Ma conscience en robe rose

G. (Guy) Chantepleure · Chapitre 13 sur 15

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Ma conscience en robe rose

Chapitre XII

Dans le grand cabinet de travail, riche et sombre avec ses vitraux gothiques, son plafond aux caissons curieusement travaillés, ses murs tendus d’étoffes anciennes, ses meubles de bois noir et son tapis épais où les pas bruissaient à peine, Bernard était seul.

Il écrivait sur un bureau très large. En face de lui, dans un vase japonais, d’énormes chrysanthèmes s’échevelaient, étranges par leur forme et leur couleur… à l’un des angles de la pièce, le visage fier et le col ajouré d’un seigneur du temps de Louis XIII sortaient du clair-obscur d’une toile, posée sur un chevalet; les socles de marbre ou d’ébène portaient des groupes de bronze qui dessinaient dans la pénombre leurs lignes pures ou tourmentées; les consoles étaient couvertes de potiches, de statuettes, d’aiguières… Plusieurs tableaux d’écoles et de temps différents, mais tous beaux, des buveurs de Téniers, une luxuriante copie du Tintoret, un profil pâle d’Henner, un Corot tout ensoleillé où glissaient des nymphes, puis, des aquarelles, des gravures, des pochades modernes, occupaient la partie des panneaux que ne cachaient pas les bibliothèques; des éditions de luxe, des albums, des revues en masse s’accumulaient sur les tables… Dans ce cadre somptueux et artistique où se devinaient à la fois la science d’un luxe raffiné, et une vie intellectuelle très intense, Bernard de Nohel était à sa vraie place. En entrant, Pierre en eut l’intuition soudaine et, pour la première fois, il mesura réellement l’abîme qui existait entre Jeanne de Thiaz et lui, le marin tout d’une pièce, à peine dégrossi par des études techniques.

Bernard s’était levé. Sa silhouette mince et aristocratique se mouvait à l’aise au milieu des sobres élégances qui l’entouraient. Son visage fin, un peu pâle, terminé par une barbe châtain taillée en pointe, lui donnait une vague ressemblance avec le grand seigneur Louis XIII du chevalet; dans ses yeux bleu d’acier, aux profondeurs inquiétantes, tout un drame moral aurait pu se déchiffrer.

Pierre vit que cet homme avait souffert, mais il ne comprit pas qu’il avait lutté et qu’un vent d’orage avait passé sur lui, brûlant et impétueux. Oppressé par l’isolement, las de creuser l’éternelle comparaison: du «ce qui est», avec le «ce qui aurait pu être», vingt fois Bernard avait été sur le point de reprendre la sinistre boîte, dans la crédence où elle dormait, ou de se jeter aveuglément dans son ancienne vie, pour oublier l’autre…

S’il avait résisté, il sentait que le combat n’était pas fini… et il se demandait si sa défaite n’était pas au bout.

Pierre s’avança, un peu ému lui aussi, de ce qu’il avait à dire.

—Monsieur, commença-t-il, vous ne me connaissez que comme je vous connais, de nom… Je suis Pierre Le Jariel.

—Je ne sais à quoi je dois l’honneur de votre visite, monsieur,—répondit Bernard avec une courtoisie parfaite bien qu’un peu froide, en indiquant un siège au jeune homme,—mais je connais en effet votre nom qui est celui d’un homme que j’estime infiniment et je suis à votre disposition, quoi que vous veniez me dire.

Le neveu du docteur se recueillit un instant.

—Monsieur de Nohel, fit-il enfin, nous nous trouvons à l’égard l’un de l’autre, dans une situation singulière. Et il faudrait, je le sais, pour sauver d’une sorte de ridicule la démarche que je tente aujourd’hui auprès de vous, un tact et une habileté de mots que je ne possède pas… Je ne suis qu’un marin, un homme très simple, un peu rude; prenez-moi donc tel que je suis, avec mes brusqueries et mes maladresses, en appréciant mes intentions, non mes moyens.

Bernard s’inclina sans répondre, toujours très calme, n’appréhendant que ce qui pourrait sortir de pénible pour Janik, de cet entretien dont il ne prévoyait pas l’issue. Pierre continua:

—Mademoiselle de Thiaz est souffrante…

Si maître de lui qu’il crût être, Nohel ne put retenir une exclamation… La tête lui tourna, une phrase instinctive, gauche, disant tout ce qu’il voulait taire, lui échappa:

—Elle est malade, elle est gravement malade, n’est-ce pas?… Je le sentais…

«Allons, il l’aime bien, pensa Pierre», et il eut un sourire quelque peu mélancolique.

—Mademoiselle de Thiaz n’est pas gravement malade, monsieur de Nohel, dit-il…, elle n’est que très faible, très nerveuse, très triste… toutes choses dont on peut guérir heureusement… Mais, tenez, si vous voulez m’entendre, oubliez que j’aie jamais été pour Janik autre chose qu’un frère—cela vous sera d’autant plus facile que, ce qui a changé il y a quatre ans entre elle et moi, c’est beaucoup plus le nom que nous nous donnions, que le sentiment qui nous unissait… Cette affection fraternelle très profonde, toute dévouée chez moi, m’a fait comprendre—sans que mademoiselle de Thiaz ait proféré une plainte—que ma petite amie souffrait et que si… si elle n’aimait pas le fiancé que lui avait choisi sa tante, c’était que son cœur en avait choisi un autre… Voilà pourquoi je suis ici.

—Je vous jure, fit Bernard, que jamais rien ne m’a autorisé à croire que mademoiselle de Thiaz m’honorât d’un autre sentiment que celui d’une grande pitié.

