Marier sa fille
– Que vous est-il donc arrivé, comtesse…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
À Dijon, le buffet les réunit irrésistiblement. Certains estomacs, grâce à leur heureuse conformation, ne peuvent entendre ces mots : Dix minutes d’arrêt ! sans rêver aussitôt d’une réfection immédiate. Celui de Ratier était du nombre ; Boleslas l’imitait par moutonnerie et Rémisof par genre. Nos trois amis se trouvèrent donc réunis autour d’une pile de sandwiches, et Rémisof, qui aimait à faire grandement les choses, offrit une demi-bouteille de madère. Comment, après cela, Boleslas eût-il pu lui en vouloir ! Ils noyèrent donc leur différend dans le madère douteux du buffet, et bientôt après s’endormirent d’un sommeil angélique, que rien ne troubla plus jusqu’aux montagnes.
De retard en retard, de gare en gare, la journée du lendemain s’écoula, et nos amis, ahuris, fatigués, désireux avant tout de se procurer quelques heures de sommeil, virent enfin se dresser devant eux les rochers énormes et désobligeants au possible qui dominent Saxon. Descendre de wagon et courir au Casino fut l’affaire d’un moment pour Boleslas ; Rémisof n’était pas pressé ; depuis la veille au soir il s’ennuyait, et même il l’avait confié à Ratier.
– Hélas ! lui avait répondu ce jeune philosophe, la vie est ainsi faite qu’on s’y ennuie toujours ! Vous ennuyer à Paris ou bien en chemin de fer, n’est-ce pas la même chose ?
Que pouvait répondre Rémisof ? Aussi bien n’avait-il pas répondu. Mais en descendant de wagon, il prit Ratier par le bras.
– Vous savez, lui dit-il, si elles ne sont pas ici, nous aurons un compte à régler ensemble, car vous vous serez cruellement moqué de moi !
Ratier le regarda d’un air placide et lui dit : Soyez tranquille !
Sans prendre le temps de regarder dans la glace de son nécessaire si ses noirs favoris n’étaient pas moins noirs, Boleslas se précipita dans le Casino. Désireux de ne pas perdre une minute de son plaisir, Ratier l’y suivit. Rémisof, seul, ne voulut pas se présenter devant des dames, – devant Katia surtout – avec du linge fripé et des mains sales ; il se fit donner une chambre et alla s’embellir autant qu’il était en son pouvoir.
Boleslas parcourut d’un pas dédaigneux la première pièce, où l’on jouait petit jeu ; il était bien sûr de n’y pas trouver Barbe ! En effet, il l’aperçut assise non loin des croupiers, à une bonne place tranquille, et travaillant avec une ardeur soutenue qui la rendait admirable à voir.
Carrément assise sur sa chaise et aussi inamovible que l’obélisque de Louqsor, madame Slavsky du premier coup d’œil se faisait reconnaître pour une joueuse émérite. Sa toilette seule eût suffi pour indiquer une longue habitude du tapis vert. Pas de dentelles, pas de franges, pas de manches traînantes, qui entravent la liberté des mouvements : un paletot serré de partout recouvrait une robe couleur poussière, sobre d’ornements, une vraie robe de voyage avec laquelle une femme passe inaperçue à travers l’Europe. La petite toque de lophophores, un peu jeune peut-être, seyait admirablement au visage, et un petit voile noir à demi relevé permettait d’enfermer ce visage en cas de défaite ou de mécontentement.
Qu’elle était belle ainsi ! Ratier s’arrêta pour la contempler.
Elle avait un petit tas d’or méthodiquement rangé devant elle, et à chaque tour de roulette, elle en extrayait une, deux ou quatre pièces qu’elle disposait sur les numéros que l’inspiration lui désignait. Imperturbable comme la destinée, elle continuait à placer les louis suivant des combinaisons mystérieuses, connues d’elle seule : le râteau impitoyable des croupiers entraînait son or. – Immobile, mais un peu plus pâle à chaque tour, elle continuait sa série avec l’implacable résolution des joueurs.
