Étude sur les maladies éteintes et les maladies nouvelles pour servir à l'histoire des évolutions séculaires de la pathologie

CHAPITRE VIII DE LA GRANDE ÉPIDÉMIE DU XVe SIÈCLE (SUETTE ANGLAISE)

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

CHAPITRE VIII

 

DE LA GRANDE ÉPIDÉMIE DU XVe SIÈCLE (SUETTE

ANGLAISE)

 

Le e XV siècle était aussi prédestiné à de rudes épreuves. Quelques années à peine avant l’apparition de la syphilis, éclata une épidémie terrible, qui rappelait les grandes maladies historiques par l’étendue de son rayonnement, sa physionomie originale, sa nature inconcevable, son indomptable léthalité.

Cette maladie est restée célèbre sous le nom de suette anglaise, qui comprend, à la fois, son symptôme prédominant et son lieu de naissance.

J’ai eu bien souvent à déplorer, dans le cours du livre que j’écris, la pénurie ou l’insuffisance des documents que j’avais à ma disposition.

La maladie dont j’entreprends l’étude, fait sous ce rapport, une heureuse exception qu’explique l’état des sciences médicales à l’époque où elle parut. De nombreux travaux ont éclairé son histoire, et leur valeur est d’autant plus grande, qu’ils sont signés par des contemporains des diverses épidémies, ou par des écrivains, assez rapprochés de leurs invasions, pour en avoir reçu la tradition de la main à la main, c’est-à-dire, avec toutes les conditions désirables d’authenticité.

Par surcroît de bonne fortune, un de ces recueils dont les Allemands seuls conçoivent et réalisent l’exécution, a réuni l’ensemble des écrits, pièces et documents relatifs à la suette anglaise, et ce rapprochement, qui abrége et dirige si utilement les recherches, place, sous les yeux du lecteur, tous les éléments d’une histoire certaine et complète de cette maladie.

L’idée première de cette compilation appartient à Gruner, dont on ne saurait trop louer la patiente et sagace érudition. On y trouve, outre les monographies, un nombre considérable de fragments historiques, empruntés aux auteurs anglais, belges, allemands, suisses, danois, suédois, français, italiens. Gruner avait mis onze ans à composer cette collection, que sa mort l’empêcha de rendre publique. Son manuscrit, dont on connaissait l’existence, échappa, pendant près de trente ans, à toutes les recherches; et, au moment où on le croyait perdu, il fut heureusement découvert par M. le docteur Hæser, qui s’occupe avec tant d’ardeur et de talent de l’histoire de la médecine, et qui est bien digne, à tous égards, d’inscrire son nom à côté de celui de Gruner. Ce savant confrère a donné, en 1847, une édition du recueil posthume de son compatriote; et après quelques corrections ou retranchements jugés convenables, il l’a enrichi de nouvelles pièces, imprimées ou inédites, et de commentaires personnels (additamenta), qui n’en

sont pas la partie la moins curieuse[601].

Il va sans dire que j’ai mis largement à profit les indications réunies de Gruner et de Hæser, non sans éprouver un sentiment de reconnaissance, pour ces hommes utiles dont le labeur opiniâtre et désintéressé, ouvre une voie plus facile à ceux qui veulent les suivre

dans la carrière [602].

Parmi les monographies, il en est deux qui occupent le premier rang par la notoriété de leurs auteurs et le mérite intrinsèque de l’œuvre. Ce sont celle de Joachim Schiller de Bâle, publiée en

1531[603], et celle de Jean Kaye, plus connu sous le nom de Caïus Britannicus. Celui-ci écrivit d’abord sa relation en anglais, dans l’intérêt, comme il le dit, de ses compatriotes: et trois ans plus tard, il

la publia en latin, pour en vulgariser la lecture[604].

Ce qui ajoute au prix de ces ouvrages, c’est que leurs auteurs, médecins très-distingués, avaient vu et traité eux-mêmes l’épidémie qu’ils ont racontée. Peu importe qu’ils n’aient pas été témoins de la première invasion. Nous savons bien, qu’une grande maladie populaire conserve toujours ce cachet individuel qui en affirme l’identité inaliénable. Des états morbides aussi profondément spécifiques, peuvent tout au plus subir quelques modifications superficielles; mais leur symptomatologie vraiment pathognomonique s’astreint fidèlement aux lignes du plan primordial tracé par la nature. On peut dire, en ce sens, que celui qui a vu une grande épidémie, a vu aussi toutes celles de même nom.

J’entre en matière par une esquisse rapide de l’itinéraire de la suette dans ses diverses invasions, et des particularités qu’elle a

présentées dans ses principales étapes[605].

 

La suette épidémique envahit pour la première fois l’Angleterre en l’an 1485-1486, peu avant la bataille de Bosworth qui eut lieu vers le 7 août, et dans laquelle le roi Richard fut vaincu par Henri,

comte de Richemond[606]. Vers le 22 du même mois, la maladie se propagea rapidement dans toute l’étendue de l’île Britannique, suivant la direction de l’ouest, à l’est et au nord. C’est vers la mi-septembre qu’elle pénétra à Londres, d’où elle disparut subitement à la fin d’octobre. Elle fit partout de grands ravages. Inconnue des médecins, elle emporta, s’il faut en croire certaines statistiques, 99 malades sur 100: terrifiante mortalité qu’on ne retrouve pas même dans les épidémies les plus féroces! «Elle fut si aiguë et si terrible, dit Holinshed, que de mémoire d’homme, on n’avait rien vu de

pareil[607].» Les récidives étaient assez fréquentes. Les symptômes qu’elle offrait alors, lui donnaient cette physionomie originale et indélébile que le génie épidémique imprime sur les maladies qui relèvent de son influence. On s’assura, après de longues hésitations, que le mode de traitement le plus efficace, consistait à entretenir autour du malade, une température moyenne, favorable au maintien du flux sudoral.

