Ma conscience en robe rose

G. (Guy) Chantepleure · Chapitre 10 sur 15

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Ma conscience en robe rose

Chapitre IX

Le temps marchait. Bientôt Pierre Le Jariel arriverait; l’heureux marin tiendrait sur son cœur sa fiancée, sa «promise», tous les souvenirs, toutes les espérances, reconquis en un instant, dans ce premier baiser du retour. «Déjà! déjà!» disait Nohel…

Et pourtant, elles lui avaient paru interminables, ces journées qu’il avait passées dans une quasi solitude, fuyant Janik, n’osant pas lui parler, car il n’aurait su lui dire que deux choses: «Je vous aime!… Je hais Pierre Le Jariel!»

Ce Pierre Le Jariel, il faudrait le voir, lui tendre la main; ce serait un affreux supplice!

Bernard avait repris une sorte de fièvre; il était à la fois très nerveux, et très las; soudain la peur le saisit de tomber malade, de ne plus pouvoir fuir cette maison hospitalière, dont l’air l’étouffait maintenant, et il choisit le prétexte d’une lettre qu’il venait de recevoir pour déclarer que sa présence était réclamée à Paris comme tout à fait urgente, sous peine de complications graves dans ses affaires. En annonçant ce prochain départ, il avait pâli et cette lividité soudaine accusait encore la maigreur de son visage.

Mademoiselle Armelle se révolta.

—A Paris, pour y tomber malade et y être soigné par des mercenaires! Belle idée que la vôtre, mon neveu! s’écria-t-elle… Regardez donc un peu la figure que vous avez… Et, nerveux comme vous l’êtes, vous voulez vous mettre en route ce soir! Je m’y oppose absolument. Votre affaire peut attendre jusqu’à… après-demain, voyons?… Vous n’allez pas me refuser ça?

Bernard esquissa un geste d’impuissance, mais mademoiselle de Kérigan continua son plaidoyer.

—Et le docteur que vous ne reverriez pas! Je viens justement de lire une lettre de lui… il arrive demain à quatre heures et nous convie tous à dîner… vous très particulièrement… Vous ne voudriez pas blesser, en vous sauvant ainsi sans tambour ni trompette, un homme qui vous a témoigné autant de sympathie?

Nohel réfléchit un instant, l’air accablé, puis il remercia la vieille fille de ses cordiales instances.

—Vous avez raison, dit-il, je serais un ingrat de quitter Plourné sans avoir serré la main du docteur… et pour rien au monde, je ne voudrais vous peiner, tante Armelle, vous qui vous êtes montrée si parfaite pour moi… Je ne partirai que demain soir; il y a un train à sept heures… Ainsi je reverrai monsieur Le Jariel et il m’excusera de manquer—à mon grand regret—son dîner.

Le jeune homme s’exprimait d’une voix très amicale, mais avec tant de décision que mademoiselle Armelle ne tenta point d’obtenir une concession plus importante. Pendant tout l’entretien, Janik, qui lisait, n’avait pas levé les yeux.

Comme mademoiselle Armelle sortait pour donner un ordre, Bernard, sombre et désœuvré, s’assit à la fenêtre et se mit à décacheter les journaux qu’il recevait chaque jour.

En ouvrant l’un d’eux, il eut un sourire amer. On s’était empressé de publier sa nouvelle, Amour pur, dont le titre trônait en première page.

Était-ce bien Jacques Chépart qui avait écrit ces lignes, exquises de poésie?

Non, c’était un amoureux de vingt ans et qu’on aimait!…

D’un mouvement brusque, il repoussa le journal.

Les yeux lassés, le geste lent, Janik avait posé son livre; elle prit distraitement la grande feuille déployée sur le canapé et y jeta les yeux. Guidé par une mystérieuse intuition, son regard se fixa aussitôt sur le nom de Jacques Chépart.

—Ah! Bernard!… vous ne m’aviez pas dit…

Il affecta de ne pas répondre.

—Est-ce que je peux lire? ajouta-t-elle timidement.

