Étude sur les maladies éteintes et les maladies nouvelles pour servir à l'histoire des évolutions séculaires de la pathologie
CHAPITRE X DE LA GRANDE ÉPIDÉMIE CHOLÉRIQUE DU XIXe SIÈCLE
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.
CHAPITRE X
DE LA GRANDE ÉPIDÉMIE CHOLÉRIQUE DU XIXe SIÈCLE
La doctrine des grandes épidémies nouvelles se résume dans l’histoire du choléra. Les principes sur lesquels elle est fondée, y trouvent leur confirmation la plus éclatante. Nous les voyons, pour ainsi dire, à l’œuvre dans une de leurs plus formidables applications. Tous les doutes qu’on aurait pu garder sur l’authenticité et l’interprétation des documents que j’ai rassemblés, tombent devant l’irrésistible éloquence de ce grand événement pathologique.
La suette anglaise s’est éteinte après ses foudroyantes reprises, et trois cents ans nous en séparent. La syphilis qui, par une fatale dérogation à la loi générale, l’avait suivie de si près, n’a pas déserté, il est vrai, son nouveau domaine; mais elle n’a pas renouvelé ce mémorable débordement qui marqua d’une si triste date la fin du e XV
siècle. Depuis ce temps, les archives des grands fléaux populaires étaient restées fermées. Le choléra les a rouvertes pour y écrire cette sombre page, qui inflige un si cruel démenti aux promesses trop ambitieuses de notre civilisation.
Il n’entre pas heureusement dans le plan de cette étude, de passer en revue, l’innombrable essaim d’hypothèses qui s’agitent autour de cette question toujours neuve. Les plus ingénieuses sont restées à la surface; et certes, ce ne sont pas les faits, ce substratum indispensable, qui ont manqué à ces fantaisies. Dans l’ordre scientifique, et la médecine ne fait pas exception, les créateurs de théories prennent volontiers pour épigraphe cette sentence commode: Se non e vero, bene trovato; ce qui revient à dire que quand on ne découvre pas la vérité, on doit se contenter de sa parodie. Proclamer une cause quelconque, fictive ou réelle, occulte ou ostensible, l’assigner à l’ordre des phénomènes dont on cherche la raison, et conclure hardiment que cette cause est capable de produire les effets qu’elle est destinée à expliquer, tel est le procédé qui se prévaut de l’autorité de Descartes, et qu’on est sûr de mener à bonne fin, quand on a de l’esprit, et une certaine faculté d’invention.
Nous en voyons un nouvel exemple dans ces essais de parasitisme, appliqué à l’épidémie de notre siècle; mais je déclare qu’il m’est impossible de partager l’expansive jubilation qui déborde dans les écrits des patrons de cette hypothèse.
Ce n’est pas d’aujourd’hui qu’on cherche dans les régions de l’invisible, le germe animé des maladies. J’en puis citer un curieux échantillon.
La bibliothèque de la Faculté de médecine de Montpellier possède un immense recueil, désigné sous le titre de Mélanges, et composé de 354 volumes, qui renferment près de 9,000 pièces, parmi lesquelles il en est un grand nombre qu’il serait impossible de se procurer aujourd’hui. On trouve dans le tome 71 (pièce 7) un mémoire qui a pour titre: Système d’un médecin anglais sur la cause de toutes les espèces de maladies, avec les surprenantes configurations des différentes espèces de petits insectes qu’on voit par le moyen d’un bon microscope dans le sang et dans les urines des différents malades, et même de tous ceux qui doivent le devenir, recueilli par M. A. C. D. Paris, MDCCXXVI.
On ne contestera pas à l’auteur anonyme de cet écrit, le mérite d’avoir précédé, dans cette voie, les micrographes de notre temps. Le texte est illustré de 91 figures sur bois, représentant autant d’espèces d’animalcules qui sont censés engendrer des maladies. (Migrainiste, fleuriste blanc et rouge, dartrifiant, rougeoliste, vérolique, petit vérolique, ragifiant, érysipéliste, écrouelliste, épilepsique, apoplectique, etc.) L’auteur exalte beaucoup l’excellence du microscope dont il a fait usage pour ses observations, et je n’ai pas de peine à le croire, quand je vois avec quel aplomb il raconte ce voyage au pays des chimères. Je dois avouer pourtant, que parmi les êtres fantastiques dont il exhibe l’image, on reconnaît à un énorme grossissement, le sarcopte de la gale, tel qu’il a été décrit et dessiné par les modernes. Remarquons, en passant, que ce texte et la planche qui l’accompagne, datent de 1726.
On n’avait alors, dira-t-on, ni les vraies méthodes d’exploration, ni les instruments perfectionnés qui les servent. Je ne troublerai pas cette satisfaction d’amour-propre; mais je n’admettrai jamais ces réticences du microscope, qui donne pour certain ce qu’il s’engage à découvrir, et s’adresse à l’imagination, quand il ne peut frapper les yeux.
J’attends donc que le principe cholérigène, microphyte ou microzoaire, prenne une existence réelle, comme l’achorion de la teigne et l’acarus de la gale. J’attends surtout qu’on ait déterminé avec certitude, le rapport pathogénique qui lierait la cause à l’effet, l’antécédent au conséquent. D’ici là, je me permettrai de parler du choléra comme des autres grandes épidémies, dont la véritable cause n’est pas sortie des ténèbres qui recouvrent, dans la série des âges, leur acte de naissance. Laissons la science contemporaine approfondir ce mystère avec courage. Mais jusqu’au moment où elle pourra répéter enfin l’exclamation historique d’Archimède, nous aurons le temps d’appliquer à l’étude du fléau cosmopolite, les éléments rationnels dont nous pouvons disposer. On voudra bien ne pas oublier, que je n’écris pas une monographie qui surchargerait inutilement la littérature médicale. Je viens essayer d’éclaircir un seul point de l’histoire de la grande épidémie, sans sortir des limites
bien définies de mon programme[820].
