Ma vie à t'attendre

Julien Aime · Chapitre 12 sur 52

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Ma vie à t'attendre

Chapitre 10

 

— Faut que tu te bouges ! J’en peux plus de te voir comme ça ! Elle est partie, d’accord. Elle t’a brisé, ok. Mais maintenant, faut que tu tournes la page ! Désolé de te le dire comme ça, mais c’est fini, elle ne reviendra pas !

Antoine détourne le regard, comme toujours quand Franck aborde le sujet. Franck est son meilleur ami. Ils se sont connus à la maternelle. C’est rare de garder une amitié aussi longtemps. Dès le premier mot, dès le premier jeu, ils ont su qu’ils étaient faits pour s’entendre. Le coup de foudre n’existe pas qu’en amour. Ils ne se ressemblent pas pourtant. Ni physiquement, ni psychologiquement. Franck est petit et chauve, avec un faux air de Vin Diesel. Antoine est grand avec des boucles châtain clair. Franck est un sportif toujours dans l’action, quand Antoine est un rêveur dans l’observation. Ils se complètent comme les deux faces d’une même pièce.

Franck sait combien Antoine souffre. Combien il a besoin de lui dans ces moments difficiles. Alors dès qu’il le peut, il passe le voir, le sort dans des bars et l’invite à des fêtes pour lui changer les idées.

— Déjà faut que tu te barres de ton appart. Ça te rappelle trop Aurélie. Antoine ne répond pas, il plonge son nez dans la bière qu’il boit à peine. — Franchement quand on arrive chez toi, on fait une dépression direct ! Comment veux-tu tourner la page si tu gardes des photos d’elle partout dans ta chambre ? !

Franck écarquille les yeux :

— T’as encore sa brosse à dents ! Sa brosse à dents ! répète-t-il, abasourdi. Huit mois après !

— Je sais…

— Pourquoi tu gardes ça franchement, à part pour te faire du mal ? C’est du masochisme de voir ça tous les matins !

— Je sais, soupire-t-il.

— Et son peignoir ! Tu l’as encore accroché à côté du tien ! Antoine baisse la tête, honteux de sa faiblesse. — Faut que tu t’en débarrasses. Donne-les ou jette-les tous ces trucs ! Franck regarde longuement son ami. Ça l’attriste de le voir couler comme ça, sans rien faire.

— Tu fais quoi ce weekend ? Je passe samedi et on fait les cartons ? — Je sais pas.

— Ça te ferait du bien, je t’assure. Moi quand Justine m’a quitté, j’ai tout bazardé ! Sans hésiter. Je peux te dire que ça m’a libéré d’un poids. Vraiment.

Il hoche la tête et il sourit en se revoyant déchirer ses robes, jeter tous ses produits beauté, ses crèmes de jour, ses crèmes de nuit, son maquillage, ses démaquillants, ses shampoings, ses après-shampoings. « Quoi ? ! T’as tout jeté ? ! » avait-elle crié en venant chercher ses affaires. « Qu’est-ce que tu croyais ? ! Que j’allais te faire des paquets cadeaux ? ! Après ce que tu m’as fait ? ! ».

Franck prend une poignée de cacahuètes.

— T’as regardé l’annonce que je t’ai envoyée ? C’est l’immeuble juste en face de chez moi ! Celui avec les balcons ! Je pourrai te mater quand tu ramèneras des meufs !

Antoine sourit faiblement. Il ne lui dit pas, mais Franck est la personne la plus importante de sa vie en ce moment. Avec sa mère bien sûr. Mais elle habite loin. Elle passe une retraite ensoleillée à Marseille. Et il ne lui dit pas tout. Il ne peut pas. Il ne lui parle jamais de ces nuits d’angoisse passées à pleurer. Il ne lui parle jamais des pensées qui lui viennent quand le métro entre en gare, qu’il se rapproche du bord du quai et qu’il imagine ce que ça ferait de se jeter sous ses roues, là, maintenant, pour tout oublier à jamais.

— Non, j’ai pas regardé.

Franck qui connaissait la réponse d’avance, lui montre l’écran de son smartphone et fait défiler les photos de l’appartement. — Regarde le salon comme il est lumineux ! Il est top ! Et ce balcon ! Tu pourras fumer une clope le matin avec la petite que t’auras ramenée. La clope après la baise, y a rien de mieux !

— Bof.

— Et t’as vu la cuisine américaine ? T’as vu ce bar ? Nickel pour les soirées !

— J’aime pas la couleur.

— Tu t’en fous de la couleur ! C’est un détail ! Si t’aimes pas, tu repeins ! Antoine hausse les épaules.

— Et regarde la chambre ! Bien grande, sur cour, au calme… Il est top cet appart, non ? !

— Non, j’aime pas.

Franck finit sa bière dans un soupir et en commande une autre. Il a compris qu’il devait changer de sujet.

— Bon et sinon le boulot ? Ça va ? Ils vont bien tes petits vieux ? — Oui. Heureusement que je les ai. Je prends des leçons de vie avec eux. — Pourquoi ? Tu deviens sourd et tu perds la mémoire, toi aussi ? — T’es con.

