L'oiseau-grenade

Anne Guilbault · Chapitre 6 sur 8

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L'oiseau-grenade

Épilogue

 

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Je suis debout

accoudé à la dernière barrière de l’être

l’œil rivé aux petites explosions

qui secouent les galeries

je me souviens avoir déposé des mines un peu partout à

l’intérieur

pour voir le sang mêlé à des corps étrangers

histoire de voir.

R 7 OLAND G IGUÈRE , « Yeux fixes », L’âge de la parole

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J’ai été sur une plage où il faisait froid. J’ai été sur un bateau trop petit pour nous contenir tous. J’ai été un enfant qui avait peur des bombes. J’ai été dans la rue après qu’une bombe a tué la famille de Khaled. J’ai arrêté de grandir. J’ai arrêté de jouer.

J’ai été là quand la guerre a commencé. J’ai été là quand les femmes ont enfermé les enfants avec elles dans les maisons. J’ai été là quand les camions ont écrasé les jouets qui traînaient dans la rue.

J’ai perdu mon ballon un jour et le frère de Khaled en a volé un autre à l’école. Je ne me reconnais pas vraiment dans mes souvenirs. C’est comme si je regardais un garçon inconnu ou comme si je me voyais à la télévision dans un reportage sur la guerre. En fait, c’est moi, l’enfant que les journalistes filment pendant qu’il regarde pleurer Akim dans la rue. C’est moi, sur la route, avec les autres qui marchent. Je suis fatigué, mais mes jambes continuent à avancer parce que je n’ai pas le choix. Il y a la main d’Assia dans la mienne et c’est pour ça qu’on ne tombe pas. C’est moi et ce n’est pas moi, l’enfant de la guerre. On est tous des enfants de la guerre…

J’aurais aimé que mon père me voie devenir assez grand pour m’occuper de lui, de maman et d’Assia…

Maman porte encore un pansement à la tête. Elle a une jambe dans le plâtre.

Tous les jours, Assia et elle passent des heures allongées dans les bras l’une de l’autre… J’écoute à leur porte. Elles parlent d’oiseaux, d’adieux, et elles pleurent. Ma grand-mère me dit de les laisser tranquilles, qu’elles se soignent.

J’ai été un enfant de la guerre. Je suis un enfant immigrant. Quand je joue dans la neige, Khaled me manque. J’aimerais pouvoir courir avec lui au parc. On rigolerait bien. Lui aussi a été un enfant de la guerre. Il ne sera pas un enfant immigrant. Il sera le souvenir d’un immigrant qui n’oubliera jamais son ami d’enfance et sa façon de rire quand il marquait un but au foot. Quand je serai un homme, j’entendrai encore sa voix d’enfant me dire «  ». Tu viens jouer ?

Il y a une mosquée pas loin d’ici. J’aurais voulu que mon père m’y emmène.

Un jour, peut-être que la guerre sera finie, peut-être que je pourrai retourner dans mon pays pour voir le lieu où mon père est enterré.

Christian dit que je dois essayer de vivre ici vraiment parce que si je pense toujours à retourner dans mon pays, ça prendra beaucoup de temps pour m’habituer. Il dit que je peux laisser partir les tués et les noyés.

Au rendez-vous d’aujourd’hui, j’ai choisi dans ses objets des mains en prière. Je les ai mises en premier dans le bac à sable. C’étaient des mains d’adieu pour dire au revoir à mon père. Après, je n’avais plus envie de mettre d’autres objets autour. J’ai seulement ajouté un coquillage pour les noyés et une pierre blanche pour les tués.

Je regarde encore devant moi, mais juste un peu. Juste assez pour m’habituer à vivre ici et à dormir sans faire de cauchemars. Ce sera long…

En revanche, j’ai tout mon temps.

Les heures passent lentement quand il neige.

OceanofPDF.com Peter m’a trouvée dans les limbes où je patientais… J’étais allongée sur mon lit de camp en compagnie de la mésange lugubre…

J’ai entendu sa voix… Je ne l’ai pas reconnue tout de suite… J’étais si fatiguée… Il parlait en anglais… J’ai fini par saisir les mots «  white woman » et «  Canadian »… Sa voix a percé le brouillard qui noyait mon cerveau… J’ai ouvert les yeux… Son visage dans l’encadrement de la porte, sa barbe rousse, ses yeux doux… je ne les oublierai jamais, Assia…

Il m’a fait traverser la frontière dans un camion d’aide humanitaire…

J’ai pensé à toi… à Eshan, à mes parents qui en auraient bientôt fini avec l’inquiétude et la tristesse… Peter était assis à côté de moi… Il a caressé mes cheveux et j’ai appuyé ma tête dans la paume de sa main…