C’est en 1817, vers le mois de mai ou d’août, que le choléra a éclaté à Jessore, ville située dans le delta du Gange, à 120 kilomètres de Calcutta. Dès son apparition, il a tout frappé autour de lui, les naturels et les étrangers. La mortalité qui l’a suivi a été effroyable et digne des grandes épidémies historiques. Après avoir débordé dans l’Asie, il s’est élancé de l’est à l’ouest, à travers la Syrie, la Perse, l’Arabie. Cinq ans après sa première explosion, c’est-à-dire en 1822, l’Europe se voyait menacée par Astrakhan et la Méditerranée. Ce n’est qu’après plusieurs années qu’il pénètre dans la Pologne et la Russie, l’Autriche, la Hollande. En 1831, il envahit
l’Angleterre où Magendie[821] et Delpech[822] vont, chacun de son côté, faire leurs premières observations et se préparer à le recevoir. L’année suivante, il entre en France d’où il se répand en Espagne, dans le Portugal, dans l’Algérie, dans l’Italie. Il se porte bientôt en Amérique et dans l’archipel de l’Océanie, et on peut dire qu’en 1840, il régnait à la fois sur les cinq parties du monde. Dix-sept ans après sa première invasion, le fléau revient vers nous, du fond de l’Indoustan. Paris en est frappé en 1849, depuis le printemps jusqu’en automne. En 1850, on le revoit de nouveau en Californie, en Algérie, en Hongrie. On sait qu’en 1853, notre capitale luttait encore contre ses atteintes. En 1865, nouvelle invasion, remarquable par la lenteur de sa marche et sa longue durée.
Les droits du choléra au titre de grande épidémie, se révèlent de prime abord par l’obscurité de sa cause. Toutes les hypothèses qui ont défrayé l’ardente imagination des médecins, semblent destinées à prouver que les influences nosogéniques de l’ordre commun sont incapables de le produire. Je puis le démontrer, dès à présent, par un seul exemple relatif à l’action présumée de la température atmosphérique. Dans l’Inde et au Bengale, il a sévi par 30 degrés de chaleur. Le thermomètre marquait 30 degrés sous zéro, pendant qu’il dévastait la Russie. Ab uno disce omnes.
J’ai eu, dans le cours de ce livre, bien des occasions de vérifier la loi générale, qui paraît rattacher les grandes épidémies à l’influence combinée des perturbations cosmiques et morales. Ces antécédents ont été fidèles à l’épidémie cholérique.
De grands bouleversements météorologiques ont été observés depuis près d’un siècle, et le monde a vu éclater, en même temps, cette révolution sans exemple, qui a emporté la société féodale, et l’a remplacée par un ordre nouveau dont l’évolution s’opère sous nos yeux, sans qu’on puisse en prévoir le point d’arrêt.
L’influence qu’on attribue à ce concours de conditions nosogéniques reste sans doute inexplicable. Mais il ne faut pas se lasser de constater la coïncidence, qui répond une fois encore aux enseignements de l’histoire et aux prévisions logiques de la science.
Comme cette étiologie, plutôt pressentie que démontrée, élève peut-être au rang de causes, de simples successions, et qu’elle ne conclut pas à une pratique, le champ reste ouvert aux recherches analytiques, qui s’efforcent de pénétrer plus profondément dans la constitution des phénomènes, et d’atteindre à la nature de la maladie, par la voie de sa cause prochaine. M. le docteur Marchal (de Calvi) s’est emparé d’une théorie qui a rallié de nombreux suffrages, et il se l’est appropriée, selon moi, par la forme dont il l’a revêtue. Il pense que la cause spécifique du choléra réside exclusivement dans le miasme paludéen élevé à sa plus haute
puissance [823].
Cette opinion, présentée et défendue avec un talent que je me plais à reconnaître, n’est à mes yeux qu’une hypothèse comme tant d’autres, dont la vérification est encore éloignée, si tant est qu’elle soit jamais permise.
Quelle est la modification qu’a dû subir le miasme paludéen pour s’élever à cet état qu’on appelle sa plus haute puissance? S’agit-il, comme paraît le croire M. Marchal, d’un accroissement de concentration et d’intensité? Mais une mutation quantitative ne saurait expliquer la spécificité originale de la maladie qu’on lui attribue, et la distance nosologique qui l’éloigne du groupe naturel des affections marécageuses. Serait-ce la nature du miasme qui aurait changé? Rien de plus facile que d’imaginer des altérations moléculaires qui transforment la constitution intime des corps, et font, par exemple, d’un aliment réparateur, un poison mortel. Il est bien moins aisé d’en donner la preuve matérielle; et dans l’espèce, on conviendra que cette chimie mystérieuse garde bien son secret.
Ce que je sais, à n’en pas douter, parce que les faits quotidiens me l’apprennent, c’est que les préparations de quinquina triomphent merveilleusement des fièvres pernicieuses, dont la terminaison serait, sans leur secours, promptement et infailliblement funeste, tandis qu’elles échouent toujours contre l’affection cholérique. Quelques essais, entrepris comme par manière d’acquit, ont dissipé toute illusion. Il va sans dire qu’on ne confond pas le choléra avec ces fièvres mali moris ou comitatæ de Torti, qui en empruntent accidentellement les traits principaux. Ces observations sont fréquentes dans l’Algérie et dans notre zone méridionale. Pendant l’automne de 1765, Leroy vit les tierces cholériques régner
épidémiquement à Montpellier[824]. Contre cette forme spéciale du mode intermittent, le quinquina est tout puissant et n’a pas de succédané.
Mon confrère de Paris avoue que «le miasme producteur du choléra n’est point connu matériellement; il est imperceptible et insaisissable. Mais, ajoute-t-il, il s’affirme devant la raison par ses
effets, et cela suffit[825].»
J’accepte ce langage; je ne suis pas de ceux qui ne croient qu’au témoignage des sens. En médecine, comme dans tous les ordres des connaissances humaines, les yeux de l’esprit sont souvent plus clairvoyants que ceux du corps. Je dois pourtant renoncer à suivre M. Marchal, lorsque, forçant l’analogie, il prétend que ce miasme est vivant à la manière des ferments, puisqu’il se multiplie. J’ai tant d’éclaircissements à demander, que je crois prudent de ne pas m’aventurer dans une voie dont j’ignore l’issue.