– Elle perd, ô mon Dieu ! elle perd ! s’écria mentalement Boleslas, qui s’était placé en face d’elle et qui la contemplait, trop ému pour penser à jouer lui-même.
– Rien ne va plus ! s’écria le croupier d’une voix sépulcrale.
Autour de la table les respirations s’arrêtèrent, le silence se fît, lorsque résonna soudain le grincement de la roulette.
Rien n’est plus curieux que d’observer les physionomies qui entourent la table de jeu : les uns, concentrés, apoplectiques, la face injectée de sang jusqu’à la racine des cheveux, ont l’air prêts à éclater ; les autres, nerveux, pincent les lèvres, serrent les dents, égratignent la table sans le savoir, et blafards, sous le triste jour tamisé par les fenêtres, au lamentable reflet verdâtre du tapis, semblent dévorés par une maladie de foie ; quelques-uns font semblant de rire ; d’autres, gourmés, ont l’air d’annoncer à l’univers que ça leur est bien égal ; quelques-uns suivent de l’œil la course bondissante de la petite bille, ce qui leur donne grand mal à la tête...
Madame Slavsky n’avait l’air de rien du tout ; sérieuse et digne comme une maîtresse de maison qui reçoit des inconnus pour la première fois, elle attendait que l’arrêt du destin fût prononcé.
– Noir, impair et passe ! annonça le croupier lugubre, et aussitôt la répartition tomba en pluie d’or sur le tapis, au milieu des respirations entrecoupées des gagnants ou perdants.
Madame Slavsky vit arriver jusqu’à elle, au bout d’un râteau, une poignée de billets de banque ; elle avait gagné, et elle jouait gros jeu.
Boleslas poussa un soupir de soulagement si profond que ses voisins le regardèrent, se demandant où il avait pu emmagasiner tant d’air. Barbe leva les yeux, l’aperçut, sourit légèrement en clignant un peu, comme toutes les dames myopes, et continua sa série.
– Superbe ! dit Ratier, en jetant un louis sur le numéro de sa belle ennemie. Immédiatement tous les joueurs malheureux du coup précédent l’imitèrent, et perdirent avec lui. Madame Slavsky jouait ailleurs sur six numéros et empocha un gain modeste, mais assuré. Boleslas, voyant que Barbe ne perdait plus, s’empara de la chaise qu’un joueur heureux venait de quitter, et se mit au travail.
Vous autres, gens de bureau, occupés à réviser des paperasses de dix à quatre ; littérateurs courbés sur le papier du soir au matin ; peintres debout devant le chevalet du matin au soir ; chauffeurs de locomotives, maîtres et maîtresses de piano, – maîtres de piano plus malheureux encore que les autres damnés ; – danseurs de corde, chiens savants, bœufs de labour, vous vous figurez peut-être que vous travaillez et que les joueurs se reposent ? Détrompez-vous ! Il n’est pas de corvée comparable à celle du joueur qui prend son art au sérieux. Aussi, comme on y vieillit vite, à ce rude métier de faire entrer, – honnêtement, sous la protection assurée du fermier des jeux, – mais à faire entrer l’argent d’autrui dans sa poche !
Boleslas se mit donc au travail, et quiconque l’observait pouvait se convaincre que c’était un travail sérieux. Il jouait avec précaution, comme avance un chat qui se brûle, et en même temps avec une maestria qui prouvait combien les émotions de ce lieu lui étaient familières. Ratier l’admira quelque temps, puis, se souvenant qu’il avait à ménager une surprise désagréable à Rémisof, il quitta la roulette, où il avait d’ailleurs quelque peu gagné tout en jouant à bâtons rompus, et se dirigea vers la porte.
Au moment où il allait l’atteindre, Rémisof fit son entrée, rasé de neuf, pimpant, irrésistible, sauf son museau grognon, dont il ne pouvait se débarrasser, hélas ! Mais, d’ailleurs, il se trouvait fort bien tel que la nature l’avait fait, et n’eût pas voulu se changer pour tout au monde.
À peu près sûr d’attraper quelque impertinence, et voyant qu’il était trop tard pour parlementer, Ratier fit l’innocent. Rebroussant chemin, il rentra dans la salle de jeu, et d’un regard indiqua madame Slavsky à son compagnon de voyage.
