Étude sur les maladies éteintes et les maladies nouvelles pour servir à l'histoire des évolutions séculaires de la pathologie

Section II de la Rougeole Considérée Comme Maladie Nouvelle

Renonçons à une hypothèse qui ne soutient pas l’examen, et bornons-nous au simple énoncé du fait empirique.

La picote de la vache, transportée sur l’homme, lui tient lieu de la petite vérole à laquelle il serait tôt ou tard condamné. Les deux virus, malgré la diversité de leur origine, se suppléent dans leurs effets. La garantie qu’ils offrent contre la variole est la même, et à ce point de vue, ce sont de vrais succédanés. Quand on a le choix, on doit naturellement la préférence à celui qui a toujours été sans reproche. En dépit de quelques divergences plus apparentes que sérieuses, je crois traduire l’opinion unanime des médecins, en disant qu’il ne serait permis d’exhumer l’inoculation de la variole que dans le cas (quod numen avertat!) où la source du vaccin viendrait à se tarir.

En retraçant rapidement le souvenir du mémorable débat académique, j’ai voulu seulement justifier cette conclusion, directement afférente à mon sujet: que le cow-pox est une maladie nouvelle comme la variole. Il y a indécision sur sa date historique. Mais comme l’expérience nous a appris que la maladie de l’animal peut passer à l’homme, dans certaines conditions bien définies d’imprégnation naturelle, on est porté à se demander si les faits qui l’attestent, n’auraient pas été inaperçus ou méconnus, pendant de longs siècles. Toujours est-il qu’ils ne nous apparaissent qu’au moment où Jenner s’emparant, avec la pénétration du génie, d’une tradition populaire, en dévoile le secret ignoré, et dote notre nosologie d’une maladie artificielle qui est le plus grand bienfait de la

médecine contemporaine[352].

 

SECTION II

 

DE LA ROUGEOLE CONSIDÉRÉE COMME MALADIE NOUVELLE

 

«Ainsi que la petite vérole, la rougeole est certainement une

maladie de date moderne, une maladie que l’antiquité grecque et

latine n’a point connue. Ce n’est que plusieurs siècles après

Jésus-Christ qu’elle a paru... Quoi qu’en aient dit certains

écrivains qui, par voie d’interprétations plus ou moins forcées,

plus ou moins sophistiquées, prétendent tout voir, tout retrouver

dans les écrits de la médecine antique, il nous est impossible en

vérité d’y apercevoir la moindre mention de la rougeole. C’est

faire injure aux anciens, c’est méconnaître le génie des

Hippocrate, des Celse, des Arétée, des Galien, ces grands

peintres de la nature souffrante, que de s’imaginer qu’ils aient

connu une semblable maladie et qu’ils n’en aient jamais parlé

que d’une façon équivoque ou énigmatique [353].»

Ces lignes de M. le professeur Requin résument, dans les meilleurs termes, mon opinion personnelle sur l’origine récente de la rougeole, déjà implicitement démontrée dans la section précédente.

Dès le e VI siècle, la variole et la rougeole s’associent pour allumer de graves épidémies dont la physionomie insolite déroute la médecine contemporaine. Plus tard, les Arabes les décrivent en même temps, comme pour remplir une double lacune de la science. A partir de cette époque et sous des noms divers, la nosologie ouvre son cadre à deux fièvres éruptives dont on ne perdra plus la trace jusqu’à nos jours. Bref, leur réunion constante, depuis leur première apparition authentique, est, tout au moins, une forte présomption en faveur de leur génération simultanée.

Je n’ai pas besoin de dire que cette opinion a eu ses contradicteurs. Ceux qui prétendent avoir démêlé la variole dans certains textes complaisants, n’ont pas eu plus de peine à en faire sortir la rougeole. Non-seulement on a affirmé qu’Hippocrate avait connu cette maladie, mais Jean Manard a soutenu qu’elle a été désignée par les anciens sous le nom d’Herpès, assertion arbitraire

contre laquelle le savant Jérôme Mercuriali a vivement protesté [354].

D’autres, parmi lesquels je me contenterai de nommer Welsch, Fernel, Hahn, Willan, Bateman, assurent que les Grecs décrivent la rougeole sous la dénomination d’exanthème, d’érysipèle, etc. Ma réfutation viendrait trop tard après celle de Gruner, qui me paraît

péremptoire[355].

Les éruptions pourprées avec ou sans fièvre, les taches comparables aux piqûres des cousins, si souvent mentionnées par Hippocrate et son école, rappellent bien, sans doute, les papules de la rougeole; mais la similitude s’arrête aux apparences, et il est certain qu’on ne trouve nulle part dans les écrits des anciens, un signalement nosographique applicable à ce type si accentué et si répandu de la fièvre éruptive de nos jours.

On se souvient que Freind regardait l’Égypte comme le berceau de la variole, sans pouvoir toutefois en donner la preuve historique.

Borsieri attribue aussi même provenance à la rougeole[356]. Ce n’est là qu’une simple conjecture; cependant il me paraît très-vraisemblable que ces deux maladies, qui ont fait ensemble leur entrée dans le monde, ont eu une patrie commune.

