Ma vie à t'attendre

Julien Aime · Chapitre 7 sur 52

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Ma vie à t'attendre

Chapitre 5

 

Chaque journée qui se termine est une souffrance pour Antoine, car il sait qu’il va retrouver l’enfer des souvenirs heureux de leur appartement.

Aurélie est partie depuis huit mois, mais il peut sentir sa présence partout. Le moindre recoin résonne de sa voix. Le moindre souffle d’air lui rapporte son parfum. Le moindre craquement de parquet lui fait espérer son retour. Son absence est une présence, une plaie béante qui hurle de douleur.

Tous ses amis lui disent qu’il se fait du mal en y restant, qu’il ne pourra jamais tourner la page, qu’il y a trop d’elle et trop d’eux dans cet endroit, mais il ne peut se résoudre à déménager. C’est justement parce que toute sa mémoire du bonheur s’y trouve qu’il ne peut l’abandonner. Ce serait comme être quitté une seconde fois que de partir, et il n’en a pas la force. Pas maintenant. Cet appartement n’est pas un lieu de vie, c’est un mémorial, un sanctuaire.

Alors quand il rentre et pose ses clés sur le meuble à chaussures, il a toujours ce léger serrement d’estomac, ce bref moment d’espoir de la voir là, allongée sur le canapé, et d’entendre sa voix « Bonjour bébé, ça va ? ». Il espère toujours voir ses grands yeux verts qui l’ont bouleversé dès qu’il l’a rencontrée, deux émeraudes dont vous ne pouviez plus vous détacher. Il espère toujours entendre son rire aussi, un rire cristallin, presque enfantin, qui partait dans les aigus et qui le remplissait de joie à chaque fois. S’il avait su qu’il ne l’entendrait plus jamais, il l’aurait enregistré ce rire, pour le réécouter la nuit quand il ne peut pas dormir.

« Les rencontres sont comme le vent. Certaines vous effleurent à peine, d’autres vous renversent » a-t-il lu un jour. Aurélie l’a renversé puis emporté. Dans un tourbillon insensé d’amour et d’allégresse. C’était la première fois qu’il éprouvait des sentiments aussi intenses, des sentiments aussi puissants pour une femme. Il avait cru aimer avant, mais ce n’était rien comparé à ce qu’il ressentait pour elle. Il n’avait vécu toute sa vie que pour la rencontrer. C’est comme si avant elle, il n’avait vécu qu’à moitié.

Cette nuit-là, Antoine se tourne et se retourne dans le lit sans parvenir à trouver le sommeil. Comme pratiquement chaque nuit depuis qu’Aurélie est partie. Il n’y a que lorsqu’il rentre soûl de désespoir qu'il s'abandonne facilement à l’obscurité. Il a chaud, il a froid, il transpire, il frissonne. Il repense à elle. Il fouille sa mémoire à la recherche de leurs souvenirs, tous ces instants de bonheur qui lui paraissent si loin maintenant qu’il se demande s'il les a réellement vécus.

Cela fait huit mois qu’elle l'a quitté. Qu'elle lui a annoncé qu'elle ne l'aimait plus. Deux cent quarante-sept jours exactement. Il l’entend à nouveau prononcer les mots fatidiques de sa voix blanche et tremblante : « Je crois que je ne t’aime plus ». Le « Je crois » lui avait laissé un espoir, tout n'était pas perdu, la fin de son amour n'était pas une certitude encore. Aussi, lorsqu’elle était partie travailler, il avait cru qu’il pourrait la retenir quand elle rentrerait le soir. Il avait pensé qu’après une discussion en tête-à-tête, il pourrait la convaincre de rester, de donner une seconde chance à leur couple. Toute la journée, il avait préparé ses mots et ses phrases, comme on prépare un débat. Il avait visualisé leur discussion, ses réponses, ses objections, et toujours, il parvenait à la convaincre que leur histoire ne pouvait pas se terminer ainsi, qu’il fallait se battre pour faire revivre la flamme de leurs débuts. C’était possible. Alors, il avait acheté des roses rouges, trente-neuf exactement, une pour chaque mois passé auprès d'elle. Il avait acheté une bague aussi, c'était peut-être ça qu'elle attendait. Un engagement de sa part. Une preuve sur laquelle elle pourrait s’appuyer pour construire son avenir. Leur avenir à deux. Mais Aurélie n'était pas rentrée. Elle n’avait pas répondu à ses messages inquiets. Il l’avait appelée dix fois, une angoisse sourde lui serrant le ventre. Il avait tout imaginé. Un accident. Des choses terribles. Et puis enfin, après une attente insoutenable, elle avait fini par répondre « Je dors chez Solenne. J'ai besoin de réfléchir. » Antoine était resté KO, le regard fixé sur ce bouquet de roses qui faisait comme une mare de sang sur la table blanche. Son sang. Il n’avait pas pu dormir de la nuit. Il lui avait envoyé des messages pour lui dire combien il l’aimait, qu’ils ne pouvaient pas se séparer ainsi. Aurélie ne les avait même pas lus.

Elle était revenue chercher ses affaires le lendemain, pendant qu'il était au travail. Elle lui avait laissé un bout de papier sur la table. Avec seulement trois mots : « Je suis désolée. » Il ne lui avait fallu que trois mots pour partir. Et mettre fin à trois ans d’amour. Un mot par année. C’était tout.

Antoine avait traversé la moitié de Paris pour la retrouver chez Solenne qui avait refusé de lui ouvrir. Il hurlait dans la rue « Aurélie ! ! Je t'aime ! ! », des voisins lui criaient de se taire, d'autres le filmaient en riant, mais il s'en foutait, il ne les voyait pas, ne les entendait pas. Son monde n’était plus que celui d’Aurélie. Puis, Solenne était apparue à la fenêtre. Elle avait l'air sincèrement peinée pour lui, on aurait dit que des larmes coulaient sur ses joues. Elle l’aimait bien, Solenne. Combien de fois lui avait-elle dit qu’elle était heureuse qu’Aurélie ait enfin trouvé un mec bien ?

Les phrases qu’elle avait prononcées lui avaient fendu le cœur. Aurélie n'était pas là. Elle ne reviendrait pas. C'était fini. Il devait partir maintenant.

Alors il avait compris. Aurélie avait quitté leur lit pour celui d’un autre. En une nuit.

 

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