Étude sur les maladies éteintes et les maladies nouvelles pour servir à l'histoire des évolutions séculaires de la pathologie
Section I de la Variole Considérée Comme Maladie Nouvelle
J’abrége ces considérations générales, et j’aborde l’histoire des fièvres éruptives nouvelles, en commençant par la variole qui a été la première dans la série, et, sans contredit, la plus remarquable.
SECTION I
DE LA VARIOLE CONSIDÉRÉE COMME MALADIE NOUVELLE
«Malgré des recherches très-profondes et très-intéressantes, a
dit M. Littré, l’existence de la variole dans l’antiquité est restée un
point fort incertain de la pathologie historique[265].»
Cette question est en effet du nombre de celles qui ne sont pas susceptibles d’une démonstration rigoureuse. Mais je déclare qu’après avoir rapproché et interprété, sans parti pris, les nombreux documents recueillis dans mes lectures, l’origine moderne de la variole m’a paru s’en dégager, comme la conclusion de beaucoup la plus probable.
Telle était aussi l’opinion bien arrêtée du savant Gruner qui la défend comme une vérité évidente, sans dissimuler le désaccord qui divise les médecins sur ce point.
Parmi les partisans de l’antiquité, il compte Manard, Fernel, Forestus, Zacutus de Lisbonne, Fracastor, Augénius, Meibomius, Sennert, Wedel, Hahn, Triller, Marc-Antoine Plenciz.
Dans le camp opposé, figurent Rodericus de Fonseca, Jérôme Mercuriali, Lister, Stahl, Mead, Clerc, Freind, Werlhof, Van-
Swieten[266].
Il serait difficile de choisir entre des autorités qui se recommandent également au respect de la science; et la critique devrait, avant tout, peser et non compter les suffrages (non numerandæ sed perpendendæ). Ce n’est pas sur ce terrain que la question doit être posée, et le jugement à intervenir ne peut être dicté que par l’examen direct des pièces de conviction.
Simplifions tout d’abord le débat, en écartant les témoignages qui prétendent résoudre a priori par des vues théoriques plus ou moins arbitraires, un problème qui est tout entier dans les textes et leur interprétation légitime.
Lazare Rivière, une des gloires de notre école au e XVII siècle, professe l’antiquité de la variole, qui était, de son temps, un grand sujet de dispute; mais uniquement parce que cette opinion concorde avec l’humorisme qu’il enseignait. Comme, d’après lui, la variole ne peut avoir sa source que dans le vice du sang de la mère (sanguinis materni impuritatibus), et que cette cause est inhérente à la nature humaine, il s’ensuit que cette maladie doit avoir existé de tous les temps.
Rivière reconnaît pourtant que les anciens ont à peine fait mention de la variole et de la rougeole. Ces éruptions, dit-il, n’étaient pour eux que des accidents des fièvres synoques ou malignes, remplissant l’office de crises, et ne représentant en conséquence aucune individualité assez tranchée pour constituer une espèce morbide distincte.
L’auteur va plus loin, et affirme que la variole et la rougeole, grâce à la douceur du climat de la Grèce, n’étaient que de simples indispositions, ne réclamant pas même les secours de l’art. Dans la suite des temps, ces maladies se sont aggravées, en étendant leur sphère d’action, parce que les impuretés du sang maternel, n’étant plus neutralisées par la salutaire influence de l’atmosphère, ont
contracté une qualité vénéneuse (accedente venenata qualitate)[267].
Quelle que puisse être l’excuse atténuante des doctrines en vogue du temps de Rivière, on regrette de lui voir prêter l’appui de son nom à de pareilles fantaisies. On conviendra que si l’antiquité de la variole n’avait pas à son service de meilleurs arguments, elle serait déjà condamnée.
Melchior Sebizius soutient la même opinion, et n’est pas plus heureux, comme on va le voir, dans son exposé de motifs:
«I.—Les anciens ont souvent mentionné la variole sous le
nom d’exanthème.
»II.—La principale source de la variole est dans la persistance
de certaines impuretés dans le sang qui a nourri le fœtus,
pendant la vie intra-utérine. L’éruption est destinée à en
débarrasser l’économie par l’émonctoire cutané. D’où il suit que
les anciens Grecs et Latins qui partagent, avec le reste des
humains, les charges primordiales de la génération, ont dû jouir
du bénéfice de la dépuration variolique qui les allége.
»III.—L’éruption n’est souvent qu’un accident de la fièvre
synoque, et ne traduit pas une espèce morbide particulière, ce
qui explique pourquoi les Grecs n’en ont parlé qu’avec une sorte
de négligence.
»IV.—La douceur du climat de la Grèce, et l’art, si avancé
alors, de régler la diète, avaient rendu cette fièvre éruptive si
légère qu’elle n’a pas attiré l’attention sérieuse des médecins
contemporains.»
Cette argumentation, qui rappelle en bien des points celle de Rivière et n’en vaut pas mieux pour cela, est un tissu de contradictions et d’hypothèses qui se réfutent elles-mêmes.
Sebizius commence par affirmer que les Grecs ont désigné la variole sous le nom d’exanthème. Cette raison les vaudrait toutes; mais c’est précisément ce que l’auteur était tenu de démontrer, et il n’en donne d’autre preuve que sa parole.
S’il était vrai que la variole est une loi naturelle primordialement imposée au genre humain, son existence dans l’antiquité, malgré le silence des textes, serait à priori un fait indiscutable. Pour adopter cette hypothèse, il faudrait faire à l’humorisme de Sebizius des concessions qui dépassent la mesure de ma déférence pour son autorité.
Comment ose-t-il soutenir que la variole n’était, sous le ciel clément de la Grèce, qu’une simple indisposition dédaignée par les médecins, alors qu’elle est si meurtrière dans les conditions climatériques dont on connaît l’analogie avec celles de la région où Hippocrate pratiquait la médecine?
De quel droit enfin Sebizius fait-il peser sur l’infériorité supposée de la diététique moderne, la redoutable aggravation de la variole que nous traitons? Y a-t-il un rapport rationnellement déterminable entre la prétendue cause et le désastreux effet qu’on lui attribue?
L’auteur de ce raisonnement n’en était pas moins un des médecins les plus considérés du e XVII siècle, un érudit très-estimé de Haller, et remarquable par sa fécondité. Mais la prévention est une mauvaise préparation à la recherche de la vérité. On ne se méfie pas assez de l’entraînement d’une prémisse vicieuse et, comme dit Malebranche, «quand on n’est pas dans la bonne voie, plus on fait de chemin, plus on s’égare.»
Il n’y aurait qu’un moyen de démontrer, sans réplique, l’antiquité de la variole; ce serait d’en vérifier les traces authentiques dans les écrits des classiques anciens. A défaut, on devra bien reconnaître qu’elle n’existait pas de leur temps.
Voilà, en effet, une fièvre éruptive remarquable entre toutes, qui prélève un huitième environ de la mortalité générale; détruit la vue ou l’ouïe; souille le visage d’empreintes difformes et ineffaçables; donne l’élan à une foule de maladies consécutives trop souvent incurables; frappe enfin tout le monde, «sauf, comme disait Lacondamine, ceux qui ne vivent pas assez pour l’attendre.» Et un pareil type morbide aurait échappé à l’observation si pénétrante des
anciens[268]!
Si d’autre part, on soutient qu’ils l’ont connu et mentionné, est-il croyable qu’Hippocrate, Celse, Arétée, Galien, Cœlius Aurelianus, Aétius, Alexandre de Tralles et tant d’autres à qui nous devons des descriptions nosographiques aussi claires que précises, se seraient contentés de quelques indications si vagues et si ambiguës que la postérité n’aurait pu s’y reconnaître?
Remarquez de plus que les maladies populaires qui ont accompli leur œuvre sous les yeux des anciens, vivent encore dans les souvenirs historiques qu’ils nous ont laissés. Si l’on y cherche vainement la variole, et ses épidémies si fréquentes et si cruelles, il n’y a pas, ce me semble, deux manières d’expliquer cette omission.
On essaie de se rejeter sur la concision habituelle d’Hippocrate qui s’attacherait surtout aux vues d’ensemble, aux principes généraux, et négligerait trop souvent les détails de l’observation.
Je n’examine pas la portée du reproche adressé au peintre des Constitutions épidémiques; mais on m’accordera, je pense, que deux lignes dans le style des aphorismes, la simple mention de la dépression centrale du bouton varioleux, auraient suffi pour dissiper toute incertitude. Galien, plus prolixe que son maître, aurait complété le signalement. S’il a imité son silence sur un fait d’aussi haute importance, on peut être sûr qu’il n’avait rien à en dire.
Les partisans de l’antiquité de la variole ont parfaitement compris la force de l’objection et ils s’en sont débarrassés, d’un tour de main, en affirmant que les textes démonstratifs fourmillent dans les écrits des anciens, et que ceux qui le nient n’ont pas su les trouver.
En 1733, Godefroy Hahn de Breslau publia une dissertation où sont groupés les témoignages qui prouvent, selon lui, pour la première fois, que les Grecs connaissaient la variole et la
désignaient sous le nom d’anthrax[269].
Gottlieb Werlhof répondit à cet écrit en praticien consommé, également versé dans les études philologiques. Après avoir loyalement rendu hommage au talent et à la sincérité de son adversaire, il n’eut pas de peine à démolir, pièce à pièce, son ingénieux édifice, en démontrant sans réplique, que cette opinion toute personnelle sur l’identité du bouton variolique et du charbon,
ne résiste pas aux démentis d’une vérification impartiale [270].
Hahn ne se tint pas pour battu, et riposta l’année suivante, par un autre travail où il prétend établir les caractères distinctifs du charbon
pestilentiel et du charbon varioleux[271]. Mais le coup était porté, et l’assentiment presque unanime du corps médical resta acquis à Werlhof. Comme tant d’avocats, dont l’habileté n’est pas douteuse, Hahn avait compromis, par excès de zèle, la cause dont il rêvait le succès.
Suivons-le un moment sur le terrain où il s’est placé, pour apprécier sa méthode et ses preuves. Le ton tranchant de ses formules pourrait donner le change, si l’on ne pesait pas avec attention la valeur de ses arguments. Comme la thèse qu’il soutient n’a pas, que je sache, de champion plus autorisé, il me suffirait d’avoir raison contre lui. Il n’hésite pas à reconnaître que les médecins de son temps les plus instruits croyaient à la nouveauté de la variole, dont ils fixaient l’avénement à l’époque de la domination des mahométans en Asie. C’est, dit-il, qu’ils ignoraient ou comprenaient mal les textes anciens qui désignent clairement cette maladie. Comment l’érudition de Hahn justifie-t-elle ces graves reproches, et quelle confiance méritent les interprétations qu’il propose? C’est ce qu’il s’agit d’examiner.
Nul doute que l’antiquité médicale n’ait nommé et décrit bien des éruptions fébriles, que nous classerions aujourd’hui parmi les fièvres exanthématiques. Je n’en voudrais d’autre preuve que le passage
suivant d’Hérodote, qui nous a été conservé par Aétius[272]:
«Chez les fébricitants, vers la fin de la maladie, on voit très-
souvent survenir des éruptions autour des lèvres et des narines.