Une chose est certaine, c’est que la rougeole, après avoir parcouru l’Europe comme la variole, prit une telle extension qu’on rencontrait à peine quelques personnes qui n’en eussent été

atteintes[357].

S’il nous a été permis, l’histoire à la main, de suivre la variole dans les principales étapes de son long voyage, nous manquons de renseignements sur la marche de la rougeole. La raison en est, que la première avec ses symptômes si frappants, ses formes hideuses, ses infirmités indélébiles, absorbait exclusivement l’attention des contemporains. Les deux maladies se montraient côte à côte, avec cette diversité de caractères qui a obligé plus tard les nosologistes à multiplier leurs variétés. Il est telle modification de leurs éruptions respectives qui change leur physionomie et obscurcit leur identité. Ce n’est pas sans de longues et nombreuses observations qu’on est parvenu à mettre un peu d’ordre dans ce chaos. Au e VI siècle, ce problème si complexe s’imposait, pour la première fois, à la médecine, et il n’est pas douteux que la rougeole n’ait souvent passé inaperçue sous le couvert de la variole. Je ne serais pas éloigné de croire qu’elle figurait, pour sa part, au milieu de ces maladies tachetées (valetudines variæ), dont parle Grégoire de Tours.

Aaron est le premier qui ait donné à la rougeole un nom spécial que ses traducteurs ont rendu par blacciæ. La signification de ce mot est encore débattue. Certains érudits y ont reconnu la roséole de la nosologie moderne. L’interprète de Rhazès a rapproché dans le même passage trois maladies exanthématiques, variolæ, morbilli, blacciæ. La rougeole (morbilli) serait donc distincte des blacciæ. D’autre part, Ingrassias, au e e XVI siècle, et Conringius, au XVII, sont d’accord pour retrouver dans le mot blacciæ, la maladie que les Arabes appellent hhumrah ou alhhumrah, et qui ne serait autre que l’éruption nommée de nos jours scarlatine, rubeola de quelques

auteurs latins[358], rossalia des Italiens. Enfin Werlhof, dont l’autorité est pour moi décisive en ces matières, regarde le mot blacciæ comme la traduction barbare du mot arabe hhazba ou alhhazba, qui

correspond à la rougeole ou [359] morbilli. Ces tâtonnements de la nomenclature ont au moins ce bon côté, qu’ils témoignent à leur manière, de la nouveauté des maladies qui attendent une désignation définitive.

D’après le titre de son livre, Rhazès s’engageait à écrire conjointement l’histoire de la variole et de la rougeole; mais c’est à peine s’il prononce le nom de cette dernière maladie. On voit qu’elle n’est, à ses yeux, qu’une sorte de diminutif, engendré, selon les théories en vogue, par une moindre proportion de matière morbifique. Quand il veut caractériser la rougeole maligne ou mortelle, il lui assigne des formes qui la rapprochent de la variole. Il est impossible de débrouiller dans cette relation nosographique, l’individualité morbilleuse. Sa pathognomonie n’y est pas même indiquée, et la variole y domine presque sans partage. Le reproche que cette indécision semblerait mériter à Rhazès, est bien atténué par cette circonstance que l’incertitude s’est perpétuée pendant plusieurs siècles; tant l’observation en médecine est lente et complexe! Durant cette longue période, les deux maladies passent pour de simples variétés du même mode morbide, susceptible de prendre, au gré des conditions individuelles, la forme de variole ou de rougeole.

Avicenne, qui a écrit cent ans après Rhazès, n’est pas plus précis que lui, et paraît n’avoir pas mis à profit les acquisitions cliniques dont l’art aurait dû s’enrichir dans cet intervalle.

D’après lui, il n’y aurait le plus souvent aucune différence entre les deux exanthèmes. La rougeole (morbilli) n’est qu’une variole bilieuse (variola biliosa) dont l’éruption est d’un moindre volume et ne dépasse presque pas, surtout au début, la superficie de la peau, tandis que les varioles (variolæ) constituent, dès leur apparition, des élevures assez marquées. Les morbilles sont en outre moins abondantes et affectent moins les yeux. Les signes de leur invasion sont à peu près les mêmes. Toutefois le trouble de l’estomac, l’anxiété, et le sentiment d’ardeur générale sont plus modérés, et la douleur au dos est moins vive... Les pustules varioliques naissent successivement; l’apparition des taches morbilleuses est, pour

l’ordinaire, subite [360].

Avicenne signale de plus, sous le nom de hhamikha, une autre espèce d’exanthème plus bénin, qui tiendrait le milieu entre la rougeole et la variole. «Sunt quædam exanthemata inter variolas morbillosque media; hhamikha appellantur, suntque ipsis salutariora.»

Les avis sont partagés sur la nature de cette maladie. Les uns ont opiné pour la roséole, d’autres pour la scarlatine.

Quelques auteurs ont cru deviner, sous cette étiquette, une espèce morbide mixte ou hybride, traduisant la combinaison de la rougeole et de la scarlatine. Ce serait alors cette fièvre éruptive très-connue des médecins allemands qui l’appellent vulgairement

rotheln, en latin rubeola[361].