Un regret étreignait le cœur du jeune homme; il pensait à la joie qu’il eût éprouvée à dire: «Lisez, chaque mot de cette histoire a été écrit pour vous!»

Mais c’était pour Janik, c’était pour sa «conscience en robe rose» qu’il avait travaillé toute une nuit, l’espoir dans l’âme; ce n’était pas pour la fiancée de Pierre Le Jariel.

—Lisez, si vous voulez; cette nouvelle ne vaut rien…

Telle fut sa réplique maussade.

Cependant il ne put résister à la tentation de regarder mademoiselle de Thiaz, pendant qu’elle avançait dans les colonnes, les yeux brillants, les joues empourprées, la poitrine doucement haletante. Elle ne savait pas que Bernard l’observait, elle oubliait la présence du jeune homme, elle s’envolait bien loin dans un autre monde, celui de ses rêves, qu’elle voyait soudain vivre et palpiter, comme un monde réel. Le rythme de cette prose musicale la berçait, remuant tout son être. Jacques Chépart décrivait les bois bretons et, soudain, elle assistait au jeu du soleil dans les feuilles, elle percevait, lointaine et claire, la voix de la petite source… L’histoire d’amour se déroulait, suave, enivrante dans sa pureté; et Janik croyait entendre chanter à son oreille, comme une mélodie inconnue et troublante, les aveux qu’elle lisait.

Un moment ses yeux se mouillèrent de larmes, qu’elle n’essuya pas et qui glissèrent lentement, le long de ses joues. Puis, quand, deux fois, elle eut savouré les derniers mots du récit, mots de bonheur, de triomphe passionné, elle leva la tête, et ses yeux extasiés rencontrèrent ceux de Bernard. Il eut comme un éblouissement.

—Janik, s’écria-t-il, était-ce à Pierre que vous pensiez en lisant?

Une grande pâleur couvrit le visage de mademoiselle de Thiaz; cependant ce fut avec beaucoup de calme qu’elle répondit:

—Je n’ai pensé qu’à ma lecture… Vous n’aviez jamais écrit ainsi.

Il reprit son air abattu, regardant sans les voir les rosaces du tapis.

—Vous avez raison, dit-il, c’est la première fois que j’écris ainsi… c’est aussi la dernière. J’ai écrit dans un moment d’espoir…

Spontanément, sans songer au sens que Bernard pourrait attribuer à son élan, Janik lui tendit la main.

—Je voudrais tant vous voir heureux! dit-elle.

Cet abandon émut profondément Nohel; il pressa légèrement les doigts menus qui se confiaient aux siens.

—Si je vous sais heureuse, je serai très heureux, ma petite cousine, soupira-t-il.

Et ils se quittèrent sans faire allusion à la grande séparation qui était proche.

Cependant, à mesure que le moment redouté se faisait moins lointain, Bernard se sentait redevenir méchant. Comme la nuit précédente, une fièvre ardente lui dévora les veines jusqu’au matin. Un grand abattement le prostra ensuite; dans la journée, mademoiselle Armelle le vit si faible qu’elle essaya encore de le retenir, mais, très affectueusement, il lui fit comprendre que sa résolution était irrévocable.

Alors la vieille cousine soupira et retourna à quelque nouveau roman, après avoir recommandé à Bernard de rester très tranquille et en lui annonçant qu’elle allait lui envoyer une tasse de thé bien chaud.

Ce thé bien chaud fit sourire le jeune homme; il remercia tout en jurant qu’il n’était pas malade et il regagna le salon jonquille. Un quart d’heure plus tard, Janik entra portant une tasse fumante.

—Ma tante m’a dit de…

Nohel s’était levé de cet air cérémonieux que, depuis quelques jours, il prenait souvent avec mademoiselle de Thiaz par affectation.

—Je suis désolé, ma chère cousine, de vous avoir donné cette peine… et si inutilement, fit-il, en posant sur la table le petit plateau qu’il avait enlevé des mains de Janik. Je ne sais pourquoi mademoiselle de Kérigan me met au régime des tisanes… Je suis bien guéri pourtant!

Elle n’insista pas et il s’ensuivit un silence assez embarrassé.