Mais au début des fièvres graves qui dépendent d’une profonde
dépravation des humeurs, le corps entier ou les membres se
couvrent de petites taches semblables aux morsures des
cousins. Dans les fièvres malignes et pestilentielles, ces
éruptions s’ulcèrent souvent et prennent l’aspect de charbons
(ανθρακωδη). Toutes ces éruptions attestent la surabondance
des humeurs viciées qui corrodent l’économie. Les plus
mauvaises de toutes sont celles qui s’établissent au visage.
Celles qui sont abondantes, étendues, persistantes ou
provoquant un sentiment de brûlure, sont pires que celles qui
sont moins nombreuses, moins étendues, promptes à disparaître
ou accompagnées d’une simple démangeaison. Celles qui se
montrent pendant la constipation ou conjointement avec des
évacuations modérées sont salutaires. Celles qui
s’accompagnent de diarrhée ou de vomissements pénibles sont
fâcheuses. Quand leur apparition resserre le ventre, cela est d’un
bon augure. Dans les fièvres malignes, où les éruptions se
rapprochent du charbon, nous prescrivons dès le début la
saignée, sans interdire les aliments, parce que l’abstinence
augmente la putridité et épuise les forces qu’il importe de
ménager dans toutes les fièvres et principalement dans celles qui
sont pestilentielles... Nous adoucissons par des lotions chaudes
les éruptions du visage. Quant à celles du reste du corps, nous y
appliquons des éponges imbibées d’eau chaude, surtout quand
le malade accuse de la démangeaison[273].»
On ne peut évidemment rapporter qu’au groupe des exanthèmes, ces taches rappelant les piqûres des cousins; cette éruption devenant ulcéreuse et prenant parfois l’aspect de charbons, dans les fièvres malignes et pestilentielles; ces efflorescences d’autant plus fâcheuses quand elles siégent à la face, qu’elles sont plus abondantes ou plus volumineuses. On s’explique donc que certains auteurs aient cru retrouver ici la petite vérole. L’éruption d’apparence charbonneuse semble appartenir à la variole confluente et maligne dont les croûtes prennent une couleur noire.
J’accorde volontiers que ces traits conviennent assez bien à la variole. «Mais, comme l’a dit M. Littré, il est certain aussi que ce tableau n’est pas assez caractéristique pour fixer la conviction, surtout quand il s’agit d’une maladie ayant, comme la variole, un
type très-déterminé[274].»
L’opinion assez plausible que pourrait suggérer un premier aperçu est bien ébranlée par les réflexions subséquentes. La nature maligne et pestilentielle, assignée par Hérodote aux fièvres dont l’éruption abondante et étendue prend la teinte noire, donne plutôt à penser qu’il ne s’agit que des complications gangréneuses, si communes dans ce genre de maladies, provoquées par l’exhaustion
des forces et l’état putride qui en est l’effet ordinaire[275]. Dans tous les cas, la seule conclusion certaine qu’on puisse tirer de ce passage, c’est que les anciens connaissaient des fièvres éruptives, ou tout au moins des éruptions accompagnées d’état fébrile, et qu’ils les observaient même sous forme épidémique. Dans cette catégorie se rangent certaines fièvres qualifiées par la forme de l’éruption concomitante: Febris puncticularis,—Febris peticularis,—Febris miliaris sive purpurata,—Febris urticata, etc. Les anciens ont signalé aussi une foule d’efflorescences, ou, comme ils disaient, de vices de la peau, (vitia cutis) eczema, epinyctides, papulæ, pustulæ, vitiligo, alphus, leuce, psora seu scabies, lichenes, lepra Græcorum, etc. Il est à regretter que la multiplicité des noms portés par la même maladie soit, pour les médecins, un grand sujet d’embarras, et qu’elle obscurcisse le sens de certains textes originaux.
Mais on dirait que les défenseurs de l’antiquité de la variole ont eu leurs raisons pour se contenter d’approximations. Ils ont trouvé commode de s’épargner de longues et minutieuses confrontations de symptômes, et n’hésitent pas à interpréter en leur faveur les plus simples apparences. «Ne voyant jamais une description précise de
la variole, ils la trouvent partout, parce qu’elle n’y est point[276].»
Ainsi, par exemple, si Oribase mentionne certaines pustules qui
naissent sur la peau des enfants[277], ils reconnaissent la variole, sans considérer que l’auteur ne dit rien de la fièvre, ce qui prouve qu’il n’a entendu parler que de ces éruptions régulières ou anomales qui tiennent une si grande place dans la pathologie du jeune âge.
La détermination de la véritable nature d’une éruption n’est pas un problème aussi simple qu’on paraît le supposer; et j’en fais dès à présent la remarque, parce qu’elle se rattache à un principe fondamental qu’on ne saurait trop rappeler.
On croit généralement avoir établi le diagnostic d’un exanthème quand on en connaît les formes extérieures; cette opinion est grosse d’erreurs pratiques.
Aujourd’hui même où la dermatologie clinique a conquis, après bien des vicissitudes, une précision qu’elle ne pouvait se promettre chez les anciens, on s’exposerait à des méprises impardonnables, si l’on préjugeait exclusivement, d’après les caractères apparents des éruptions, la nature du mode morbide qu’elles traduisent. Les praticiens connaissent bien ces pustules varioliformes, qui cachent les affections les plus disparates sous les dehors de la variole. Mais puisque l’observation moderne est tenue, en pareil cas, à de grandes réserves, comment espérer démêler la variole dans les esquisses vaguement tracées par les anciens?
Comme exemple des bévues auxquelles peut conduire l’ignorance ou l’oubli de ces principes, je rappellerai un fait qui remonte seulement à quelques années.
Les praticiens ont remarqué que parmi les pustules provoquées par les applications topiques de la pommade stibiée d’Autenrieth, il en est qui présentent une ressemblance frappante avec celles de la vaccine. Il n’en fallut pas davantage pour qu’on se crût sur la voie de la découverte d’un succédané du vaccin. On s’empressa d’inoculer le liquide renfermé dans ces boutons. Ai-je besoin d’ajouter que cette étrange expérience ne donna que des résultats insignifiants? On ne s’y serait pas exposé si l’on avait pris la peine de réfléchir que l’humeur vaccinale ne tient sa spécificité virulente que du mode morbide interne qui l’élabore, et non de la forme et de la texture anatomique du réservoir qui la contient.
Demandons, avant d’aller plus loin, quelques renseignements à Celse dont le langage précise clairement le sens de certains mots qui désignaient, de son temps, les éruptions les plus répandues dans la pratique. Outre que nous serons en garde contre des confusions trop légèrement accueillies, nous aurons de plus la preuve que le médecin romain n’a pas connu la variole, puisqu’on cherche en vain, parmi les indications techniques qu’il donne, celles qui pourraient se rapporter à l’éruption de cette fièvre.
Nous apprenons tout d’abord que le mot pustule (pustula), qui semblait impliquer, sur la foi de l’étymologie, un dépôt de pus, était un terme générique représentant les diverses espèces de boutons qui peuvent éclore sur la peau. Celse note avec soin les caractères qui distinguent les pustules suppurantes de celles qui ne suppurent pas.
Plusieurs espèces de pustules se montrent principalement au printemps. Il en est qui recouvrent tout le corps ou une région limitée, et donnent à la peau une sorte de rugosité. Elles rappellent les piqûres des orties ou les miliaires provoquées par la sueur. Ce sont les exanthèmes des Grecs. Tantôt leur couleur est rouge, tantôt
elle ne diffère pas de celle de la peau[278].
Je n’ai pas à m’enquérir, en ce moment, de la véritable nature de ces pustules; mais on m’accordera bien que si Celse avait voulu sous-entendre la pustulation variolique, il ne l’aurait pas assimilée aux piqûres d’orties ou aux miliaires sudorales.
Les anciens ont beaucoup parlé d’une éruption qu’ils ont appelée épinyctide, et qu’on n’a pas manqué aussi de rapporter à la variole.
Elle est formée, dit Celse, par des pustules de mauvais caractère, noirâtres ou blanches, qui se montrent principalement la
nuit, d’où leur est venu le nom qu’elles portent[279].
Il n’est pas possible de préciser l’espèce d’exanthème ainsi désigné, et il est certain que cette description ne s’adapte nullement aux éruptions de même nom, observées par les modernes. Il n’est
pas moins évident que la variole n’offre pas ces caractères[280].
L’auteur latin signale aussi des phlyctènes (φλυκταιναι) livides, pâles, noires ou de toute autre couleur anormale, mettant à nu par leur rupture une espèce d’ulcération.
On retrouve bien dans cette éruption quelques traits de la variole noire; mais on ne peut pousser plus loin l’assimilation, puisque Celse lui assigne pour cause l’action du feu, du froid ou de certains
topiques[281].
Les anciens donnaient le nom de phlyzacie (φλυζακιον) à certaines pustules assez dures, blanchâtres et pointues dont la pression donne issue à un liquide. Elles dégénèrent parfois en ulcères secs ou humides qui tantôt s’accompagnent seulement de prurit, tantôt sont douloureux avec tous les signes de l’inflammation. Dans ces cas, il en sort du pus, de la sanie ou un mélange de ces deux liquides. C’est surtout chez les enfants qu’on les observe, et
leur siége ordinaire est aux extrémités[282]. Ce dernier trait suffirait pour écarter tout soupçon de variole.
Celse a décrit encore, sous le nom de phyma, une élevure plus grosse que le furoncle, laissant écouler du pus, et attaquant plus
particulièrement les enfants [283].
Les interprètes latins, et Celse lui-même, ont souvent rendu phymata par tubercula, c’est-à-dire petites tumeurs, que les Français ont traduit littéralement par tubercules, ce qui ne s’accorde nullement avec l’idée nouvelle attachée à ce mot. La description de Celse paraît s’adapter à une espèce bien définie de bouton, en dépit
de l’étymologie qui désigne une éruption extérieure quelconque[284].
Il faut être très-porté à se faire illusion pour retrouver la variole dans les éruptions que je viens de passer en revue. Nul doute que les fièvres exanthématiques ne se touchent par quelques éléments communs qui justifient leur rapprochement dans un des groupes les plus naturels de la nosologie; mais ces similitudes n’excluent pas leurs différences radicales.
La question n’est donc pas de savoir si les anciens ont vu des éruptions comparables, par quelques côtés, à la variole. Je suis même prêt à admettre qu’ils ont connu des espèces morbides de cet ordre, aujourd’hui perdues. Mais ont-ils observé l’entité varioleuse, sa marche, ses périodes, en un mot, ce cortége de symptômes originaux qui lui donnent une physionomie si tranchée? «Il y a bien, disait Gui Patin, chez iceux (les anciens), quelques pustules, quelques taches; mais il n’y a, en aucun endroit, talis congeries
symptomatum qualis est in nostris variolis[285].»
Hahn l’a si bien compris qu’il s’évertue à composer l’image complète de la variole, en réunissant quelques traits épars empruntés à diverses fièvres éruptives de l’antiquité: synthèse arbitraire qui ne saurait remplacer le modèle.