En 1507, nouvelle épidémie qui commença par Londres, et sur laquelle manquent les renseignements. On sait seulement qu’elle fut beaucoup moins meurtrière que la précédente.

Une troisième épidémie, plus terrible peut-être que la première, éclata en 1518, dans les premiers jours de juillet. Un grand nombre de malades furent emportés en deux heures. Dans certaines localités, la mort enleva le tiers et même la moitié de la

population[608]. L’épidémie sévit cruellement à Londres, pendant les mois d’août et de septembre, et se propagea avec la même violence, dans le reste du royaume, jusqu’à la fin de l’année. Le peuple fut principalement frappé; mais les classes supérieures ne furent pas épargnées. «Il mourut, dit Herbert, beaucoup de chevaliers, de gentilshommes et officiers de la cour du roi, notamment lord Clinton, lord Grey of Wilton, et autres personnes de

qualité[609].» Henri VIII qui vit succomber le savant Ammonius son secrétaire intime, se mit à fuir de ville en ville devant le fléau. Cette fois encore l’Écosse et l’Irlande furent préservées; mais la maladie s’introduisit à Calais sur la côte occidentale de la France. Jean Kaye a noté comme circonstance bien digne de remarque, que ses atteintes portèrent exclusivement sur les Anglais qui habitaient cette ville.

La suette reparut pour la quatrième fois, en 1529. Voici ce qu’en dit Mézeray:

 

«Une certaine maladie prit cette année, son commencement

en Angleterre... C’estoit une espèce de contagion qui passa de là

en France (sic) et aux Païs-Bas, et se répandit bientost dans

toutes les parties de l’Europe. Ceux qui estoient atteints suèrent

abondamment. C’est pourquoy on l’appela Sueur angloise. Puis

ils avaient un rude frisson, et après, une fièvre très ardente,

laquelle les emportoit dans 24 heures, si l’on n’y rémédioit

promptement[610].»

Outre que cette attaque s’accompagna des symptômes les plus formidables, elle eut cela de particulier, comme on vient de le voir, qu’elle s’étendit à une grande partie de l’Europe.

La maladie s’abattit sur Londres vers les derniers jours de mai, et porta la terreur à son comble. Les tribunaux chômèrent, et le roi fut encore réduit à changer plusieurs fois de résidence. Le reste du royaume fut frappé presque en même temps, toujours à l’exclusion de l’Écosse et de l’Irlande.

L’historien Larrey nous apprend que «plus de cent mille

personnes avoient fait leur testament[611].»

Du Bellay, évêque de Bayonne, et alors ambassadeur de France en Angleterre, annonce sa maladie et sa guérison, dans une lettre que j’ai cru devoir reproduire, à cause de sa date:

«Le jour que je suay chez M. de Cantorbery, en mourut dix-huit

en quatre heures. Ce jour-là ne s’en saulva guères que moy, qui

n’en suis pas encore bien ferme[612].»

Après avoir quitté l’Angleterre, le fléau se jeta sur Hambourg, le 25 juillet, et pendant sa durée, fixée par les uns, à une vingtaine de jours, par d’autres, à quatre semaines, il enleva plus de mille personnes. Le bruit courut alors, ce qui ne manque jamais en temps d’épidémie, que la maladie avait été importée par un navire venant d’Angleterre, qui aurait eu quelques matelots atteints, pendant la traversée.

Sur la fin d’août, la maladie pénétra dans quelques villes de la Poméranie; mais elle ne fit pour ainsi dire, qu’y passer. Aux premiers jours de septembre, elle visita aussi la Prusse et la Silésie, où son

séjour ne fut pas long[613].

Vers le même temps, la suette s’introduisit dans le Danemark, la Suède, la Norvége, la Livonie, la Lithuanie, la Pologne et la Russie. Il paraît que c’est en Pologne qu’elle déchaîna toute sa violence.

Elle se porta bientôt dans la direction du Midi et de l’Occident, et envahit la Frise et les villes situées sur le littoral de la mer Baltique. Le Hanovre, la Westphalie, le duché de Brunswick, payèrent aussi leur tribut. Au commencement de septembre, ce fut le tour de la Bavière, qui fut comme le centre d’un long rayonnement. Le fléau s’établit à Francfort-sur-le-Mein, du 11 septembre jusqu’au 11 novembre.

Dans la revue, volontairement abrégée, de ses pérégrinations, je ne dois pas oublier l’invasion de Marbourg, qui se lie à un mémorable fait historique. C’était le moment où se tenait la conférence des protestants, pendant laquelle Luther et Zwingle exposèrent leurs dissentiments sur un dogme capital du catholicisme. La panique mit fin à la dispute, et les assistants se dispersèrent en toute hâte. Mais la peur avait grossi le danger; car il n’y eut dans l’enceinte de la ville qu’une cinquantaine de cas, et, sur ce nombre, un ou deux décès seulement. Cette bénignité extraordinaire ne laisse pas que de surprendre, quand il s’agit d’une ville qui devait, suivant les mœurs de l’époque, être moralement très-surexcitée par cette controverse entre les deux coryphées de la réforme.

L’épreuve fut cruelle pour la ville d’Augsbourg. L’épidémie s’y implanta, depuis le 6 septembre jusqu’au milieu de novembre. Les cinq premiers jours, 15,000 personnes furent atteintes, et 800 descendirent dans la tombe. En quatorze jours, dans le mois de novembre, on compta 600 morts, sur 3,000 malades.

Je ne suivrai pas le fléau dans sa marche à travers les autres cités allemandes. Les unes furent décimées; dans d’autres, les cas furent généralement bénins, et la mortalité très-réduite.