Si le choléra que nous observons est celui qui règne endémiquement dans les Indes, depuis les temps les plus reculés, sans sortir de ses limites naturelles, d’où lui est venue cette impulsion nouvelle, qui l’a précipité sur le monde, où il devait retrouver partout ses conditions de développement? Comment, après cette première évasion, reprend-il, par intervalles, sa course momentanément interrompue, sans qu’on puisse affirmer qu’il soit allé se rallumer dans son foyer originel?
On pressent que M. Marchal a une réponse prête pour cette question, comme pour bien d’autres, et je dois prévenir qu’il faut se tenir en garde contre les séductions de sa dialectique.
Il compare les communications avec l’Inde, jusqu’à la fin du siècle dernier, à celles qui ont lieu aujourd’hui. Tant que ces communications restent lentes et rares, l’Europe ignore jusqu’à l’existence du fléau qui la menace. Les relations s’étendent, et le mal vient, une première fois, mais lentement encore, en proportion même du progrès graduel de ces communications. Puis, les rapports deviennent de plus en plus nombreux et rapides, et les invasions
épidémiques se succèdent à bref intervalle[826].
Certes, cet argument ainsi formulé semble indiscutable, et je dirai que l’erreur ne s’est jamais mieux dissimulée sous les dehors de la vérité. Il ne faut cependant qu’un mot pour détruire cet ingénieux échafaudage.
Au e XIV siècle, s’est élancée de la Chine, une horrible maladie, qui a envahi le monde, sans oublier le moindre coin de terre connue. Trois ans ont suffi à la peste noire pour ce long pèlerinage. Je n’ai pas besoin de dire que les communications étaient infiniment plus restreintes, plus rares et plus lentes que de nos jours. Il faut donc, de toute nécessité, que la maladie ait été portée sur des ailes plus rapides que la marche des caravanes, des corps d’armée, des navires de guerre ou de commerce, auxquels on prétend imposer la charge tout entière des pérégrinations du choléra. Comment peut-il se faire alors que celui-ci ait mis quatorze ans à arriver parmi nous, si le transport en nature du principe cholérigène est, comme on l’assure, le seul mode de propagation de l’épidémie dans toutes les directions? Quelque lenteur qu’on suppose aux relations de l’Inde avec l’Occident, depuis 1817 jusqu’en 1831, il faudrait bien convenir que la longueur de ce délai serait inconcevable. Je ne me charge pas d’expliquer le contraste que je signale entre la locomotion de la peste noire et celle du choléra. Je me permets seulement de constater que le nœud qu’on a cru délier est encore solidement serré, et que la part de l’inconnu reste toujours bien large.
J’apprécie autant que personne, le désappointement d’un esprit positif, qui cherche une cause de maladie appropriée à son effet présumé, et à qui l’on vient proposer cette énigme indéchiffrée du génie épidémique. Mais n’est-ce donc rien que d’écarter les fictions théoriques (verba et voces) qui usurpent les droits de la vérité, et dont l’observation patiente et désintéressée finit, tôt ou tard, par faire justice? Comme l’a dit Malebranche: «Il est bon de comprendre clairement qu’il est des choses qui sont absolument
incompréhensibles[827].»
Cette réflexion m’amène, par association d’idées, à dire encore un mot sur le même sujet.
Un de nos écrivains les plus justement estimés, M. le docteur Max. Simon a touché récemment à la grande question de la
prophylaxie du choléra [828].
Pour lui, cette maladie n’est pas contagieuse; elle est exclusivement épidémique. D’où il suit logiquement, que l’épidémicité et la contagion seraient deux faits inconciliables.
L’observation affirme, au contraire, que leur réunion est à peu près inévitable, et doit toujours être prévue dans les grandes maladies populaires. Le livre que j’écris en a recueilli bien des preuves. L’opinion contraire pourrait être taxée d’hérésie pathologique, si le mot n’était pas trop gros pour la chose, et si le talent avec lequel l’auteur l’a défendue, ne lui assurait le bénéfice des circonstances atténuantes.
Je regrette le dissentiment qui m’éloigne de mon savant confrère sur cette question fondamentale. Je suis convaincu que quelques concessions mutuelles, qu’il serait facile d’établir sur le terrain de la langue médicale, nous rapprocheraient d’une manière définitive. Ce ne serait pas la première fois qu’une causerie loyale, sur ce sujet, aurait commencé par une dissonance passagère, et fini par l’accord parfait. Mais ce n’est pas là l’objet actuel de mon insistance.
Persuadé que le miasme producteur du choléra est répandu dans l’air, M. Max. Simon en déduit que les chances d’en être atteint sont, toutes choses égales, d’autant plus grandes qu’on vit plus longtemps à l’air libre. La conséquence pratique est, qu’il faut se tenir renfermé chez soi autant que possible, pour mettre de son côté les chances favorables.
M. le professeur Fonssagrives, dont la parole fait autorité en matière d’hygiène, n’accepte pas, sans résistance, cette théorie du confinement ou plutôt, comme il le dit si bien, de l’aérophobie, contre laquelle il a l’habitude de protester dans sa chaire et dans ses écrits. Il ne peut consentir à l’absoudre de tout inconvénient, quand on la
transporte dans la prophylaxie spéciale du choléra[829].
J’aime à me rencontrer en parfaite communion d’idées avec mon collègue. La médecine a toujours proclamé les avantages de l’aération, en temps d’épidémie. Le conseil de M. Max. Simon est trop imprévu pour qu’on puisse y souscrire sans arrière-pensée. On dit que les individus séquestrés ont fourni moins de victimes au choléra que ceux qui ont vécu à l’air libre. Ce fait, en le supposant certain, pourrait recevoir une interprétation bien différente de celle qu’on lui donne. Ne serait-il pas plutôt la preuve indirecte de la contagion, ou, si l’on veut, de la transmissibilité, par les hommes et par les choses?