Le regard de Rémisof lui répondit le plus clairement du monde : – Ce n’est pas cela que je vous demande ! et fit le tour de la salle, sans y rencontrer l’objet aimé, cela va de soi. Alors, s’adressant plus directement à Ratier :
– Où est la petite ? lui dit-il à l’oreille.
– Je ne sais pas, répondit notre ami.
– Comment ! vous ne savez pas ? fit Rémisof.
– Non, je ne sais pas ! Comment voulez-vous que je sache ? répéta fermement Ratier. Est-ce qu’on peut le demander à sa mère quand elle joue ? Elle vous recevrait bien ! Vous n’avez qu’à essayer !
Rémisof le regarda de travers et s’adonna à une investigation méticuleuse du Casino et de ses environs, aidé de Ratier, à l’endroit duquel il commençait à concevoir une vague méfiance.
Quand ils eurent battu tous les buissons, longé toutes les charmilles, fouillé tous les recoins, regardé derrière tous les rideaux, Rémisof s’arrêta devant le perron, rongeant la pomme de sa canne d’un air furieux et pulvérisant Ratier de ses regards irrités.
– Je crains, insinua délicatement notre ami, qu’elle ne soit pas ici !
– Pourquoi m’avez-vous fait venir, alors ? rugit Rémisof, rongeant toujours sa canne.
– Qui pouvait prévoir une chose pareille ? répliqua Ratier avec la candeur d’une fillette en bas âge. Vous voyez bien que je ne vous avais pas trompé... la maman est là !
La maman était là, c’était incontestable, et Rémisof ne pouvait rien répondre à cet argument. Ratier profita de son avantage.
– Ce n’est pas à la petite qu’il importe de plaire, dit-il avec toute l’hypocrisie désirable, c’est à la maman ; gagnez le cœur de la maman, vous gagnez tout...
Non, Rémisof ne voulait pas entendre de cette oreille-là. Il se mit en fureur, fit une scène à Ratier, lui déclara qu’il avait été abominablement mystifié et qu’il allait s’en retourner tout de suite.
– Pas tout de suite, corrigea Ratier, sans se départir de son beau sang-froid ; demain matin.
– Comment, demain matin ?
– Oui, mon bon, mon excellent bon ; – voyez comme je suis sans rancune ! je vous appelle mon excellent bon, malgré toutes les sottises que vous m’avez dites tout à l’heure ; – vous ne vous en retournerez que demain matin ; la locomotive est remisée, c’est fini ! il faut coucher ici, à moins que vous ne préfériez partir à pied, mais ça ne vous avancerait pas beaucoup.
– C’est bon ! gronda Rémisof d’un ton de menace, je vais me coucher, et demain nous causerons ensemble.
– Demain, fit Ratier, le retenant par le bras, au moment où il lui tournait le dos ; non, tout de suite, s’il vous plaît.
Le ton du jeune homme était si sérieux que Rémisof tressaillit ; c’était comme une voix nouvelle qui résonnait à ses oreilles.
– Vous m’ennuyez ! dit-il avec sa mauvaise humeur ordinaire.
– Et vous, vous m’amusez fort, monsieur Rémisof ; aussi suis-je bien décidé à ne pas remettre à demain le plaisir de causer avec vous.
– Qu’est-ce que cela veut dire ? grogna l’ours mal léché ; vous me mystifiez abominablement, et il faut que je le supporte ?
– Si vous n’aviez pas montré les dents, monsieur de Rémisof, reprit Ratier, je me serais contenté de vous mystifier abominablement comme vous le dites, ce qui est pour moi une source de joie inépuisable ; mais vous devenez méchant, je vois qu’il va falloir vous apprendre à vivre.
– Hein ? fit Rémisof en se retournant tout à fait, je crois que vous me cherchez querelle ?
– Que ce soit vous ou moi, la chose importe peu ; le fait est que voilà une belle et bonne querelle. Eh bien ! soit ; aussi bien j’ai les oreilles trop échauffés depuis quelque temps. Oui, monsieur de Rémisof, je vous ai emmené de Paris dans l’espérance, réalisée comme vous le voyez, que mademoiselle Slavsky ne serait pas ici.