L’épidémie parcourut aussi la Batavie et la Gaule Belgique. Elle surprit Anvers à l’heure où un brouillard noir et épais interceptait la clarté du jour. Cette explosion soudaine emporta 500 personnes, en trois ou quatre jours. La maladie ne désempara pas jusqu’au 13 octobre, et ses attaques furent si nombreuses, qu’on comptait sept ou huit malades dans la même maison.

Amsterdam la vit entrer dans ses murs, le même jour qu’Anvers; mais il paraît que son règne épidémique ne dépassa pas trois ou quatre jours.

Après Anvers, ce fut le tour de Gand et de Bruges, auxquelles succédèrent Bruxelles, Harlem, Dordrecht, et enfin, toute la Hollande, où l’on compta, depuis le commencement, plusieurs milliers de décès par jour.

Ce fut pendant l’automne et à l’entrée de l’hiver, que la suette s’introduisit en Suisse, et gagna Bâle et Berne. Elle s’arrêta principalement dans les pays plats. Nous manquons de renseignements précis sur la marche qu’elle suivit. Cependant, on est assez d’accord pour admettre qu’elle donna les premiers signes de sa présence à Berne, le 13 décembre; car c’est ce jour même, que la Diète fit publier une instruction populaire, concernant l’épidémie.

Aucun témoignage authentique n’atteste que le fléau ait pénétré en France et notamment à Paris. Fernel, qui eût été si bien placé pour l’étudier dans cette étape, n’en parle qu’en passant, et comme d’une maladie sévissant dans quelques parties de l’Allemagne, dans

la Gaule Belgique et l’Angleterre[614].

Il est plus que douteux aussi, qu’elle ait affligé l’Italie. Les rares assertions qui l’affirment sont loin de mériter confiance. Si le fait eût été vrai, il ne serait pas resté, à cet égard, la moindre incertitude.

Une cinquième et dernière épidémie fondit sur l’Angleterre en 1551. Elle éclata tout à coup, le 13 avril, à Shrewsbury, ville de la province de Shropshire, située sur la Saverne. En peu de jours, elle emporta 900 personnes, et se propagea à d’autres villes, avec une sorte de furie. C’est l’épidémie dont Jean Kaye fut témoin, et dont il nous a laissé une admirable description que nous retrouverons bientôt, et que je considère comme le document le plus précieux que nous possédions, sur l’histoire de la suette. Je me borne à rappeler, en attendant, que la terreur qu’elle répandit partout, poussa des masses d’émigrants en Écosse et en Irlande, qui continuèrent à jouir du privilége de l’immunité. La France fut aussi l’asile d’un grand nombre de fuyards; nouvelle preuve que l’épidémie n’y avait pas pénétré. La maladie entra à Londres, le 7 juillet, d’après Kaye; le 9, selon d’autres versions; et elle prit une telle intensité, qu’elle emporta près d’un millier d’hommes, dans la première semaine. Burnet précise même les chiffres, et affirme que dans la journée du 10 juillet, le nombre des morts fut de 100, et qu’il s’éleva à 120, le

12. A ce moment, le fléau sembla avoir atteint son apogée[615].

Ces renseignements passent pour exacts. Mais ce qui est bien avéré, c’est que la mortalité à Londres, n’excéda pas le nombre de

872, depuis le 8 juillet jusqu’au 19[616]. La maladie frappa surtout les sujets de 30 à 40 ans. Ceux qui, dès l’invasion, se plaignaient du froid, mouraient en 3 heures. Chez ceux qui devaient réchapper, la maladie ne durait pas plus de 9 ou 10 heures. Le roi Edouard VI quitta Londres, et se réfugia successivement en divers lieux. Strype mentionne le tribut que l’épidémie préleva sur les gens du grand monde. La famille régnante ne fut pas exempte. Le dénombrement des principales victimes de cette classe, montre qu’elles se suivirent

de près dans la tombe[617].

Jean Fuller cite aussi les noms des personnages marquants de Cambridge, qui furent emportés en quelques heures. L’Université de

cette ville perdit un grand nombre d’étudiants[618].

Comme indice de la gravité de l’épidémie, on peut rappeler que, le 15 juillet, l’autorité ecclésiastique prescrivit des prières publiques.

Les détails nous manquent sur l’itinéraire ultérieur de la maladie. Nous savons seulement qu’en s’éloignant de la capitale, elle se dirigea vers la partie occidentale et septentrionale de l’Angleterre. Elle parut être sur son déclin, à la fin d’août, et disparut entièrement, vers les derniers jours de septembre.

Ce qu’il y a de bien remarquable, c’est que cette épidémie ne sortit pas, cette fois, de l’Angleterre; car on ne doit donner aucune importance à quelques cas épars, qui se montrèrent à Calais, à Anvers et dans quelques localités du Brabant. Kaye prétend qu’on les observa exclusivement sur ses compatriotes, qui se trouvaient alors dans ces villes, ou sur quelques rares individus, qui suivaient en tout la manière de vivre des Anglais, et partageaient en conséquence leur appropriation spéciale. Nous apprécierons bientôt cette observation singulière, à laquelle Kaye paraît tenir beaucoup, moins peut-être, parce qu’elle serait pour lui un fait avéré, que parce qu’elle confirmerait quelques anticipations théoriques.

 

L’énumération des épidémies de suette anglaise, inscrites dans l’histoire, et la revue rapide de ses principales stations, m’ont semblé préparer utilement à la connaissance plus intime de cette maladie. Il est temps de décrire ses symptômes, et de préciser les caractères individuels qui la personnifient.

Parmi les nombreux auteurs auprès desquels je pouvais me renseigner, je me suis adressé à Bacon et à Jean Kaye, sans préjudice pour les emprunts supplémentaires que j’ai faits à d’autres travaux. La relation de Kaye a été écrite pendant l’épidémie, avec ce sang-froid qui laisse à l’esprit toute sa liberté, au milieu de la stupeur universelle. J’aurais pu m’en contenter; mais j’ai cru devoir reproduire d’abord l’extrait, fort concis d’ailleurs, de Bacon, parce qu’il a rapport à la première invasion connue de la suette, et qu’il inaugure, en quelque sorte, avec toute l’autorité d’un tel historien, l’entrée de ce nouvel hôte, dans le domaine de la pathologie de l’homme.