Mais comme il ne serait pas juste de repousser, par un simple à priori dogmatique, le système préventif, imaginé par M. Max. Simon, je vais tâcher de motiver mon scepticisme, en recherchant quelle peut être au fond, la valeur du moyen, dans cette application particulière.
Je dirai d’abord franchement que si l’on adoptait, sans objection, le point de départ de l’auteur, c’est-à-dire, la présence, dans l’air, des germes cholérigènes, le confinement en serait, sans doute, le corollaire naturel, et je ne vois pas trop quelle fin de non-recevoir on pourrait lui opposer. Quand l’air, cet aliment de la vie, pabulum vitæ, renferme, à un moment donné, un principe délétère qui le transforme en foyer mortel, pabulum lethi, le plus sûr est de s’abstenir de le respirer. C’est ainsi qu’on enjoint expressément aux habitants des localités marécageuses, de ne pas sortir aux heures où l’atmosphère ambiante est le plus imprégnée d’effluves palustres. L’exercice en plein air, si justement recommandé par l’hygiène, serait alors un danger. M. Max. Simon ne se prévaudra pas de cette similitude, parce qu’il sait bien que les conditions ne sont plus les mêmes, quand il s’agit de l’infection cholérique.
Il est permis d’assigner aux exhalaisons des marais une sphère d’activité qu’elles n’ont pas l’habitude de dépasser. D’autre part, l’expérience nous a appris qu’elles ont des alternatives quotidiennes de dégagement et de condensation. L’indication préventive se déduit d’elle-même.
Ces données nous manquent absolument à l’égard du choléra. La dissémination problématique de ses germes générateurs dans l’océan aérien, laisse à la prophylaxie qui prescrit de s’y soustraire, une incertitude décourageante. M. Max. Simon ne prétend pas que l’intérieur des habitations reste fermé à l’invisible poison. Qu’aurait-il à répondre, si on lui disait que cet air concentré est peut-être plus chargé de miasmes que l’air extérieur sans cesse renouvelé?
C’est peut-être, après tout, parce que je suis, comme M. Fonssagrives, édifié par une longue conviction, sur les salutaires effets de la vie en plein air, que je me sens peu favorable à l’opinion ingénieuse qui propose une dérogation exceptionnelle. J’ai goûté, comme tous ses lecteurs ordinaires, l’art avec lequel M. Max. Simon manie les sujets les plus austères; j’apprécie comme je le dois, le nouvel effort qu’il a tenté pour rendre moins inégale la lutte de l’homme contre un impitoyable fléau. Mais je suis bien persuadé que cet honorable confrère ne se dissimule pas les desiderata que sa méthode n’a pas encore comblés.
Ce n’est donc pas tout à fait ma faute, si je suis encore obligé de répéter, provisoirement si l’on veut, que le choléra a son activité propre. Comme toutes les grandes épidémies qui l’ont précédé, il obéit à une impulsion occulte, apparaît brusquement, se retire et revient sans cause sensible. C’est tout ce que je me pique de savoir sur son mobile général.
Je me trompe pourtant: il est une influence qui lui vient en aide, et qui nous permet de tempérer par quelques restrictions la négation absolue de notre pouvoir prophylactique. Cette influence si longtemps méconnue c’est la contagion. La multiplicité et la concordance des témoignages qui la démontrent, ont forcé la conversion des incrédules les plus obstinés. En France, où cette question avait été, dans l’origine, si dédaigneusement accueillie, un revirement, depuis longtemps prédit, a conquis à la minorité
contagioniste l’assentiment presque unanime de l’opinion[830]. Cependant, comme en toute chose c’est la mesure qui manque, les partisans du mode virulent n’ont pas su se défendre de certaines exagérations, qui amplifient le rôle de l’importation, au détriment du génie épidémique. La petite secte dissidente a essayé de profiter de cette faute pour regagner sa position; mais cette reprise d’hostilité n’aura qu’un temps. Sa base d’opération lui a été enlevée désormais par la conférence internationale de Constantinople, qui a reconnu la contagion sous toutes ses formes, dans toutes ses circonstances. On peut dire avec M. Marchal (de Calvi), que la contagion du choléra
est aujourd’hui un fait officiel[831].
Affirmer la contagiosité, c’est établir conjointement l’indication et l’efficacité des mesures préventives contre l’introduction des germes. Il n’est pas de monographie qui n’en ait recueilli des exemples démonstratifs dans des cas bien définis. Comme ce n’est pas la première fois que je traite cette question, et que j’ai eu le regret de ne pas être toujours compris, malgré mes efforts pour rester clair, je saisis l’occasion de revenir sur ce point de vue, et je tâcherai d’ôter tout prétexte à mes contradicteurs.
Le choléra que je qualifie de moderne, parce que c’est le titre qui le caractérise le mieux, est épidémique et contagieux; ce qui veut dire qu’il a à son service deux modes de propagation.
Jean Varandal, professeur de Montpellier, qui écrivait au e XVII
siècle, de belles pages sur les grandes épidémies, s’est servi d’une image qui s’applique parfaitement au choléra. «C’est, dit-il, une sorte de trait mortel (quædam sagitta mortifera) décoché par un invisible
archer sur les peuples de toute la surface du globe[832].»
On ne peut pas plus se préserver du trait épidémique que d’un éclat soudain de la foudre ou du courant d’une trombe. Contre cet ennemi qui nous guette dans l’ombre et ne laisse jamais prévoir la direction de ses coups, il n’y a pas d’égide possible. On ne l’entendait pas autrement dans l’origine, lorsqu’on refusait au choléra toute faculté contagieuse, et qu’on lançait l’anathème sur l’impuissance absolue de nos méthodes sanitaires.
