Ma Fille Bernadette
Ta Bisaieule Antoinette
Elle passa la mer plusieurs fois, des Antilles en France et de France aux Antilles où elle mourut en touchant terre, comme une vague gémit et s’efface.
Ses traits sont absents, il ne reste d’elle que du corail, de la soie et deux raisins d’or qui tremblaient à ses oreilles.
TON GRAND-PÈRE PATERNEL
Le front courbe, les tempes larges et plates, le nez busqué, les yeux noirs, la lèvre supérieure retroussée, la barbe grise en pointe, le port de tête en arrière, de haute taille; il était fait davantage pour vivre en grand seigneur à la Guadeloupe que dans ce bureau où il gagnait notre pain en usant son cœur.
Tout est bien en ordre sur sa table de travail.
Le vieil huissier qui, lorsqu’il sue en marchant, fait sécher sa chemise sur son parapluie qu’il ouvre au soleil, vient faire enregistrer des papiers et s’en va.
Entre le notaire qui se plaint de ce qu’une pie apprivoisée lui dérobe des objets brillants. Il cause un moment de sa chasse aux petits oiseaux et part.
Voici le conservateur des hypothèques. Receveur, dit-il, je venais vous inviter à manger un lièvre que j’ai failli tuer.
Quatre heures sonnent. Je sors avec mon père dans la campagne chaude et bleue. Il amorce sa ligne.
Aujourd’hui sur la berge où il fut il n’y a plus que de la lumière.
UN FRÈRE DE TON BISAIEUL JEAN-BAPTISTE
Médecin puis juge de paix il avait une tête ronde, je n’en sais guère plus sur son physique, il demeura garçon jusqu’à un âge assez avancé. Il avait étudié chez Dupuytren et se consolait de l’abandon de la chirurgie par l’abatage des arbres. Il les sciait lui-même au moment que leurs fruits commençaient de mûrir. Il préparait par la chimie des dragées et du civet de lièvre. Il jouait du cor de chasse dans la garde nationale. Et il était galant avec les dames, en voici la preuve:
Un jour qu’il chassait il se brisa un os de la jambe et se traîna jusqu’au bord d’un fossé où il s’assit. Une voiture de jeunes femmes passa. Ne voulant pas qu’elles eussent le désagrément de le savoir estropié, il fit comme si de rien n’était. Et, se soulevant sur le talus, il les salua de son plus souriant coup de chapeau.
UN AUTRE FRÈRE DE TON BISAIEUL JEAN-BAPTISTE
Ce fut une vie de duels, emportée comme une tempête, et puis la mort prématurée à La Havane dans la désolation d’un soleil jaune comme la fièvre.
Rien. Rien. Il ne reste de lui rien que la miniature de sa fiancée Mademoiselle Dubarry dont j’interroge la beauté méridionale: N’avez-vous pas bien souffert quand loin de vous le bien-aimé courait les aventures?
Elle me contemple d’un air désabusé.
CLÉMENCE, SŒUR DE TON BISAIEUL JEAN-BAPTISTE
Elle était protestante comme sa mère et ses sœurs, maigre, avec des yeux verts et perçants dans une figure anguleuse. Mais sa sévérité se faisait douce pour moi. Le Seigneur était sa vie. Il semblait quand elle marchait sur le parquet ciré de la maison natale que la harpe du roi David accompagnât ses pas sur les eaux. On la disait colère, mais un peu je pense de la colère des prophètes en face de ceux qui n’observent pas assez rigoureusement la Loi. Pour ceux qu’elle voulait convertir, elle ne connaissait pas de trêve et sa voix chargée des orages de l’Ancien Testament retentissait jusque dans les agonies.
Je recopie dans sa Bible ce verset qu’elle a transcrit d’un Psaume:
«_Certainement c’est dans l’apparence que l’homme se promène. Certainement c’est en vain qu’il s’agite. Il amasse des biens, et il ne sait qui doit les cueillir._»
Elle ne mentait jamais, pas même en plaisantant. Il y avait en face d’elle sur la table à manger un huilier dont les cornues croisaient leurs cols en forme d’_x_.
UNE AUTRE SŒUR DE TON BISAIEUL JEAN-BAPTISTE
Si Clémence optait pour la vie contemplative, Célanire avait choisi la vie active. Je revois Célanire aux yeux bleus, au menton et au nez crochus, osseuse et voûtée sur le fond de suie de l’âtre où elle fixe à une pince de fer une chandelle de résine; elle rompt du fagot sur son genou, évente les braises avec un écran, gonfle ses joues pour attiser le feu davantage, frotte le gril, avance et recule le pot où cuisent des haricots, suspend le chaudron à la crémaillère, bat l’omelette, s’impatiente, chasse les chats, balaie, cire, lave, tire du vin de la barrique et, à la mode béarnaise, lèche sur le dos de sa main un peu d’aigre pâte de millet.
C’est la saison où il faut surveiller les vendanges. Elle boit un peu de café et de bouillon, coiffe un chapeau de moissonneuse, grimpe dans le char-à-bœufs, se dispute avec le métayer et prétend lui confectionner des guêtres avec un vieux haut-de-forme.
Elle prise du tabac, joue au loto et cite des proverbes.
Le soleil descend comme un pressoir sur la colline rouge.