—Il paraît que vous ne serez décidément pas des nôtres chez monsieur Le Jariel, commença la jeune fille… vous partez…

Bernard l’interrompit:

—Oh! je vous en prie, ne vous croyez pas obligée d’ajouter que vous le regrettez, dit-il.

Puis il examina ironiquement la toilette toute simple de Janik, une robe de voile blanc garnie de rubans blancs dont les flots satinés faisaient ressortir sa pâleur mate. Les yeux de la pauvre enfant, enfouis dans leur orbite et cerclés d’une ligne violette, paraissaient immenses et trop sombres pour ce visage blême.

—Tout en blanc, comme une mariée! Vous êtes charmante, ce soir.

Par un mouvement d’extrême découragement, elle ferma les yeux, puis les rouvrit aussitôt, et les leva sur Bernard, comme pour lui demander grâce.

Il reprit sans pitié:

—Combien vous allez lui sembler belle, à lui! Quand il vous a quittée, vous aviez seize ans ou dix-sept, je crois?… Vous n’étiez qu’une enfant; vous voilà jeune fille. Votre teint a pris plus d’éclat, vos yeux plus d’expression, votre sourire plus de charme. D’abord, c’est à peine s’il osera vous reconnaître… puis il vous retrouvera enfin, car cette métamorphose qui a fait de vous une autre… par un adorable prodige, vous a laissée toujours vous!

—Bernard!

—Et lui aussi, Pierre, aura changé! L’adolescent aura grandi de corps et d’âme… Mieux qu’autrefois, il saura vous dire qu’il vous aime… Comme il a dû penser à vous, pendant ces nuits de longues veilles, où, seul, rêvant des heures entre la mer et le ciel, il se figurait le village natal et le moment du retour!… Ce moment qui va venir, ce moment qui est là!

—Bernard, je vous en prie…

Mais Bernard continuait, s’animant encore. Ce qu’il exprimait ainsi c’étaient les pensées qui l’avaient torturé tout le jour, et cette expansion, qui lui déchirait l’âme, lui procurait pourtant une sorte de soulagement.

—N’avez-vous jamais songé, Janik, à la minute délicieuse où il vous répétera combien il a souffert et… tant de choses, amassées pour vous dans le trésor de son cœur?… Vous, vous l’écouterez, étonnée, ravie… vous aurez sur les lèvres ce sourire qui vous illuminait les yeux, tout à l’heure, en lisant ce pauvre conte d’amour…

Elle eut un grand cri.

—Non, Bernard!

Ses mains tremblantes cherchèrent un soutien sur la table contre laquelle elle était appuyée. Pâle comme une morte, prête à défaillir, elle attacha une seconde fois sur Bernard des yeux éperdus qui se baissèrent aussitôt.

—Oh! assez… vous me faites mal, gémit-elle.

—Mal! parce que je vous dis que votre fiancé vous aime, que vous l’aimez, que vous serez heureuse! car c’est un immense bonheur d’aimer… quand ce n’est pas une torture atroce!

—Je n’aime pas Pierre Le Jariel… et vous le savez bien.

—Bah! vous l’aimerez vite… s’il vous aime! Et comment pourrait-il ne pas vous aimer?

Janik secoua la tête, et, très bas:

—Je ne l’aimerai jamais… murmura-t-elle.

Elle se tut subitement et fit un pas, pour s’enfuir… Bernard la prévint. Soudain une anxiété terrible se peignit dans les yeux du romancier.

—Pourquoi ne l’aimerez-vous jamais? pourquoi? je veux le savoir? interrogea-t-il fiévreusement.

Mademoiselle de Thiaz ne pouvait plus répondre, les mots se glaçaient dans sa gorge. Ses deux mains se crispèrent sur sa poitrine, sa tête vacilla, tout son corps fléchit.

—Je ne sais pas… balbutia-t-elle d’une voix mourante, sentant que cette phrase était une défaite.

Mais, dans un appel de suprême détresse, instinctivement ses yeux avaient parlé…

—Vous ne savez pas, mais je sais, moi… oh! enfin, je sais!…

Cette fois Nohel osait croire, cette fois il avait compris!