— Attends, comment il s’appelle ton voyageur en déambulateur, déjà ? — Qui ?

— Celui qui aime les voyages !

— Georges ?

— Oui ! Ce bon vieux Georges !

— Il n’est pas en déambulateur, je te signale.

— Oh ça, c’est qu’une question de temps ! rit-il. — T’es con.

— Bon, comment il va alors ?

— Bien. Il est fasciné par l’Asie en ce moment. — Ah oui ? Quels pays ?

— La Thaïlande, le Cambodge, le Laos…

— Ouais, c’est vrai que ça fait rêver. J’ai adoré voyager là-bas ! C’est un autre monde !

Antoine porte le verre à ses lèvres.

— Et je crois qu’il est amoureux.

— Amoureux ?

— Oui.

— De qui ? ! Raconte !

— D’une nouvelle résidente. C’est sa voisine. — Comment elle s’appelle ?

— Éléonore.

— C’est joli. Je suis sorti avec une Éléonore. On faisait nos gardes ensemble. Une sacrée cochonne !

Franck est urgentiste. À l’écouter, l’hôpital est un vrai baisodrome. — Autant te dire que quand je l’ai larguée, ça a foutu un sacré bordel dans les plannings. Heureusement, elle est partie à Lariboisière. Il rigole et attaque le comté.

— Éléonore est incroyable. Tu la verrais. Quand elle est là, on ne voit qu’elle.

— Ah bon ?

— Oui. Elle a la classe, elle est belle, encore vive d’esprit… — Elle a quel âge ?

— Quatre-vingt-huit ans.

— Et Georges ?

— Quatre-vingt-onze.

— C’est un peu tard pour faire des enfants, mais ils peuvent encore se marier !

Antoine sourit. Les petites blagues de Franck, même si elles l’agacent parfois, lui font du bien. Il devrait peut-être faire comme lui, tourner la vie en dérision et la prendre comme un jeu. C’est peut-être ça le secret pour aller mieux.

— Elle n’a jamais eu d’enfant. Ne s’est jamais mariée. — Ah bon ? Pourquoi ?

— Je ne sais pas.

— Elle faisait quoi dans la vie ?

— Elle était actrice. Et prof de théâtre… Elle anime un atelier toutes les semaines. C’est vachement bien ce qu’elle fait. Elle nous lit des classiques, du Marivaux, du Corneille…

— Depuis quand tu t’intéresses au théâtre, toi ? — Écoute, elle me le fait redécouvrir. Elle donne tellement d’elle-même quand elle lit. Ça le rend plus vivant ! Il faudrait que je la filme pour te montrer.

— Tu serais pas en train de tomber amoureux, toi aussi ? Ils rient. Antoine boit une gorgée de bière.

— Elle veut faire un spectacle avec les résidents. — Un spectacle ? Genre une pièce complète ? — Non, de courtes scènes. Ils ont commencé les répétitions. — Faut qu’elle se dépêche si elle veut pas que tous ses acteurs meurent avant la première !

— T’es vraiment con !

— Je rigole.

Antoine fait tourner un sous-bock entre ses doigts, l’air pensif. — Elle est vraiment extraordinaire cette femme. — Elle a l’air, vu comme tu en parles.

— Oui… Mais je sais pas ce qu’elle a, on dirait qu’elle cache quelque chose…

— Comment ça ?

— Elle ne parle jamais d’elle. À part le théâtre, elle ne parle jamais de son passé, de ses amis... On dirait qu’elle cache un secret. — Qu’est-ce qui te fait dire ça ?

— Elle a une tristesse, une mélancolie… Je ne sais pas comment dire…. Et puis, il y a sa valise.

— Sa valise ?

— Oui, elle est arrivée quasiment sans bagage à la résidence. Elle avait juste une petite valise pleine à craquer. Je ne sais pas ce qu’elle contient. Elle refuse qu’on la touche, qu’on la regarde même. — À ce point ?

— Oui.

— Tu penses qu’il y a quoi à l’intérieur ? De l’or ? La carte d’un trésor ? Franck éclate de rire.

— Je ne sais pas…

— Pourquoi tu l’ouvres pas ce sac ?

— Je ne peux pas, je n’ai pas le droit…

— Pourquoi ? Moi, je serais toi, je regarderais ce qu’il y a dans cette valise. Histoire d’en avoir le cœur net. Et de passer à autre chose. Si ça se trouve, c’est rien que des vieilleries, des photos de famille… — Tu crois ?

— Bien sûr ! C’est juste une vielle qui a gardé de vieux souvenirs ! Ça rime à quoi de te poser toutes ces questions ?

Antoine hausse les épaules, pensif.

— À rien, je te le dis ! Tiens, demain, tu vas dans sa chambre et tu l’ouvres cette valise ! Et tu m’envoies une photo ! Je veux savoir ce qu’elle cache cette vieille, maintenant !

 

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