Ma Fille Bernadette

Francis Jammes · Chapitre 27 sur 27

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Ma Fille Bernadette

Paysages

TA VILLE

Le bord du cadre est fait des bois de chênes des collines et du marbre bleu des Pyrénées. Un clocher assez proche coupe la vue d’un mamelon éloigné qui s’isole en s’avançant dans la plaine. Tout ce qui, comme ce mamelon, est en relief en dehors de l’horizon, semble couché sur les damiers de blés, de maïs, de vignes et d’herbes: les carènes des anciennes redoutes, les avenues et les places, le vieux pont pareil au pont du jeu de l’oie et la tour du château qui, dans un nuage d’arbres, ressemble à une leçon de dessin. Seules demeurent toujours debout les Pyrénées, car jamais elles n’abandonnent le ciel si bleu qu’il est solide.

En amont, le gave est une nappe qui forme des îlots ombreux, et, sur les cailloux, des vaguettes qui battent de l’aile ensemble comme un vol de pigeons fondu dans la lumière. En aval, le roc nu encaisse l’eau couleur d’olive et s’avance au milieu et émerge çà et là comme une troupe de bêtes d’avant le déluge.

Les maisons des vieux quartiers chaussées de galets, vêtues de jardins pareils à des châles de l’Inde vus à l’envers, coiffées de toits qu’empanachent les fumées, comme de plumes d’autruches, regardent les passants à travers leurs lunettes carrées et fixent à leurs fichus de chaux blanche, garnis de balcons à jour, des bouquets de géraniums et des colliers de piments rouges.

Tel est le tableau, ô Bernadette, où tu figures au premier plan parce que sans cela tu paraîtrais trop petite!

 

LA PETITE FERME DITE AU CHOÜ

Sous un ciel bleu comme une plume de geai, quand le soleil suspend ses rayons de miel aux feuilles des aulnes et quand les champs de blé sont comme l’intérieur des lis, la petite ferme est fraîche. Elle est comme la niche du chien du Bon Dieu. Peut-être est-elle placée au milieu de la Terre, et que c’est là qu’habite la fidélité. Endroit sauvage! A deux kilomètres, sur le chemin qui continue la rue Moncade, tu tournes à gauche. De là un chemin défoncé, tantôt boueux tantôt friable, t’y conduit, à trois cents mètres. Les champs sont sur le versant d’un coteau qui s’incline de l’Est à l’Ouest. Au bas, un petit ruisseau les borne où de minces insectes patinent, projetant sur son fond blond leurs ombres en feuilles de trèfle. On les nomme des cordonniers à cause des mouvements qu’ils font. Recherche la noirceur de l’Été pour déjeuner là sur l’herbe en écoutant les maïs se froisser entre eux. En amont le ruisseau s’enfonce dans des terrains détrempés où croît en abondance le baume, cet arbuste coriace à l’odeur d’encens, et où l’on trouve çà et là des rossolis.

Lorsque je ne serai plus, dis-toi que par là je poursuivais les bécasses et que parfois cette solitude semblait lentement s’élargir et se refermer sous mon coup de fusil.

Le terrain qui se relève à l’Ouest au delà du ruisseau est flanqué de légers bosquets. Une ferme, en face de la nôtre, le domine dans les vignes. C’est la propriété de Dabitou qui invoque, le verre à la main, le pacte cordial du voisinage ancien.

Sur la crête opposée serpente le chemin craquelé qui fait songer à la fable torride: Le Coche et la Mouche. Il surplombe des ajoncs épineux tout bourdonnants d’abeilles dans l’après-midi qu’ils endorment.

Vers le Sud une claire échappée en éventail rafraîchit l’âme. Une tour en ruine et des montagnes lustrées semblent parler d’un pèlerinage au Ciel.

Pense à ce pèlerin, prie pour lui, ô ma Bernadette! quand tu entendras la douceur du bétail respirer dans la pauvreté de l’étable.