Toutes les fois qu’il lit, dans l’œuvre d’Hippocrate, le récit de maladies succédant à de longues pluies, s’accompagnant de pustules ulcérées, de boutons recouvrant la peau, surtout chez les enfants et les adolescents, de pustules larges et autres efflorescences pareilles, il ne peut, dit-il, se défendre de songer à la
variole, à la scarlatine, à la rougeole[286]. Même soupçon quand il voit Hippocrate signaler le danger des déjections bilieuses pendant le cours de ces éruptions, et opposer les suites funestes de leur rétrocession ou de leur avortement, aux effets salutaires de leur évolution régulière et de leur maturation progressive.
Hahn serait dans son droit si ces observations s’appliquaient exclusivement aux trois fièvres éruptives qu’il désigne; mais il sait bien que toutes les éruptions aiguës ou chroniques, n’importe leur nature, s’aggravent par leur refoulement ou leur développement incomplet. La peau est devenue l’aboutissant d’une fluxion qui ne peut, dans aucun cas, être entravée ou comprimée sans exposer sérieusement les jours du malade, par le transport à l’intérieur des actes morbides délogés de leur siége primitif. De là, le précepte absolu de respecter ces localisations cutanées, ou de n’agir qu’avec prudence et graduellement, dans le traitement qu’on leur oppose.
Hippocrate décrit des pustulations générales qui apparaissent dans le cours des fièvres continues et qui se terminent par la mort, si elles n’aboutissent pas à la suppuration. «Quibus per febres assiduas pustulæ toto corpore enascuntur, lethale est, nisi quid
purulentum abscedat[287].» «Comment, s’écrie Hahn, ne pas reconnaître la variole!»
Il sait bien cependant que ce sont précisément les varioles les plus bénignes qui se passent de la suppuration. La varioloïde s’arrête au moment même où l’intensité des symptômes semble annoncer l’imminence de cette période. D’autre part, c’est pendant le cours de la suppuration que les malades succombent le plus souvent. Sydenham est très-explicite sur ce point. Qu’il y ait des tumeurs ou des pustules qui doivent naturellement se terminer par la formation du pus, c’est ce qui est aussi vrai dans nos doctrines actuelles que dans l’humorisme d’Hippocrate. La coction, comme on disait, doit succéder à la crudité, sans quoi le pronostic est funeste. Qu’une variole parvenue normalement à sa période suppurante, s’aggrave quand une complication accidentelle l’arrête dans son cours et provoque la résorption, c’est un fait clinique vulgaire. Mais ce n’est pas là, je le répète, un attribut exclusif de la variole. Remarquez encore qu’on a essayé bien des moyens pour prévenir la suppuration et ses dangereuses péripéties. Sydenham ne fit pas autre chose quand il proscrivit la méthode échauffante qui avait été si funeste.
On trouve, dans un aphorisme d’Hippocrate, l’indication nominale de plusieurs éruptions survenant au printemps, parmi lesquelles il en est qui s’accompagnent de sécrétions purulentes.
«Au printemps les lèpres, les lichens, les dartres farineuses,
les exanthèmes ulcéreux en grand nombre et les abcès[288].»
Vere quidem lepræ, impetigines, vitiligines et pustulæ ulcerosæ
plurimæ et tubercula.
Les traducteurs français sont loin d’être d’accord sur le sens des termes employés par Hippocrate, sauf sur les mots pustulæ ulcerosæ, pustules ulcéreuses, exanthèmes ulcéreux. Ceux-ci, au dire de Hahn, ne peuvent appartenir qu’à la variole. Mais n’est-il pas une foule d’efflorescences cutanées qui sécrètent un liquide séreux ou purulent, se recouvrent de croûtes, et n’ont rien de commun avec la pustule varioleuse? Le printemps est de nos jours, comme autrefois, la saison d’élection de ces fluxions dermatosiques, qui, sous forme de boutons, de taches, de papules, de vésicules, traduisent certains états morbides, passagers ou diathésiques, complétement étrangers au mode varioleux.
Quand nous voulons aujourd’hui tracer l’histoire des fièvres éruptives, nous réunissons d’abord les traits communs qui les rattachent à la même classe nosologique. Pour les distinguer entre elles, nous mettons en relief, les attributs respectifs qui leur donnent une individualité bien marquée. Hahn procède autrement pour les besoins de sa cause, et il est en cela d’autant moins excusable qu’il est familier avec ces principes. Quelques analogies lui suffisent pour faire rentrer bon gré mal gré dans la variole, les éruptions symptomatiques des maladies les plus disparates. N’est-ce pas le cas de répéter après Montaigne: «Quelque diversité d’herbes qu’il y
ait, tout s’enveloppe sous le nom de salade[289].»
Arétée a décrit les derniers moments des malades atteints d’aphthes pestilentiels à l’arrière-gorge, et Hahn prétend que ce tableau ne peut représenter que la fin des varioles.
«Fétidité horrible de l’haleine, intolérable pour le sujet lui-
même; pâleur ou lividité de la face; fièvre violente; soif dévorante
excitée par l’ardeur interne, mais refus de boissons par crainte
d’exaspérer la douleur gutturale et de provoquer le reflux très-
pénible des liquides par les fosses nasales; inspirations
profondes et expirations courtes; raucité de la voix ou aphonie
complète; accroissement de tous ces symptômes jusqu’à la mort
qui est soudaine[290].»
J’accorde à Hahn qu’on ne dépeindrait pas autrement la terminaison funeste des varioles confluentes. Mais comment n’a-t-il pas vu que la plupart des phénomènes indiqués par Arétée, tiennent uniquement au siége spécial des ulcères sur l’arrière-gorge, et qu’en conséquence, on doit les observer dans toutes les fièvres graves qui se localisent sur cette région. Quel est le praticien qui n’a pas constaté cet ensemble de symptômes aux approches de la mort, chez les sujets atteints de scarlatine maligne dont l’angine gangréneuse est la complication familière?
Comme il était difficile, après tout, de vérifier l’identité de la variole antique sous ses noms présumés, Hahn s’est avisé d’un expédient qui révèle son embarras. Il soutient donc que l’anthrax des Grecs et le carbunculus des Latins représentent la pustule variolique, toutes les fois qu’on ne peut sous-entendre leur association à la peste. Consultons d’abord sur ce point notre lexicographe classique:
«Carbunculus, dit Castelli, significat tumorem illum igneum et
malignum qui dicitur anthrax aut carbo[291].»
Le savant philologue parle comme tout le monde, et il ne lui est pas venu à l’esprit d’insinuer un rapprochement quelconque avec le bouton varioleux.
Il est certain que lorsque les Grecs et les Latins écrivent les mots anthrax et carbunculus, ils désignent, sans équivoque possible, la tumeur à laquelle nous donnons comme eux le nom de charbon. Le nosographe moderne le plus exigeant n’aurait rien à changer aux
descriptions qu’ils nous ont laissées[292].
La synonymie gratuitement imputée aux anciens par Hahn est le pivot de son argumentation; mais on peut dire que son plaidoyer ressemble plutôt à une gageure qu’à la défense d’une conviction sérieuse. Il n’est pas aujourd’hui un praticien qui acceptât la discussion dans ces termes. Werlhof prit au sérieux l’œuvre de son compatriote et se conforma aux habitudes de son temps, en lui opposant la dissertation dont j’ai parlé et qu’on peut offrir comme un
modèle[293]. Je ne le suivrai pas dans sa longue polémique. Il me suffira pour le moment de prendre note des principaux contrastes qui séparent le bouton varioleux et le charbon.
1o Bien loin d’être imposé à tous les hommes comme l’éruption variolique, l’anthrax est une maladie relativement rare.
2o Une première atteinte n’est point une garantie contre la récidive, et il peut se reproduire plusieurs fois comme symptôme de maladies très-diverses.
3o La marche de l’anthrax diffère essentiellement de celle de la variole. Il n’a pas comme celle-ci, une période d’invasion bien dessinée par ses symptômes et sa durée. Son éruption, qui est le plus souvent soudaine, n’éteint ni ne diminue le mouvement fébrile, mais le rend au contraire plus actif. On ne peut admettre dans l’anthrax une période de suppuration, car par lui-même il ne produit pas de pus, et celui qui s’écoule provient des parties ambiantes auxquelles l’inflammation s’est communiquée. La mortification de la partie où siége l’anthrax, est son caractère pathognomonique et n’appartient point heureusement à la pustulation de la variole commune. Il n’y a point non plus de période de dessiccation sur la fin de l’anthrax. L’eschare en tombant, découvre seulement un ulcère large et profond, lent à guérir, qui n’a pas d’analogue dans la terminaison de la pustule varioleuse.
4o L’anthrax est une maladie de tous les âges. Rien ne démontre que l’enfance y soit plus spécialement sujette.
5o Quand on a eu occasion de comparer la cicatrice de l’ulcère charbonneux et le creux variolique, on ne peut avoir la pensée de les confondre. A défaut d’expérience clinique, la lecture de leur description suffit pour en montrer les différences. J’ajoute que la cicatrice caractéristique de l’ulcération charbonneuse en est la suite constante et inévitable; tandis que le bouton varioleux ne laisse très-souvent aucune trace après lui.
On pourrait encore extraire du rapprochement de la variole et de l’anthrax, bien d’autres traits distinctifs qui séparent profondément ces deux maladies.
Dans le traitement de la variole ordinaire et même confluente, l’œuvre du chirurgien est à peu près nulle, à moins qu’il ne surgisse quelques complications accidentelles ou qu’on n’ait à craindre des suites graves. On sait, au contraire, qu’il est de précepte constant de porter sur la pustule gangréneuse du charbon, dès son apparition, soit le fer rouge fortement appliqué, soit un caustique potentiel très-actif. Cette pratique recommandée par Celse, a été suivie par tous les chirurgiens anciens et modernes. En est-il un seul qui oserait prescrire l’emploi de pareils moyens contre les pustules varioleuses?
Le traitement interne du charbon n’a pas moins d’importance que le traitement local, et ne diffère pas au fond de celui des fièvres ataxiques ou adynamiques.
La variole simple dont aucune complication n’entrave l’évolution régulière, peut être le plus souvent livrée à elle-même ou ne réclame que des médications peu actives.
Si je voulais maintenant résumer en deux mots le parallèle que je viens d’esquisser, je dirais avec Werlhof, que la tumeur charbonneuse et le bouton varioleux diffèrent «par leur nature, leur mode de développement, leur volume, leur siége, leur marche, leur
traitement[294].»
Comment croire après cela que les anciens, qui ont si bien étudié l’anthrax, et qu’on suppose de plus avoir connu la pustule varioleuse, n’aient pas été frappés de leurs divergences nosographiques, et qu’ils leur aient affecté la même dénomination sans prendre souci de la confusion qu’ils devaient jeter dans leur pratique et leurs écrits?
Malgré ma répugnance pour les longueurs, je n’en ai pas encore fini avec Hahn.
Aétius a remarqué que le charbon peut envahir les paupières et le globe de l’œil, et amener la cécité par l’évacuation des humeurs.
Comme il n’est pas rare que ce grave désordre soit l’effet de l’implantation des pustules de la variole sur la cornée, Hahn insiste avec intention sur cette analogie.