Je suis de retour enfin et c’est irréel… Ai-je vécu tout cela ? La guerre, la peur, les blessures… Un mauvais rêve seulement ? Je ne cherche pas Zakaria… Il appartient à une autre histoire… Peut-être suis-je en plein déni… L’oiseau lugubre a tout fait sauter, y compris ma mémoire… L’explosion a creusé un précipice qui se mesure en temps… Mes souvenirs sont lointains… Je suis veuve depuis une éternité… C’est arrivé hier…

Je retrouve le printemps… Je retrouve les odeurs de la neige qui fond… Tout le monde a vieilli pendant mon mauvais rêve…

Parfois l’oiseau-grenade est là… Il se pose sur la mangeoire dans le jardin de mes parents ou sur le rebord de mon balcon détruit… Je reste immobile jusqu’à ce qu’il s’envole dans le soleil… Je ne t’appelle pas, ni Eshan, pour vous montrer la mésange… Je ne déplie pas le bras… Je ne veux pas savoir si elle existe ou pas… Je reste immobile à contempler la preuve que la nature est plus forte que la guerre…

Ma force réside dans cette certitude… la nature est plus forte que la guerre…

 

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J’attends l’enfant d’Akram. C’est un garçon. Il portera le nom de Zakaria-Akram. Il naîtra au début de l’été. Il a été conçu quelque part sur la route, entre mon passé et mon présent, entre la violence et le deuil.

Chaque jour est une nouvelle existence et chaque nuit passée seule, un retour en arrière. J’aurai bientôt vingt-trois ans. Je suis enceinte. Quand le bébé bouge, je m’en étonne. Akram a été séparé de moi par la mer et me revient dans le liquide amniotique qui protège le bébé. Quel espoir apparu tout à coup au milieu d’un désert…

Souvent, je suis triste alors que je devrais être heureuse. Je suis triste quand Lili a une bonne journée, curieusement, quand elle réussit à s’habiller, à sortir de sa chambre et à venir manger avec nous, quand Eshan dit qu’il a hâte d’aller à l’école. C’est lors des journées moins pesantes pour ceux que j’aime que ma tristesse déferle. La joie ébréchée à laquelle nous parvenons brièvement me rappelle cruellement la légèreté d’autrefois…

Lors des jours gris et lourds, je retrouve le courage. Lili a plus de douleurs que d’habitude, mais j’arrive à lui faire voir l’avenir comme si je devais la sauver de la mort. Je pose sa main sur mon ventre et elle ne peut s’empêcher de sourire quand le bébé remue. Il ne manque jamais de le faire ; il sait peut-être qu’il a le pouvoir de réanimer l’espoir avec ses petits coups de pied et de poing. Ça me plaît bien d’interpréter les choses ainsi.

Et Peter sera ici pour la naissance… Il va venir me voir… Je m’en réjouis.

Je travaille quelques heures par semaine dans un centre communautaire consacré aux immigrants. Je sers de traductrice pour les nouveaux arrivants. Je peux aussi les écouter dans leur langue. Et c’est ça le plus important. Ils doivent raconter. Nous devons écouter.

Entre eux et le monde nouveau, il y a moi. Entre eux et moi, il y a les mots que l’on partage, et les images, et tout ce qui constitue une raison suffisante pour se déraciner au péril de sa vie.

Quand je les écoute, c’est aussi moi qui parle à travers leur parole. Akram m’a confié un jour que chaque fois qu’il sortait un survivant des décombres, c’est lui-même qu’il sauvait. Quand j’accueille un immigrant, c’est aussi moi que j’accueille, c’est à moi que je dis « ».

Bienvenue au Québec.

Entre eux et le monde nouveau, il y a Zakaria-Akram et moi. Entre eux et moi, il y a aussi la nouvelle vie qu’on bâtit comme une maison, pierre par pierre, pièce par pièce, jour après jour, à côté de l’ancienne demeure qu’on a laissée derrière soi et dont il ne reste qu’un tas de débris.

Je pourrais me répéter qu’Akram ne connaîtra jamais son fils, que ce petit garçon grandira sans père, et m’enfoncer dans la colère et le chagrin. Au contraire, la littérature prend le relais de mes pensées et je retourne au journal d’Etty Hillesum. Je me dis Je n’ai pas été engloutie par les choses ; elles s’éclaircissent en moi. Les mots de Roland Giguère aussi se mêlent aux miens. Je suis debout, accoudée à la dernière barrière de l’être, les yeux fixés sur les petites explosions qui secouent les galeries des survivants quand le passé prend le pas sur le présent.

Et quand je ne dors pas la nuit, de plus en plus souvent, je retourne aux mots de Maram al-Masri et je pense :

Je suis heureuse un peu

même si je ne suis

pas chez moi 8.

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Mes pensées de désespéré, mes pensées de poseur de bombes, ont eu raison de moi.

Je porte ma colère comme une ceinture d’explosifs. J’ai le détonateur à la main.

