Ma vie à t'attendre

Julien Aime · Chapitre 13 sur 52

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Ma vie à t'attendre

Chapitre 11

 

Antoine sanglote dans la nuit noire. Il ne cesse d’imaginer Aurélie dans ses bras, encore chaude de l'amour. Les bras de cet autre qu’il hait du plus profond de lui-même. Se doute-t-elle de sa souffrance qui continue de hurler, de ses larmes qui continuent de couler pour elle ? Ou l’a-t-elle déjà effacé de sa vie, comme s’il n’avait jamais existé ?

Antoine se lève. Dehors comme un reflet de sa peine, les pleurs du ciel noir tambourinent sur la baie vitrée. C’est un temps à déprimer, à ressasser son passé. Antoine allume son portable. Il sait qu'il ne devrait pas, qu'il va se faire du mal, mais il ne peut s'en empêcher. Il va sur Facebook, et il tape son nom dans la barre de recherche, pour voir si elle est toujours avec lui. Elle l'a supprimé de ses amis mais ne l'a pas bloqué. Elle lui laisse la possibilité de continuer à consommer des petits bouts de sa vie, comme une dernière grâce que l'on fait à un condamné. Et c'est toujours avec la même douleur qu'il fait défiler ses dernières photos. Un weekend en amoureux à Rome. « Vous êtes beaux ! » écrit Solenne, sa meilleure amie. La même phrase qu'elle écrivait un an plus tôt, quand c'est lui qui partait avec elle à Madrid. Un mariage au lac d’Annecy. Elle porte une robe verte magnifique, un vert de la couleur de ses yeux. « Et vous, c'est pour quand ? ? ? » commente sa cousine Angélique. Elle leur avait posé la même question à eux aussi. À croire que les moitiés sont interchangeables, que peu importe l'homme qui l'accompagne, le résultat sera toujours le même. Un mariage et des enfants.

Antoine se rappelle parfaitement la première fois où il a compris que quelque chose n’allait pas. C’était un dimanche de novembre. Un de ces jours pluvieux et gris que l’on passe emmitouflé sous la couette devant des films et des séries. Ils étaient allongés sur le canapé devant un épisode de Game of Thrones. Aurélie trouvait qu’il ressemblait à John Snow. Ça faisait une semaine qu’ils n’avaient pas fait l’amour. Elle disait qu’elle était fatiguée, qu’elle avait beaucoup de travail. Une aussi longue période d’abstinence était une première pour eux. Ça arrive aux jeunes parents, ou aux couples dont l’amour a fait place à une tendresse amicale, mais eux ! Leur amour était peut-être moins ardent qu’au tout début, mais il rougeoyait toujours d’un feu intense. Enfin, c’est ce qu’il croyait et ressentait lui. Il avait essayé de lui caresser la cuisse juste avant de lancer la saison six, mais elle l’avait repoussé doucement, les yeux endormis « Pas ce soir ». La sonnerie de l’interphone avait retenti à ce moment-là, les menus japonais arrivaient : sushi et sashimi saumon pour elle, brochettes de bœuf fromage et gyozas pour lui. Avec une Tsingtao. Comme pratiquement tous les dimanches soir. Cette habitude avait quelque chose de doux et rassurant : ils terminaient la semaine dans le calme protecteur de leur appartement, avant de replonger dans le tumulte du travail et du lundi matin.

— Le dîner de madame est servi ! avait-il annoncé en disposant les plats sur la table-basse.

— Merci, j’ai faim !

C’est alors que son portable avait vibré. Il avait immédiatement perçu son malaise. Elle avait pâli et s’était brusquement détournée de lui, de manière qu’il ne puisse pas voir ce qui s’affichait.

— C’est qui ?

— Oh rien, le boulot.

— Sur ton portable perso ?

— Oui, ils se trompent parfois.

Elle avait éteint le téléphone et attaqué les sushis. — On lance le nouvel épisode ? !

Les brochettes de bœuf fromage qu’Antoine aimait tant eurent un goût amer ce soir-là. Il ne dit rien, mais tout le long des trois épisodes qu’ils regardèrent, il pensa à sa drôle de réaction. Et le baiser distrait qu’elle lui donna au moment de se coucher, renforça ses doutes. Antoine ne parvint pas à trouver le sommeil ce soir-là. Il ne pouvait pas. Elle lui cachait quelque chose, c’était sûr. Alors pour la première fois depuis qu’ils étaient ensemble, l’idée de fouiller son portable lui traversa l’esprit. 2105. Son code était celui du jour de leur rencontre. Un samedi 21 mai. Impossible à oublier.

Aurélie s’agitait. Elle respirait fort, fronçait les sourcils. De quoi rêvait-elle ? Quel secret ou quel mensonge la tourmentait ainsi ? Le téléphone clignotait encore sur la table de chevet. Il était si proche. Il n’avait qu’à tendre le bras par-dessus son visage pour l’atteindre. Aurélie poussa un petit cri. Elle était si belle quand elle dormait.

Antoine hésita longtemps. 2105. Regarder le message. Avoir la réponse à ses doutes. Et se rendormir. Ou pas. En quelques secondes, il saurait.

Mais il ne fit rien. Il aurait dû pourtant. Peut-être qu’à cet instant-là encore, il aurait pu sauver leur couple. Peut-être aurait-il pu la reconquérir. Elle n’était sans doute pas encore amoureuse de l’autre. Elle n’avait sans doute pas encore pris la décision de le quitter.

Se dire que cette nuit-là, il avait peut-être raté la dernière chance de la retenir était une terrible souffrance qui le rongeait encore aujourd’hui.

 

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