Ma conscience en robe rose

G. (Guy) Chantepleure · Chapitre 12 sur 15

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Ma conscience en robe rose

Chapitre XI

Pierre Le Jariel avait la tête en feu. Il était blessé dans son amour-propre d’abord, et un peu aussi dans son cœur.

Il lui semblait que quelque chose s’était brisé dans sa vie—oh! non pas peut-être un lien essentiel, mais une habitude très douce. Était-il possible qu’un autre lui prît cette Janik charmante qui, de tout temps, lui avait été promise, cette petite femme de son enfance, dont il avait prononcé le nom comme un nom de sainte, aux jours de tempête?

Oui, il l’aimait d’une affection toute paisible… parfois elle lui paraissait trop frêle, trop pâle, trop blonde; elle ne réalisait pas pour lui le type de la beauté féminine, elle l’impatientait aussi avec ses idées qu’il comprenait mal… Mais enfin, elle était sa fiancée, elle lui avait juré d’être un jour sa femme, l’abandonnerait-il à ce romancier, renoncerait-il à tous les projets d’avenir qu’il avait édifiés?

Non, cent fois non!

Il se montrait irrité, troublé et, disons-le, dérangé dans sa quiétude coutumière. Le soir, après dîner, sous le prétexte de chercher des nouvelles de mademoiselle de Thiaz, il se rendit au château. Il ne savait pas exactement ce qu’il allait dire ou faire, mais il aurait donné dix ans de sa vie pour s’expliquer clairement avec Janik, et l’accabler de son ressentiment.

La nuit était très belle. Il trouva la jeune fille dans le jardin avec mademoiselle de Kérigan et sa lectrice. Elle était moins pâle que dans la journée, cependant on voyait que son esprit s’était envolé bien loin de la conversation que soutenaient les deux vieilles filles.

Le neveu du docteur s’y mêla un instant, mais, bientôt, il se rapprocha de Janik, assise un peu à l’écart, et lui demanda si son mal de tête avait entièrement disparu.

—A peu près, dit-elle avec un sourire absent.

—Alors, voudriez-vous faire un tour de jardin avec moi?

La voix de Pierre était froide; mademoiselle de Thiaz le regarda avec surprise, mais elle se leva docilement et posa sa main sur le bras qu’il lui offrait.

Ils s’enfoncèrent dans les allées, marchant sans parler, absorbés tous deux, et Pierre dit, doucement, cette fois:

—Je ne puis jamais vous voir sans témoin, Janik, nous ne causons que de banalités, je ne vous connais pas, vous ne me connaissez guère… Ce soir, il me fallait absolument vous ouvrir mon cœur… Vous m’inquiétez.

—Encore cette idée!

—Ce n’est pas seulement une idée qui me préoccupe, Janik, c’est votre visage livide, c’est le dépérissement dans lequel vous êtes tombée et qui n’est pas naturel… c’est… je ne sais quoi de vous qui m’échappe sans cesse… Je sens un mur de glace entre nous, et je ne peux plus supporter cet état de choses… Vous n’êtes plus la même, vous êtes malheureuse, je le sais… et je viens vous demander ce qui vous attriste ainsi… Je veux le savoir, j’en ai le droit.

Son ton, amical d’abord, s’était transformé peu à peu, devenant très rude. Suffoquée par cette colère subite, Janik quitta son bras.

—Mon Dieu, qu’avez-vous, Pierre? balbutia-t-elle. Est-ce que je me suis plainte, est-ce que je vous ai fâché?

—C’est moi qui me plains…

Prise soudain du tremblement nerveux qui, depuis quelque temps, la secouait toute à la moindre émotion, mademoiselle de Thiaz se laissa tomber sur un banc, dans le rond-point où, d’un commun accord, ils s’étaient arrêtés.

—Je vous assure que vous avez tort, Pierre, que mon affection pour vous n’a pas changé… que je ne suis pas malade… que je ne souffre pas…

En disant cela, elle pensait: «Peut-être qu’à force de souffrir, je mourrai… alors tout sera bien.»

Et Pierre en eut comme l’intuition.

L’instant d’avant, il avait été sur le point de s’écrier: «Vous m’avez trompé, vous aimez Bernard de Nohel!…» Et l’idée de ce coup de théâtre l’avait exalté d’une joie méchante.

Maintenant, il avait honte de sa cruauté.

Dans une de ces visions rapides dont les cerveaux les mieux équilibrés ne sont pas maîtres, il crut assister une seconde fois à une scène lointaine. Il revécut l’heure où sa mère était morte. Comme il était blême ce pauvre visage agonisant! Comme déjà, elle semblait venir d’un autre monde, cette voix à peine perceptible!… Debout près du lit, Janik se tenait silencieuse avec des yeux tristes, un peu effrayés du grand mystère; alors, sur un signe de la mourante, Pierre avait pris la main de sa fiancée et la voix faible, la voix d’au-delà, avait murmuré: «Je te confie son bonheur; tu en es responsable, songes-y bien!…»

—Oui, mère, je te le jure…

A cette époque-là, le bonheur de Janik, c’était une idée si simple, une idée que Pierre séparait si peu de celle de son bonheur à lui! Mais tout s’était bouleversé… Et il avait juré que Janik serait heureuse.

