m’appartient…

Entre ce moment et ce qui a suivi, combien de temps s’est-il écoulé ? Combien de temps suis-je restée en tête-à-tête avec une mésange égarée, ma faim domptée par ma joie ?

Il s’est probablement écoulé quelques minutes seulement entre la découverte de l’oiseau et la suite des événements…

Quelques minutes seulement avant ma fin du monde…

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L’architecture de ma pensée est celle de ma ville lointaine, celle qui existait avant l’anéantissement. Ses rues tracent le chemin tortueux sur lequel j’avance. J’entends le claquement de mes talons sur les trottoirs surchauffés. Notre immeuble et les rues alentour sont intacts. Les magasins exposent des denrées sur des étals posés sur les trottoirs, à l’ombre d’auvents salis par la pollution. Le bruit de la circulation est assourdissant et cela signifie que je suis libre d’aller où je veux, de rejoindre Akram et les amis dans un café, d’aller m’acheter un livre, étudier dans un parc.

Quand l’inquiétude menace de m’engloutir, je m’étends dans ta chambre, Lili. Ta bibliothèque est bien rangée et époussetée par ta mère une fois par semaine. Je choisis un livre, je commence à le lire et je m’imagine en parler avec toi. Dans la marge, quand il y a des commentaires, je me dis que tu l’as lu pendant tes études. La section poésie est ma préférée.

Quand je mange, je pense à ta faim et à celle de papa, à la faim qui vient avec la guerre, à la soif qui obsède.

Quand je me couche, je pense à Akram avec qui je ne ferai plus jamais l’amour.

Ces pensées sont des gouttes qui tombent sur ma tête et mon cœur. À mesure que passent les jours, elles creusent en moi des fossés inondés et boueux dans lesquels je me débats comme je peux.

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Une femme est venue changer mes pansements encore une fois… C’est douloureux, surtout mon pied gauche… Elle m’a aidée à me soulever afin de pouvoir glisser le bassin de lit sous moi… Mes reins se sont remis à fonctionner sans qu’une catastrophe interne se soit produite… C’est un bon signe… C’était la plus grande inquiétude… que les toxines emprisonnées dans mes jambes par le poids des débris affectent mes reins, une fois libérées…

Lorsque l’oiseau se pose sur la commode, je n’appelle pas Zakaria…

Ce moment de grâce m’appartient… Je voudrais prendre une photo, mais mon téléphone n’est pas à ma portée… Je reste parfaitement immobile en compagnie de la mésange…

Je finis par bouger très légèrement… Je déplie un bras lentement pour le tendre vers l’oiseau… Peut-être viendra-t-il se poser sur moi comme le faisaient les mésanges à tête noire au Québec…

Ma main tremble légèrement…

Si j’avais appelé Zakaria au lieu de tendre le bras, les choses se seraient-elles produites autrement ? Serait-il blessé, comme moi ? Indemne ?

L’oiseau se pose de nouveau sur le rebord du balcon… Il ne pleuvra pas avant ce soir…

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Quand le vent soulève la neige, c’est du sable que je reçois dans les yeux. Je marche en direction de l’Université Laval. C’est là que tu as connu papa. J’ai raconté votre histoire à Eshan. Aurélie et Zakaria se sont rencontrés en hiver. Lui étudiait la médecine, elle, la littérature et la linguistique. Ils se sont croisés dans le plus rude du mois de janvier. Zakaria était perdu sur le campus. Il a demandé à Aurélie où se trouvait la bibliothèque. Il grelottait dans son manteau de laine. Aurélie l’a accompagné. Elle se dirigeait justement par là.

Après, ils ont pris un café. Ils ont parlé. Ils ont échangé leurs numéros de téléphone. Zakaria a apprivoisé le froid. Lili a eu envie de voyager avec lui vers le soleil.

Je suis double. Je suis ici comme là-bas. J’avance dans les rues verglacées de Québec comme dans les rues poussiéreuses d’Alep. Que je fixe mon regard sur des montagnes recouvertes de neige ou sur un terrain plat et sablonneux n’a pas vraiment d’importance. Tant que je reste debout, je ne perds pas de vue l’horizon.

OceanofPDF.com Le dispensaire serait un havre de paix si j’y étais seule… Le dispensaire… je ne sais pas comment appeler ce lieu où je suis… Ce n’est pas un hôpital en tout cas… Nous sommes quatre blessées… Une femme pleure souvent… Je n’ai pas envie de pleurer… Je veux seulement retracer ce qui m’est arrivé…

J’aurais dû chasser l’oiseau ou rester immobile plus longtemps… Ce n’est pas logique, mais c’est ce que je crois…

Ou j’aurais dû laisser la porte-fenêtre fermée… m’habiller et aller rejoindre Zakaria dans la cuisine…

Cette journée-là se serait déroulée comme les autres…

Au lieu de cela, je contemple l’oiseau posé sur la commode dans le calme le plus parfait et décide de déplier mon bras…

C’est ce moment… je crois… le dernier moment du dernier matin…

Je déplie le bras et soudain l’oiseau s’envole et pénètre plus avant dans l’appartement… Je me lève pour en avertir Zakaria…

Mais tout explose dans un bruit assourdissant…

Le plancher se dérobe sous mes pieds…

L’immeuble s’empile sur moi…

 

OceanofPDF.com Quelqu’un a téléphoné ici pour toi ! Tu es dans un camp de réfugiés à la frontière de la Turquie, dans une tente de Médecins Sans Frontières !

J’ai vu ton visage, ton visage qui me manque tant et qui a tant maigri. Ta tête est bandée, mais tu es en vie ! Tu as dit : « Vous êtes arrivés ? » Tu parlais faiblement.