Tout le monde sait aujourd’hui que les relations par mer ou par terre, individuelles ou en groupes, peuvent importer la maladie, en l’absence de toute constitution épidémique, et la science est tenue de prévoir cette éventualité menaçante. Quand certains signes en annoncent l’approche, elle pose une indication précise. La séquestration et l’isolement des sujets malades ou suspects, la prolongation prudente des quarantaines, la purification des foyers virulents, etc., sont autant de moyens qui ont fait leurs preuves. Que de fois, les germes de mort sont venus s’abattre au pied des barrières qu’il leur était interdit de franchir!
En résumé, l’épidémicité et la contagion sont les deux modes de propagation du choléra.
Contre l’épidémicité, les mesures préventives sont inutiles. Elles sont très-puissantes contre les chances d’importation par les malades ou les objets infectés. Si le principe cholérique venu du dehors, trompe la vigilance de la douane de santé, deux faits bien différents peuvent se produire.
Le choléra, réduit en quelque sorte à son mode contagieux, formera un foyer d’un faible rayon, qui s’éteindra bientôt, faute d’aliments. En d’autres termes, quelques cas importés ne seront pas le signal d’une épidémie, si les prédispositions latentes de la population sont réfractaires.
Dans les conditions inverses, je veux dire, quand la constitution régnante, sourdement élaborée, fécondera l’impression morbide déterminante, la maladie prendra l’extension et la gravité de l’épidémie. L’étincelle tombée sur des matériaux combustibles allumera un vaste incendie.
Concluons que, dans toute épidémie cholérique, le nombre des malades et des morts est, comme en temps de peste, la résultante des deux influences nosogéniques, dont on ne peut déterminer la participation proportionnelle.
Il est temps d’aborder l’étude nosologique de la grande épidémie, dont ces préliminaires m’ont un peu distrait.
Le choléra-morbus a été appelé asiatique ou indien, à raison de sa provenance géographique. Le fait matériel n’est pas contestable; mais, en droit, le fléau n’est pas plus oriental ou asiatique, qu’occidental ou européen. Il est parti de l’Orient, comme toutes les grandes épidémies. La peste d’Athènes, la peste antonine, la peste du e III siècle, la peste bubonique, la peste noire, sont orientales au même titre. Le choléra, cette autre peste, retrouve aussi partout ses conditions d’existence. Ne le voit-on pas surgir à l’improviste dans certaines contrées, au sein de l’immunité générale? Pour expliquer ces invasions soudaines, on allègue je ne sais quels germes mal éteints, dont il n’est pas toujours facile de démontrer la réalité. Au besoin, on ne manque pas de faux-fuyants pour contester l’identité du choléra qu’on observe. La vérité est, qu’il a momentanément trouvé, dans ce milieu, tous ses éléments pathogéniques. Je ne me charge pas de pénétrer ce mystère; mais il n’est pas de praticien qui n’ait inscrit de pareils faits dans ses éphémérides médicales.
Je dois ajouter qu’en donnant au choléra cette qualification d’indien, on l’a confondu avec la maladie qui est endémique, de temps immémorial, sur les bords du Gange, et dont nous devons la description à Bontius, historien médical de cette région. Nous verrons bientôt qu’il n’y a de commun entre ces deux affections, que leur nom et quelques analogies symptomatiques.
Le choléra a été aussi nommé choléra bleu ou cyanique, pour rappeler la teinte dont il colore certaines parties. Il s’en faut que ce symptôme soit constant, et il se retrouve dans bien d’autres maladies. Je ne veux pas parler de la cyanose congénitale liée à certains vices de conformation, mais de celle qui accompagne souvent les maladies accidentelles du cœur et des gros vaisseaux. Elle peut tenir aussi à un trouble passager de la respiration. La première période de certains accès de fièvre bleuit la face et les ongles. Nous avons vu que la suette anglaise présentait aussi ce caractère. La peau des malades frappés par la peste noire, avait parfois un aspect assez analogue à celle des cholériques.
Victor Bally, qui aimait les néologismes, avait proposé le nom de choladrée lymphatique. Cette diarrhée blanche, ou, comme il le dit aussi, cette leucorrhée intestinale serait, d’après lui, le caractère pathognomonique du choléra. Quelle que soit la valeur de ce symptôme, on sait que d’autres maladies provoquent des évacuations analogues, et que le vrai choléra s’en passe
souvent[833].
Le nom qui a décidément prévalu pour désigner le grand fléau de ce siècle, est étymologiquement, historiquement et nosologiquement vicieux. Je ne le dis pas pour conseiller une réforme que l’habitude rendrait impraticable; l’essentiel est de s’entendre. Mais le seul nom qui convienne est celui de grande épidémie cholérique; et c’est seulement à ce titre que je lui ai donné une place dans ce livre.
Comme je suppose, sur de trop bons motifs, que le signalement du choléra est connu, je me contenterai d’en isoler les traits principaux.
Je mets en première ligne ses deux périodes algide et réactive, sur lesquelles j’aurai à revenir.
Sa marche est essentiellement aiguë. Tout médecin, témoin d’une de ses épidémies, a vu la mort survenir en quelques heures ou d’une manière soudaine.
Le plus souvent, on observe certains prodromes qui se prolongent deux ou trois jours, et dont l’ensemble prend le nom de
cholérine. C’est à M. le docteur Jules Guérin[834] qu’appartient l’honneur d’avoir fixé l’attention des médecins sur cette période prémonitoire; et bien des existences ont dû leur salut à cette heureuse inspiration: principiis obsta! Ce qui ne veut pas dire que tout flux diarrhéique, livré à lui-même, doive nécessairement conduire au choléra confirmé.