Mademoiselle de Thiaz se taisait, le regard morne. Enfin elle dit:

—Si nous rentrions, Pierre…

Elle semblait épuisée, elle parlait de retourner au château, avec un air de ne plus avoir la force de se lever… Saisi d’une profonde pitié, ému d’une tendresse toute protectrice qui lui revenait des jours d’autrefois où il disait «petite sœur», Pierre s’assit auprès de la jeune fille.

—Janik, supplia-t-il, voulez-vous me pardonner? J’ai été injuste, j’ai été méchant, mais c’est fini, je vous le promets… seulement, ayez confiance en moi.

Il lui avait pris les mains, il la contemplait avec ses yeux fidèles et indulgents des bons jours.

—Mon Dieu, que puis-je vous dire?… Pierre, ne me torturez pas ainsi, gémit-elle.

Et, très énervée, elle se mit à pleurer.

—Janik, je vous jure que je ne songe en ce moment qu’à vous, à votre bonheur… Il y a bien des jours que je vous observe… oui, je sais, vous ne vous en doutiez pas… mais, j’ai compris beaucoup de choses… d’abord j’ai compris que vous ne m’aimez pas, Janik?

—Pierre!

—Oui, oui… entendons-nous bien, je suis toujours dans votre cœur le petit Pierre fraternel avec lequel vous faisiez de si beaux jeux… mais votre fiancé, oh! non!

Elle ne répondit pas, il reprit:

—J’ai compris cela, et puis encore autre chose… Il y avait une si grande douleur dans vos yeux!… Janik! ma pauvre petite Janik, ajouta-t-il avec une sorte de précaution tendre, j’ai compris que vous en aimiez un autre.

Elle jeta un cri étouffé; tout son corps eut un mouvement éperdu; brusquement, elle cacha son visage dans ses mains.

—Ma pauvre enfant, murmura Pierre en retenant contre son épaule cette tête qui vacillait, il faut bien que je vous parle ainsi… Écoutez-moi… quand j’ai eu la certitude qu’un autre, plus heureux que moi, s’était fait aimer, ma tristesse a été grande et je me suis senti très fâché contre vous, mais maintenant, ma colère est passée, je ne vous en veux plus, plus du tout… Je n’étais pas l’homme qui pouvait vous plaire, il y a longtemps que je le sais.

Janik sanglotait.

—Ma petite, ma petite, fit Pierre avec la même douceur, ne pleurez pas… Cela vaut mieux ainsi, je le sens si bien, moi!… Je ne vous aurais pas rendue heureuse, je n’aurais pas été heureux… Oui, cela vaut mieux, bien mieux… C’était un peu difficile à dire… c’est dit maintenant, voilà.

—Oh! Pierre, vous êtes trop bon pour moi… je ne le mérite pas… vous avez dû me mépriser un moment!… Et pourtant, ce n’est pas de ma faute, Pierre… Si vous pouviez comprendre… je ne savais pas que… qu’il m’aimait. Je ne voulais pas, je ne savais pas l’aimer…

Elle pleurait encore. Pierre essayait de l’apaiser. Il lui dit avec une gaieté affectueuse:

—Ma vraie fiancée à moi, c’est la mer; vous auriez pu être jalouse d’elle… Avez-vous lu Pêcheur d’Islande? Peut-être qu’un jour elle m’aurait pris comme le mari de la pauvre Gaud… Tandis que vous resterez toujours ma petite sœur… elle ne s’en plaindra pas.

Il parlait si simplement que, peu à peu, dans le cœur de Janik descendait l’impression réconfortante que Pierre n’avait pas beaucoup de chagrin, qu’il jugeait très sainement, qu’il avait raison, que pour tous deux «c’était mieux ainsi…»

Elle n’avait plus qu’une pensée, qu’un rêve!

—Lui, Bernard, mon Bernard, m’aime-t-il?

Et elle ne sut jamais que cette minute où, faible et brisée, elle s’était appuyée sur Pierre, cherchant en lui un soutien, un espoir, avait été la seule où le pauvre garçon l’eût aimée d’amour…

—Eh bien! mon oncle, nous le lui donnerons son Nohel.

Le docteur avait pris à deux mains la tête de son neveu et l’avait vigoureusement embrassée.

—Tiens, tu es un brave enfant, toi!

Et ils avaient causé, plus calmes. Le cœur de Pierre saignait bien un peu; la douleur de Janik lui avait révélé ce que son amour pouvait être, mais il était content de lui-même, presque fier.

—Oui, nous le lui donnerons son Nohel, dit-il encore, et j’irai le chercher… afin qu’il sache bien, lui aussi, que c’est moi qui veux leur bonheur et que… que, par le cœur du moins, j’étais digne d’elle.

Pierre se tut un instant, puis il émit cette idée qui lui venait: Bernard pouvait avoir oublié Janik, ne l’aimer plus?

M. Le Jariel hocha la tête.

—Si c’est un dernier espoir qui t’inspire cette hypothèse, mon petit, ne t’en berce pas… J’ai reçu tout à l’heure une lettre de monsieur de Nohel… Il n’y prononce pas le nom de Janik, mais ce sont bien les pages les plus désespérées que Jacques Chépart ait jamais écrites.

—Allons, tant mieux! soupira Pierre… Hier, quand nous nous sommes séparés, elle m’a dit: «Peut-être qu’il m’oublie, lui, pendant que vous pensez tant à moi, mon pauvre Pierre!…» Elle ne m’avait jamais parlé si gentiment. C’est étonnant comme la meilleure des femmes a encore des mots cruels, mon oncle!