—Vous n’aimez pas Pierre Le Jariel, parce que vous m’aimez, parce que je vous aime, parce que vous sentez bien que vous êtes ma vie, toute ma vie, que sans vous je ne suis plus rien, je ne peux plus rien!…

Janik sanglotait… Faiblement, elle tentait de s’éloigner de Bernard; avec une grande tendresse, il la retint près de lui…

—Je vous en conjure, implora-t-il, restez là un instant, un seul instant… ayez un peu pitié de moi.

Et elle resta, elle pleura tout doucement sur l’épaule de son ami. Il y avait si longtemps qu’elle dévorait ses larmes! Lui, il la regardait de tous ses yeux, de toute son âme, et la voix brisée, il lui parlait encore, vaguement, comme en rêve.

—N’est-ce pas, vous m’aimez? N’est-ce pas, vous voulez bien que je vous aime?… Je vous adore, Janik!… Il me semble que, malgré tous mes défauts, toutes mes erreurs, j’aurais su vous rendre heureuse, par cet amour-là!… Et je voudrais que vous fussiez triste, pauvre, abandonnée, pour vous donner mieux mon cœur, mon travail, ma vie! Je voudrais qu’il me fût possible d’accomplir pour vous quelque chose d’insensé!… Ah! chère enfant, tu le sais bien que je suis ta chose, qu’il n’est pas de folies dont je ne sois capable pour toi!… Je n’espérais plus rien, j’endurais un vrai martyre et pourtant, quand tu m’as ordonné de vivre, j’ai promis ce que tu voulais… Et maintenant que tu me fais tant souffrir, maintenant que tu vas te prendre à moi pour te donner à un autre, je suis docile près de toi comme un pauvre enfant…

Comme mademoiselle de Thiaz, le repoussant un peu, s’était assise brisée par l’émotion, il s’agenouilla près d’elle, serrant convulsivement ses mains froides qu’elle n’avait pas le courage de lui arracher.

—Ah! chérie, chérie, si je pouvais vous emporter au bout du monde, si vous étiez ma femme, ma chère femme à moi!… Je sais que ce n’est pas possible, je sais… mais cependant si vous m’aviez connu plus tôt… si les choses, enfin, s’étaient autrement passées, vous auriez bien voulu vous confier à moi? Et vous ne l’auriez pas rejeté, ce pauvre homme qui vous aurait dit: «Mon bien ou mon mal, ma joie ou ma peine, dépendent d’un mot de toi.»

—Bernard, vous êtes cruel… Bernard, ayez pitié de moi!

Brusquement, il se sépara d’elle.

—Ah! tenez, c’est vous qui êtes sans pitié dans votre irréductible héroïsme… Je pleure à vos pieds et vous n’avez pas un mot de consolation pour moi!…

Mademoiselle de Thiaz se leva. Le feu de ses joues avait séché ses larmes. Debout, à quelques pas de Nohel, elle resta silencieuse, un moment, dans une sorte de recueillement; puis, fermement, elle regarda le jeune homme.

—Quel mot ai-je le droit de vous dire qui puisse vous consoler? dit-elle.

Bernard s’était laissé tomber sur le canapé, la tête dans ses mains.

—Ah! permettez-moi de mourir au moins… gémit-il.

—Non, répondit-elle, maternelle et tendre, comme au temps où elle était encore la petite mère-grand du portrait. Non, Bernard, il faut vivre, il faut lutter, il faut travailler!

Et, dans un cri où sa douleur à elle se révélait, immense, elle ajouta:

—Je vivrai bien, moi!

Elle allait quitter la pièce, quand la porte s’ouvrit inopinément devant M. Le Jariel. Les yeux scrutateurs du vieux médecin glissèrent de Janik à Bernard. Sans proférer une parole, il serra la main de la jeune fille et s’effaça pour la laisser sortir; puis se tournant vers Nohel:

—Eh bien, mon cher monsieur, que m’apprend mademoiselle Armelle? Vous refusez les invitations de votre docteur?