Le chiffre nécrologique atteste l’excessive gravité du pronostic. On n’a cependant pas vu en général, les effroyables hécatombes des épidémies antérieures. Notre civilisation aime à s’en faire un mérite. Ne serait-ce pas plutôt que la contagiosité des pestes anciennes était bien plus subtile que celle du choléra? Toujours est-il, qu’en 1832, du mois de mars au mois d’octobre, on enregistra à Paris, 18,402 décès, sur une population de 759,135 habitants. Le 9
avril, le maximum des morts était monté à 814[835]. En 1849, l’épidémie sévit de nouveau dans la capitale depuis le printemps jusqu’en automne. Sa progression fut moins rapide, mais le maximum des recensements quotidiens s’éleva encore à 721, et le total des victimes ne différa guère du précédent. On en compta 19,069, sur une population portée alors au chiffre de 995,504. De 1853 à 1854, il y eut 9,096 décès sur 1,174,000 habitants. En 1865, le nombre des atteintes a été moins grand qu’antérieurement. Le maximum de la mortalité qui répondit au 20 octobre, ne dépassa pas 206. Depuis les premiers jours de ce mois jusqu’à la fin de novembre, la somme des pertes a été d’environ 6,000. Le même nombre est imputable à la prolongation de l’épidémie, en 1866.
L’anatomie pathologique a largement pris sa revanche du passé: le cadavre des cholériques a été fouillé dans ses replis les plus profonds. La bouche, l’œsophage, l’estomac, les intestins, le mésentère, l’épiploon, la rate, le pancréas, le foie, la vésicule biliaire, les reins, la vessie et ses annexes, l’appareil respiratoire, le système nerveux cérébral ou ganglionnaire, l’appareil locomoteur, le liquide sanguin, ont paru le siége d’altérations très-diverses dont on n’a pu déterminer que l’inconstance. Dans un grand nombre de cas, les observateurs les plus scrupuleux affirment n’avoir trouvé aucune
altération appréciable [836].
La muqueuse intestinale est diversement colorée, depuis la teinte rosée jusqu’à la couleur noirâtre. On l’a trouvée ramollie, moins épaisse, ou sensiblement épaissie dans une certaine étendue. En dépit de Broussais et de ses fidèles, elle s’est montrée dans une infinité de cas pâle et exsangue. Magendie, l’enfant terrible de la doctrine, s’avisa même de prouver par des expériences, que certaines colorations plus marquées, n’étaient qu’un effet purement cadavérique.
Delpech, trop pressé de généraliser le résultat de quelques nécropsies, crut avoir trouvé la cause anatomique du choléra dans la phlegmasie des ganglions semi-lunaires. Ce qui le mit sur la voie, ce fut la constriction douloureuse accusée à l’épigastre, par le plus grand nombre des malades. Sur cette indication, il examina attentivement le plexus solaire; et les ganglions semi-lunaires qui concourent à le former présentèrent une couleur rouge. Il n’en fallut pas davantage à cet esprit ardent, pour proclamer ce fait avec toutes ses conséquences; et c’est sur la région épigastrique qu’il prescrivit désormais l’application des agents antifluxionnaires. Cette opinion du grand chirurgien a rejoint depuis longtemps dans l’oubli, tant
d’autres spéculations qui ne méritaient pas un meilleur sort[837].
Le sang du sujet qui a succombé dans la période algide est épais et visqueux. Le microscope et l’analyse ont prouvé à leur manière ce qui était évident, c’est-à-dire, l’altération physique et chimique de cette humeur, et on en a tiré naturellement une induction pratique. Puisque le sang des cholériques a perdu son sérum et ses principes salins, il faut les lui rendre par des transfusions appropriées. Qu’on nie après cela la liaison intime de la science et de l’art! Les premiers essais de ce genre donnèrent de bruyantes espérances. Les déceptions ne se firent pas attendre, et Magendie annonça encore, preuves en main, qu’on s’était trop hâté d’élever la voix.
Toutes les données que nous devons à l’anatomie pathologique ont sans doute leur valeur; elles sont le complément naturel de
l’histoire de la maladie[838]. Mais quel est le rapport direct qui rattache les lésions matérielles qu’on a observées à l’état morbide dont elles dérivent? La clinique ne peut se permettre qu’une réponse évasive.
La nature du choléra reste donc inconnue. Ceux qui ne peuvent se résigner à cet aveu, trop dur pour leur amour-propre, ont cherché à se refaire par le ton d’assurance avec lequel ils se prétendent mieux renseignés. Les uns ont affirmé l’existence d’une gastro-entérite; d’autres ont accusé une lésion du grand sympathique; ceux-ci parient pour une lésion du prolongement rachidien; ceux-là s’accommodent mieux d’une entéralgie. Il en est qui admettent vaguement une modification morbide du sang, sous l’impression d’un principe délétère, et qui se montrent particulièrement satisfaits de cette idée. Quelques-uns, s’arrêtant à la nature apparente du liquide des déjections, réduisent le choléra à une maladie des vaisseaux lymphatiques du système digestif, sous l’influence de laquelle les liquides blancs qu’ils charrient, s’épancheraient dans le tube intestinal, au lieu de se mêler au sang, conformément à leur destination normale.
Toutes ces hypothèses et une foule d’autres, ejusdem farinæ, attestent leur insuffisance par leur multiplicité même; la plupart ne constatent que les localisations éventuelles et changeantes d’un mode interne général, dont la cause initiale est complétement ignorée.
Le choléra est donc une affection spécifique dans toute l’étendue du mot, et le jour pourra venir où il aura sa vaccine ou son quinquina.
En attendant la réalisation de ce rêve consolant, la thérapeutique flotte dans une désespérante indécision. Je n’en veux pour preuve que la remarque suivante de Broussais. D’après lui, le choléra abandonné à lui-même est constamment mortel. Pour avoir quelques bonnes chances, le médecin doit agir n’importe comment, et provoquer une perturbation quelconque. Inutile de dire que la méthode curative qui s’inspire de la doctrine physiologique, est de beaucoup la plus sûre et la plus efficace, dans la pensée de son inventeur; mais il s’est convaincu que les médications les plus opposées obtiennent des succès. Il va même jusqu’à reconnaître que les malades, excessivement stimulés par l’emploi des agents appropriés, peuvent éprouver des crises salutaires qui attestent les ressources de la nature humaine: aveu significatif et fort inattendu
sous la plume du grand réformateur[839]!
Ces notions rapides sur le choléra moderne suffisent pour le moment. Avant de dire mon opinion sur le choléra que je veux lui comparer, il est opportun de corriger une irrégularité du langage médical dont ne sont pas exempts les auteurs même les plus irréprochables sous ce rapport.