Je suis tapi dans un immeuble effondré. J’observe les allées et venues des militaires postés de l’autre côté de la rue.

Coups de feu derrière les immeubles en ruines. Rafales de mitraillettes. Et moi, planqué ici, dans l’attente de faire sauter l’ennemi comme si la guerre pouvait encore être gagnée.

Sur leur position, à l’ombre de tanks et de sacs de sable, des militaires jouent aux cartes. D’autres nettoient leurs armes ou montent la garde. J’attends le bon moment. Si je m’approche trop tôt, ils m’abattront avant que j’aie pu faire quoi que ce soit.

J’attends, donc.

Deux autres compagnons sont postés comme moi, un peu plus loin, tendus dans la même attente, la colère ceinturée au torse, la main sur le bouton vers la liberté. On a tout notre temps. L’issue est proche, mes frères.

J’exercerai ma vengeance. Ce désir a remplacé tout autre sentiment. Peter m’avait dit qu’il s’occuperait d’Assia si quelque chose m’arrivait en cours de route… Enfin, Assia n’a pas besoin qu’on s’occupe d’elle… elle est plus forte que moi… elle ne cédera jamais complètement à la haine…

Personne ne saura ce qui m’est vraiment arrivé et c’est comme ça que les choses devaient se passer. Je suis de retour au pays, les amis !

J’ai nagé vers la femme enceinte comme si j’avais sauté dans le vide. Je me comportais en héros, mais j’arrivais au bord du précipice, voilà tout.

J’ai essayé de tenir… La femme grelottait et pleurait et s’agrippait à moi… Elle m’enfonçait sous l’eau malgré mon gilet… Je n’arrivais pas à nager… Le courant nous déportait, nous ramenait vers le large… Une vague plus grosse a eu raison de nous… Je l’ai lâchée…

J’étais trop épuisé pour nager, ensuite… Je me suis laissé porter, malmener par la mer… Le froid m’engourdissait…

Un bateau de la garde côtière grecque m’a repêché. Il m’a reconduit en Turquie… Ça ferait un réfugié de moins à accueillir. Les autorités turques ont pris le relais…

Deux jours plus tard, j’étais de retour à la frontière syrienne, devant une clôture de barbelés, sans argent, sans papiers, sans Assia. Sans aucun désir de retenter le coup. J’ai emprunté plusieurs fois un téléphone pour appeler Peter et Assia : plus de ligne. J’ai décidé de rentrer à Alep.

Une fois là-bas, pas moyen de pénétrer dans le périmètre établi par l’armée. Le régime avait repris le contrôle de mon quartier. Les barricades des combattants avaient été démantelées. Pas de réponse quand j’ai trouvé un téléphone pour appeler mon père. Pas de réponse chez Assia. Pas de réponse au quartier général de mes compagnons. Les lignes étaient coupées. Rien. Comme si tout avait été annihilé.

Ma ville détruite n’était plus mon territoire, mon royaume de sable, de béton et de sang.

J’ai repris la route vers le sud. J’ai marché sans but je ne sais pas combien de temps. J’ai laissé la colère faire son œuvre. Je suis arrivé ici. Une ville assiégée comme l’était la nôtre. J’ai évité les postes de l’armée. J’ai trouvé d’autres compagnons. Ceux-là ne portent pas de casques blancs. Ils ont la tête couverte de foulards, le visage masqué. Ils tiennent des AK-47 et crachent et pissent sur leurs petites barricades, libres malgré tout, apparemment sans peur parce qu’ils ont raison. Parce que leur guerre est juste et sainte, bien qu’ils sachent au fond d’eux-mêmes qu’ils la perdront.

Ils m’ont tendu la main. J’ai couvert mon visage. J’ai appris à démonter et à remonter une arme. J’ai appris à tirer. Ils m’ont initié aux explosifs, même aux grenades tout droit sorties d’une autre époque. Ils m’ont montré leurs lance-roquettes rudimentaires. Ils fabriquent eux-mêmes leurs munitions. Ils m’ont nourri. Ils m’ont donné l’accolade. J’ai dormi à leurs côtés sur des sacs de sable. J’ai prié avec eux. On a partagé les cigarettes, les blessures, la colère.

C’est l’eau qui aura eu raison de moi, l’eau au lieu du sang. L’eau comme un catalyseur du désespoir.

Un changement de tour de garde se prépare. Le moment est bon. Il ne me sert à rien d’avoir peur. La fin est déjà écrite.

Quand j’appuierai sur le détonateur, la guerre ne sera plus qu’une série d’images et un vacarme qui s’effaceront de ma conscience en une fraction de seconde, dans une effusion de feu, de chair et de sang.

Il ne me sert à rien d’avoir peur.

La pierre irrémédiablement broyée

sera réduite en cendres

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