– Vous l’avouez ? fit Rémisof, enragé par le sang-froid de son interlocuteur.
– Je m’en glorifie ! repartit Ratier avec un geste drôle, car malgré la gravité de la situation, qui pouvait se terminer par une affaire sérieuse, il ne savait se retenir de se moquer de Rémisof. Je vous ai emmené, mais savez-vous pourquoi ? C’était pour assurer le repos de cette pauvre enfant, de cette honnête jeune fille à laquelle vous avez fait des propositions malhonnêtes !
– Eh ! c’est vous qui m’y avez encouragé ! s’écria Rémisof.
– Parbleu ! c’était pain bénit que de vous voir vous enferrer jusqu’à la garde. Et vous ne vous êtes pas aperçu que je me moquais de vous !
– Mais si, je m’en suis aperçu tout à l’heure !
– Il a fallu pour cela vous amener ici avec un fil à la patte, et il y a loin de l’hôtel du Louvre à Saxon-les-Bains ! Si vous croyez que cela m’amuse de vous remorquer... Ça m’amuse de temps en temps, mais avec des interruptions.
– Vous êtes d’un goût détestable ! interrompit Rémisof avec rage. Madame Slavsky a bien raison de le dire.
– Oui ? Vous êtes d’accord avec madame Slavsky pour dire du mal de moi, et aussi, n’est-ce pas ? pour perdre une enfant honnête et pure, qui ne sait pas seulement ce que c’est que le mal, – et elle y a du mérite, la pauvrette, car, à vous tous, vous avez bien fait tout ce qu’il fallait pour le lui apprendre. Eh bien, foi de Ratier, vous n’irez pas plus loin, – je ne le veux pas !
Rémisof haussa les épaules, Ratier lui appuya pesamment sa main droite sur l’épaule gauche.
– Je ne le veux pas, et ce ne sera pas. Vous êtes un honnête homme, n’est-ce pas ? vous ne prendriez pas un billet de banque dans le portefeuille du colonel, et pourtant Dieu sait que dans le portefeuille du colonel il y a de l’argent à tout le monde, excepté à lui. – Vous ne ramasseriez pas un louis trouvé dans le chemin, ou, si vous le ramassiez, ce serait pour le rendre à son possesseur ; vous auriez honte de ne pas donner de pourboire à celui qui vous rend un service, – et vous voulez dépouiller une jeune fille de son honneur, le seul bien qu’elle possède ? Est-ce honnête, cela, monsieur ?
Rémisof n’était plus en colère, mais extrêmement vexé, et il répondit par un grognement indistinct.
– Vous m’avez dit qu’elle avait eu des aventures, qui est-ce qui vous l’a appris ? Où l’avez-vous su ?
– Mais, dit Rémisof déconfit, tant de mariages manqués... j’ai présumé que...
– Vous avez présumé une chose qui n’était pas, monsieur, et vous l’avez dite comme étant vraie ; savez-vous que c’est une calomnie, et une calomnie contre un être faible, incapable de se défendre ?
– Je ne voulais pas lui faire de mal, protesta Rémisof.
– Vraiment ? Vous avez une singulière façon de ne pas faire de mal aux gens ! Eh bien, quand j’ai vu cela, moi qui ne suis rien ni personne, je me suis mis en tête de protéger l’innocence ; ce rôle de don Quichotte me sied assez bien, et je suis même décidé à être don Quichotte jusqu’aux coups de lance inclusivement. Quand vous plaît-il que nous allions sur le terrain ?
– Voyons, Ratier, est-il bien nécessaire ?... Vous me faites comprendre mes torts... je n’avais jamais envisagé la chose à ce point de vue... La jeune personne dont vous parlez vit au milieu d’un si vilain monde : il m’était impossible de penser que sous l’égide de sa mère et du colonel il pût être resté quelque chose d’honnête dans son âme. Elle aime les chevaux, les toilettes ; elle le dit à qui veut l’entendre ; alors j’ai pensé... j’ai eu tort... j’ai senti que j’avais eu tort lorsqu’elle m’a demandé quand nous nous marierions.