Cependant, s’il avait été moins absorbé par son idée fixe, il aurait reconnu que ces altérations des yeux, et la perte irrémédiable de la vue qui en est la conséquence, ne sont pas des caractères inhérents aux deux maladies qu’il voudrait confondre. Tout dépend ici du siége que le hasard ou quelque autre circonstance a assigné au bouton. Quand le virus charbonneux des animaux imprègne le globe de l’œil, comme on en cite des exemples, la pustule maligne consécutive prive aussi le malade de la vision. Faudra-t-il en conclure que cette pustule et le bouton varioleux ont de grandes affinités, alors que tout les sépare sous les rapports étiologique, anatomique et nosologique?
Galien parle souvent d’épidémies charbonneuses; mais comme il ne mentionne pas la coexistence d’une constitution pestilentielle, Hahn se hâte de prononcer qu’il ne peut être question que d’épidémies de variole. N’a-t-il donc jamais vu, comme nous l’observons nous-mêmes, certaines influences générales, multiplier les maladies gangréneuses dont les localisations s’établissent sur la peau sous forme de charbon, sans que les praticiens aient jamais imaginé de les assimiler aux boutons varioleux?
Dans le second livre des épidémies, Hippocrate décrit la constitution estivale de Cranon, et les charbons (ανθρακες, carbunculi) dont il parle, ne peuvent être, d’après Hahn, que les pustules varioleuses.
«A Cranon, des anthrax en été. Pendant les chaleurs, il y eut
des pluies abondantes et continues, surtout par le vent du midi. Il
se formait dans la peau, des humeurs qui renfermées
s’échauffaient et causaient du prurit; puis s’élevaient des
phlyctènes semblables à des bulles produites par le feu, et les
malades éprouvaient une sensation de brûlure sous la peau[295].»
Quelles que soient les apparences qui rapprochent au premier coup d’œil cette éruption de celle de la variole, il ne peut pas rester la moindre indécision sur la nature de la maladie signalée par Hippocrate, et c’est Galien qui nous la révèle. Dans le commentaire qu’il nous a laissé de ce récit, il nous apprend que Cranon est situé dans un lieu creux et exposé au sud, ce qui explique, dit-il, la fréquence des charbons et des maladies putrides qui affectent les
habitants[296]. Est-il un médecin qui ait jamais subordonné les invasions de la variole à de pareilles conditions topographiques? Ces tumeurs causant du prurit, ces phlyctènes semblables aux bulles produites par des brûlures, appartiennent sans contredit aux maladies charbonneuses de tous les temps. «En vérité, dit à ce propos Gruner, il faut avoir des yeux de lynx pour découvrir dans ce passage d’Hippocrate tout ce que Hahn prétend y voir.»
Il est évident que Hahn veut, à tout prix, retrouver la variole dans l’antiquité, et il n’hésite pas à prendre de toutes mains, les documents qu’il croit favorables à sa thèse, tant la prévention trouble les meilleurs esprits!
Rhazès, dont le nom est inséparable de l’histoire de la petite vérole, affirme, dès les premières lignes de son Traité, que Galien a nommé cette maladie dans plusieurs endroits de ses écrits, et il reproche aux médecins qui le nient, de ne pas connaître cet auteur,
ou de l’avoir lu légèrement[297].
Hahn s’empare de ce témoignage sans prendre la peine d’en vérifier la valeur. Il exprime seulement le regret de n’avoir pu, faute de loisir, rechercher laborieusement (operosè) dans l’immense recueil du médecin de Pergame, les textes vaguement signalés par l’auteur arabe.
Mais avec un peu d’attention, il aurait vu que Rhazès lui-même s’était chargé de simplifier sa tâche. Étranger, de son propre aveu, à la langue de Galien, il avait dû se fier à des traductions arabes postérieures au e VI siècle. Or les interprètes, ne se doutant pas que la variole était nouvellement incorporée à la pathologie, avaient cru la reconnaître dans certaines dermatoses signalées par Galien, et en particulier dans cette espèce de bouton du visage, appelé par les Grecs, ιονθος, et par les Latins, varus; et ils avaient donné à ces éruptions le nom arabe de giodari, ou tout autre nom affecté de leur
temps à la variole[298]. Rhazès a donc commis un lourd anachronisme sur la foi de quelques traducteurs ignorants, et Hahn s’en est rendu complice.
Ce n’est pas tout encore. L’écrivain arabe s’étonne que Galien, «d’ordinaire si exact dans la recherche des causes des maladies et de leur meilleur traitement, se soit borné à des indications insignifiantes, à l’égard d’une affection aussi répandue que la variole
et aussi digne d’attirer l’attention des médecins[299].»
Cette surprise de Rhazès aurait dû avertir Hahn qu’il fallait s’enquérir avant tout, du degré de confiance que méritaient les interprètes dont il avait accepté la version. Un homme rompu comme lui aux recherches d’érudition, n’est pas excusable d’avoir accepté sans critique, des renseignements provenant d’une source aussi suspecte.
Voici enfin, en faveur de la nouveauté de la variole, un dernier argument qui n’est pas, selon moi, le moins sérieux.
Si cette maladie eût existé du temps des anciens, on ne peut admettre qu’ils n’eussent rien dit des cicatrices si caractérisées qu’elle laisse après elle. Dans une société qui professait le culte de la forme et dressait des autels à la Beauté, l’œuvre dégradante de la variole eût soulevé un concert de malédictions, dont les écrivains de Rome et d’Athènes nous auraient transmis les échos. Les satiriques latins surtout, qui semblaient se complaire dans le tableau des maladies cutanées et des stigmates hideux dont elles marquent leurs victimes, auraient trouvé dans les suites de la variole un sujet toujours renaissant d’épigrammes. Les contemporains des Coclès, des Scævola, des Corvinus, des Cicero, des Nasica, des Lentulus, n’auraient pas épargné les allusions à ces visages en écumoire, illustrés par la caricature moderne.
Ce fait est si compromettant pour la thèse de Hahn qu’il a pris le parti de le nier. Il affirme donc que les anciens écrivent souvent ces mots: cicatrices, coutures (cicatrices, suturæ) et qu’il est impossible de n’y pas reconnaître les traces de la variole confluente. Il ne conteste pas qu’ils n’aient signalé d’autres espèces de cicatrices, ne
fût-ce que celles qui résultent des brûlures [300]; mais comme ils insistent sur celles qui succèdent au charbon, et que dans leur langage tumeur charbonneuse et bouton variolique sont synonymes, Hahn ne prévoit pas la moindre objection à son commentaire.
Il sait pourtant bien qu’une foule d’éruptions, aiguës ou chroniques, sans rapport avec la variole, laissent sur la région où elles siégent, des marques indélébiles. Les scrofulides, en particulier, ont pour caractère la production de cicatrices qui ne manquent jamais, qu’elles aient été précédées ou non d’ulcérations. Leur forme déprimée, leur aspect réticulé, leur adhérence aux tissus sous-jacents, défigurent trop souvent les sujets qui en sont atteints. Ces cicatrices ont certainement leur place parmi celles que les anciens ont signalées, mais leur origine les éloigne radicalement de celles de la petite vérole.
Les dermatologues ont même remarqué que les ulcérations de la scrofulide pustuleuse du visage, se terminent par des cicatrices dont la réunion représente une surface, violacée d’abord, qui passe ensuite au blanc, et imite assez bien les cicatrices couturées de
certaines varioles confluentes[301]. Supposez que les anciens, qui les connaissaient sans doute, en eussent donné une description fidèle, ne se serait-on pas cru en droit d’affirmer leur origine variolique?
Puisque les anciens ont en effet parlé d’empreintes cutanées tout à fait étrangères à la variole, et qu’ils n’ont jamais indiqué ces creux caractéristiques qu’une assimilation fort juste a comparés aux effets de la grêle, on ne peut non plus rien préjuger du mode de traitement qu’ils ont prescrit pour rétablir l’état normal des tissus.
Leurs écrits abondent en topiques résolutifs, adoucissants, caustiques, produits monstrueux de l’art pharmaceutique de leur temps. Mais rien ne prouve que ces agents soient destinés à réparer les méfaits de la variole; et l’efficacité qu’on leur attribue suffirait, à mon sens, pour démentir cette conjecture. Si l’on avait possédé jadis un spécifique capable de restaurer les visages grêlés ou couturés, nous l’aurions reçu de la tradition, et nous ne déplorerions pas, après tant d’essais infructueux, cette lacune de la matière médicale.
Criton, médecin de Trajan, conseille une série de topiques contre les rugosités, les fissures, les cicatrices noires, et garantit l’infaillible vertu de certaines lotions contre les traces que laisse sur la figure l’espèce de boutons appelés vari. Quelques médecins, trompés par la similitude des noms, ont sous-entendu les marques de la variole,
et Hahn a adopté cette interprétation avec empressement[302]; mais la question est vidée depuis longtemps. L’éruption dont il s’agit diffère de celle de la petite vérole, par sa forme, sa marche, son origine, et le mode morbide interne qu’elle traduit.
Dioscoride vantait aussi des substances propres à effacer les cicatrices difformes du visage, qu’il a distinguées avec soin de celles qui succèdent aux blessures de guerre; rien ne permet de supposer qu’il ait eu en vue les marques varioleuses.
Pline, son contemporain, insiste sur les mêmes remèdes, et recommande aux femmes l’emploi de la litharge comme le meilleur correctif des empreintes disgracieuses, si préjudiciables à leur beauté. C’est aux femmes exclusivement qu’il donne ce conseil sous le prétexte, fort discutable, que les hommes sont bien plus
accommodants sur le chapitre de leurs agréments physiques[303].
Cette remarque n’est pas indifférente, parce qu’elle donne à penser que Pline a entendu désigner uniquement ces éruptions de la peau, passagères ou opiniâtres, qui désespèrent d’autant plus les femmes que leur sexe y est plus sujet (lentigo, ephelis, acne miliaris, couperose, etc.). Ce qui appuie cette conjecture, c’est que Celse fait la même restriction que Pline, à propos du traitement des stigmates de la face. «Comment, dit-il, détourner les femmes de l’importance
qu’elles mettent aux soins de leur beauté[304]!» Quel que soit, en réalité, le degré de modestie des hommes, il n’est pas admissible que ceux qui auraient porté les marques de la petite vérole, eussent laissé à la coquetterie féminine l’usufruit exclusif d’un moyen héroïque de restauration. Il ne s’agit donc dans le passage de Pline, que d’une application spéciale de cette cosmétique dont Galien a flétri les abus avec tant d’énergie. Toutes ces drogues, ces onguents, ces huiles, ces poudres, s’attribuaient la vertu de rendre au teint sa fraîcheur, à la peau sa souplesse et son poli. Je n’ai pas à m’enquérir jusqu’à quel point les effets répondaient aux promesses; mais on conviendra que nous sommes bien loin des cicatrices de la petite vérole et de leur panacée.
Avicenne, reproduisant le passage de Dioscoride que j’ai indiqué plus haut, ajoute qu’il recommandait l’écume d’argent (argenti spuma) contre certaines ophthalmies et contre les traces de la petite
vérole ( [305] vestigia variolarum ).