Sprengel prétend que le hhamikha, distingué par Avicenne de la rougeole (hhazbâh) et de la variole (giodari), n’est autre que le rotheln des modernes qu’il faut bien, dit-il, séparer de la scarlatine. Croira-t-on après cela que cet auteur, oubliant qu’il ne s’adresse pas uniquement à ses compatriotes, n’a pas jugé à propos de nous apprendre ce qu’est le rotheln! Et cependant il reproche vivement à la plupart des écrivains étrangers à l’Allemagne de ne pas distinguer la scarlatine, du rotheln et de la rougeole. J’ignore la part de responsabilité qui revient à l’interprète français de Sprengel; mais je recommande les trois pages qui renferment ce détail, comme un

rare modèle d’obscurité et de confusion[362].

La médecine française a gardé le silence sur le rotheln, qui n’est pas même nommé dans nos traités contemporains de pathologie interne. Comme cette étude n’est pas sans quelque importance historique, on doit savoir gré à M. le docteur E. Gintrac d’avoir consacré un article spécial à la rubéole dans le groupe des fièvres

exanthématiques[363].

Une question se présente tout d’abord. Existe-t-il en réalité une maladie indépendante, tenant à la fois de la scarlatine et de la rougeole, méritant une place à part dans le cadre nosologique, sous le nom de rubéole ou tout autre équivalent? C’est à l’expérience de décider, et je ne sache pas qu’elle se soit encore prononcée formellement pour l’affirmative.

Les faits recueillis avec une sorte de complaisance par nos confrères d’outre-Rhin, mieux placés pour les observer, et les déductions qu’ils se sont crus en droit d’en tirer, n’ont point entraîné mon assentiment. M. Gintrac a parfaitement résumé l’état actuel de la science, en y ajoutant quelques indications empruntées à sa pratique; mais la conclusion vers laquelle il semble incliner, reste encore bien incertaine. Pour répondre au signalement qu’on lui attribue, la rubéole devrait être, dans l’ordre pathologique, ce que sont, en chimie, ces composés dont la nature toute nouvelle n’a rien gardé de celle de leurs éléments constitutifs. Les partisans conséquents de son individualité morbide ne peuvent l’entendre autrement.

La preuve cependant que l’accord est loin d’être établi, même en Allemagne, c’est que les auteurs interprètent très-diversement les faits qu’ils rapportent. On les voit parler tantôt de roséole, tantôt de roséole-scarlatineuse, ou de roséole-morbilleuse, tantôt enfin de scarlatine-rubéoleuse. L’indécision du langage ne réfléchit-elle pas l’indétermination du sujet?

François Hildenbrand trace le tableau symptomatique de la rubéole, et déclare qu’elle n’est ni une rougeole, ni une scarlatine modifiées, mais une maladie nouvelle. Voilà indubitablement une espèce morbide bien distincte, et il ne s’agit plus que de savoir si les faits confirment ou démentent cette assertion; mais quand l’auteur ajoute que «cette maladie peut provenir de la rencontre fortuite des miasmes des deux exanthèmes,» cette pathogénie me semble

inconciliable avec son opinion[364].

S’il faut, pour créer la rubéole, la connivence des virus de la scarlatine et de la rougeole, cette maladie rentre dans l’ordre de celles que le règne collectif des fièvres exanthématiques met journellement sous les yeux des praticiens. Deux ou trois éruptions s’unissent sur le même sujet, marchent de concert ou s’influencent réciproquement. La physionomie du mélange peut être confuse ou révéler des prédominances symptomatiques qui éclairent sa nature. Pourtant on n’a jamais songé à ériger ces promiscuités accidentelles

en autant d’entités morbides décorées d’un nom spécial [365]. Valentin Hildenbrand signale des scarlatines de forme miliaire, qu’il dit être

les plus communes à Vienne[366]. Pourquoi n’en ferait-on pas une espèce particulière, au même titre que la rubéole? Et où s’arrêterait l’analyse clinique engagée dans cette voie?

On ne peut nier que les maladies ainsi composées, n’offrent un grand intérêt pratique, et l’observation y découvre un curieux sujet d’études. Mais la conséquence qu’on s’efforce d’en déduire me paraît, dans l’espèce, en opposition avec les vrais principes de la nosologie et fort mal justifiée, jusqu’à preuve contraire, par le commentaire impartial des faits allégués en sa faveur.

Pour dire toute ma pensée, je ne crois pas qu’Avicenne ait eu l’intention qu’on lui prête. Au point où se trouvait de son temps la question si vague et si embrouillée des fièvres éruptives, la science n’était pas assez sûre d’elle-même pour démêler aussi nettement, un type morbide sui generis sous une telle complication de symptômes. Ce soupçon a pu naître a posteriori dans l’esprit des cliniciens familiers avec ces vicissitudes imprévues de l’observation; et rien ne prouve qu’ils aient touché juste. C’est à peine si le laconisme de l’auteur arabe permet quelques conjectures.

Prend-on parti pour la roséole, l’allusion ne conviendrait que par la bénignité relative qu’on lui attribue.