«Vers cette époque, dit Bacon (1485, première année du règne

d’Henri VII), pendant l’automne et sur la fin de septembre,

commença à sévir, tant dans la ville même de Londres, que dans

d’autres parties du royaume, une maladie épidémique alors

nouvelle, qu’on nomma fièvre sudorifique (febris sudorifica), en

raison de sa nature et de ses symptômes. Cette maladie eut un

cours rapide, soit dans son évolution, chez les individus jusqu’à

sa crise, soit dans sa durée totale, comme épidémie. En effet,

ceux qui étaient frappés, succombaient dans les vingt-quatre

heures, ou bien ils étaient sûrs de guérir et n’avaient plus rien à

craindre. Quant à la période de temps pendant laquelle elle

exerça ses ravages, elle commença vers le 21 septembre, et

cessa à la fin du mois d’octobre suivant..... Cette maladie fut une

espèce particulière de fièvre pestilentielle; non pas toutefois, à ce

qu’il paraît, qu’elle eût son siége dans les veines ou les humeurs;

car on ne voyait survenir ni charbons, ni pustules, ni taches

pourprées ou livides. (La masse du corps restait intacte.) C’était

seulement une sorte de vapeur ou d’émanation maligne, qui se

rendait au cœur et enchaînait les esprits vitaux; ce qui provoquait

un effort de la nature, pour l’expulser ou l’éliminer par les sueurs.

L’expérience montra bien, que cette affection était plutôt une

surprise de la nature, qu’elle accablait à l’improviste, qu’un mal

rebelle aux remèdes, quand on les employait en temps opportun.

En effet, si le malade était modérément couvert et chauffé, sans

dépasser une limite moyenne, prenant des boissons tièdes et

faisant usage de cordiaux tempérés, de manière que le travail de

la nature ne fût ni surexcité par la chaleur, ni comprimé par le

froid, la guérison était le plus souvent assurée. Il n’y eut pas

moins un grand nombre de morts, dans les premiers temps,

avant qu’on eût découvert le mode de traitement et le régime à

prescrire. On croyait généralement que cette maladie n’était pas

de celles qui sont, à la fois, épidémiques et contagieuses, et qui

passent d’un individu à un autre; mais qu’elle provenait d’une

certaine malignité de l’air, qui s’en était imprégné sous l’influence

des saisons antérieures, accompagnées de fréquentes et

malsaines intempéries; ce que semblait témoigner la courte

durée de la maladie[619].»

Quelle que soit la valeur des écrits qui ont immortalisé Bacon, il était complétement étranger à la médecine pratique, et l’historien d’Henri VII n’a mentionné l’épidémie de suette qu’en passant, et comme un des faits mémorables de ce règne. Nous allons nous dédommager de son laconisme, en lisant la relation de Kaye, aussi savant médecin qu’écrivain habile, et que nous allons voir à l’œuvre,

dans une phase exceptionnelle de sa vie de praticien [620].

 

«Le 17e jour des calendes de mai 1551 (13 avril), au sein

d’une paix profonde, et sans aucune cause de trouble

appréciable, une maladie inconnue éclata, tout à coup, à

Shrewsbury, grande place forte située sur la Saverne. A première

vue, on ne put ni lui donner un nom, ni en déterminer la nature.

Mais les médecins ramenés, par ce qu’ils observaient, au

souvenir d’une épidémie antérieure, ne tardèrent pas à

comprendre qu’ils avaient affaire à la maladie dénommée sueur

anglaise (sudorem britannicum). Cette épidémie fut si terrible,

qu’elle frappa presque tous les habitants de la ville et des

environs. Les uns étaient saisis en cheminant; les autres

tombaient morts en fermant leur porte ou leur fenêtre. Un grand

nombre, par un terrible contraste, rendirent l’âme au milieu des

jeux et des fêtes. Les personnes à jeun, étaient prises comme

celles qui avaient l’estomac plein. Il y en eut qui furent

foudroyées en dormant; d’autres, pendant leur insomnie. Parmi

les membres d’une même famille, un bien petit nombre

seulement échappèrent aux atteintes de la maladie; et encore la

plupart d’entre eux ressentirent l’influence morbide. La mort était

souvent instantanée, ou survenait une, deux, trois, quatre heures

ou plus, après le commencement de la sueur. Généralement,

ceux qui dînaient en bonne santé, étaient sans vie à l’heure du

souper. Parmi ceux qui avaient résisté au premier assaut de la

maladie, nul ne pouvait se flatter d’en être quitte avant vingt-

quatre heures.

»Impossible de se faire une idée de l’épouvante, que répandit

dans toute l’Angleterre, l’apparition d’un fléau dont les débuts

étaient si formidables, et qui semblait redoubler de fureur, dans

sa marche envahissante. Sans compter que le spectacle de tant

de misères, et la cruelle image de la mort empreinte de tous

côtés, enlevaient à tout le monde cet espoir du salut, si cher au

cœur de l’homme. Car la maladie ne faisait grâce à personne, et

aucun refuge n’en mettait à l’abri. Présente partout, il n’était pas

de lieu privilégié où elle ne fît sa moisson fatale. Les citoyens qui

s’étaient séquestrés du commerce de leurs semblables, étaient

bientôt rapportés morts. La contagion (contagio) découvrait et

terrassait ceux qui restaient blottis dans quelque cachette

ignorée. Les femmes, les serviteurs, la classe inférieure ou

moyenne de la population, ne furent pas l’unique proie de

l’épidémie. Elle n’épargna pas les personnes du grand monde, et

dévasta indistinctement, quoique dans une mesure inégale,

comme nous le dirons plus tard, les somptueuses habitations des

nobles et l’humble demeure des pauvres.....