On parle beaucoup aujourd’hui du choléra sporadique et du choléra épidémique. Le premier représente le choléra vulgaire ou
indigène; le second est le choléra nouveau ou cosmopolite [840].
Cette formule consacre une erreur de fait qu’il m’importe de signaler. Il n’existe pas de choléra exclusivement sporadique. Celui qu’on qualifie ainsi a pris, à diverses époques, la forme de maladie populaire. Qu’il soit sporadique ou épidémique, il reste, sous ces deux états, foncièrement identique à lui-même.
Quant au choléra qu’on prétend caractériser par son épidémicité absolue et inaliénable, on sait aujourd’hui qu’il peut surprendre les populations par quelques attaques éparses. Les premiers faits de ce genre ont été méconnus ou dissimulés; on refusait de croire au véritable choléra. Il a bien fallu se rendre lorsqu’on a vu se produire, en dehors de toute influence épidémique apparente, des cas isolés parfaitement dessinés, dont on ne pouvait suspecter l’importation. On a dit alors, pour ne pas rester bouche close, que le choléra laisse après lui, partout où il a passé, un germe qui peut rester assoupi et se réveiller, avec toutes ses propriétés, à la première occasion propice. Cette persistance des principes morbides, conservant leur puissance virtuelle sans la manifester, n’a rien de contraire à la doctrine; mais que d’obscurités encore à dissiper! Ce qui est certain, c’est que ces cas sporadiques, éclatant à l’improviste, sans indices avant-coureurs, ne compromettent pas sérieusement la santé publique.
Ce n’est donc point sur la base de la sporadicité et de l’épidémicité, qu’on peut élever la question de diagnostic différentiel dont je poursuis l’examen. Elle ne se réduit pas, comme on va le voir, à des termes aussi simples.
Le choléra-morbus dont il va être question, remonte dans le passé le plus lointain. On exprime un fait irrécusable en l’appelant, par opposition avec son homonyme, choléra ancien.
Au e XVI siècle (1529) régna en France et dans diverses parties de l’Europe, une grave maladie dont Mézeray fait mention sous le nom populaire de Trousse-galant, qui représentait la rapidité avec laquelle l’homme le plus robuste était enlevé. Peut-être voulait-on aussi faire entendre que beaucoup d’individus étaient frappés au sortir des lieux de débauche.
Il est généralement reçu que cette maladie était le choléra-morbus vulgaire, et j’avais jusqu’à présent accepté cette assertion sur parole. Cependant je déclare, après avoir consulté l’historien français, qu’on serait fort embarrassé pour donner un nom à l’affection qu’il décrit, si l’on n’avait pas d’autre renseignement.
Pendant cinq ans, une horrible famine avait désolé l’Italie et la France, et causé une énorme mortalité. La classe indigente avait été réduite à faire du pain de glands et de racines de fougère. Après avoir tracé le plus sombre tableau de ce désastre, Mézeray poursuit en ces termes:
«De cette mauvaise nourriture, s’engendra une nouvelle
maladie qui estoit si contagieuse qu’elle saisissoit incontinent
quiconque approchoit de ceux qui en estoient frappez. Elle portoit
avec soy une grosse fièvre continue qui faisoit mourir son
homme en peu d’heures, d’où elle fut dite trousse-galand. Que si
quelqu’un en échappoit, elle lui arrachoit tous les poils et les
ongles, et lui laissoit une langoureuse foiblesse, six semaines
durant, avec un si grand dégoût de toutes sortes de viandes, qu’il
ne pouvoit en avaler que par force[841].»
Si cette maladie a été véritablement le choléra-morbus nostras, il faut, de toute nécessité, que la famine qui l’a précédé ait profondément modifié sa physionomie ordinaire, en lui associant peut-être une de ces maladies typhiques qui étaient en permanence dans les cités. L’historien ne dit pas un mot des évacuations par le haut et par le bas, qui sont le caractère pathognomonique du choléra. Il lui attribue une contagiosité des plus actives à laquelle cette maladie n’a jamais prétendu. La chute des poils et des ongles ne compte pas parmi ses effets consécutifs. On n’observe pas non plus dans la convalescence, cette longue faiblesse et ce dégoût insurmontable. Je sais que Mézeray n’était pas médecin, et qu’il a répété, sans critique, bien des traditions populaires; mais il est vrai aussi qu’il nous a laissé des images plus fidèles de certaines maladies épidémiques dont nous lui devons le souvenir historique. Et après tout, l’exactitude du signalement est le seul moyen que nous ayons pour vérifier la nature des entités morbides dont il parle. Quoi qu’il en soit, on ne serait pas plus en droit de reconnaître dans ce trousse-galant, le fléau que la destinée réservait au e XIX siècle.
Quelques médecins ont prétendu retrouver encore le trousse-galant dans une maladie mentionnée par Zacutus Lusitanus, sous le
nom de [842] colicus dolor , pestilens , contagiosus , lethalis. L’auteur se borne à dire que cette colique qui désolait l’Europe en 1600, emportait tous les malades en quatre jours. Il la présente comme une de ces épidémies dont la cause est inconnue, et qui portent leur action meurtrière sur le cœur, source de la vie, et sur les fonctions nutritives. J’avoue qu’il m’est impossible de deviner la nature de la
maladie qui se cache sous ces vagues indications[843].
La preuve qu’il ne s’agit nullement du choléra ou trousse-galant, c’est que Zacutus a consacré à cette affection, qu’il avait eu de nombreuses occasions d’observer, un article qui ne laisse rien à désirer. J’y découvre même une remarque dont je puis par avance faire mon profit. D’après lui, cette maladie souvent très-grave (ad mortis fauces deducit) l’est beaucoup moins pour les personnes qui en sont atteintes par reprises, et qui en ont, en quelque sorte,
contracté l’habitude[844]. Ce trait ne pourrait évidemment s’appliquer au choléra de notre siècle. J’en dirai autant des effets du traitement dont Zacutus promet le succès, pourvu qu’on ne temporise pas. Il cite à l’appui, le fait d’une femme qu’il arracha ainsi à une mort
imminente[845].
