Ma conscience en robe rose
Chapitre IV
Le surlendemain, Jean-Marc demanda comme une grande faveur la permission de saluer celui qu’il nommait encore son jeune maître.
Le jardinier de Nohel avait vieilli depuis le temps où Bernard cueillait des cerises. Sa taille s’était courbée, ses cheveux avaient grisonné, sa peau brune et desséchée, prenant des teintes de terre, s’était étendue sur la charpente osseuse de son visage, mais les mêmes yeux, pleins d’une sorte de candeur sereine, brillaient au fond de ses orbites plus creuses; un sourire de bonhomie franche égayait sa bouche dégarnie.
Il ne voulait pas s’asseoir, le vieil homme! Debout, son chapeau à la main, il parlait à Bernard, disant comme mademoiselle Armelle, ce mot ravi de ceux qui se retrouvent après de longues années: «Vous rappelez-vous?» Et Bernard se rappelait.
Mais en dix ans, bien des choses avaient changé; la petite-fille de Jean-Marc, une contemporaine de Bernard, avait épousé l’un des pêcheurs de la côte… Le fidèle serviteur était arrière-grand-père, maintenant! Combien on les aime ces petits, qui viennent quand on est déjà tout près de s’en aller!
—Et vous, monsieur Bernard, est-ce que vous ne nous amènerez pas un de ces jours une belle jeune dame et de gentils marmots?
Bernard sourit, en secouant la tête.
—Non, mon pauvre ami, je ne suis ni marié, ni désireux de l’être jamais… Ça vaut autant pour la femme que j’épouserais, va… Fais mes compliments à ta petite-fille, je lui souhaite tout le bonheur possible et à toi aussi.
—Oh! le bonheur, fit simplement Jean-Marc, le bonheur, c’est ça: la santé, une bonne femme qu’on aime, des enfants qui grandissent bien, du travail, et puis, plus tard, quand on est vieux, des mioches qui vous appellent grand-père… Je l’ai eue ma part de bonheur, allez! Et si parfois la besogne a été rude, si l’on a souffert de l’hiver, si l’on a eu des tourments—qui n’en a pas!—eh bien! on ne s’en est pas trop plaint, et on a remercié Notre-Dame tout de même.
«Allons, pensa Nohel, encore un philosophe; bien humble celui-là!… Encore un être qui a son petit coin bleu dans le cœur!»
—Donne-moi la main, Jean-Marc, fit-il à voix haute, tu es un bien brave homme, mon vieux.
Et le jardinier s’éloigna sans savoir pourquoi il était un si brave homme d’avoir été heureux.
A ce moment, mademoiselle Armelle entrait, le visage auréolé d’un grand chapeau cabriolet, les épaules serrées dans une écharpe de crêpe de Chine puce… Trop ridée, trop maigre, trop exsangue, ce n’était pas, à vrai dire, une jolie vieille que mademoiselle Armelle. Mais le blanc bleuâtre de ses bandeaux donnait un éclat à ses yeux noirs, et son sourire, aux dents encore blanches, avait le charme indéfinissable d’une grande bonté.
Une grande bonté, tel était en effet le fonds de cette nature ingénue, tel avait été le principe inspirateur de toute la vie de mademoiselle Armelle.
Née avec un cœur aimant, bercée dès la prime jeunesse par les exaltations passionnées et le rythme enchanteur des Méditations; très romanesque, ainsi que toutes les jeunes filles de sa génération, elle avait aimé, à dix-huit ans, un jeune homme simple et bon comme elle, Louis Le Jariel, le frère aîné du docteur, mais le pauvre amoureux n’ayant pour toute fortune qu’une place de comptable chez un négociant de Vannes, M. de Kérigan lui avait refusé sa fille… et les années s’étaient enfuies.
Louis n’avait pas oublié Armelle, cependant il avait fait un beau mariage, il avait épousé la fille de son patron, une brave jeune fille qui méritait son affection. Un adieu aux rêveries sentimentales, ce mariage, une entrée dans la vie positive! Armelle resta dans le cœur de Louis, comme une image très fine et presque immatérielle, comme un symbole de sa jeunesse devant lequel son souvenir aimait à se prosterner, mais il fut heureux avec sa femme, il adora ses enfants.