– Ah ! fit Ratier, qui ressentit un coup au cœur ; il attendait avec angoisse ce moment amené avec tant de difficulté.
– Oui, elle m’a demandé cela si franchement, elle avait en même temps si bien l’air de savoir ce que j’allais lui répondre... Je me suis dit ensuite que si elle avait été ce que je croyais, elle n’aurait pas parlé comme cela... Elle m’a fait de la peine... pas dans le moment, vous savez, j’étais en colère, mais ensuite. Après tout, Ratier, si vous croyez que nous devions nous battre, je suis à vos ordres.
– C’est inutile à présent, répondit Ratier après un silence. Avouez, Rémisof, que si je ne vous en avais empêché, vous auriez fait une bien vilaine action, vous vous seriez fait bien venir de la mère pour qu’elle vous laissât prendre sa fille... est-ce là le fait d’un galant homme ?
Rémisof baissait la tête ; Ratier continua :
– Vous avez le cœur sensible, vous ne pouvez voir battre un chien de sang-froid, et vous auriez causé le désespoir éternel de cette pauvre enfant ?
Les yeux de Rémisof commençaient à clignoter.
– Je vais le faire pleurer, se dit Ratier. – Vous auriez peut-être été cause de sa mort, continua-t-il ; quels remords pour vous, Rémisof, pendant votre vie entière, de voir le spectre de cette malheureuse victime de vos coupables passions se lever entre vous et votre bonheur ?
Ce pathos ne manqua point son effet. En pensant qu’il aurait pu être si malheureux, Rémisof, que sa propre infortune ne trouvait jamais indifférent, se sentit gagner par l’émotion.
– Oui, mon bon Ratier, dit-il d’une voix tremblante, vous avez bien fait de me détourner de cette voie pernicieuse ; je ne chercherai plus à troubler le repos des personnes de la société ; il y a des petites dames...
– C’est cela, conclut Ratier en lui rendant sa poignée de main ; les petites dames et la bamboche, au moins c’est moral !
– Et qu’est-ce que nous allons faire ici, en attendant le moment de partir ? demanda Rémisof rasséréné.
– Allons voir jouer le colonel. C’est ça qui est drôle ! Ça vaut le voyage. Allons, venez !
Boleslas jouait, concentré, profond, mystérieux. Il n’était plus en coton, l’élasticité de sa jeunesse lui était rendue, – pour un temps bien court, malheureusement !
Il suivait sa martingale, et elle l’entraînait pas mal loin, sa martingale, loin du chemin de l’honneur et de la gloire ! Sa martingale lui avait fait perdre huit cent trente-cinq francs, et ne paraissait pas devoir lui épargner le reste. Ratier se glissa derrière lui et, par-dessus la noble tête du colonel, jeta vingt francs au hasard sur le tapis. La pièce d’or roula jusqu’au numéro treize et y resta. Boleslas allait déplacer sa mise pour la joindre à celle de Ratier.
– Le jeu est fait ! dit le croupier.
Le treize sortit, et Ratier glissa modestement sept cents francs dans sa poche. Ceux qui jouaient depuis une heure le regardèrent de travers. Un amateur ne devrait pas gagner si insolemment, disaient clairement les yeux de toutes couleurs fixés sur l’intrus. Ratier n’en tint aucun compte, et s’en alla commander le dîner, car il en était grandement temps.
Comme il venait d’inspecter le couvert, dans un petit salon convenable, il vit arriver à lui Boleslas, avec les signes du plus profond désespoir.
– Tout ! dit le colonel en l’abordant, tout !
– Ça nous fait la jambe belle, colonel ! répondit Ratier sur le même ton ; nous aurions mieux fait de rester à Paris !
– Mais vous avez gagné, vous, mon cher ami, reprit insidieusement Boleslas ; vous allez me prêter quelques centaines de francs pour continuer...