Pour le coup, Hahn chante victoire, en entendant nommer la variole dès le er I siècle de notre ère. Comment n’a-t-il pas vu que ces mots e vestigia variolarum , ont été écrits par Avicenne, qui vivait au X
siècle, ou pour mieux dire, par son traducteur, et nullement par Dioscoride qui, pour de bons motifs, n’a jamais songé à s’en servir. Que l’anachronisme soit du fait de l’auteur arabe ou de son interprète, Hahn ne mérite pas moins le reproche de s’y être laissé prendre, faute de réflexion.
Les partisans de l’antiquité de la petite vérole ont encore émis bien des allégations arbitraires dont je pourrais leur demander compte. J’ai déjà trop abusé du temps de mon lecteur pour ne pas clore ce débat.
En résumé, si l’on fait abstraction des auteurs qui défendent cette opinion par des vues théoriques plus que suspectes; de ceux qui, au prix d’un cercle vicieux, soutiennent que les anciens ont tout vu et tout su en fait de maladies; de ceux enfin qui repoussent, comme une chimère, les révolutions de la pathologie, dans le cours des âges et, par conséquent, l’accession de maladies nouvelles, on est en droit de certifier que l’immense majorité des suffrages sérieux a sanctionné l’origine récente de la variole.
Ainsi en ont jugé, après mûr examen, quelques médecins dont la science est habituée à respecter les décisions, et qu’on me permettra bien d’appeler en témoignage pour relever mon crédit personnel.
«La petite vérole, dit Martin Lister, est une maladie d’un genre
nouveau; et quoique les anciens aient fait mention d’une espèce
de pustule qui a paru à quelques écrivains n’être autre chose que
celle de la petite vérole, ce qu’ils en ont dit est si concis et si
vague, qu’on peut affirmer que la maladie dont ils parlent n’est
pas celle de nos jours. Certes, ils auraient été bien négligents,
s’ils avaient gardé le silence sur une maladie aussi grave, aussi
répandue, aussi fréquente. Ce qui démontre assez la nouveauté
de cette affection, c’est qu’elle est complétement inconnue dans
certaines parties du monde[306].»
Freind, l’historien de la médecine, n’est pas moins catégorique.
«Depuis Hippocrate jusqu’à nous, dit-il, je ne crois pas qu’il y
ait rien d’aussi remarquable que la naissance de cette nouvelle et
étonnante maladie[307].»
Quant à ceux qui persistent à soutenir que la petite vérole et quelques autres maladies dont l’origine récente est avérée, étaient connues des anciens, quoiqu’ils n’en aient pas donné de description exacte, Freind renonce à discuter «avec des esprits entêtés qui, pour l’honneur de l’antiquité, voudraient peut-être nous faire accroire que la découverte de la circulation du sang n’appartient pas aux
modernes[308].»
Mead, contemporain et ami de Freind, nourri comme lui de la moelle des anciens, tient le même langage.
«Il n’est pas douteux que la petite vérole ne soit une maladie
nouvelle, c’est-à-dire inconnue aux médecins de l’antiquité
grecque et romaine. C’est en vain que quelques auteurs ont
prétendu que les anthrax, les épinyctides et autres éruptions
semblables de la peau étaient la petite vérole de notre temps. Il
faut croire en effet que les premiers maîtres de l’art, qui se sont
montrés si exacts dans la description et la distinction des
maladies, ne se seraient pas contentés d’une mention rapide,
mais qu’ils en auraient longuement tracé l’histoire, s’ils avaient
connu cette affection à la fois terrible et contagieuse[309].»
Ecoutons Sydenham, ce grand peintre de la petite vérole:
«Je ne vois pas, dit-il, pourquoi on condamnerait une méthode
nouvelle de traiter une maladie dont on ne trouve aucune trace ni
dans Hippocrate ni dans Galien, à moins de donner la torture à
quelques passages..... Il est en effet très-vraisemblable, pour ne
pas dire plus, que la variole n’existait pas dans l’antiquité. Si
cette maladie avait régné à cette époque comme de nos jours, je
suis convaincu qu’elle n’aurait pas échappé à la sagacité
d’Hippocrate. Ce grand homme, qui a mieux connu les maladies
et qui les a décrites plus exactement qu’aucun de ceux qui sont
venus après lui, nous aurait certainement laissé, selon son
habitude, une histoire simple et fidèle de la variole[310].»
Plus près de nous, Pinel, si familier avec la lecture des classiques de l’antiquité, n’a pas trouvé non plus, dans leurs écrits, la trace certaine de la variole.
«Il est sans doute facile, dit-il, à l’aide de quelque interprétation
oblique ou de quelque terme équivoque, de faire remonter la
connaissance de la variole jusqu’aux premiers temps de la
médecine antique. Mais si l’on veut être sévère dans ses
jugements, on finit par convenir que cette maladie n’était point
connue avant Rhazès et Avicenne[311].»
Les deux épidémistes français, Fodéré et Ozanam, sont d’accord
sur l’origine moderne[312].
M. Littré, sans être aussi affirmatif, et tout en donnant les raisons qui peuvent justifier encore certaines réserves, penche évidemment pour la nouveauté, comme on s’en assure dans maints passages de
ses écrits[313].
M. Rayer ne pense pas autrement, et ce sera ma dernière citation. «Plusieurs auteurs, dit-il, ont avancé que la variole avait été observée par les médecins grecs. Willan a fortifié cette opinion de nombreuses et savantes recherches qui ne m’ont pas
convaincu[314].»
Ici s’élève une difficulté que je ne dois pas omettre d’examiner en passant.
Le silence des anciens prouve bien, dit-on, que la variole leur était inconnue; mais on n’en peut inférer rigoureusement qu’elle n’existait pas de leur temps. Tout ce qu’il est permis d’en conclure, c’est qu’elle n’était encore venue ni dans la Grèce, ni à Rome, et qu’elle était restée confinée dans sa circonscription originelle, en attendant l’heure plus ou moins éloignée de son apparition sur un autre théâtre.
Telle est en effet l’opinion des Chinois. Personne n’ignore leurs prétentions à la priorité des arts et des sciences sur tous les autres peuples; ce que l’on sait moins, c’est qu’ils revendiquent aussi le triste privilége de les avoir devancés dans la connaissance de la variole.
D’après leurs vieilles archives, cette maladie aurait régné épidémiquement parmi eux, depuis plus de trois mille ans, et cette
tradition paraît avoir été acceptée par les missionnaires de Pékin[315]. On précise même les dates, et c’est 1122 ans avant J.-C. qu’on l’aurait vue pour la première fois. Ainsi s’expliqueraient l’étude toute particulière que la médecine chinoise aurait faite de cette maladie et les volumineux travaux qu’elle aurait inspirés.
L’interprétation des chroniques est-elle sans reproche? La maladie qu’elles désignent était-elle bien la variole de notre temps? La tradition a-t-elle traversé trente siècles sans rien perdre en route de sa pureté primitive?
Je pose ces questions, mais je n’ai pas la moindre envie de remonter aussi loin et sans guide, dans le passé de la science. Je ferai part seulement de deux motifs de doutes qui s’offrent à mon esprit et qu’on voudra bien prendre pour ce qu’ils valent.
Le premier m’est suggéré par ce fait, que la variole, à son avénement en Chine, aurait montré, d’après les documents historiques, une douceur qui contraste avec la férocité de ses débuts authentiques en Europe. Ce n’est pas ordinairement avec ces allures bénignes que les maladies nouvelles inaugurent leur prise de possession. Il faudrait au moins reconnaître que ses mœurs ont bien changé et qu’elle s’est singulièrement aggravée en vieillissant,
contrairement aux données générales de l’observation[316].
D’un autre côté, quelle que soit l’inviolabilité des barrières qui isolaient le Céleste Empire du reste du monde, on ne saurait comprendre qu’elles n’aient pas laissé passer le virus expansif de la variole, et que le fléau, renfermé aussi longtemps qu’on voudra dans son pays natal, n’ait jamais franchi ses frontières, pendant cette longue série de siècles qui auraient précédé son invasion parmi nous.
Ce qu’on peut assurer, c’est qu’à partir du e VI siècle, tous les doutes disparaissent devant l’irruption d’une maladie nouvelle qui surprend les populations en pleine lutte avec la peste. Deux chroniqueurs contemporains, témoins de cet événement, s’empressent de l’inscrire dans leurs annales. Ces premiers documents sont brefs, mais précis: plus d’équivoque ou de double sens; plus de textes ambigus; plus d’interprétations contradictoires. On peut regretter, j’en conviens, que ces premiers historiens n’aient pas tenu une plume médicale exercée; mais l’image dont ils ont reproduit quelques traits d’après nature, ne s’adapte qu’à la variole, et il est impossible de s’y méprendre.
Marius, évêque d’Avenches, annonce le premier la fatale nouvelle.
«L’an 570, une violente maladie, avec cours de ventre et
variole, affligea cruellement l’Italie et la Gaule.»
«Anno 570, morbus validus cum profluvio ventris et variola,
Italiam Galliamque valde affecit[317].»
Ce renseignement serait sans doute bien insuffisant pour attester avec certitude l’existence de la variole. Le nom employé pour la première fois, par Marius, semblerait décisif, puisque c’est celui qui est resté à la fièvre éruptive. Mais, selon moi, ce mot n’a pas encore dans la pensée du chroniqueur, le sens nettement défini qu’on lui donne aujourd’hui. Il assimile seulement la maladie nouvelle à d’autres déjà connues. Variola n’exprime donc qu’une éruption de boutons ressemblant à ceux que les Latins appelaient vari. Ou mieux encore, Marius a-t-il voulu faire entendre que la peau des sujets atteints de ce flux abdominal, offrait un aspect tacheté, ou,
comme on pourrait dire, bariolé[318].
Ce qui rend, à mes yeux, cette interprétation la plus probable, c’est que le mot variola n’a pas été emprunté à Marius par les écrivains de son temps, qui ont parlé de la même maladie, et notamment par Grégoire de Tours qui se sert, dix ans après, des mots morbus dysentericus, lues valetudinaria, ne rappelant en rien l’éruption concomitante. Si, dans certains passages, il remplace ces dénominations par celle d’ægritudo varia, il est évident qu’il ne fait allusion qu’à l’aspect bigarré de la peau, sans prétendre spécifier une entité morbide bien distincte. Dans la suite, quand la maladie a été mieux connue, le nom de variole, qui n’indiquait, dès le principe, que l’éruption cutanée, a représenté, pour tout le monde, la fièvre exanthématique varioleuse, à l’exclusion de toute autre. Mais il est à remarquer que ce mot, employé au pluriel, a fini par s’appliquer spécialement aux pustules; témoin cette formule, familière aux épidémistes: febris variolosa sine variolis.
Il n’en faut pas moins reconnaître que, sans la dénomination inaugurée par Marius, on n’aurait pu soupçonner la nature de la maladie nouvelle qu’il entendait désigner. Le cours de ventre n’est point un caractère pathognomonique de la variole, et indiquerait plutôt une maladie bien différente.
Grégoire de Tours a été moins laconique que son collègue d’Avenches, et il nous a transmis les principaux symptômes de la maladie épidémique qui se reproduisit dix ans après dans les Gaules. Le nom du chroniqueur et la date de ses récits en doublent l’intérêt. Quand on a fait la part du temps où il écrivait, on y découvre
d’instructives révélations[319].