Quelque chose de terrible s’est produit.

Je t’ai demandé : « Et papa ? Et papa ? »

Tu as fermé les yeux sans répondre.

Un médecin nous a donné ta position.

Lili, nous allons vous rapatrier.

J’ai transmis l’information à Peter. Il ira vous chercher bientôt, maintenant que l’on sait où vous êtes… Je tiens pour acquis que papa est blessé aussi, qu’il est soigné dans une autre tente avec des hommes.

Je n’ai pas eu le temps de te dire que ton pays est beau sous la neige, que je m’y ferai, que j’explore ses rues tous les jours, que je le sillonne pour me l’entrer dans les jambes et dans le cœur. À force, j’imprimerai dans le sol l’empreinte de mes pas. Je saurai quelles ruelles sont les plus belles pour prendre un raccourci et laisser de côté les boulevards sans âme.

J’apprends à lever la tête, à regarder dans les yeux les inconnus qui me sourient. Je cherche mon rythme, ma posture. Je cherche Akram. Je cherche à vivre sans lui. J’espère un signe de sa part, un appel, un message, bien que je sache, au fond, que je ne le reverrai jamais. Et je te cherche, Lili, dans tout ce que je vois, dans toutes les femmes que je croise. Je vois papa dans tous les hommes bruns qui portent la barbe…

Je sais où vous vous trouvez sur cette terre… Je prendrai soin de vous ici, nous le ferons tous.

Accrochez-vous. Nous vous attendons.

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Mon geste a lancé l’oiseau et tout a explosé…

C’était peut-être un oiseau-présage ? J’ai ignoré son avertissement…

Si je ne l’avais pas laissé entrer… Si je m’étais contentée de l’observer à travers la fenêtre, peut-être que j’aurais vu arriver les avions ?

Peut-être aurions-nous eu le temps de réagir ?

Quand je reprends conscience, je suis coincée sous des débris… J’ai du sang sur le visage… Mes jambes sont écrasées par des pans de mur et des meubles… J’appelle Zakaria… Ma voix ne doit pas lui parvenir…

Je commence à paniquer… Je m’oblige à respirer profondément, mais la poussière me fait tousser et le poids des débris m’étouffe… Je peux bouger une main et tourner la tête…

Si ça n’avait pas été le cas, je n’aurais pas survécu à la sensation d’étouffement… Je bouge donc ma main droite… je la ferme et la rouvre… Je tourne la tête dans ce que je crois être la direction de la cuisine… Je ne crie pas… je n’appelle pas à l’aide… je garde mes forces pour le bon moment…

Au bout d’un temps incroyablement long, j’entends des voix… Je réussis à faire savoir aux sauveteurs que je suis vivante en geignant, en criant, en pleurant…

Avec précaution, ils progressent vers moi… Je les entends déplacer un débris après l’autre, s’interrompre, gratter… je suis en sueur et j’ai la nausée… Ça ne va pas du tout… Il faut que je tienne… que je reste consciente…

Je pense à toi et à Eshan pendant que les Casques blancs me déterrent… mais je m’évanouis par moments… je vois – ou j’imagine voir – la mésange se poser sur un pan de mur… elle me regarde en penchant la tête…

 

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Un battement m’accompagne. La nuit, il envahit toute la chambre et m’empêche de dormir. Depuis que j’ai entendu ta voix, il bat encore plus fort. C’est un cœur qui bat, le tien, le mien, celui des exilés. Il abrite un deuil qui par moments fait tic-tac. Il contient le souvenir d’un battement d’ailes, d’un battement de cils, d’une caresse reçue, l’image de toutes les maisons lointaines de tous les exilés. Le cœur des exilés menace d’exploser par moments. Quand l’espoir renaît, le tic-tac se transforme de nouveau en battement de cœur, puis en battement d’ailes, comme une envolée libératrice.

Si je me réveille vers trois heures du matin, je ne me rendors pas. La nuit est une mélasse dans laquelle je m’enfonce. Allongée sur le dos dans ton lit, les bras le long du corps, je me dépose, deviens mince comme une feuille de papier.

Quand l’aube paraît, je retrouve de l’épaisseur. Me revoilà, guerrière sans armure. Je me bats avec le monde autant qu’avec moi-même pour retrouver l’envie de vivre. Je me bats contre la nuit jusqu’à faire revenir le jour. Je me lève et me prépare du thé. Je n’ai pas faim, mais je le bois en mangeant des quartiers d’orange et du pain grillé.

Quand je sors dans le froid, mon pas est plus léger.

Je commence à me dire que nous avons survécu.

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Une fois que les secouristes m’ont sortie des décombres, je leur dis le numéro de téléphone de mes parents… mais je parle en français, je crois… et faiblement… Personne ne me comprend ou ne m’entend…

Hier, j’ai retrouvé un peu d’anglais pour expliquer d’où je viens… et demander qu’on vous appelle… Je vous ai parlé… je vous ai vus… et depuis que je vous ai vus… je ne supporte plus de rester ici…

Quand je garde les yeux fermés, le mal de tête et les vertiges diminuent… mais les images de l’effondrement prennent le dessus…

Les Casques blancs ont fini par m’atteindre… Ils m’installent sur une civière et me mettent sous perfusion… Je demande pour Zakaria sans obtenir de réponse… Peut-être ne m’entendent-ils pas…

Au moment où ils hissent ma civière dans l’ambulance, je vois une autre civière sur laquelle repose un corps entièrement recouvert… un bras pend dans le vide…

Je reconnais la chemise… Je reconnais la montre…

La mésange lugubre se pose sur le rebord de ma pensée… Je retourne à l’aube du dernier matin…

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