Mademoiselle de Kérigan, elle, n’avait pas eu le courage de renoncer à son idéal; pour lui rester fidèle, elle avait éconduit tous les épouseurs. Le mariage raisonnable seulement, le mariage sans un amour infini qui le conclue entre deux âmes avant qu’un contrat le consacre aux yeux du monde, lui inspirait une invincible horreur. Elle préféra vouer son cœur au rêve qui ne s’était pas réalisé.
Quand elle revint de Lille, déjà vieille, ayant donné à sa sœur douze années de sa vie—douze années de cette tendresse exclusive qui était le parfum de son âme passive—des relations très amicales s’établirent entre elle et le ménage Le Jariel qu’elle avait d’abord perdu de vue. Elle aima madame Le Jariel qui était faible et délicate; elle aima Berthe et Pierre, les enfants nés du mariage qui avait détruit toutes ses espérances, et elle trouva cela très simple. Plusieurs années après, M. Le Jariel mourut, et quand madame Le Jariel s’éteignit à son tour, ce fut en recommandant ses enfants au docteur et à mademoiselle Armelle. La vocation de Berthe et celle de Pierre étaient alors depuis longtemps arrêtées. L’une entra au couvent, l’autre fut marin, mais mademoiselle de Kérigan les suivait du cœur dans leur nouvelle vie; elle remplaçait la mère qui n’était plus.
Chose étrange, aucun chagrin, aucune déception n’avait aigri cette âme de femme! Séparée de celui qu’elle aimait, puis presque oubliée, presque trahie, Armelle croyait encore aux amours éternelles, et elle avait un beau sourire sans amertume, lorsqu’elle rencontrait dans la campagne deux amoureux qui se tenaient par la main… A soixante ans, elle se formait encore, de la vie, la même idée qu’à seize. La vie, à ses yeux, c’était un joli roman où, au dénouement, tout le monde devait être heureux. Les romans, le docteur l’avait bien dit à Bernard, étaient la faiblesse de mademoiselle Armelle; son imagination avait su lui créer, dans les fictions dont elle recherchait le charme, une seconde destinée plus clémente que la première, et elle jouissait d’un vrai bonheur et elle pleurait de vraies larmes avec les héros dont on lui contait le malheur ou la félicité.
Mais, cette double existence dans le domaine du faux et du conventionnel autant que les dispositions naturelles du caractère de mademoiselle de Kérigan avaient fini par annihiler, chez cette excellente personne, le peu qui lui avait été départi de sens pratique applicable à la direction générale de la vie; l’esprit romanesque, s’il n’est pas contenu par la raison, est un danger, le docteur le savait bien et il avait pu le constater une fois de plus, et il en soupirait dans son amitié pour la vieille demoiselle… dans son amitié pour ceux qu’elle aimait surtout. Bernard, qui était moins bien renseigné que M. Le Jariel et qui allait moins au fond des choses, s’amusait au contraire de cette fraîcheur d’imagination qui avait survécu à la soixantième année et il admirait que quelqu’un pût se désintéresser momentanément de la réalité d’une façon assez complète pour vivre au pays des nuages, dans un contentement presque absolu.
Il aimait la figure distraite et souriante de «tante Armelle»; en voyant la vieille cousine s’avancer dans le petit salon où il était autorisé à passer quelques heures sur un fauteuil, il eut un regard joyeux et fit instinctivement le mouvement de se lever.
—Restez, restez, par grâce, mon enfant! s’écria-t-elle.
Et elle continua, parlant comme toujours très vite et à bâtons rompus:
—Vous avez encore pauvre mine, Bernard, et vous avez maigri terriblement… Comme vous voilà changé par dix jours de maladie!… Le docteur trouve que vous avez besoin de distractions… il veut qu’on vous tienne compagnie, qu’on cause avec vous… Il a raison, mais voyez le contre-temps, voilà que j’ai promis une visite à la sœur de monsieur le curé… Enfin, je vais vous envoyer Janik; elle fait une tournée de pauvres; je pense qu’elle va rentrer… Jeanne de Thiaz, vous savez, la fille de ma sœur. C’est une bonne petite fille. Ah! bien plus pratique que sa tante!… En attendant, voulez-vous un livre?… Dette de haine… C’est de monsieur Ohnet? (Elle prononçait Ohnette.) un peu scabreux… mais bien intéressant! conclut-elle en interrogeant Nohel du regard.