«La cinquième année du roi Childebert (580), la région
d’Auvergne fut inondée par un grand déluge, car la pluie ne
cessa pas de tomber pendant douze jours. La Limagne fut
couverte d’une telle quantité d’eau, qu’en beaucoup d’endroits
les semailles furent impraticables. Les rivières de la Loire et de
l’Allier, ainsi que les autres torrents qui viennent s’y jeter,
grossirent à tel point, qu’elles franchirent les limites qu’elles
n’avaient jamais dépassées. Ce qui amena de grandes pertes
dans les troupeaux, la destruction des récoltes, et la chute de
nombreux édifices. Le Rhône, qui se joint à la Saône, sortit aussi
de son lit, causant de grands dommages aux populations, et
renversant plusieurs pans des murs de la ville de Lyon. Les
pluies ayant cessé, les arbres refleurirent, quoiqu’on fût alors au
mois de septembre. A Tours, cette même année, on vit, un matin,
avant le point du jour, un feu qui sillonna le ciel et alla s’éteindre
à l’horizon du côté de l’orient. Dans toute cette contrée, on
entendit un bruit pareil à celui d’un arbre qui tombe, mais qui
tenait à toute autre cause, puisqu’il retentit dans un rayon de
cinquante milles et au delà. Cette même année, la ville de
Bordeaux fut violemment ébranlée par un tremblement de terre;
ses murs d’enceinte furent sur le point de crouler. Le peuple fut si
terrifié qu’il craignit d’être englouti avec la ville, s’il ne se hâtait de
prendre la fuite; en sorte qu’un grand nombre cherchèrent un abri
dans d’autres villes. La secousse se propagea à quelques cités
voisines, et fut ressentie jusqu’en Espagne, mais à un moindre
degré. Cependant d’immenses quartiers de roches, détachés des
monts Pyrénées, écrasèrent des animaux et des hommes. Un
incendie allumé par la main de Dieu, dans les bourgs bordelais,
embrasa soudainement les maisons et les granges avec le
produit des récoltes; et rien n’expliquait l’apparition de ce feu, si
ce n’est peut-être la volonté divine. Un terrible incendie dévora
aussi la ville d’Orléans, de telle sorte qu’il ne resta absolument
rien aux personnes les plus riches; et ce qu’on parvenait à
arracher aux flammes, devenait à l’instant la proie de voleurs
sans cesse aux aguets. Dans le territoire de Chartres, le pain
rompu laissa écouler du vrai sang, et la ville de Bourges fut
dévastée par la grêle.
»Tous ces prodiges furent suivis d’une épidémie meurtrière.
Au moment où les rois en discorde, se préparaient de nouveau à
la guerre civile, la maladie dysentérique (morbus dysentericus)
envahit presque toutes les Gaules[320]. Ceux qu’elle attaquait,
avaient une fièvre violente, accompagnée de vomissements, de
grandes douleurs dans la région rénale et de lourdeurs dans la
tête et le cou. Les matières rejetées par la bouche étaient jaunes
ou mêmes vertes. Plusieurs assuraient que c’était un poison
secret. Les paysans appelaient cela pustules corales (CORALES
PUSULAS ). Ce qui n’est pas invraisemblable; puisque après
l’application de ventouses aux épaules ou aux jambes, il s’élevait
des cloches qui, en se rompant, donnaient issue à de la sanie; ce
qui en sauva beaucoup[321]. Les breuvages composés avec des
simples, propres à combattre les poisons, furent aussi très-
efficaces.
»Cette maladie qui avait d’abord commencé au mois d’août,
attaqua d’abord les enfants et les emporta. Nous perdîmes nos
doux et chers petits enfants que nous avions pressés contre
notre cœur, bercés entre nos bras, et nourris de notre propre
main avec une constante sollicitude... En ces jours-là, le roi
Chilpéric fut aussi gravement frappé, et lorsqu’il commençait à se
rétablir, le plus jeune de ses fils, qui n’avait pas encore été
régénéré par l’eau et le Saint-Esprit, fut pris de la maladie, et
quand on le vit à l’extrémité, on lui donna le baptême. Peu de
temps après, il se trouva mieux, et son frère aîné nommé
Chlodobert, fut atteint à son tour... Après cela, le plus jeune
mourut consumé de langueur... On plaça Chlodobert sur une
civière, et on le transporta à Soissons, dans la basilique de Saint-
Médard. On le mit en contact avec le saint tombeau, en faisant
des vœux pour lui. Mais exténué et déjà presque sans souffle, il
rendit l’âme vers le milieu de la nuit.
»... En ces jours-là, Austrechilde, femme du roi Gontran, fut
de même emportée par le fléau... Nantin, comte d’Angoulême,
succomba aussi au même mal... Son cadavre devint si noir,
qu’on eût dit qu’il avait été calciné par des charbons ardents[322].»
La description qu’on vient de lire, tout incomplète qu’elle est, ne permet pas de méconnaître une invasion de variole. La fièvre violente, les vomissements, la céphalalgie, la douleur lombaire, l’éruption générale de pustules, la couleur noire du corps, représentent évidemment cette maladie, qui révèle déjà sa prédilection pour les jeunes enfants.
On a remarqué sans doute l’expression corales pusulas, que j’ai cru devoir traduire littéralement par pustules corales. Le sens de ces mots a été très-diversement compris. Les uns ont supposé, je ne sais trop pourquoi, qu’ils désignaient des pustules du cœur (pusulæ in corde ortæ). D’autres ont prétendu que Grégoire avait écrit: coriales pusulas (pustules du cuir ou de la peau), ce qui en donnerait une juste idée, si le texte permettait cette version. Quelques-uns ont pensé qu’il s’agissait de boutons intérieurs que l’action des
ventouses attirait au dehors[323].
Ce qui me paraît le plus probable, c’est que l’argot populaire de l’époque indiquait, par ce néologisme forcé, des pustules rouges comme le corail (purpurei coloris, corallo similis). N’est-ce pas la couleur des boutons varioleux à leur début?
Je rappellerai, à ce propos, que le patois de quelques populations du midi de la France, qui a tant de rapports avec le latin, désigne par le mot courals, des boutons rouges provoqués par l’action des chaleurs. L’étymologie ne serait-elle pas la même des
deux parts[324]?
En l’an 582, Grégoire signale en ces termes, une nouvelle épidémie du même genre.
«La septième année du roi Childebert, qui était la vingt et
unième de Chilpéric et de Gontran, pendant le mois de janvier, il
y eut des pluies, des éclairs et de grands coups de tonnerre. Des
fleurs se montrèrent aux arbres. Une de ces étoiles que j’ai plus
haut désignées par le nom de comètes, apparut, ayant autour
d’elle un espace fort noir. Elle semblait placée dans une sorte de
trou, d’où elle brillait au sein des ténèbres, scintillant et étalant sa
chevelure. Il en partait un rayon d’une grandeur merveilleuse, qui
apparaissait au loin, comme la fumée d’un vaste incendie. Elle
était visible à l’occident, vers la première heure de la nuit. Le
saint jour de Pâques, la ville de Soissons vit le ciel tout en feu,
comme s’il y eût eu en même temps deux incendies, l’un plus
considérable que l’autre. Dans l’espace de deux heures, ils se
réunirent, et, après avoir jeté une vive clarté, ils disparurent.
Dans le territoire de Paris, il tomba, des nuages, une véritable
pluie de sang qui mouilla les vêtements de plusieurs personnes,
et les souilla de telle sorte qu’elles s’en dépouillèrent avec
horreur. Dans trois endroits du même territoire, ce prodige se
reproduisit. Dans le territoire de Senlis, un homme trouva le
matin, à son lever, l’intérieur de sa maison arrosé de sang.
»Aussi, cette année éclata une épidémie. C’étaient des
maladies tachetées, malignes, avec pustules et vessies, qui
emportèrent beaucoup de monde. Cependant des soins bien
entendus en sauvèrent un grand nombre[325].»
Quand on rapproche ce passage de celui qui a été précédemment cité, on retrouve la même maladie caractérisée aussi par des taches, des vésicules, des pustules. Grégoire nous apprend de plus, que la peste inguinale régnait dans les Gaules en même temps que la variole. Le terrible fléau ravageait la ville de Narbonne, où ses attaques étaient instantanément mortelles.
Voici enfin une dernière citation qui convaincra les plus sceptiques. L’épidémie sévissait alors dans le diocèse de Grégoire, qui avait été témoin du fait qu’il raconte:
«L’année précédente (582) la Touraine était cruellement
ravagée par la maladie valétudinaire. Le sujet pris d’une fièvre
violente avait bientôt toute la surface de la peau couverte de
vessies et de petites pustules. Les vessies étaient blanches et
assez dures, ne présentant aucune mollesse, et s’accompagnant
d’une vive douleur. Dès qu’elles avaient atteint leur maturité, elles
crevaient et laissaient échapper l’humeur qu’elles renfermaient.
Leur adhérence aux vêtements en contact avec le corps,
augmentait considérablement la douleur. L’art des médecins était
complétement impuissant contre cette maladie, à moins que Dieu
lui-même ne lui vint en aide. Plusieurs obtinrent cette grâce,
après avoir imploré aux pieds des autels la miséricorde divine.
Mais pourquoi parler des autres, quand nous en avons vu nous-
même un exemple frappant? La femme du comte Eborin, qui
était atteinte de ce fléau, était tellement couverte de vésicules
que ni les mains, ni la plante des pieds, ni aucune autre partie du
corps n’en étaient exemptes. Il en était même venu sur les yeux
qui restaient constamment fermés... Bientôt après, la fièvre
cessa, la décroissance graduelle des pustules s’opéra sans
douleur et la malade fut guérie[326].»
Je n’entends pas donner cette description pour un modèle de précision nosographique. Grégoire écrit en simple chroniqueur, sans aucune prétention médicale. Mais on conviendra que s’il manque quelque chose au portrait de la variole, il n’en est pas, pour cela, moins ressemblant. Une fièvre ardente, suivie de vésicules et de pustules blanches et dures, dont la rupture, à l’époque de leur maturité, donne issue à une humeur; leur adhérence aux vêtements en contact avec la peau; leur dissémination sur toutes les parties du corps, et, en particulier, sur les yeux qu’elles tiennent fermés: est-il une autre maladie à laquelle réponde un pareil ensemble de symptômes?
Le e VI siècle fut donc témoin de la première invasion de la variole, et le texte de Marius ne permet pas de douter qu’elle n’ait
frappé l’Italie et la Gaule en 570[327].
Après ses premiers ravages, elle sembla assoupie pendant quelques années, si l’on en juge par le silence des écrivains contemporains; mais elle se réveilla en 580 et désola, pour la seconde fois, les Gaules pendant plusieurs années consécutives, toujours accompagnée du flux dysentérique qui avait marqué ses débuts. C’est cette épidémie dont nous venons de lire la relation d’après l’évêque de Tours.
Les documents que j’ai cités, et dont l’authenticité est irrécusable, démentent l’opinion très-répandue qui attribue les importations successives de la variole aux courses des Sarrasins pendant le e VII siècle.