»L’éloignement et l’émigration, ces préservatifs éprouvés, en

temps d’épidémie, ne furent plus que d’impuissantes ressources.

Nulle retraite, nul gîte n’offrait de sécurité à nos compatriotes,

contre un mal qui, dans sa course vagabonde, menaçait de tout

envahir. Malgré cela, de nombreux citadins se sauvèrent à la

campagne; d’autres, sans plus de motifs, quittèrent la campagne,

pour s’abriter dans l’enceinte des villes. Quelques-uns, après un

premier essai, recherchaient de nouveau des réduits solitaires où

ils se croyaient inaccessibles. D’autres, jugeaient plus prudent de

rester renfermés dans leur maison. Comme aucun de ces

expédients ne servait à rien, on se crut mieux inspiré, en se

réfugiant dans les pays étrangers, et de préférence, dans ceux

qui se trouvaient séparés par la mer, du théâtre de l’épidémie

régnante. C’est ainsi que la masse des fuyards gagna, en toute

hâte, la Belgique, la France, l’Irlande ou l’Écosse. Mais il fut

bientôt avéré, que tous ces prétendus moyens de salut,

donnaient plus d’embarras que de véritable profit, et que le mieux

était encore d’implorer, sans bouger de chez soi, l’assistance de

Dieu en attendant son arrêt. C’est pourquoi bien des malheureux,

découragés par la violence de la maladie, et renonçant à tout

espoir de salut, se mirent au lit; et on trouva souvent,

misérablement réunis dans la même couche, un vivant et un

mort..... De quelque côté qu’on portât ses regards, on ne voyait

que convois funèbres. Le tintement des cloches, sonnant le glas

mortuaire, remplissait l’air sans relâche, sur tous les points de la

ville..... Où trouver des termes capables de dépeindre une telle

désolation? On n’entendait, de toutes parts, que lugubres

lamentations, sanglots déchirants, gémissements douloureux!...

Et cet effroyable fléau, sans cesse escorté par la mort, devait

perpétuer ses ravages, quoique à des degrés différents, pendant

plus de cinq mois consécutifs. Car, après sa première explosion,

qui eut lieu, comme je l’ai dit, à Shrewsbury, vers la mi-avril, il

parcourut toute l’Angleterre, et ne prit fin qu’aux derniers jours de

septembre, sur la côte septentrionale.

»On ne peut guère apprécier qu’approximativement, la

mortalité générale du royaume, pendant le cours de cette

période. Ce qu’on peut affirmer (et je le rappelle avec amertume),

c’est que dans la ville, plus de 960 malades descendirent dans la

tombe en très-peu de jours... J’étais témoin de ces scènes

tragiques, et mon âme en était navrée. Outre que l’homme

compatit naturellement aux souffrances de ses semblables, les

malheurs qu’on a sous les yeux redoublent cette commisération

si légitime. C’est dans ces dispositions que je résolus de tout

observer avec attention, et de recueillir minutieusement tous les

faits, espérant, qu’en suivant l’exemple de nos prédécesseurs, je

serais assez heureux pour accommoder mes conseils pratiques

aux exigences de ce nouveau désastre, et rendre mon

dévouement utile, pendant ce temps de calamité publique[621]...

»Voici maintenant les symptômes caractéristiques de la

maladie[622].

»L’invasion s’annonçait par des douleurs siégeant, chez les

uns, au cou ou aux épaules, chez les autres, aux jambes ou aux

bras. Un certain nombre éprouvaient la sensation d’un souffle ou

d’une vapeur brûlante, circulant dans les membres. En même

temps, et sans cause appréciable, une sueur profuse inondait

soudainement la peau. Les malades commençaient par éprouver

une chaleur intérieure, qui devenait bientôt ardente, en gagnant

la périphérie. Dévorés par la soif, ils étaient en proie à une

incessante agitation. Le cœur, le foie et l’estomac étaient

principalement affectés. A tous ces symptômes, succédait une

violente céphalalgie, accompagnée d’un délire vague et loquace,

bientôt suivi d’un affaissement général et d’une envie presque

irrésistible de dormir[623]; car cette maladie porte en elle une sorte

d’acrimonie maligne, provenant d’une viciation de l’air, dont

l’impression sur le cerveau a le double effet de provoquer un

transport furieux et un assoupissement léthargique. Ainsi

s’explique la violence de ce mal[624].

»Quelquefois la sueur s’arrêtait, et un léger refroidissement

s’emparait des membres; mais elle revenait bientôt exhalant une

odeur forte; sa couleur variait suivant les sujets; elle était plus ou

moins abondante par intervalles, et sensiblement épaisse.

»Certains malades avaient des nausées; d’autres, de

véritables vomissements; ceux-ci étaient pourtant rares, et ne

survenaient guère que chez les sujets dont l’estomac était chargé

d’aliments.

»Tous avaient la respiration gênée et fréquente, et ils ne

cessaient de pousser des gémissements.

»L’urine était légèrement foncée, et plus épaisse que

d’ordinaire. Rien n’indiquait qu’elle apportât quelque

soulagement; car la nature, opprimée par la force du poison, ne

suivait plus aucune règle. Enfin cette excrétion se montrait, en

certains cas, tout à fait normale[625]. En explorant le pouls, on le

trouvait vif et fréquent.

»Tels étaient les symptômes qui traduisaient cette maladie.»