—Mon Dieu, ma cousine, je tâcherai de ne pas trop m’en effaroucher, répondit le jeune homme avec un grand sérieux, et, bien que je regrette infiniment cette promesse à la sœur du curé, je vous remercie de votre attention dont je profiterai volontiers.
Mais il n’avait nulle envie de lire ni le roman de M. Ohnet, ni aucun autre roman… Aux premières pages, il posa le volume et essaya, vainement aussi, de penser au roman qu’il écrivait lui-même. Son cerveau se refusait à tout travail; involontairement il songeait au portrait de la petite mère-grand, dont l’apparition restait pour lui un mystère.
Car enfin, Bernard avait vu, bien vu, et toute jeune, toute jolie, sa trisaïeule, l’arrière-grand’mère de la vieille demoiselle Armelle! Il lui avait parlé, elle avait répondu; et il se rappelait cette conversation, comme un fait réel… Était-il possible qu’une hallucination laissât un souvenir si net? Qu’une simple illusion eût emprunté tant de vie à la fièvre?
Plusieurs fois, le jeune homme avait été sur le point de tout raconter au docteur Le Jariel et de lui demander la confirmation scientifique d’un incident qui paraissait presque surnaturel; la crainte d’être traité de visionnaire l’avait arrêté. Il se jugeait bien naïf d’attacher tant d’importance à une chimère de malade, et, cependant, il ne parvenait pas à analyser l’impression complexe, insaisissable, qu’il éprouvait encore, quand il dévorait du regard pour l’interroger, ce portrait, cette chose insensible qui ne pouvait pas lui répondre.
On frappait à la porte.
—Entrez, dit-il distraitement.
Mais il restait plongé dans sa méditation inquiète. Mentalement, il parlait à la riante image:
«Si vous saviez, petite mère-grand, combien je vous aime, et quel bien vous me feriez si vous viviez encore, jeune et ravissante comme vous voilà!… Vous me diriez sans doute ce que me disait l’autre jour monsieur Le Jariel, mais ce ne sont pas les plus vieux curés qui prononcent les meilleurs sermons, et votre voix plus tendre que la sienne me persuaderait mieux! Ah! petite mère-grand, petite mère-grand, si vous reveniez encore!»
Puis, par hasard, au milieu de cette invocation, Nohel tourna la tête; un cri à peine étouffé lui échappa…
C’est que la petite mère-grand était là, debout dans la pièce ensoleillée, avec sa robe rose à rubans vert pâle.
Vaguement, Bernard pensa qu’à force de concentrer sur le même point son esprit énervé, il retrouvait le délire des jours de fièvre… Les poètes, les artistes, tous les êtres impressionnables ne traversent-ils pas des crises déconcertantes?…
Mais la sensation avait été trop inattendue et trop vive; au moment même où la petite mère-grand allait lui parler, Nohel s’évanouit…
L’odeur astringente du vinaigre lui fit ouvrir les yeux. Une voix lui disait:
—N’ayez pas peur, je vous en prie, monsieur de Nohel… Je ne suis pas un fantôme, je suis Jeanne de Thiaz, Janik, votre cousine, voilà tout!
—Jeanne de Thiaz! murmura-t-il… Oh! pardon, mademoiselle… je suis plus faible qu’un enfant.
Il essayait de sourire, et il regardait la jeune fille, tout en pensant au portrait de l’aïeule qui riait dans son cadre Empire.
—Ne vous excusez donc pas, reprit la petite voix claire. Un malade qui s’évanouit, rien de plus naturel. Mais je suis désolée, moi!
Doucement, Bernard avait pris des mains de Janik le mouchoir imbibé de vinaigre, et il se le passait lui-même sur les lèvres et sur le front.