Si l’on se décide pour la scarlatine, on ne comprend guère pourquoi elle serait représentée comme un terme moyen entre les varioles et les morbilles, quand on sait surtout que l’intervalle laissé par l’auteur entre ces deux exanthèmes est à peu près nul.

Ceux que cette raison n’ébranlerait pas et qui ne se croiraient pas moins fondés, d’après l’analogie, à retrouver, dans le hhamikha, la scarlatine des modernes, s’engagent, par cela même, à reporter la date authentique de l’avénement de cette fièvre rouge, six siècles

avant celle que lui assignent généralement les monographes[367].

Je garde donc mes doutes, que je soumets à l’appréciation du lecteur. Pour être plus affirmatif, il m’eût fallu des renseignements que je n’ai découverts nulle part.

Ce qu’on peut certifier, c’est que la confusion de la variole et de la rougeole prévalait encore dans la pensée des médecins, après deux cents ans d’études.

 

On n’obtient pas une réponse plus satisfaisante quand on interroge Constantin l’Africain.

Fidèle à ses habitudes, cet écrivain se traîne sur les pas des Arabes, sans prendre la peine de grossir leur bagage du produit de son observation personnelle.

Dans le chapitre relatif à la variole, dont j’ai ailleurs donné un extrait, il se contente de dire, aux dernières lignes, que la rougeole n’est qu’une variole, provenant spécialement de la chaleur du sang, et accompagnée d’une éruption rouge qui s’efface insensiblement

sans s’ouvrir[368].

Prosper Martian, qui pratiquait la médecine à Rome, vers le milieu du e XVI siècle, donnait le nom de rosalia à la rougeole. Il est bon d’en être prévenu, pour ne pas s’y méprendre et sous-entendre la scarlatine.

Hippocrate parle de certaines éruptions (aspritudines) qui rendent la peau légèrement raboteuse et rappellent, par leur forme, les piqûres des cousins.

Martian proteste contre l’opinion de Valésius et de quelques autres médecins qui les assimilent aux pétéchies. Selon lui, elles en diffèrent notablement, et auraient plus de rapport avec les sudamina et autres éruptions miliaires, dont elles dépasseraient seulement les dimensions. Il les a, dit-il, souvent observées pendant le cours des fièvres, principalement des fièvres ardentes, et même sans aucun mouvement fébrile. Le peuple de Rome, trompé par les apparences, donnait à cette maladie le nom de rosalia, qui appartient à une éruption d’une tout autre nature.

Martian ne saurait retrouver dans les aspritudines d’Hippocrate aucun des exanthèmes dont il admettait, à bon droit, l’origine récente. Aussi réserve-t-il exclusivement la dénomination de rosalia pour «une maladie spéciale des enfants, qu’ils ne peuvent pas plus éviter que la variole. Elle débute par une fièvre violente, suivie, vers le troisième ou quatrième jour, d’une éruption de petites taches rouges qui s’élèvent peu à peu, et rendent la peau âpre au toucher. La fièvre dure jusqu’au cinquième jour, et quand elle a cessé, les

papules commencent à s’effacer insensiblement[369].»

Cette description ne peut évidemment s’adapter qu’à la rougeole, et cependant Martian reproche aux médecins de confondre cette maladie éruptive avec les morbilli d’Avicenne, malgré leur profonde différence. En effet, dit-il, les morbilles et les varioles sont déclarées, par le médecin arabe, également graves et souvent mortelles, tandis qu’il est infiniment rare que la rosalia vraie ait une terminaison funeste; ce qui n’arrive que par l’imprudence du malade ou la faute du praticien, surtout s’il a saigné mal à propos. D’où Martian déduit que la maladie morbilleuse d’Avicenne n’est qu’une espèce particulière de variole (speciem quamdam variolarum), qui l’accompagne d’habitude, et ne s’en distingue que par le moindre volume de son éruption.

Cette opinion de Martian était de son temps si générale, que dans certaines localités, ainsi qu’il en fait la remarque, le peuple appliquait indistinctement aux morbilli et aux variolæ le nom commun de morviglioni ou de varioli.

Il est impossible de mettre en doute qu’Avicenne n’ait voulu désigner la rougeole, quand il l’a inscrite à côté de la variole, quoiqu’il n’ait pas nettement caractérisé sa spécificité individuelle. Si Martian attribue à la rosalia un pronostic toujours rassurant, cela indique tout au plus qu’il n’avait pas eu occasion de voir des épidémies de rougeole, graves ou malignes qui l’auraient cruellement détrompé. Quoi qu’il en dise, la maladie dont il parle n’est autre que les morbilli d’Avicenne. Il s’en fait sans doute une idée plus précise, et c’est peut-être pour ce motif qu’il ne la reconnaît pas dans la description incertaine de l’auteur arabe. La vérité est, qu’il restait encore bien des obscurités sur cette question de diagnostic différentiel, et que l’état de la clinique contemporaine ne permettait pas au médecin romain de les dissiper entièrement.

Aujourd’hui que la nosologie a définitivement saisi la ligne de démarcation tracée par la nature entre la variole et la rougeole, on a quelque peine à s’expliquer ces fluctuations interminables. «Experientia fallax, judicium difficile!» dirait encore Hippocrate.