La description que je viens d’emprunter à Kaye, forme sans doute un tableau saisissant de la suette anglaise; et on peut s’en rapporter à un pareil peintre pour la ressemblance avec le modèle. Quelle que soit pourtant l’uniformité de l’empreinte qui marque les grandes affections populaires, et l’immutabilité de leur nature spécifique, il va sans dire, que leurs caractères extérieurs ne sont pas, si on peut s’exprimer ainsi, coulés dans le même moule; et que leur mobilité peut changer la physionomie habituelle de la maladie. Kaye nous raconte ce qu’il a vu; mais son observation, malgré la confiance que méritent sa sagacité et son tact pratique, n’a pas franchi un cercle restreint, et s’est forcément renfermée dans le règne d’une seule épidémie.

Pour compléter cette image, j’ai recueilli et rapproché les traits épars notés par les observateurs les plus autorisés, à toutes les époques et sur les principaux théâtres des évolutions de la suette. C’est le même objet envisagé sous divers points de vue; et, en matière d’épidémiographie, quelques dissentiments partiels, qui réfléchissent les contingences prévues des phénomènes secondaires, ne font que mieux ressortir le relief persistant du type morbide originel. Qu’on me permette donc d’appeler au débat, un supplément de témoignages, qui contribuera à confirmer ma conclusion finale.

Tous les auteurs sont d’accord sur la soudaineté de l’invasion et la rapidité de la marche. Ils sont bien moins unanimes sur les caractères des phénomènes avant-coureurs. «Habet, dit Schiller,

inconstantes notas morbus hic[626].»

Quelques malades ont paru pénétrés de tristesse ou de terreur. D’autres ont accusé une impression subite de chaleur. Chez la plupart, s’est montrée une horripilation plus ou moins marquée, semblable à celle qui précède les maladies fébriles aiguës. Dans bien des cas, c’est un véritable froid qui a ouvert la scène, avec des différences de degré ou de mode qu’il me suffit d’indiquer.

Un grand nombre ont ressenti d’abord des douleurs à la tête, aux épaules, aux bras et aux jambes. D’autres éprouvaient la sensation d’une vapeur chaude, circulant dans les membres. Quelquefois cette impression était remplacée par un fourmillement des mains et des pieds. Enfin quelques auteurs mentionnent, parmi les signes précurseurs, les vertiges ou même la syncope.

Le phénomène le plus fréquent du début a été le trouble du cœur, sur lequel Kaye ne me paraît pas avoir suffisamment insisté. Ce viscère était agité de tremblements et de palpitations, qu’accompagnaient de violentes anxiétés précordiales. On a même parlé de douleurs pongitives dans la région cardiaque. A cela se

joignait, chez plusieurs, une anhélation très-pénible[627].

Les troubles digestifs, nausées, vomituritions, vomissements, que Kaye s’est contenté d’indiquer, en les rapportant exclusivement à ceux qui avaient bien mangé au moment de l’invasion, paraissent avoir été plus communs et plus sérieux qu’il ne l’a dit.

Les symptômes qui surgissaient pendant la période de froid, avaient souvent un tel degré de gravité, qu’ils enlevaient le patient, en deux ou trois heures. Cette observation concerne principalement l’Angleterre. Dans les incursions de l’épidémie en Allemagne, le froid fut à peine sensible, et fit même complétement défaut, en bien des cas.

Ce froid, qui durait une demi-heure au plus, était suivi de la période de chaleur ou de sueur, très-variable aussi par ses caractères. La chaleur a été constante; la sueur a manqué quelquefois, au dire de certains auteurs.

Divers épiphénomènes apparaissaient pendant la durée de la chaleur, chez quelques sujets. De ce nombre, la tuméfaction et la rougeur, ou même la lividité de la face, l’enflure, et la tension des mains qui empêchait de les fermer, et qui gagnait aussi les pieds. L’intumescence de l’arcade sourcilière ou des lèvres a été observée. Chez les femmes, elle portait sur la région inguinale. Un anonyme de Hambourg prétend même, que la peau prenait, dans toute son étendue, la couleur noire du charbon; assertion isolée, probablement

apocryphe et tout au moins exagérée[628].

La sueur qui coulait par torrents dans une foule de cas, était quelquefois, au dire de Castricus, d’une horrible fétidité (fœtoris horribilis), et infectait la chambre du malade.

L’urine, s’il faut en croire Wier, aurait aussi exhalé une odeur repoussante. Cette remarque n’est confirmée par aucun des

contemporains[629].

Les caractères du pouls ont été généralement peu étudiés, et par une raison particulière qu’on ne devinerait pas; c’est qu’on s’était assuré que le moindre accès de l’air, dans le lit du patient, au moment où l’on explorait la radiale, refoulait brusquement la

sueur[630]. Nous avons vu cependant que Kaye avait trouvé le pouls

vif et fréquent, et, d’après Fernel, il était inégal[631].

Pendant la sueur, un symptôme extrêmement grave, de l’aveu de tous, était la céphalalgie, bientôt suivie de délire et de sommeil, ou mieux d’état soporeux. Ceux qui, malgré tous leurs efforts, n’avaient pu résister à cette envie de dormir, succombaient infailliblement.

Comme dans toutes les maladies, dont les cas se multiplient en grand nombre dans un temps donné, quelques symptômes accidentels se sont mis de la partie. Certains sujets, dès le début, se plaignaient moins de la tête et de la poitrine, que des reins et de l’estomac, qui étaient douloureux; d’autres étaient tourmentés par des bâillements et des éternuments répétés. Quelques-uns auraient même craché du sang.

Il est très-important de savoir qu’on a aussi parlé de taches rouges à la peau. Un seul auteur prétend que de petites pustules paraissaient aux extrémités après la sueur. Je dirai plus tard, ce que je pense de ces éruptions.

Rappelons toutefois, par anticipation, que Bacon signale, comme un caractère distinctif de la suette, l’absence de toute éruption cutanée. Gruner, qui avait lu tout ce qui, de son temps, avait été écrit sur cette maladie, déclare que sur aucun malade, on ne vit trace de

charbon ou de pustules[632]. Cette observation est d’un grand intérêt pour le diagnostic différentiel, qui est le but de mon étude actuelle.