 

LA VIE

 

La vie est comme une petite maison bâtie sur le bord d’un sentier, ô ma Bernadette, une maison toute simple aux gros murs honnêtes dans le jardin de laquelle on cueille du chasselas et des noisettes. Puis l’on s’en va.

Vois la petite maison avec son perron. Elle est là comme nous sommes là et la saison avance à grands pas.

Qu’est-ce qui demeure, de tout cela quand a sonné la dernière heure, celle où comme un filet d’eau une ombre à genoux pleure? Dieu.

Il reste Dieu, c’est-à-dire la maison d’où jamais nous ne sortirons, la maison où l’ange en prière sur le perron ferme les yeux.

Mais apprends bien, ô Bernadette, pendant que tu es dans la vie comment elle est, cette vie; sache-la comme une leçon qu’on a suivie du bout du doigt et qui t’aura ravie jusqu’à la fin.

Et quand ton front si doux et bosselé se relèvera du grand livre où tu auras épelé le pain qui naît du blé et le vin du raisin,

tu comprendras combien la petite maison est chère, la maison sur le sentier, dans laquelle il n’y a rien d’extraordinaire, mais où vivent quatre cœurs: ton père, ta mère, ta grand’mère et toi.

Et voici que le ciel doré comme le miel après notre réveil s’élève sur le toit.

 

TABLE DES MATIÈRES

 

DÉDICACE 7 L’ÉNIGME 11 L’ACTE DE NAISSANCE 15 L’ANGE GARDIEN 19 VUE SUR LES CHOSES 33 LE SOURIRE 37 LES LARMES 43 LA NYMPHE 49 LA VISITE AUX MORTS 53 LA VISITE AUX VIVANTS 57 L’ARBRE-A-LAIT 63 LE RIRE 67 L’AME DE LA MAISON 71 L’ALPHABET A LA FLEUR 75 LE SIROP DE POMME-REINETTE 79 LA RÉPÉTITION POUR NOËL 83 L’ENFANT-JÉSUS 87 LE SOMMEIL DANS LA TEMPÊTE 91 ANGOISSE DE MÈRE 95 CHOSES QUI PARLENT 99 LE FÉVIER 103 LA NATIVITÉ 107 LA PETITE VOITURE 113 NEIGE 117 LA PREMIÈRE DENT 123 PORTRAIT A SIX MOIS 127 PRIÈRES DU MATIN ET DU SOIR 131 LA VACCINATION 135 L’ENTOURAGE 139 LE PÈRE DES PÈRES 147 VERS LA SOURCE 151 LE ROSIER QUI GAZOUILLE 155 PREMIER PRINTEMPS 161 LES RAMEAUX 165 JEUDI ET VENDREDI SAINTS 169 PAQUES 175 NUIT SOUFFRANTE 179 FÊTE-DIEU 183 NOUVEAUX PROGRÈS 187 LE TROUSSEAU DE CLEFS 193 LE PÈLERINAGE ACCOMPLI 197 LE ROYAUME DES CIEUX EST POUR CEUX QUI LEUR RESSEMBLENT 201

TES MORTS:

TON BISAIEUL JEAN-BAPTISTE 209 TA BISAIEULE ANTOINETTE 213 TON GRAND-PÈRE PATERNEL 217 UN FRÈRE DE TON BISAIEUL JEAN-BAPTISTE 221 UN AUTRE FRÈRE DE TON BISAIEUL JEAN-BAPTISTE 225 CLÉMENCE, SŒUR DE TON BISAIEUL JEAN-BAPTISTE 229 UNE AUTRE SŒUR DE TON BISAIEUL JEAN-BAPTISTE 233 TON GRAND-ONCLE PATERNEL 237 TON BISAIEUL AUGUSTIN 241 TA BISAIEULE ÉLÉONORE 247

PAYSAGES:

TA VILLE 253 LA PETITE FERME DITE AU CHOÜ 259

LA VIE:

LA VIE 265

 

POITIERS Imprimerie G. Roy 7, rue Victor-Hugo, 7.

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