– Ah ! non ! pas pour continuer votre martingale ! J’en ai assez, de votre martingale ; laissez-la reposer pour une autrefois, et dînons d’abord, nous causerons après ! Et madame Slavsky ?
– Elle gagne, je crois, dit tristement Boleslas ; du moins, elle a gagné.
Madame Slavsky, enfin vaincue par la nécessité de reprendre des forces, s’avançait, guidée par son odorat, du côté du potage. Elle avait gagné, cela se voyait au frémissement de ses lèvres, mais, toujours prudente, elle se garda bien de l’avouer.
– C’est tout au plus, dit-elle modestement, si je ne suis pas en perte.
L’apparition de Rémisof ne sembla pas la surprendre ; elle oublia de témoigner de l’étonnement à la vue du colonel ; Saxon est un endroit étrange où les convenances n’existent que dans une certaine mesure ; c’est une sorte de Champs Élyséens où la vie s’estompe dans une lueur grise, où l’on ne vit que pour jouer. On a le temps de s’étonner et de mentir ailleurs ; devant la roulette, tout le monde est sincère.
Nos amis dînaient tant bien que mal, mais plutôt mal ; la cuisine à Saxon est comme le reste, une chose nuageuse, indistincte, dont les voyageurs ne conservent aucun souvenir ; les trois quarts du temps, n’était l’addition, ils ne sauraient même pas s’ils ont mangé ou non. Aussi l’étonnement des garçons fut-il grand lorsque Ratier, leur passant son assiette de soupe, leur dit d’un ton calme :
– Il est en retard de huit jours, votre potage.
Le bouillon était aigre ; c’était incontestable ; mais depuis si longtemps on servait aux voyageurs du bouillon aigre sans que personne s’en fut jamais aperçu ! Le potage disparut, et fut remplacé par du poisson.
– Turbot sauce hollandaise, dit le garçon en déposant sur la table quelque chose de blanchâtre entouré de persil.
Si vous avez voyagé, ami lecteur, vous le savez ; mais si vous n’avez point quitté la France, apprenez-le : les pays les plus éloignés des bords de la mer sont ceux où l’on vous fait manger le plus de marée, et quelle marée ! Ainsi, tout le long du Léman, sous prétexte que certains touristes hypocondres se sont plaints de voir revenir souvent le ferraz indigène, vous n’éviterez pas l’apparition journalière du turbot sauce aux câpres, ni de la sole frite ; mais quel turbot, ami lecteur, et quelle sole frite ! Si vous avez des ennemis, emmenez-les en Suisse et faites-leur manger de la marée.
– Remportez-moi ça, fit majestueusement Ratier, après avoir ramené vers son nez, par un geste de la main, la fumée odorante qui s’échappait du turbot classique.
Le turbot disparut, et Rémisof éprouva quelque regret à constater que, si le dîner continuait ainsi, les forces leur manqueraient prochainement ; mais Ratier ayant présenté à son appareil olfactif ce qu’il avait déposé sur son assiette, Rémisof baissa la tête et se le tint pour dit.
Un poulet rôti fit son apparition.
– Un poulet, madame et messieurs, un vrai poulet !
Et je vous prie de bien remarquer qu’il n’est pas en carton, comme un poulet d’opéra-comique.
Ce disant, il attaqua la bête innocente et en fit prestement quelques morceaux qu’il présenta à ses compagnons d’infortune. Madame Slavsky, absorbée dans ses pensées, accepta machinalement les deux ailes et les deux blancs, que Ratier avait mis sur son assiette ; au moment où Rémisof indigné allait s’élever contre l’injustice de ce partage, le colonel, qui n’avait pas ouvert la bouche jusqu’alors, s’écria tout à coup :
– La veine, je sens la veine !
À ce cri, les trois autres convives se regardèrent, surpris.
– Je sens la veine, cher Ratier ; prêtez-moi cent francs, je vous les rendrai en revenant ; prêtez-moi cent francs, je vous en conjure. Je sens que je gagnerai.
Il s’était levé, l’œil inspiré, le front prophétique ; Ratier eut la cruauté de lui répondre :
– Asseyez-vous, colonel. Essayez de dévorer ce volatile malheureux.