A l’entrée de M. Le Jariel, Bernard s’était redressé brusquement; il ébaucha une phrase d’excuses.

—Oui, oui, je suis au courant, vous avez des affaires, interrompit le docteur. Enfin, je le regrette, que voulez-vous… Et puis, voilà que vous êtes malade, nerveux comme une demoiselle, à ce que m’a dit votre cousine… Moi qui vous croyais guéri! Ce serait à perdre le peu de latin qu’on sait…

Tout en parlant, le docteur regardait Bernard avec une fixité bienveillante. Après un court silence, il reprit, très amicalement:

—Dites-moi, mon cher malade, est-ce bien le médecin qui peut guérir votre maladie?

Le ton dont fut prononcée cette phrase émut le jeune homme.

—Ah! docteur, s’écria-t-il, si vous saviez comme je suis malheureux!

Le docteur ne répondit pas aussitôt; il s’assit lentement, puis, attachant ses yeux gris sur «son cher malade», il dit avec une grande douceur:

—Je le sais, mon enfant…

Les yeux brillants, la voix frémissante, Bernard continua:

—Peut-être est-il malséant à moi de vous faire cette confession… car enfin, le fiancé de Janik, c’est votre neveu; vous l’aimez, vous désirez son bonheur… Mais, si je vous parle ainsi, croyez-le bien, ce n’est pas que je veuille vous apitoyer sur moi, ce n’est pas que j’espère quelque chose de vous ni de personne… c’est seulement parce que je souffre et que vous êtes bon, parce que je n’ai pas d’ami et que j’ai besoin de me confier à quelqu’un qui me comprenne… Ah! c’est que je l’aime comme un fou!… Pourquoi ne m’avez-vous pas dit, docteur, que je n’avais pas le droit de l’aimer?…

—Croyez-vous donc que ce soit jamais parce qu’on en a le droit qu’on aime? fit mélancoliquement M. Le Jariel. Et d’ailleurs, aurais-je bien atteint mon but, en vous avertissant du péril? En vous disant, ou à peu près: «N’aimez pas Janik, elle n’est plus libre!» n’aurais-je pas, au contraire, paré ma petite amie du charme dangereux des fruits défendus?… Tandis qu’il y avait des chances, après tout, pour qu’un Parisien comme vous ne remarquât pas les grâces simples d’une petite provinciale… Puis ces fiançailles n’étaient pas officielles… était-ce bien à moi de vous les annoncer?… Si je l’avais fait…

—Je serais parti, docteur, le lendemain.

—Vous n’auriez pas été en état de partir, mon cher monsieur, et le médecin eût été forcé de vous défendre ce que l’ami vous eût conseillé… D’ailleurs le mariage de mon neveu n’est pas mon œuvre et, en général, j’en parle peu. Autrefois—il y a bien longtemps—votre cousine de Kérigan et mon pauvre frère se sont aimés… Oh! un roman très court… Quelques marguerites effeuillées à deux, un jour de soleil qu’on avait le printemps autour de soi et dans le cœur… Et ce fut tout. Mon frère était pauvre, on lui refusa Armelle et ils se dirent adieu… Mais chaque année qui passe, parfume de tels souvenirs. Devenus vieux, les amoureux de jadis ont voulu revivre leur idylle et lui donner un dénouement… En quelques mots, voilà l’histoire.

—Mademoiselle de Thiaz n’aimait pas son fiancé? dit Bernard d’un ton qui faisait une phrase interrogative de cette affirmation.

—Elle l’aimait comme aiment les petites filles… de cet amour vague et idéal, qui suit la dernière poupée qu’on casse et le premier roman qu’on lit… Mais Janik n’est pas seulement une nature exquise, c’est une âme droite… Elle estime son fiancé et, quand elle n’aimerait son mari que d’une de ces bonnes affections que cimentent l’habitude, les joies et les soucis partagés… je n’y verrais pas grand mal… C’est votre chagrin à vous, dont je me sens presque un peu responsable, qui me désole surtout aujourd’hui.