Au temps de Sennert, c’est-à-dire du e e XVI au XVII siècle, les médecins étaient encore si mal fixés, qu’ils désignaient également

l’une et l’autre maladie par le terme morbilli ou variolæ[370]. Sennert lui-même, tout en s’efforçant d’être plus précis, se demande si l’affection ne prendrait pas, suivant les individus, la forme de la petite

vérole ou celle de la rougeole[371].

Cette indécision ne tient pas uniquement aux difficultés du sujet, et à la multiplicité des éléments de solution dont il faut tenir compte. L’homonymie qui a confondu, dès l’origine, la rougeole avec des maladies éruptives très-différentes au fond, n’a pas peu contribué certainement à voiler son identité.

Le nom de morbillus que lui imposa la latinité du moyen âge, signifiait-il petite peste par opposition avec la peste qui courait alors le monde et qu’on appelait morbus, la maladie par excellence?

Je n’ai pas d’objection à cette étymologie qui est généralement

acceptée et paraît assez plausible[372]. Je ferai seulement remarquer que le pluriel morbilli, qui a fini par prévaloir exclusivement dans l’usage, ne peut plus avoir le même sens. Il n’indique, en effet, que l’exiguïté des papules de la rougeole, comparées au volume des boutons varioliques. Le savant Ducange ne l’entend pas

autrement [373].

Cela est si vrai, que le terme morbilli, plus spécialement consacré à la rougeole, est aussi employé par certains auteurs pour représenter des éruptions, composées de papules ou de taches nombreuses et de petite dimension, associées à des maladies très-diverses, soit comme phénomène habituel, soit comme complication accidentelle.

La confusion, pour le rappeler en passant, alla même si loin que les fièvres éruptives furent divisées en deux genres d’après la forme et le caractère de leurs exanthèmes respectifs. C’est ce qu’il faut toujours avoir présent à l’esprit quand on parcourt les écrits postérieurs à Rhazès.

On s’assure en effet que la dénomination de varioles comprenait les maladies accompagnées d’élevures cutanées plus ou moins prononcées, remplies d’une humeur morbide, telles que les pustules, les vésicules, les bulles.

Dans les morbilles, l’éruption se composait de taches ou de papules dépassant à peine la superficie de la peau et ne renfermant

aucun dépôt liquide[374].

La terreur qu’inspirait la peste, peut bien expliquer l’adoption populaire du diminutif morbillus appliqué à une maladie nouvelle qui semblait, par comparaison, presque bénigne; mais je n’ai la prétention d’apprendre à aucun praticien que cet euphémisme reçoit souvent de cruels démentis.

D’après Rosen, la rougeole fit d’innombrables victimes à

Stockholm, en 1713[375].

Elle fut plus meurtrière encore à Vienne en 1732. Les malades étaient presque tous atteints de gangrène à la gorge, et

succombaient le troisième ou le quatrième jour[376].

Morton observa à Londres, en 1671, une épidémie de rougeole qui enlevait, par semaine, environ trois cents personnes. Une angine ou une péripneumonie suraiguë suffoquait soudainement les

malades, dans la seconde période[377].

Tous les médecins retrouveraient dans leurs souvenirs des faits analogues.

 

Aux preuves que j’ai données de l’origine récente de la rougeole, j’en ajouterai une dernière, extraite des Éphémérides de Baillou.

«Nous vîmes, dit-il (pendant l’automne de 1575), grand

nombre d’enfants et même leurs mères, dont le corps était

couvert d’exanthèmes rouges. Il n’y avait ni fièvre ni dégoût pour

les aliments. Devions-nous être pleinement rassurés? Nullement,

malgré le manque de fièvre. Car Hippocrate raconte qu’un enfant

chez lequel s’étaient montrés des exanthèmes sans fièvre, fut

pris de convulsions et mourut. Les apparences les plus bénignes

laissent encore des craintes[378].»

Voilà des exanthèmes, colorés comme ceux de la rougeole et de la scarlatine, et qui s’en distinguent évidemment par l’absence de la fièvre, le maintien de l’appétit et leur coexistence sur les enfants et leurs mères. Baillou mentionne souvent ces efflorescences anomales ou indéterminées si multipliées dans sa pratique; mais il n’a garde de les confondre avec la scarlatine ou la rougeole, classées dans la nosologie de son temps comme des types morbides bien arrêtés. Ces observations ont d’autant plus d’importance dans la question dont je m’occupe, que l’illustre épidémiste, placé par Barthez au-dessus même de Sydenham, avait, de plus que lui, une vaste érudition et une connaissance approfondie des écrits d’Hippocrate qu’il cite à tout propos, avec ce

respect religieux qui honore les grands esprits de son époque[379]. Or nulle part, il ne laisse même entrevoir l’existence de nos fièvres éruptives au temps du Père de la médecine. Parmi les innombrables emprunts qu’il lui fait, il n’en est pas un seul que les partisans de l’ancienneté de ces fièvres puissent invoquer en leur faveur. Baillou, qui aime tant à abriter ses théories et ses méthodes curatives sous l’égide d’un texte hippocratique, et qui se demande sans cesse «si on ne trouve rien de pareil dans l’Œuvre du maître,» «An quiddam tale unquam reperiatur apud Hippocratem?... An id Hippocrates adumbravit?» (passim), Baillou a de bonnes raisons pour se priver de ce témoignage, quand il décrit les éruptions dont le silence d’Hippocrate atteste l’absence complète dans l’antiquité.