On n’est pas d’accord sur son lieu de naissance. Freind et quelques autres ont indiqué l’Égypte, uniquement parce que cette région est un foyer reconnu de maladies pestilentielles. Mais de ce que la combinaison des influences topographiques de l’Égypte peut engendrer la peste, endémie toujours prête à prendre l’expansion épidémique, il ne s’ensuit pas qu’on puisse imposer théoriquement la même étiologie originelle, non-seulement à la variole, entité morbide radicalement distincte, mais encore à la rougeole qui a fait en même temps son entrée dans le monde.
Ce qui est certain, c’est que la variole a marché bien plus lentement que la peste, sa contemporaine. Il ne lui fallut pas moins de plusieurs siècles pour s’étendre sur toute la surface de la terre, tandis que Procope, témoin de la peste de Constantinople, pouvait la suivre en écrivant son histoire, jusque dans les régions les plus reculées.
Après avoir jeté son premier feu en Occident, la variole semble ralentir ses progrès, sans abandonner toutefois l’Égypte, où se trouvaient réunies les conditions les plus favorables à son développement. Vers l’année 639, sous la domination d’Omar Ier, les Sarrasins se rendirent maîtres de ce pays. Cette irruption donna un tel élan à la maladie, ou tout au moins coïncida avec une recrudescence si violente, que quelques écrivains ont prétendu qu’elle avait paru alors pour la première fois. Elle se répandit, à la suite des armées victorieuses, dans la Lycie, la Cilicie, à travers toute la partie occidentale de l’Asie, d’où elle parvint jusqu’à la Chine
par la Mingrélie, la Tartarie, etc.[328].
Dans le e VIII siècle, la conquête de l’Espagne, de la Sicile, etc., par les Sarrasins, ramena le fléau en Europe, et l’incendie qui semblait éteint se ralluma avec une dévorante activité. Il va sans dire que la contagion prit une grande part à sa propagation.
On sait que du e e IX au XII siècle, les arts et les sciences trouvèrent un refuge chez les Arabes, pendant que l’Europe entière restait plongée dans l’ignorance. En 813, Al-Mamoun, célèbre par son esprit élevé et son goût pour les lettres, était assis sur le trône des califes. Par son ordre, les œuvres de l’antiquité grecque furent traduites en arabe. Les écrivains de cette nation, qui se livrèrent avec ardeur à l’étude de la médecine, consacrèrent de nombreux travaux à la variole qu’ils avaient eu le temps de bien observer. Il est à remarquer qu’ils ne sont pas d’accord sur le nom qui la désigne: autre preuve de son origine récente.
La variole, très-connue dans l’Europe méridionale au e XII siècle, semblait ménager le Nord. Mais à leur retour de la Terre-Sainte, les Anglais, les Allemands et les autres peuples qui s’étaient rangés sous l’étendard de la croix, importèrent le fléau dans leur pays. Cette invasion générale fut si meurtrière que plusieurs historiens ont cru pouvoir dater de cette époque, sa première explosion en Europe.
Je laisse la variole poursuivre son voyage jusqu’au e XV siècle, où nous constatons l’étendue de ses progrès. La Hollande, l’Angleterre, la Pologne, l’Allemagne, l’Espagne, la France, l’Italie, avaient été ravagées à plusieurs reprises; mais sa marche vers les régions septentrionales était toujours ralentie par la défaveur des conditions
climatériques[329].
La raison contraire explique la rapidité de son extension en Asie, où elle n’avait respecté que quelques îles de la mer des Indes qui avaient peu de relations avec l’extérieur.
Les Espagnols la portèrent en Amérique au e XVI siècle. En 1517, elle fit tant de victimes à Saint-Domingue qu’on eût dit une île déserte. Le fléau se propagea ensuite dans cette partie du globe, sur
les pas des conquérants qui découvraient de nouveaux pays[330].
Enfin dans le e XVIII siècle, elle avait envahi le monde entier et il n’était pas de lieu privilégié qui eût échappé à ses atteintes. Cependant le moment approchait où l’art, vaincu dans cette lutte inégale, devait prendre sa revanche.
On a généralement remarqué que les médecins à qui la variole venait imposer une si rude tâche, s’étaient longtemps recueillis avant de prendre la parole au nom de la science. Ce n’est guère que cinquante ans après son avénement, c’est-à-dire vers 622, qu’on la voit mentionnée et brièvement décrite pour la première fois, par un
médecin égyptien du nom d’Aaron [331]. Paul d’Égine, son contemporain, n’en dit pas un seul mot, quoiqu’il nous ait laissé des histoires de maladies, dont la concision n’exclut pas l’exactitude. Devançant les théories futures, Aaron attribue la maladie nouvelle à l’effervescence du sang et de la bile. Il note, comme un signe fâcheux, l’apparition des boutons, dès le premier jour de l’invasion. Ce qu’on peut, selon lui, souhaiter de mieux dans l’intérêt du malade, c’est qu’ils ne se montrent que le troisième. La répercussion est un grave danger, et on la prévient en évitant l’impression de l’air
froid et l’usage des boissons froides[332].
Cet écrit est le plus ancien que nous ayons sur la petite vérole. Rhazès, à qui l’on attribue assez généralement la priorité, ne dissimule pas, dans son grand ouvrage connu des érudits sous le titre de Continent, qu’il avait été précédé dans cette étude par Aaron et quelques autres qu’il nomme aussi. Mais il leur reproche d’être inexacts et obscurs, et se flatte avec raison d’avoir mis plus de précision dans l’étiologie de la maladie, et dans la distinction des formes qu’elle peut prendre.
Le livre écrit par Rhazès au e IX siècle, mérite à certains égards sa réputation. Souvent altéré par l’ignorance des traducteurs ou l’infidélité des copistes, il a repris aujourd’hui sa pureté primitive. Aux notions éparses recueillies avant lui, Rhazès a réuni les résultats de ses observations personnelles. Son œuvre a paru suffire pendant plus de cinq cents ans, puisque les auteurs qui se sont succédé
durant cette longue période, n’y ont presque rien ajouté[333].
L’auteur arabe donne pour la prophylaxie de la petite vérole des préceptes qui s’inspirent d’une sage hygiène.
En théorie, il admet que le sang des enfants doit entrer en fermentation pour passer à l’adolescence, et c’est la petite vérole qui élimine les humeurs superflues; c’est ainsi qu’il explique l’aptitude spéciale du jeune âge à contracter cette maladie. Mais comme les adultes et les vieillards n’en sont pas exemptés, il a fallu recourir à des accommodements sur lesquels il est inutile d’insister.
Ses prescriptions curatives décèlent un excellent esprit pratique. Il règle minutieusement la diète du malade; indique les moyens d’accélérer l’éruption, de prévenir les accidents résultant du siége des boutons sur les yeux, la bouche, le nez, les oreilles, etc. On remarquera qu’il redoute beaucoup les graves désordres provoqués par les pustules qui recouvrent les articulations. Il recommande d’ouvrir sans retard celles qui sont volumineuses, sous peine de voir survenir des dénudations des os, des muscles et des tendons. D’où j’induis que cet accident devait être commun à cette époque.
Contre certaines traces laissées par les boutons, l’auteur préconise, selon l’usage du temps, une foule de topiques dont il aurait eu sans doute bien de la peine à justifier la formule. La recette pour la restauration des cicatrices en creux est des plus simples, et Rhazès en confie l’exécution aux intéressés: Onctions avec le beurre mélangé de safran des Indes (curcuma), bains réitérés et
frictions fréquentes [334].
Quel que soit le mérite du Traité dont je viens de donner un simple aperçu, on y découvre des lacunes inexplicables. L’auteur n’indique ni la marche, ni les caractères, ni la forme ombiliquée de l’éruption, et il ne paraît pas soupçonner sa contagiosité.
Après Rhazès, Avicenne a consacré à la petite vérole un chapitre
important de ses œuvres[335]. Il n’y aurait aujourd’hui rien à retoucher au tableau qu’il a tracé des phénomènes précurseurs; mais il n’établit aucune distinction entre les symptômes, ni pour leur fréquence, ni pour leur ordre de succession. Il insiste longuement sur le pronostic et les indices qu’il peut tirer de la couleur, du nombre, du volume et de la consistance des pustules. Elles peuvent être blanches, jaunes, rouges, vertes, violettes, noirâtres. Plus elles se rapprochent de la teinte noire, plus elles sont dangereuses; plus elles s’en éloignent, plus elles sont bénignes. Leur blancheur est donc du meilleur augure. Avicenne note aussi le danger des éruptions à marche irrégulière, qui sortent et rentrent alternativement, surtout si elles ont une teinte violette.
On ne s’explique pas qu’un observateur aussi attentif ait négligé de distinguer les phases si remarquables de la fièvre. Il se borne à constater qu’il est plus rassurant de voir la fièvre précéder l’éruption que de voir les boutons se montrer avant tout mouvement fébrile. D’où je serais porté à penser qu’il ne distinguait pas nettement en nosologie, les fièvres éruptives des éruptions fébriles; et qu’il a pu prendre plus d’une fois pour des varioles, des exanthèmes qui n’en offraient que les apparences.
Mieux renseigné que Rhazès par l’expérience, Avicenne reconnaît formellement, dès les premières lignes, la contagion de la variole et de la rougeole. «Sunt variolæ et morbilli in classe morborum contagiosorum.»
Je ne veux ici consigner qu’un détail du traitement. L’auteur prescrit d’ouvrir les pustules parvenues au septième jour, et présentant les signes d’une maturation complète; et par un raffinement destiné à frapper l’imagination des malades et du public, il veut qu’on se serve d’une aiguille d’or, en ayant soin d’éponger avec du coton, l’humeur dont on provoque l’écoulement.
En théorie, il adopte les idées de son devancier sur la fermentation du liquide sanguin, comparée à celle du suc de raisin qui se purifie en se débarrassant d’une lie épaisse et terreuse: hypothèse grossière dans sa formule; mais qui n’est pas plus paradoxale que tant d’autres, aujourd’hui surtout où le rôle confié aux ferments pour la génération des maladies, tend à dépasser toute mesure.
Les auteurs arabes qui sont venus après Rhazès et Avicenne, n’ont rien ajouté à leurs travaux, et ont laissé l’étude de la petite vérole à peu près où ils l’avaient prise. Esclaves de la loi de Mahomet et du fatalisme qu’elle impose, ils n’ont pas osé toucher à la question prophylactique. Nous avons vu que Rhazès avait été mieux inspiré et que son esprit élevé avait secoué hardiment la tyrannie d’un préjugé absurde qui livre l’homme sans défense à tous les maux qui le menacent.
Constantin l’africain est le premier médecin qui ait écrit en latin
sur la petite vérole[336]. Il appelle variola la maladie éruptive, et
réserve le pluriel pour les pustules elles-mêmes [337]. Théoriquement il ne considère la variole, que comme l’acte éliminateur des détritus laissés dans le sang de l’enfant par le sang menstruel qui l’a nourri pendant la vie intra-utérine, et par le lait qui lui a servi d’aliment après la naissance. Un individu peut la contracter, soit pour avoir ressenti l’impression de l’air pestilentiel, soit pour avoir respiré les émanations adhérentes au siége sur lequel un varioleux s’est antérieurement assis. Il est impossible de ne pas reconnaître ici la contagion médiate, quoique l’auteur n’ait pas écrit le mot.
