Ma Fille Bernadette
Choses qui Parlent
Le cliquetis des aiguilles à tricoter, le froissement de la page que l’on tourne, le tic-tac de la pendule, le grincement de ma plume composaient et composent mes soirs de fin d’Automne. Mais, à la venue de Bernadette, les objets familiers ont prononcé de nouvelles paroles: les aiguilles discutent la mesure des petits chaussons, et la page du livre chuchote à la mère que l’heure de l’allaitement s’avance sur le cadran qui rabâche. Cette plume qui versa tant de larmes s’arrête un instant comme une noire voyageuse après un long parcours. Elle se souvient d’une halte plus douloureuse, quand le destin semblait aveugle et la route incertaine.
O ma plume qui erras dans le deuil! Tu recommences à chanter sur cette feuille, tu loues Dieu de t’avoir donné pour guide cette enfant qui ne sait pas marcher.
LE FÉVIER
Le févier est un grand arbre originaire de la Chine et dont les enfants sucent les gousses marron pleines de baume. A travers la vitre pluvieuse Bernadette regarde le févier. Elle interroge en silence ce témoin quelconque de la vie, apprend à le connaître, et nul doute que déjà il ne soit pour elle un grand personnage qu’elle ne définit pas, mais qui l’intéresse. Que lui répond l’arbre sinon: «_Je suis là_»? Et quelle affirmation pourrait satisfaire davantage Bernadette? Elle ne sait pas qu’en Août il étendait sur elle, qui dormait, de grands éventails de feuilles harmonieuses.
Ma petite fille, je laisse un peu d’ombre sur ce papier pour que tu saches que moi aussi, dans ma belle saison, j’ai fait chanter mes feuilles sur ton sommeil.
LA NATIVITÉ
Ton premier Noël est passé. Les constellations ont tremblé à minuit, cerfs-volants d’or obliques. Et le cœur de ta mère et le mien étaient parfumés d’encens. Et j’écoutais bruire dans l’ombre je ne sais quel rouet de sainte. «_Gloria in excelsis Deo et in terra pax hominibus bonæ voluntatis…_» Mais était-ce bien le rouet d’une sainte accompagnant de son ronron les frustes répons des bergers?… Non, c’était ce doux vent que ta respiration produit durant ton sommeil, ô Bernadette! Le ciel peu à peu devenait une pelouse et ton souffle y montait, tandis que descendait celui des anges. Et les brebis des hommes étaient assises, élevant leurs pattes fatiguées, deux pattes, en signe d’adoration. Et puis elles parlaient pour baiser au museau les brebis de Dieu. Et puis elles revenaient sur la terre et s’acheminaient vers la Crèche du Pauvre. Et le diadème du roi nègre brillait sous l’étoile. Et des milliers de pas marquaient la neige, le pas de ceux qui répétaient: «_Laudamus te. Benedicimus te. Adoramus te. Glorificamus te…_» et les pas des chameaux des Mages, et même des pas de petits oiseaux. Il y avait trois passereaux, le père, la mère et le fils qui allaient à Bethléem et qui parfois s’arrêtaient pour saluer le monde plus vaste que le désert.
Et puis j’ai vu, j’ai vu, ô Bernadette! une empreinte chérie, celle de tes pieds, ô qui ne sais pas marcher! l’empreinte envoyée par ton cœur, imprimée au seuil de l’Étable. Et tandis que ton Frère divin, quatre mois plus jeune que tu n’es, dormait entre la Vierge et le Charpentier, il m’a semblé que tu étais là, debout, chantant le chant de ton doux sommeil.