Un fait curieux, et qui semble en contradiction avec certaines données de la physiologie, c’est que la sécrétion urinaire ne fut pas diminuée pendant la période de sueur. On peut s’en rapporter à

Castricus, qui l’affirme[633], et ce n’est pas, à mon avis, un des traits les moins imprévus de cette étrange maladie.

Quelques auteurs signalent des crises heureuses, par les urines

ou par les selles[634].

Schiller, dont le texte latin n’est pas toujours d’une interprétation facile, a parlé de tabes et decidentia membrorum, survenant après la suppression de la sueur. Ces mots signifient-ils paralysie? C’est le sens que je suis disposé à adopter. M. Hæser aime mieux traduire par sphacèle ou gangrène spontanée; ainsi s’expliquerait, d’après

lui, la couleur noire des cadavres, notée par certains auteurs[635].

Tel est, en résumé, l’ensemble des symptômes qui ont eu leur place dans le tableau nosographique. Kaye est d’accord avec la majorité de ses confrères; si sa description diffère des autres en quelques points, cela peut tenir, soit aux modifications réelles de la maladie qu’il peignait d’après nature, soit à sa manière d’observer, qui était toujours soucieuse des caractères vraiment pathognomoniques, et reléguait au second plan les épiphénomènes accidentels.

Ce qui paraît certain, c’est qu’un grand nombre de malades succombaient en deux, trois, six, neuf heures, tandis que d’autres, légèrement atteints, se rétablissaient promptement. Les cas les plus communs furent ceux où la maladie se termina, en bien ou en mal, dans les douze premières heures, et, au plus, en vingt-quatre. Enfin il ne manqua pas de malades qui, après avoir cessé de suer, depuis treize ou quatorze heures, furent repris, et ne se trouvèrent débarrassés, qu’après vingt-quatre heures, terme en quelque sorte fixé d’avance.

Les récidives furent nombreuses, pendant le cours de la même épidémie.

Le retour à la santé ne s’effectuait qu’après de larges et abondantes sueurs. La crise, ainsi que je l’ai déjà dit, a paru se faire, dans quelques cas, par les urines. Elles annonçaient une heureuse issue, lorsqu’elles étaient limpides et de couleur dorée. Cette évacuation survenait le huitième ou le quatorzième jour, et son caractère médicateur se reconnaissait au sentiment de bien-être et d’allégement accusé par le patient.

La rechute menaçait surtout les sujets dont le mouvement sudoral avait été incomplet. On a compté, dans ces conditions, jusqu’à douze reprises de la sueur.

Les suites ont été souvent longues et sérieuses. On peut, sous ce rapport, établir trois catégories de malades: ceux qui se rétablirent immédiatement; ceux dont la convalescence se prolongea; ceux enfin qui ne recouvrèrent jamais leur santé première.

Parmi les reliquats de la maladie, figurent la colique, l’ictère, l’hydropisie. Kaye a vu survenir des diarrhées mortelles, chez ceux qui s’étaient trop hâtés de quitter la chambre.

Fernel nous apprend que tous les malades qui s’étaient tirés d’affaire, conservaient longtemps un grand état de faiblesse, et une palpitation du cœur qui durait parfois pendant deux ou trois ans.

On s’est demandé naturellement quelles étaient les causes appréciables de la mort. Il n’était guère possible de se faire illusion sur la gravité trop souvent irrésistible de la maladie. Mais on a vérifié l’influence funeste de l’excès du flux sudoral, provoqué par l’abus des couvertures, des alexipharmaques, des cordiaux et autres excitants du même ordre. On ne peut douter, d’après l’aveu de nombreux témoins, que cette méthode n’ait amené le délire et l’assoupissement, et bien peu de malades eurent le bonheur d’en triompher. A l’inverse, ceux qui ne suèrent pas suffisamment, ou dont la sueur se supprima, moururent asphyxiés ou paralysés des membres.

On n’a pas lieu d’être surpris que les altérations posthumes aient été passées sous silence. A cette époque, les nécropsies étaient très-négligées, et les contemporains sont à peu près muets sur ce point; car ils ne nous apprennent rien, en nous disant que les cadavres devenaient noirs et se putréfiaient rapidement. On doit regretter, sans doute, la privation d’un détail qui aurait complété l’histoire nosographique de la suette. Mais nous savons trop, par expérience, combien l’anatomie pathologique est discrète, quand on l’interroge sur la nature des grandes maladies populaires, pour que la lacune qu’elle laisse, ait une importance sérieuse, au point de vue clinique.

Pour éviter des répétitions, je ne reviendrai pas sur la léthalité de la suette, qui s’affirme par le chiffre trop significatif de son nécrologe. Que faire contre un mal dont les attaques foudroyantes ne laissaient pas le temps d’engager la lutte?

 

L’étiologie a été, comme on pouvait s’y attendre, le prétexte de bien des divagations. On a recherché l’origine du fléau inconnu, dans l’action de certaines provocations externes, parmi lesquelles les contemporains n’ont pas oublié les influences sidérales, si chères à l’astrologie de l’époque.

L’humidité constante du ciel de l’Angleterre a été alléguée aussi, sans se flatter de déterminer le rapport, qui serait censé relier cette constitution permanente de l’atmosphère, à la génération d’une épidémie insolite et nécessairement transitoire.

On a fait aussi intervenir la topographie de l’Angleterre, vaste plaine favorable à la stagnation des eaux. Dans cette hypothèse, l’immunité de l’Écosse, de l’Irlande, de la France, de l’Espagne, de l’Italie, malgré la différence de ces régions, tenait aux grandes chaînes de montagnes qui étaient un obstacle à l’extension des marais. Les conditions inverses de la géologie, dans le nord et l’est de l’Allemagne, avaient favorisé le développement de l’épidémie.