—Êtes-vous mieux maintenant?
—Mieux, beaucoup mieux… merci…
—Vous voilà moins pâle, c’est bon signe!
Il y eut un silence. Maintenant, Bernard détaillait curieusement le costume d’aïeule de Jeanne… Était-ce bien un costume d’ailleurs?
Les modes modernisées de l’Empire et du Directoire étaient en grande vogue, et, depuis plus d’un an, Bernard avait rencontré dans les rues de Paris quantité de jeunes filles dont les robes longues, les hautes ceintures et les manches bouffantes ne l’avaient nullement surpris.
Non vraiment, elle n’avait rien d’étrange pour un homme lucide, cette robe de mousseline rose garnie de rubans; c’était une robe d’été très gentille, rien de plus!
—Si vous vouliez me dire… m’expliquer? demanda-t-il.
Mademoiselle de Thiaz se mit à rire d’un rire gai.
—Vous expliquer ma robe de grand’mère qui vous préoccupe encore! bien volontiers… Ma tante Armelle a toujours trouvé que mes traits rappellent un peu ceux de Jeanne de Nohel, notre aïeule, et, la mode aidant cette année, elle s’est donné le plaisir de rendre la ressemblance plus frappante, en copiant pour moi le costume du portrait. Voilà tout le prodige, et c’est très innocemment que j’ai joué un rôle parmi les visions que vous suscitait la fièvre. Mon tort est de ne pas avoir pensé aujourd’hui que votre convalescence est bien récente et qu’ainsi vêtue je pouvais encore vous causer de l’effroi.
—De l’effroi, mademoiselle! répondit Bernard. Mais figurez-vous que votre première apparition a été le salut pour moi. Il m’a semblé que, bien réellement, la petite grand’mère du portrait descendait du cadre pour me guérir et me consoler… et je l’aimais tant, quand j’étais enfant, ce portrait!… C’est qu’il était un peu ma conscience…
—Votre conscience? répéta Janik étonnée.
—Une invention de ma nourrice, qui tirait parti de mon imagination très vive…
Et le jeune homme raconta le rôle important qu’avaient joué, dans son éducation première, les lèvres doucement sévères et les yeux rieurs de la petite mère-grand.
—Croyez-moi, mademoiselle, ajouta-t-il moitié sérieux, moitié railleur, ne la regrettez pas votre jolie robe rose, vous qui venez de visiter les pauvres et qui aimez à faire la charité… ne la regrettez pas, elle a rendu un homme à là vie. Est-ce une bonne œuvre qu’elle a accomplie là? je ne sais… mais peut-être, après tout était-ce Jeanne de Nohel elle-même qui vous envoyait vers moi…
Janik s’était assise en face de Bernard; elle écoutait, les mains croisées sur ses genoux.
—Je le crois, répondit-elle. Et, si notre aïeule m’a choisie pour vous faire du bien, j’en suis très heureuse, monsieur de Nohel.
Elle ne semblait nullement embarrassée de la gratitude enthousiaste de ce grand jeune homme, dont la voix mâle lui parlait si affectueusement. On lui avait appris à plaindre ceux qui souffrent et Bernard souffrait. Elle avait donné à ce front brûlant la fraîcheur de sa main, à cet esprit chagrin la pitié de son cœur, et elle n’éprouvait aucune gêne de ce qu’elle avait fait si simplement, dans sa bonté juvénile où déjà des instincts de mère s’éveillaient.
Cependant, Nohel s’étonnait, peu accoutumé à cette candeur tranquille; la petite mère-grand restait pour lui une créature à part, et il se surprenait à lire en elle, comme en un livre grand ouvert.
Blonde, fine, avec des yeux bleus dont l’expression égayait parfois tout le visage sans que la bouche s’en mêlât, Jeanne de Thiaz ressemblait beaucoup au portrait de l’aïeule, mais, bien que son teint fût rose et son corps très frêle, on sentait qu’elle avait dépassé l’âge indécis de seize ans. Sous la douceur du regard, on devinait une pensée profonde; la bouche, toute petite, exprimait la fermeté. Des paroles jeunes, sincères, toujours sages et droites, pouvaient seules entr’ouvrir ces lèvres mignonnes, si nettement dessinées.