Bernard n’avait entendu qu’en partie cette phrase; il semblait plongé dans une méditation profonde… Quand le docteur se tut, il dit, se parlant à lui-même, plus peut-être encore qu’à M. Le Jariel:

—Oui, c’est une nature exquise! Comment ne l’aurais-je pas aimée? Comment aurais-je pu échapper au charme qui émane de sa personne, de son esprit, de son cœur? elle ne m’a pas seulement conquis, elle m’a transformé, elle m’a rendu à moi-même… Ah! je sais bien! Je ne suis pas digne d’elle! Rien dans mon caractère, rien dans ma vie passée ne m’autorise à dire à cette heure que je l’ai méritée… Au contraire, tout me condamne. Que suis-je, moi? un sceptique, un blasé! un homme qui a fait beaucoup de mal, peut-être… et, à coup sûr, fort peu de bien… J’ai gaspillé ma jeunesse, j’ai sottement employé ma fortune et mon temps, j’ai travaillé comme j’ai vécu, en dilettante, sans me soucier de rien, ni de personne… Et si je m’étais tué, il y a quelques semaines, rien ni personne n’en aurait pâti… Oui, en vérité, qu’ai-je fait pour aller m’agenouiller devant cette pureté, pour oser dire à cette enfant, dont le front n’a jamais rougi: «Donne-moi le premier battement de ton cœur, et le premier baiser de ta bouche… confie-moi ton présent, ton avenir, toi dont le passé n’a appartenu qu’à Dieu!…» Et pourtant ces mots, je les prononcerais, aujourd’hui! Et si elle les écoutait, si, aveuglément, sans raisonner, elle me disait: «Prenez ma vie!…» Je répondrais sans remords et sans crainte: «Oui, je la prends!…» N’est-ce pas que c’est bien étrange, et qu’il faudrait, pour agir ainsi, que je fusse bien sûr de la rendre heureuse, cette enfant qui s’abandonnerait ainsi à un malheureux tel que moi!

Le docteur eut un regard ému.

—Mon pauvre enfant, dit-il, je vous ai laissé parler… L’expansion soulage quelquefois… cependant le plus souvent elle amollit… Je crois en votre sincérité, je vous plains profondément—vous devez le sentir—et c’est bien votre ami le docteur, ce n’est pas l’oncle de Pierre qui vous a écouté… Mais à quoi bon maintenant retourner en arrière et dépenser votre énergie en regrets, devant un mal sans remède? Pleurer, c’est doux, oui, je le sais… Pourtant vous avez mieux à faire, Jacques Chépart.

Ce nom amena un sourire amer sur les lèvres du romancier.

—Vous aussi, docteur, vous connaissez Jacques Chépart?

—Je le connais sous son véritable nom depuis quelques jours, un journal a commis l’indiscrétion… mais j’admire son talent, depuis longtemps… C’est un découragé, pourtant il possède—ou je me trompe fort—ce qui manque à bon nombre de nos romanciers actuels: le sens moral! Il essaye quelquefois d’abuser ses lecteurs sur l’importance d’une faute ou la réelle portée du mal, mais il ne s’abuse jamais lui-même et on le sent… c’est l’essentiel… Jacques Chépart a un grand talent, mon cher monsieur… et il ne peut mourir d’un chagrin d’amour, il doit en guérir, entendez-vous!

—Ah! comment?

La voix du docteur se fit à la fois plus douce et plus grave.

—Par le travail, mon enfant. Aujourd’hui, vous traversez une crise, demain vous réfléchirez à ce que je vous ai dit. Retournez à vos livres, à votre lampe des laborieuses veillées, à votre plume qui vous attend auprès d’une page blanche… Quand vous vous retrouverez au milieu de ces amis des heures bonnes ou mauvaises, vous pleurerez peut-être encore, mais moins amèrement… Et, comme l’a dit un poète, ce sont les grandes douleurs qui créent les grandes œuvres… Votre génie s’ennoblira de ce que vous aurez souffert; peu à peu, dans ce mystérieux tête-à-tête avec le meilleur de vous-même, vos regrets s’atténueront… Je ne veux pas vous dire encore que vous oublierez—vous ne me croiriez pas!—Cependant l’oubli est au bout de toute chose… et l’oubli que le travail donne est le seul qui soit digne de vous.