Constantin énumère assez exactement les phénomènes de l’invasion; mais il n’y a pas compris la douleur lombaire caractéristique. En s’occupant de la forme, de la consistance, de la couleur des pustules dans leur rapport avec le pronostic, il n’oublie pas de noter les cas où elles sont confluentes. (Altera alteri conjungitur.)
C’est à Sydenham, dans le e XVII siècle, qu’appartient l’honneur d’avoir doté la science d’une description de la variole qui est restée
un modèle[338]. Boerhaave la tenait en si grande estime, qu’il convenait n’avoir pu y faire que des additions de peu d’importance,
quoiqu’il en fût à la dixième lecture[339]. Les médecins n’ignorent pas que l’Hippocrate anglais réforma le traitement en vogue de la variole, et le remplaça heureusement par la méthode rafraîchissante, non
sans mériter le reproche d’en avoir fait un emploi trop exclusif[340].
Lorsque la petite vérole, digne satellite de la peste bubonique, lançait sur tous les hommes ses traits empoisonnés, et infligeait à un grand nombre de ceux dont elle épargnait la vie, des maux sans remède ou des difformités repoussantes, quel n’eût pas été l’étonnement des médecins, s’il leur eût été donné de lire dans l’avenir, et d’y voir, en premier lieu, l’inoculation artificielle, cette heureuse témérité qui conjurait, en les affrontant, les dangers du fléau, et plus tard, ce talisman de la vaccine qui le supprimait en prenant sa place! Et pourtant, douze siècles devaient s’écouler, avant que l’art, désolé de son impuissance, s’enrichît de ces inventions providentielles qui venaient rendre un peu de calme à la famille humaine, fatalement vouée à tant d’épreuves. Exemple unique dans les fastes des épidémies, et qui forme le trait le plus
saillant de l’histoire de la petite vérole[341]!
On sait que certains animaux sont sujets à des maladies éruptives que quelques ressemblances avec notre variole ont fait désigner du même nom. Ce fait a même été exploité par les détracteurs obstinés de la vaccine, qui en ont déduit qu’une loi naturelle assujettit tous les êtres vivants à ce travail dépuratoire et, qu’en conséquence, l’origine de la variole remonte au berceau du genre humain.
A quoi je réponds que cette prétendue loi est démentie par l’observation, puisqu’un grand nombre d’espèces animales sont visiblement exemptées de cet impôt. Si l’homme est devenu, au e VI siècle, la proie d’une maladie éruptive nouvelle, il ne répugne en rien d’admettre que certains animaux soumis aux mêmes influences en aient aussi subi l’impression. Le régne simultané des épidémies et des épizooties, est de notoriété vulgaire dans leur histoire. D’après une statistique dressée par Paulet, sur quatre-vingt-douze épizooties dont il a recueilli la relation dans ses lectures, vingt et une ont été communes aux animaux et à l’homme. On pourrait, à la rigueur, n’y voir qu’une coïncidence fortuite. Mais si l’on tient compte de la fréquence de ces associations et des rapports symptomatiques constatés des deux parts, on ne peut guère méconnaître l’œuvre collective des mêmes facteurs pathogéniques.
L’analogie de certaines éruptions des animaux avec l’éruption de la variole humaine, n’a pas échappé aux Anglais, qui leur ont donné le même nom: small-pox (variole de l’homme, littéralement petite vérole); cow-pox (variole de la vache); horse-pox (variole du cheval); swine-pox (variole du porc); chicken-pox (variole du poulet).
Je sais bien que dans le langage usuel de la médecine anglaise, les mots: chicken-pox et swine-pox, servent à désigner deux variétés de varicelle. Dans la première, les vésicules sont petites, en pointe, ou aplaties. Dans l’autre, elles sont grandes, globuleuses, molles, plus larges au milieu qu’à la base. Ces deux dénominations ne devraient donc pas être prises à la lettre, et n’indiqueraient que deux formes différentes de l’éruption.
Il n’en est pas moins vrai que les vétérinaires ont observé des boutons varioliformes chez divers oiseaux de basse-cour, tels que les poules, les oies, les pigeons, les dindons.
D’autre part, Viborg a décrit comme analogue à la petite vérole de l’homme, une maladie éruptive qu’il a observée chez le porc.
Sacco assure aussi qu’en Italie cet animal est sujet à une éruption générale et contagieuse, à laquelle on a cru devoir donner le nom de variole.
Il paraît que le chien a aussi son exanthème varioleux. Une maladie de ce genre a été observée à l’École vétérinaire de Lyon en 1809. Avant cette époque, elle avait déjà été signalée, et depuis on
a eu quelques occasions de la revoir[342].
On est surpris de ne pas compter dans la nomenclature anglaise des varioles ou pox, la clavelée des bêtes à laine, fièvre éruptive que
des hippiâtres très-autorisés confondent avec notre petite vérole [343]. Dans le midi de la France, on lui donne le nom de picote, qui s’applique indifféremment à la variole. Cette homonymie vulgaire est justifiée non-seulement par les analogies symptomatiques des deux maladies, mais aussi par la fréquence de leur coexistence épidémique. A l’heure où j’écris ces lignes, la petite vérole, atténuée par la vaccine, règne sur plusieurs points du département de l’Hérault, pendant que les troupeaux sont la proie d’une épizootie de clavelée dont l’inoculation préventive modère efficacement les
ravages[344].
Ces rapports, qui se révèlent au premier coup d’œil, avaient même suggéré l’idée d’essayer la vaccine sur les moutons condamnés aux assauts périodiques d’un fléau meurtrier. Mais ces expériences n’ont donné que des résultats contradictoires entre les mains des hommes les plus compétents: ce qui signifie peut-être qu’elles n’ont pas dit le dernier mot et qu’elles demandent à être
reprises [345].
Parmi les éruptions varioliformes des animaux dont l’étude appartient à l’hippiatrie, il en est une que la médecine humaine revendique comme une de ses plus belles conquêtes. C’est la picote de la vache, plus connue sous son nom anglais de cow-pox, que Jenner a rendu célèbre.
Comme rien de ce qui touche cette étrange maladie ne peut être indifférent, il serait curieux de rechercher si elle a accompagné la petite vérole à sa première apparition.
Une ligne de la chronique de Marius est le seul document qui permette d’essayer une conjecture.
Après avoir annoncé, dans le passage que j’ai déjà cité, l’invasion de la Gaule et de l’Italie par une maladie épidémique accompagnée de flux de ventre et de variole, Marius ajoute immédiatement que, dans les mêmes régions, il y eut une grande mortalité parmi les bêtes bovines.
«Anno 570, morbus validus cum profluvio ventris et variola
Italiam Galliamque valde affecit; et animalia bubula, per loca
supra scripta, maximè interierunt[346].»
La maladie qui frappait le gros bétail était-elle, en réalité, la picote, et Marius assistait-il à l’avénement simultané des deux fièvres éruptives? Ou bien s’agirait-il d’une épizootie bovine indéterminée qui n’aurait, avec la variole humaine, d’autre rapport que celui de leur coïncidence?
Je ne trouve, du moins, à la première version rien d’invraisemblable. Le rapprochement des deux faits inscrits par Marius, sans commentaire, permettrait de croire qu’il n’hésitait pas à rapporter les deux fléaux à une généalogie commune. Mais en l’absence de tout élément de diagnostic, il est prudent de ne pas aller au delà d’un simple soupçon.
Si l’on objectait que la picote bovine de nos jours ne répond, ni pour sa gravité, ni pour son extension, au sombre tableau tracé par le vieux chroniqueur, je me rejetterais sur la malignité exceptionnelle du génie épidémique, dont la marche du temps aurait progressivement adouci la férocité primitive, hypothèse qui pourrait
se prévaloir de certains faits du même ordre[347].
Dans l’orageuse discussion sur l’origine du vaccin, qui a tant agité l’Académie de médecine en 1863, au milieu de vérités pratiques qui ont ouvert à la science des horizons nouveaux, quelques paradoxes se sont fait jour, et je n’hésite pas à qualifier ainsi l’opinion qui affirme l’identité de la petite vérole et de la vaccine, malgré ma considération pour les autorités qui la
patronnent[348].
Il est certain que si l’on se borne à comparer leurs éruptions respectives, on trouvera, entre la pustule vaccinale et la pustule varioleuse, tant de ressemblances, qu’il n’est pas de médecin, si
exercé qu’on le suppose, qui soit en état de les distinguer[349].
Mais si on établit le diagnostic différentiel des deux maladies sur sa véritable base, c’est-à-dire, sur le rapprochement des principaux attributs que l’observation pathologique leur assigne, il n’est pas possible de les confondre.
1o La durée de la période d’incubation de la variole est notablement plus longue que celle de la vaccine.
2o Le mouvement fébrile est très-prononcé dans la variole, presque inaperçu dans la vaccine.
3o Généralement, le nombre des pustules varioliques dépasse de beaucoup celui des points d’insertion et peut aller jusqu’à la confluence. Il est presque inouï au contraire, que l’inoculation vaccinale fasse naître plus de boutons qu’il n’y a eu de piqûres, et, le cas échéant, ces boutons surnuméraires sont en petit nombre.
4o La variole est presque toujours dangereuse et trop souvent mortelle, tandis qu’on peut compter sur la bénignité naturelle de la vaccine, sauf l’éventualité infiniment rare de quelques complications intercurrentes qui la détournent de sa marche normale.
5o Le virus varioleux est vaporeux ou halitueux, et se mêle à l’air, dans un certain rayon, comme les principes odorants. La fixité du vaccin lui interdit toute expansion hors du dépôt où il s’est formé.
6o Enfin, si on inocule un mélange des deux virus, on voit surgir deux éruptions correspondantes à leur double origine. Cette expérience souvent répétée a toujours donné les mêmes
résultats [350].
Ce n’est donc pas sans motif qu’on renonça à l’inoculation variolique, qui rachetait ses bienfaits par de graves inconvénients, pour lui substituer l’insertion du cow-pox dont l’innocuité était aussi
assurée que son pouvoir préservateur[351]. L’identité des deux maladies une fois admise, la logique voudrait qu’on employât indifféremment dans la pratique l’un ou l’autre virus. Est-il un seul médecin qui ne reculât devant la reprise de l’ancien procédé, au risque même d’une inconséquence? Il y a trop longtemps que le vaccin a fait ses preuves pour qu’on ose répudier des services aussi éclatants, sur la foi d’une présomption qui, après tout, n’est point infaillible. En un mot, si la vaccine a conquis, d’un commun accord, la préséance sur sa rivale, c’est apparemment qu’elle en diffère par quelque trait essentiel, et qu’elle ne représente pas, au fond, la même entité morbide.
D’après une théorie fort en vogue parmi les médecins, et assez bien vue des gens du monde, le vaccin serait l’antagoniste ou le neutralisant de je ne sais quel germe inné dont la préexistence matérielle est encore une des fictions favorites du vieil humorisme.