 

Avant de passer à l’histoire de la scarlatine qui est inséparable de celle de la variole et de la rougeole, j’ai à parler d’une autre fièvre éruptive dont les auteurs latins venus après Rhazès, écrivent souvent le nom. C’est la roséole (roseola), ainsi désignée à cause de la teinte rosée de ses taches. Quand elle est mentionnée à côté des autres, son identité se démontre nettement. Mais il faut être prévenu que la dénomination qu’elle porte a été étendue, par certains auteurs, à diverses éruptions, notamment à la scarlatine, ce

qui oblige à y regarder de près pour éviter les méprises[380].

Chez les enfants, la roséole est souvent qualifiée de fièvre rouge, vieille expression qui peut donner le change, et sous-entendre certaines éruptions érythémateuses, fréquentes à cet âge, et qui n’ont de commun que leur nuance plus ou moins vive.

La roséole essentielle ou idiopathique a été souvent prise pour la rougeole ou la scarlatine, et quand on a vu ultérieurement survenir ces exanthèmes chez les mêmes individus, on a cru à des

récidives[381]. Le fait est que la constitution régnante, la saison, l’âge, le tempérament du sujet, etc., impriment souvent à la maladie une forme plus grave qui peut fourvoyer le diagnostic.

Mon lecteur se demande sans doute à quel titre je soulève ici un débat nosologique qui serait bien mieux placé dans un traité ex professo de pathologie interne.

Je m’explique en posant la question suivante:

Ne doit-on pas rattacher l’avénement de la roséole à la grande explosion éruptive du e VI siècle, et donner à son acte de naissance, la même date qu’à celui des autres fièvres exanthématiques dont j’ai fixé l’origine à cette époque?

Quelles que soient les réserves de ma réponse, elle attestera du moins que je ne m’écarte pas de mon programme.

 

La roséole se manifeste presque toujours par un léger mouvement fébrile qui précède ou accompagne une éruption de taches rosées, sans proéminence, se montrant spontanément sur plusieurs régions de la peau, paraissant et disparaissant dans les vingt-quatre heures. Il est rare que sa durée dépasse deux ou trois jours; et ce n’est que par exception qu’elle se prolonge pendant une semaine. La forme changeante de ses taches a frappé les observateurs. Elles sont semi-lunaires autour du ventre, à la région lombaire, aux fesses et aux cuisses. Souvent elles affectent la

configuration de larges plaques rosacées[382].

La roséole partage, avec les autres fièvres exanthématiques, une prédilection marquée pour l’enfance. Sa préférence généralement admise pour les petites filles a été gratuitement attribuée à la finesse de leur peau.

Je m’abstiens, pour abréger, de suivre cette maladie dans le cours de son évolution. Les praticiens suppléeront facilement à cette

omission volontaire[383].

M. le professeur Grisolle l’a classée parmi les inflammations de la peau, loin des fièvres éruptives. Ce qui ne l’empêche pas d’avouer «qu’il peut être difficile, dans certains cas, de la distinguer de la rougeole, leurs caractères respectifs étant alors, à peu près, les

mêmes[384].»

Elle n’est pour MM. Littré et Robin qu’une «sorte d’éruption cutanée ou d’efflorescence, de fort peu d’importance, qui survient quelquefois comme épiphénomène dans le cours d’affections

morbides plus ou moins graves[385].» Ces auteurs ne reconnaissent donc qu’une roséole symptomatique, dont la gravité se mesure à celle de la maladie qu’elle accompagne.

M. Requin, qui a aussi inscrit la roséole dans la classe des inflammations cutanées, lui donne le nom significatif d’érythème rubéoliforme.

«C’est, dit-il, une copie de la rougeole... un simple érythème

sans les symptômes catarrhaux, sans la nature spécifique, sans

la propriété contagieuse de la rougeole[386].»

Voilà bien des affirmations hasardées dont l’auteur eût été embarrassé d’exhiber la preuve. En lisant cet article, on devine aisément que lorsqu’il a pris la plume, il n’avait pas, malgré les apparences, une opinion arrêtée sur la maladie dont il voulait tracer la caractéristique. Son indécision contraste avec la manière nette et précise qui lui est habituelle.

D’un côté il déclare «que cette espèce a bien le droit, en fait de nosographie, d’être reconnue et mise à part; qu’elle est bien une réalité indépendante de la rougeole.» De l’autre il prétend que «quand l’érythème rubéolique règne épidémiquement, il y a lieu de croire que c’est la rougeole même, la rougeole irrégulière, tronquée, amoindrie, la rougeole sans symptômes catarrhaux.»