Jean Fuller, rappelant les hypothèses analogues, qui eurent cours pendant l’invasion de 1551, signale celle qui attribuait la maladie «aux exhalaisons, pendant le temps humide, des terrains de

gypse et de plâtre[636].»

N’est-ce pas la même idée, appliquée de nos jours et avec le même succès, à l’étiologie de certaines endémies, et notamment du goître, etc.

Je n’ai cité ces diverses opinions que pour être historiquement exact. Il n’entrera assurément dans la pensée d’aucun de mes lecteurs, que de pareilles imaginations tiennent la clef du problème étiologique. Nous en sommes donc réduits à répéter avec Gruner, cette inévitable et monotone conclusion: «Ignota et incognita ejus

causa, obscura prima origo est[637].»

Tout ce qu’on peut avancer, c’est que les intempéries humides ont prédominé pendant les années, témoins des apparitions de la suette anglaise. Quelle qu’en soit la valeur, ce fait est généralement admis.

 

La contagion a-t-elle prêté son concours au génie épidémique? Nous n’en trouvons nulle part la démonstration. Kaye prononce bien, çà et là, le mot contagio, mais en lui donnant évidemment le sens d’infection de l’air, ou de constitution régnante. Quelques écrivains ont soupçonné l’importation d’un pays dans un autre, sans pouvoir citer aucune observation de transmission immédiate ou médiate, à l’appui de leur conjecture.

Ce qui résulte de l’examen de cette question, c’est que la contagion est formellement niée ou méconnue par la grande majorité des médecins. Castricus déclare, pour sa part, que «cette maladie n’est pas transmissible, comme les autres pestes: ut aliæ pestes non

ita est contagiosa[638];» mais il n’apporte aucune preuve en faveur de sa négation. Il se borne à constater que les personnes qui entourent les malades et leur donnent des soins assidus, ne sont pas atteintes, tandis qu’il en est qui n’ont pu être préservées par la fuite et l’isolement. Je ne perdrai pas mon temps à faire ressortir la faiblesse de cette argumentation, qui est en pleine discordance avec les principes de la doctrine; ce qui n’empêche pas de l’invoquer à tout propos. Si j’avais à exprimer ma conviction personnelle, je dirais qu’à priori et par analogie, je crois à la contagiosité de la suette, bien entendu dans les conditions favorables à son exercice. Comme ce n’est là, après tout, qu’une simple présomption, je me hâte de passer outre.

On s’est enquis aussi des causes prédisposantes de l’ordre interne, et il n’est pas sans intérêt de prendre acte de certaines observations.

Inutile de dire que la suette, fidèle aux habitudes des grandes maladies populaires, a frappé toutes les conditions sociales, tous les tempéraments, tous les âges, tous les sexes. Mais il paraît qu’elle ménagea les vieillards et les enfants, et qu’elle fut beaucoup plus grave chez les hommes que chez les femmes. Ses attaques portèrent de préférence sur les sujets forts et robustes. L’influence du genre de vie a été frappante: observation banale dans l’histoire de ces grands désastres. Les gens débauchés, adonnés à la boisson, les gros mangeurs, les personnes pourvues d’embonpoint, celles qui menaient une vie sédentaire et inactive, furent particulièrement atteintes. Une existence sage et réglée était une garantie de préservation.

Que faut-il croire de l’immunité des classes pauvres, observée à Lubeck, pendant l’épidémie de 1529? Ce fait, tout imprévu qu’il soit,

n’est pas unique dans l’épidémiologie[639].

J’ai dit précédemment, que Kaye s’est porté garant d’une observation qui mériterait une place à part, si son authenticité était sans reproche. Il assure que la nation anglaise était la proie exclusive et comme prédestinée, de l’épidémie dont il était témoin. C’est ainsi que dans la ville de Calais, en Flandre, et dans quelques parties de la Belgique, la maladie n’aurait attaqué que les Anglais, sans toucher à la population indigène ou flottante, et elle aurait, de plus, respecté les Français qui résidaient alors en Angleterre. «Cette maladie nous suit, dit-il, comme notre ombre, dans tous les pays,

n’importe le moment[640].»

Je soupçonne fort certains chroniqueurs étrangers à notre art, de n’avoir été que les échos de Kaye dont ils avaient lu la relation.

 

«C’étoit, dit Legrand, un fléau dont Dieu ne voulut d’abord

punir que les Anglois. En quelque lieu qu’ils fussent, ils en étoient

attaqués, sans que les étrangers avec lesquels ils vivoient, en

fussent incommodés[641].»

 

Cette observation a été répétée par les écrivains médicaux, qui l’ont acceptée de confiance, sur l’attestation de Kaye. J’avoue même qu’elle concorde parfaitement avec mes idées doctrinales; mais il s’agirait avant tout de la vérifier. Gruner la nie formellement, après

examen, et ses motifs me paraissent sans réplique[642].

Que le peuple anglais ait été désigné, pour ainsi dire, aux coups de la suette, par une appropriation spéciale, c’est ce qui ne semble pas contestable. Rien n’est mieux démontré que l’influence des races et des nationalités, sur la prédisposition ou la résistance aux maladies populaires. Si Kaye avait simplement signalé une nouvelle preuve à l’appui, il n’eût pas soulevé de contradiction; il est sorti de l’observation, quand il a voulu aller plus loin.

Les incursions de la suette, dans une grande partie de l’Europe, sont en opposition manifeste avec le système du médecin anglais. Quand on suit attentivement le fléau hors de ses frontières primitives, on ne tarde pas à se convaincre, qu’il a également frappé les résidants de toute nation, tandis qu’en Angleterre, quoi qu’en dise Kaye, les Français n’ont pas été épargnés. Que devient alors le fatal privilége qu’il attribue exclusivement à ses compatriotes?

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