—J’en suis convaincu, monsieur… Mais avec l’ami d’enfance qui était redevenu son frère d’adoption, mademoiselle de Thiaz n’était pas tenue aux mêmes réserves… Ce que je vous demande maintenant, c’est la réponse d’un honnête homme à un honnête homme, et je m’adresse à toute votre loyauté, et à tout ce que mon oncle Le Jariel a deviné en vous de bon et de généreux: vous aimez Jeanne de Thiaz, votre cri d’angoisse me l’a dit; l’aimez-vous bien profondément, croyez-vous sincèrement pouvoir la rendre heureuse?

—Si je l’aime, si je la rendrais heureuse!… Ah! monsieur, je ne sais comment vous dire, comment…

Une ivresse folle, une reconnaissance exaltée, se lisaient dans les yeux de Bernard.

Pierre répéta:

—Croyez-vous pouvoir la rendre heureuse?

Alors Bernard eut une seconde d’hésitation. Avant de répondre, il s’interrogeait lui-même.

Pierre avait demandé une parole grave à un homme, et non pas un banal serment d’amoureux à un enfant.

Enfin, Nohel dit, très fermement, en regardant le marin dont la physionomie ouverte lui inspirait une irrésistible confiance:

—Oui, je crois, je sens qu’elle serait heureuse avec moi…

Puis, dans un élan presque indépendant de sa volonté, il ajouta:

—Vous êtes infiniment meilleur que moi, monsieur… Voulez-vous me donner la main.

 

*

 

—Bernard et Janik s’aimaient! Comme ils gardaient bien leur secret!… Et Pierre qui se sacrifie, c’est superbe! Marions ces enfants, docteur: quel joli roman!

Telles ont été les conclusions de l’incorrigible Armelle.

Maintenant, Bernard attend dans le salon jonquille. Il a vu mademoiselle de Kérigan, il a vu M. Le Jariel, et Janik va venir.

Elle va venir et il se le figure à peine. Son bonheur l’étonne comme quelque chose de trop anormal pour être vrai. L’émotion a décomposé son visage; les yeux pleins d’extase, il la voit s’avancer vers lui, elle, la petite mère-grand.

Elle chancelle, brisée par une joie trop forte, un peu pâle dans sa robe rose, souriante, avec des larmes au bord des paupières…

Et Bernard la regarde toujours, sans faire un pas au-devant d’elle. Comme autrefois, dans la chambre de la tourelle, il croit à une vision…

Quand elle fut tout près de lui seulement, il prit les deux mains qu’elle lui tendait et les enferma dans les siennes qui brûlaient.

—Bernard… dit-elle très bas, la voix douce.

—Janik… ah! si vous saviez ce que j’ai souffert!

—Je le sais.

La voix étranglée, il murmura:

—Non, vous ne savez pas, mon ange… vous ne savez pas ce que je suis quand vous n’êtes plus là, ce que j’aurais été surtout, s’il m’avait fallu vous perdre… Vous êtes la pureté même… moi je ne suis qu’un homme, très faible et très malheureux… Janik, je ne veux rien vous cacher… souvent, pendant ces six semaines de déchirements, je me suis senti redevenir l’être misérable que j’ai déjà été; voulez-vous me pardonner, voulez-vous me laisser encore votre petite main compatissante. Malgré mes fautes passées, malgré ces dernières défaillances, voulez-vous être ma femme?

—Oui, Bernard.

Alors, avec une sorte de respect attendri, Bernard attira la jeune fille contre sa poitrine où elle s’appuya, tendre et confiante.

—Janik, ma Janik, dit-il de cette voix basse et infiniment pénétrante qu’il avait quelquefois, vous n’avez pas peur de toute une existence avec ce Jacques Chépart, que vous avez connu si lâche? Vous voulez bien croire à son amour, accepter sa vie qu’il vous donne et qu’il rendra digne de vous; fermer ainsi vos chers yeux et, sans crainte, vous abandonner à lui, pour toujours? Vous voulez bien, dites?… Regardez-moi.

—Oui, Bernard, dit-elle encore.

Et, levant sur Nohel ses grands yeux lumineux où brillait tant d’amour qu’il en fut ébloui, elle reprit de sa voix aimante:

—Je veux être votre femme, je veux vous rendre heureux, être heureuse en vous et par vous… Je n’ai pas peur de Jacques Chépart, je le connais, il sera mon orgueil et ma joie! Et, puisque vous m’aimez, puisque je vous aime, je n’ai pas peur de la vie: j’ai foi en vous, j’ai foi en Dieu!

Un long moment Bernard la contempla avec un désir de s’agenouiller devant elle.

—Oh! ma chérie, répondit-il, vous avez raison d’avoir confiance, car je vous aime de toutes les forces de mon âme et mon amour est plus pur et meilleur que moi!… Vous avez raison de croire au bonheur, car je vous porterai dans mes bras, à travers la vie, et jamais vos petits pieds n’effleureront les épines… Vous avez raison aussi de ne plus craindre Jacques Chépart, car vous en ferez un autre homme. Vous saurez le comprendre et le soutenir, il travaillera pour vous; il veut que vous soyez fière de l’appeler votre mari!

Et doucement, il entraîna la jeune fille sur la terrasse où ils avaient échangé tant de paroles cruelles.

On avait ouvert les fenêtres du château, pour y faire entrer le soleil qui brillait d’un air de fête… Soudain, Bernard aperçut, dans la tourelle, le portrait de l’aïeule, qu’un rayon nimbait d’or. Alors il lui envoya un regard de gratitude et, pressant ses lèvres sur le front de sa fiancée, il murmura:

—Petite mère-grand! c’est toi qui me la donnes, «ma conscience en robe rose!» Et je l’aimerai tant, je serai pour lui plaire si bon, si «sage», que ses yeux et les tiens me souriront toujours… Merci, merci, petite mère-grand!…