Le choléra-morbus a dû probablement le nom hybride qu’il porte en nosologie, à son symptôme le plus saillant, c’est-à-dire au flux de bile rejetée simultanément par le haut et par le bas. Cette étymologie était déjà discutée du temps de Cœlius Aurelianus ( e III siècle de J.-C.) «Cholericam passionem aiunt aliqui nominatam a fluore fellis per os atque ventrem effecto, veluti fellifluam passionem; nam χολην, fel
appellant, ροιαν, fluorem[846].»
Pour d’autres, ce mot ne préjugeait pas la nature, mais la couleur bilieuse des matières évacuées.
Alexandre de Tralles ( e VI siècle) accepte l’étymologie de Cœlius, tout en pensant que le mot choléra pourrait bien dériver aussi du mot χολας, employé par les anciens pour désigner l’intestin; et il cite à
l’appui un vers d’Homère[847].
Les médecins qui ont eu occasion d’observer ce choléra-morbus, ont vérifié la remarque de Sydenham. «Il arrive presque aussi constamment sur la fin de l’été et aux approches de l’automne, que les hirondelles au commencement du printemps, et le coucou vers le
milieu de l’été[848].» Il éclate, en effet, à ce moment de l’année où la température élevée du jour est remplacée par la fraîcheur des nuits. Dans les régions tempérées comme la nôtre, il est généralement sporadique. En 1669, il prit à Londres, sous les yeux de Sydenham, une extension insolite. Voici la description fidèle qu’il en donne:
«Ce mal se fait aisément reconnaître par des vomissements
énormes, et par des déjections alvines d’humeurs corrompues,
qui s’opèrent avec beaucoup de peine et de difficultés. Il
s’accompagne en outre des symptômes suivants: violentes
douleurs d’entrailles, gonflement et tension du ventre, cardialgie,
soif, pouls vite et fréquent, avec chaleur et anxiété, assez
souvent petit et inégal. A tout cela, viennent s’adjoindre des
nausées extrêmement pénibles, quelquefois des sueurs
colliquatives, des contractions des jambes et des bras, des
défaillances, le refroidissement des extrémités et autres
symptômes du même genre, qui terrifient les assistants, et
emportent souvent le malade, dans le court espace de vingt-
quatre heures[849].»
Tel est sans méprise possible, notre choléra indigène, dont l’endémie des Indes-Orientales n’est qu’une variété.
Les médecins, qui n’ont pas pris le temps de la réflexion, se sont hâtés de le confondre avec la grande maladie épidémique qui venait s’imposer à leur observation. Ce qui a contribué à les fourvoyer, c’est que le fléau moderne est parti précisément des lieux où le choléra indien proprement dit a fixé sa résidence. Avec un peu d’attention, on aurait pressenti au moins, que l’endémie qui tient à des causes locales et circonscrites, pouvait bien ne pas être la même que l’épidémie voyageuse qui entreprenait sa course autour du monde.
Le seul choléra qui mérite le nom d’asiatique est nettement signalé dans les plus anciens livres sanscrits. Les médecins anglais, attachés à la Compagnie des Indes, l’ont étudié et décrit depuis bien longtemps. Ils nous le montrent, passant de son état endémique habituel, à la forme accidentelle de maladie populaire, mais sans franchir ses limites topographiques. Jacques Bontius, qui a publié au XVII e siècle, un traité ex professo sur les maladies des pays chauds où il pratiquait son art, parle comme il suit de cette endémie. J’ai traduit littéralement ce chapitre, dont il est bon de peser les
termes[850].
«Le choléra est une maladie dans laquelle une matière bilieuse
surchargeant l’estomac et les intestins est rejetée simultanément
par la bouche et l’anus, d’une manière continue et en grande
abondance. Cette affection est très-aiguë et réclame un prompt
remède. Sa principale cause, à part l’humidité et la chaleur de
l’air, est dans l’abus des fruits. Outre qu’ils se gâtent
promptement, ils abondent en sucs aqueux dont l’action trouble
les fonctions de l’estomac et provoque la formation de cette bile
ærugineuse. On pourrait croire, non sans raison, que cette
excrétion devient utile, en éliminant des matières de mauvaise
nature; mais leur évacuation est si excessive, qu’elle épuise en
peu de temps les esprits vitaux, et porte une profonde atteinte au
cœur, source de la chaleur et de la vie. D’où il résulte que
beaucoup de malades sont enlevés très-rapidement. La mort
survient souvent en vingt-quatre heures ou même moins. Entre
autres exemples, je puis citer celui de Cornélius Van Royen,
économe de l’hôpital des malades, qui tout à coup, en pleine
santé, fut pris du choléra vers six heures du soir, et expira
misérablement avant minuit, n’ayant pas cessé d’évacuer par le
haut et par le bas, avec d’atroces douleurs d’entrailles et des
mouvements convulsifs. La violence et la rapidité de la maladie
déjouèrent tous les moyens. Si cependant cet état grave se
prolonge au delà d’un jour, il y a grand espoir de guérison. Parmi
les autres symptômes, je noterai la petitesse du pouls, la gêne de
la respiration, le refroidissement périphérique. Les malades
accusent une grande chaleur intérieure et une soif ardente.
L’insomnie est opiniâtre, l’agitation incessante; et si elle
s’accompagne d’une sueur froide et fétide, c’est un signe certain
des approches de la mort.
»Le premier soin du médecin doit être de calmer la surexcitation humorale qui produit ces évacuations désordonnées. On y parvient à l’aide de médicaments astringents et toniques...»
Bontius énumère ici quelques remèdes indigènes empiriquement employés à Java, et appropriés en effet, au traitement de tous les flux abondants. Mais il associe à ces prescriptions rationnelles, des agents dotés de vertus imaginaires, tels que la pierre de bézoard, la corne de rhinocéros, les pierres précieuses préparées, etc.