Le docteur se tut. Mademoiselle Armelle entrait suivie de Janik, et, bientôt, ce fut l’heure des adieux. La vieille demoiselle y apporta son habituelle volubilité; elle multiplia ses adjurations à la prudence, ses recommandations de toutes sortes, elle supplia Bernard de lui écrire, puis elle lui sauta au cou et le jeune homme l’embrassa sur les deux joues, bien franchement, comme au temps de Vannes.

Janik attendait, debout à côté de sa tante, le visage décoloré, essayant de sourire, on ne sait pourquoi, d’un pauvre sourire tremblant qui faisait mal.

Aussi blême qu’elle, les nerfs affreusement tendus pour ne pas crier son déchirement, Nohel s’inclina devant elle, puis il prit la main qu’elle avançait timidement.

—Voyons, voyons, pas tant de cérémonies, Bernard, embrassez votre cousine, mon ami, s’écria mademoiselle Armelle avec bonhomie.

L’embrasser! Bernard se sentit défaillir… tandis que sa pâleur devenait effrayante, il se pencha sur le front de Janik et y appuya ses lèvres…

—Adieu… murmura-t-il, adieu…

—Au revoir, corrigea mademoiselle Armelle.

Mais Nohel savait bien qu’il ne reverrait jamais la femme de Pierre.

Il pressa vivement la main de M. Le Jariel et s’élança dans la voiture… Longtemps, il crut sentir la caresse des cheveux blonds.

—Ah! mademoiselle Armelle, pensait le docteur, vous aimez les romans, vous vous êtes creusé la tête autrefois pour en bâtir un de votre façon et, pourtant, vous voilà bien innocente devant celui qui se déroule sous vos yeux, dans votre propre maison… A quoi donc vous sert d’avoir tant lu?

Ce célibataire endurci avait des théories très arrêtées sur le mariage, et il pensait qu’une des conditions du bonheur dans un ménage est la supériorité intellectuelle de l’homme. C’était la grande raison qui l’avait porté à désapprouver les fiançailles que son frère Louis et son amie Armelle avaient nouées avec une joie attendrie, prenant pour une réalité leur intime désir et voyant le présent et l’avenir avec des yeux encore éblouis du passé.

A cette époque, Janik avait déjà l’esprit charmant d’une enfant très bien douée et assez sérieusement instruite; puis, par la réflexion, par la lecture, par un travail mystérieux de son cerveau, ses facultés naturelles s’étaient affinées. Elle avait imité «les abeilles qui pillotent de-çà de-là les fleurs, mais font après le miel qui est tout leur». Peu à peu, en s’assimilant ce qu’elle récoltait et amassait de pensées étrangères, elle s’était créé une intellectualité toute personnelle, très féminine, très intuitive, quelque chose de délicat et de rare comme ces plantes qui ne peuvent vivre que dans une atmosphère spéciale. Pierre, le meilleur cœur de la terre, avait beaucoup de bon sens, c’était tout. Ce garçon franc et rond, positif en diable, concevrait mal le caractère de mademoiselle de Thiaz qu’il froisserait sans cesse, et involontairement, dans ses plus secrètes fibres. Il y a des papillons qu’un toucher un peu maladroit blesse à mort; certaines âmes sont comme ces papillons.

Non, jamais Pierre n’inspirerait à Janik l’affection tendre et forte, faite de confiance, d’abandon, d’admiration aussi, que toute femme vraiment femme garde dans un coin de son cœur pour celui qui sera son maître. Un maître, le pauvre Pierre! Quelle dérision… Et il serait le premier à souffrir!

Le docteur se répétait ces choses, le soir en quittant mademoiselle Armelle et sa nièce, et il pensait à Bernard que la vapeur emportait vers Paris, si faible, si désespéré.

Un détraqué, oui, peut-être, ce Bernard, mais un charmeur… Est-ce que, par hasard, Janik l’aimerait? Elle était bien pâle et bien troublée en lui disant adieu…