Ainsi donc l’érythème rubéoliforme qui représente, on en convient, «une réalité indépendante de la rougeole,» deviendrait la rougeole elle-même en passant à l’épidémicité! Bien définie sous sa forme sporadique, l’éruption changerait de nom et de nature par l’effet d’une influence générale! En vérité, on a peine à comprendre, de la part de M. Requin, cet oubli passager des principes élémentaires de la nosologie, et il faut bien se résoudre à admettre que son bon esprit médical sommeillait quand il a écrit ces

malencontreuses lignes[387].

Je crois n’être que l’écho des praticiens les plus accrédités, en attribuant à la roséole une individualité morbide indépendante et spontanée, ayant son étiologie externe et interne, sa marche, ses formes éruptives, ses crises, sa terminaison, son traitement. Si sa contagiosité qui n’est encore qu’un soupçon à vérifier, devenait une certitude, ce serait, à l’appui de sa nature spécifique, un argument

décisif pour les plus sceptiques[388].

Alibert avait eu de nombreuses occasions d’observer cet exanthème parmi les élèves du collége Henri IV, auxquels il donnait des soins depuis longues années. Aussi fait-il remarquer que c’est à cette efflorescence, et non à la rougeole, qu’il faudrait donner le nom

de morbillus, petite maladie[389]. On peut dire en effet, que lorsqu’il ne subit pas des déviations insolites sous la pression de certaines influences, c’est le plus léger et le plus superficiel des exanthèmes. Mais il n’est pas plus un érythème rubéoliforme, que la rougeole ne serait un érythème roséoliforme dans les cas supposés par M. Requin, où le cortége familier de ses symptômes serait allégé de ses manifestations catarrhales.

Hufeland a exprimé sur la roséole, une opinion que je ne partage pas sans réserve, et que je dois rappeler parce qu’elle aboutit, en dernière analyse, à ma propre conclusion.

«La forme de cet exanthème, dit-il, l’angine qui l’accompagne

et l’hydropisie qui lui succède, prouvent qu’il est une variété de la

scarlatine et non de la rougeole[390].»

J’avoue que je ne saurais reconnaître à cette image la vraie roséole et sa bénignité ordinaire. Ce n’est pas sans surprise, que je la vois rapprochée de la scarlatine dont l’insidiosité naturelle est toujours suspecte aux praticiens, sous les dehors les plus rassurants, et que Hufeland lui-même considère comme la plus

décevante des fièvres éruptives[391]. Il n’est pas douteux que la roséole ne sorte par exception de ses habitudes, et ne prenne quelques caractères plus graves; mais elle n’en reste pas moins, au fond, identique à elle-même, et ne constitue pas plus une variété de la scarlatine que celle-ci n’est une variété de la rougeole. Ces assimilations sont tout au plus acceptables dans le sens métaphorique, et pour fixer, dans l’esprit, le souvenir de quelques faits rares. Le langage précis et correct de la clinique les repousse.

Hufeland prétend encore, que lorsque les plaques de la roséole sont larges, il s’en détache des morceaux d’épiderme plus grands que dans la rougeole, plus petits que dans la scarlatine.

J’ignore quelles sont les mœurs de la roséole sur le théâtre des observations de l’illustre praticien de Berlin, in aere Germano, comme eût dit Baglivi; mais je sais bien que chez nous, la desquamation de la vraie roséole manque souvent, ou ne se compose que d’écailles furfuracées ou farineuses. Si l’on me montrait des plaques épidermiques dépassant de beaucoup ces dimensions, je me méfierais de cet indice et de la justesse du diagnostic. Il y a d’ailleurs dans les procédés de desquamation imposés par la nature aux fièvres exanthématiques, tant de contingences et d’anomalies imprévues, que je ne sais trop quelle valeur on pourrait accorder à l’étendue des lambeaux exfoliés, pour faire de la roséole une sorte de terme moyen entre la scarlatine et la

rougeole[392].

Le léger dissentiment qui me sépare d’Hufeland sur une de ces questions pratiques où il est passé maître, tient surtout à cette circonstance, que j’écris dans une région médicale qui déplace sensiblement le point de vue de l’observation. Je ne doute pas, sur la foi d’une telle autorité, que la roséole n’adopte habituellement, en Prusse, une forme plus grave que parmi nous. Ce fait serait un démenti de plus aux nosographes qui s’obstinent à méconnaître son existence indépendante, et je m’en empare pour renforcer ma protestation.

Le célèbre dermatologue Willan n’a pas peu contribué à engager la science dans la fausse direction que je regrette. La classification dont il est le père, cache, sous les dehors d’une analyse savante, un véritable non-sens nosologique. Le mot Roséole, sauf quelques réserves plutôt sous-entendues qu’indiquées, n’est pour lui qu’un terme générique désignant vaguement une éruption de taches colorées en rouge, qui s’associent comme complication, épiphénomène ou accident, aux maladies les plus opposées par leur nature, et sont subordonnées à la maladie-mère pour leur diagnostic, leur marche, leur pronostic, leur traitement.

Bateman a adopté, sans critique, la nomenclature de son compatriote, et il s’empresse d’avertir qu’il ne décrit les caractères extérieurs de l’éruption, ainsi nommée, que pour apprendre aux

praticiens à la distinguer des exanthèmes idiopathiques[393].