Cette enfant de vingt ans était sans doute très réfléchie et très bonne, soumise aussi, mais un peu indépendante, comme tout être vraiment intelligent. Quelles qu’eussent été les influences qui s’étaient exercées sur elle et qu’elle avait probablement subies dans une certaine mesure, Janik avait dû dégager sa propre personnalité du chaos des conseils et des exemples d’autrui: voilà ce dont Bernard était convaincu… Et combien la jeune fille lui semblait jolie avec cet air qu’elle avait d’ignorer son charme! Charme si pénétrant et si doux qu’on avait peur de l’écraser, en le décorant de ce grand mot: beauté.
—Vous avez été une vraie sœur pour moi, dit encore Bernard, et je suis si peu habitué à la sollicitude, que je ne sais comment vous en exprimer ma reconnaissance, mademoiselle.
—Je ne veux pas de votre reconnaissance, que je n’ai pas méritée, mon cousin Bernard, répondit-elle. Donnez-moi plutôt votre amitié en échange de la mienne… voilà ce que j’accepterai de tout mon cœur…
Elle souriait toujours des yeux et aussi des lèvres, et Bernard comprit que c’était bien, en effet, de tout son cœur qu’elle disait: soyons amis!
Depuis ce jour, la guérison avança à grands pas. A cause de son genou blessé, Bernard était encore condamné à l’immobilité, mais il ne s’en plaignait pas et l’affection que lui témoignait mademoiselle Armelle lui semblait si sincère, que ses premiers scrupules de faire un aussi long séjour chez la vieille demoiselle s’étaient rapidement évanouis.
A demi couché dans une bergère, faible et docile comme un enfant, il se complaisait dans une sorte de passivité qui était un repos. Dans le salon, autour de lui, mademoiselle de Kérigan et sa lectrice travaillaient pour les pauvres; M. Le Jariel, debout, le chapeau à la main, retardait son départ, avec d’interminables causeries; et Janik glissait d’un bout à l’autre de la pièce, offrant au docteur une chaise qu’il refusait énergiquement, dévidant l’écheveau de la tante Armelle, ramassant les ciseaux de mademoiselle Louise ou préparant l’ouvrage qu’elle allait coudre elle-même, de ses petits doigts qui voltigeaient en tirant l’aiguille.
Le ciel pur et comme lavé de soleil avait des douceurs opalines… Par la fenêtre ouverte, la brise apportait des parfums de fleurs, mêlés d’effluves salins… On entendait, très bas, le bruit de la mer; et c’était comme un accompagnement en sourdine, au pépiage des oiseaux dans les arbres.
Calme et silencieux, jetant un regard presque heureux sur ce cercle familial dont lui, l’inconnu d’hier, il était devenu le centre, Bernard goûtait le plaisir intraduisible des convalescents, cette impression de bien-être qui les envahit peu à peu et augmente insensiblement en eux comme si la vie pénétrait, distillée goutte à goutte, dans leurs veines; cette langueur délicieuse qui les enveloppe, cet émerveillement qui les ravit devant la lumière, cette joie gourmande qu’ils trouvent à respirer l’air qui les grise!… Plaisir purement sensuel—du moins Bernard le pensait ainsi, puisqu’il savait qu’au moment même où son être physique jouissait de recouvrer la vie, son être moral aspirait encore au néant,—plaisir instinctif, mais très subtil, très étrange, séduisant comme un paradoxe, pour ce dégoûté de l’existence!
Avant de se mettre à coudre, Janik s’approchait du jeune homme, plaçait un coussin sous sa tête et repoussait légèrement le battant de la fenêtre, qui pouvait gêner ses mouvements.
Il la regardait s’acquitter de ces soins, la remerciant des yeux.
—Êtes-vous bien ainsi?
—Très bien… ah! si bien! soupirait-il les yeux demi-clos.
Et il pensait:
«A demain la désespérance! Puisque la terre nous réservait encore quelque chose de doux, de nouveau, d’inconnu, savourons cette dernière coupe: la mort après!»