Les dermatologues venus après ont ajouté au groupe quelques variétés nouvelles qui ont augmenté la confusion. Que dire, par exemple, de la Roséole cholérique (Roseola cholerica) qui survient quelquefois, dans le choléra indien, à la suite de la période de réaction? On a reproché, non sans quelque raison, à Sauvages, d’avoir multiplié outre mesure le nombre des espèces morbides. Le nosographisme contemporain semble prendre à cœur de le

disculper en le dépassant [394].

Il ne reste plus, sans doute, d’équivoque, sur l’idée que je me fais de la roséole. Je la compléterai en disant qu’elle est à la rougeole ce que la varicelle est à la variole, et je justifie la proportion, dans

l’intérêt de ma thèse actuelle[395].

Quand on compare la varicelle et la variole, on s’assure qu’elles appartiennent à la même famille sans être de même nature. L’intimité de leurs rapports a l’évidence d’un fait vulgaire. Tout est en diminutif dans la varicelle, soit dans l’incubation, soit dans l’invasion, soit dans les phénomènes qui constituent son déclin et sa

dessiccation[396]; mais lorsque la nature charge le tableau, elle reproduit, à s’y méprendre, l’image de la variole.

En 1839 régna, à Castellane, une double épidémie de variole et de varicelle. Beaucoup d’enfants contractèrent la varicelle, et les parents, croyant à la variole, refusèrent de les faire vacciner.

Quelques mois après, la plupart furent emportés par la variole[397].

Les médecins eux-mêmes ne sont pas à l’abri de ces bévues, tant la ressemblance est parfois frappante.

La roséole n’est, de son côté, qu’une sorte d’ébauche de la rougeole, une réduction de son type depuis ses prodromes jusqu’à sa terminaison. Vienne un concours d’influences qui impriment à son appareil symptomatique un grossissement insolite, et l’illusion sera complète. Le praticien croira à la rougeole, jusqu’au moment où il sera détrompé par son apparition ultérieure.

La varicelle règne toujours conjointement avec la variole, ce qui atteste leur étroite affinité.

La roséole est aussi fidèle à l’appel de la rougeole, et les similitudes qui font souvent hésiter le diagnostic confirment cette association.

Bien que des expériences, qui réclament peut-être une révision, semblent contraires à la transmission artificielle de la varicelle, il n’est pas certain qu’elle ne puisse se communiquer spontanément,

comme la variole [398].

L’art n’a pas donné la preuve directe de l’inoculabilité de la rougeole, ou du moins les essais qui avaient paru conclure dans ce sens, sont restés sans application pratique. Sa contagiosité naturelle

n’en est pas moins un fait admis sans opposition[399].

On n’a pas non plus réussi à insérer avec succès le germe présumé de la roséole. Je ne craindrais pourtant pas d’avancer, que quand elle a pris l’amplification que lui imprime souvent le génie épidémique, l’approche des malades n’est pas inoffensive.

Ce n’est pas ici une supposition gratuite. La doctrine générale de la contagion pose en principe, que la gravité des maladies est la condition la plus favorable à l’élaboration des virus, et il serait imprudent de l’oublier, sur la foi d’un scepticisme trop confiant. On m’accordera au moins qu’en considérant la roséole comme une variété de la scarlatine, Hufeland préjugeait, par cela même, sa contagiosité: nouveau trait de ressemblance avec la rougeole.

Du parallèle que je viens d’indiquer, je crois pouvoir tirer les conséquences qui suivent.

Il n’est pas douteux, pour moi, que la varicelle, dont on ne trouve pas de trace dans les écrits des anciens, ne leur était pas plus connue que la variole. Leurs rapports extérieurs, leur coexistence infaillible sous l’influence des mêmes constitutions épidémiques, l’empreinte commune qu’elles en reçoivent, la similitude de leur nom qui exprime leur parenté admise: tout, en un mot, concourt à témoigner qu’elles ont été inséparables dès l’origine, et que ces deux membres de la même famille pathologique, sont venus au monde à la même époque. Quand la médecine s’est recueillie, après sa première surprise, pour mettre de l’ordre dans ses observations, elle a entrevu des rapprochements qui lui avaient échappé d’abord, et le moment est arrivé où l’histoire de la varicelle n’a pu être détachée de celle de la variole, tant sont étroits les liens qui les

unissent[400]. Qu’on me montre dans l’antiquité un portrait d’après nature de la varicelle, et je renoncerai à défendre la nouveauté de la variole.

L’analogie la plus légitime permet d’étendre le même raisonnement à la roséole, compagne assidue de la rougeole, sous le règne des constitutions éruptives. Je m’imagine que si l’on pouvait remonter pas à pas dans leur histoire, on les verrait prendre ensemble, possession de la pathologie. Les incertitudes de leur diagnostic différentiel ont retardé longtemps leur reconnaissance comme entités morbides distinctes. Aujourd’hui que la lumière s’est faite, en dépit de quelques contradictions persistantes, il me semble qu’il est permis de relier au passé l’état actuel de la science, enrichie des notions nouvelles qui manquaient aux médecins du e VI siècle.

Je regarde donc la roséole comme une maladie moderne.