– Non, non, reprit le colonel, prêtez-moi cent francs, vite, le moment va passer...
– Je ne les ai pas, cher et vénérable Boleslas, répondit Ratier.
– Mais vous avez gagné tantôt ?
– C’est l’argent du voyage ! Me prenez-vous pour un capitaliste ? Ou bien voulez-vous que je vous laisse en plan ?
– Vingt francs seulement, Ratier ; mon bienfaiteur, vingt francs !
Ratier finit par se laisser séduire et tira de sa poche une belle pièce d’or toute neuve, qu’il montra au colonel.
– La voulez-vous ? lui dit-il en riant.
Boleslas allait sauter dessus, madame Slavsky s’interposa.
– Un couteau ! s’écria-t-elle, il faut la marquer avec un couteau ; les pièces marquées gagnent toujours, d’abord, et puis, si elle gagne, il faut la reconnaître et la garder, ce sera un porte-bonheur.
Elle fit une entaille au côté de la pièce et la remit à Boleslas, qui s’enfuit en courant avec une vivacité surprenante.
– Extraordinaire ! fit Ratier en le suivant de l’œil au fond du corridor. J’ai toujours dit que le colonel était l’homme le plus extraordinaire de son époque. Nous allons manger sa part, n’est-ce pas, Rémisof ?
Rémisof ne demandait pas mieux : madame Slavsky avait fait disparaître tout ce qui avait été placé devant elle, et son regard innocent semblait s’étonner qu’il n’y eût plus rien sur le plat.
Ratier sonna.
– Un autre poulet, garçon, dit-il, et surtout pas de salade.
– Pourquoi ? demanda Rémisof.
– Pourquoi ? Voilà ! Parce qu’ici l’on met dans la salade : de l’huile – pas d’olive, mais à cela près la première venue ; quand les voyageurs oublient dans leur chambre l’huile parfumée qui sert à oindre leurs chevelures, on s’en sert indifféremment. Nous disons donc : de l’huile, du vinaigre de Bully, de l’eau de roses, un peu de moutarde, de la cannelle, du poivre rouge et du gingembre. Ça fait peut-être de très bonne salade, mais il faut y être habitué. Moi, je n’ai jamais pu m’y faire.
Le poulet n’arrivait pas. Ratier entreprit de charmer l’attente des convives.
– Supposons, leur dit-il, que nous soyons sur le radeau de la Méduse ; nous y aurions encore plus faim, n’est-ce pas ? Il ne nous resterait pour ressource que de manger le colonel...
Madame Slavsky poussa un cri d’horreur, et au même moment, par une porte apparut le poulet, par l’autre Boleslas lui-même.
– Gagné ! s’écria-t-il d’une voix si vibrante qu’on eût dit un timbre. Gagné ! Je savais bien que c’était ma chance qui passait ! En trois coups !
Il s’approcha de Ratier et lui présenta délicatement du bout des doigts la pièce marquée. Madame Slavsky allongea le bras.
– Donnez-la-moi, monsieur Ratier, dit-elle ; cela me portera bonheur.
– Trop heureux de vous l’offrir, madame, fit Ratier avec la plus parfaite urbanité.
Boleslas s’était assis et avait tiré de la poche de son paletot plusieurs poignées d’or dont il combla son assiette.
– J’ai commencé par gagner six fois ma mise, dit-il, puis douze fois, puis dix-huit fois, et comme au dernier coup j’avais mis deux cents francs, cela me fait un joli butin. Nous allons recommencer à jouer après dîner ! Eh bien, ce poulet ?
– Le voici, colonel, dit Ratier en présentant la victime à Boleslas.
Madame Slavsky obtint encore un blanc et une aile du colonel, qui croyait que ce poulet était encore le premier et qu’on l’avait attendu. Ratier garda son sérieux, malgré les grands coups de pied que Rémisof ne cessait de lui adresser sous la table.
– Du champagne, demanda le colonel, il faut du champagne !
Le garçon apporta un breuvage bizarre décoré du nom de roederer, que nos amis sablèrent jusqu’au fond avec le plus profond dégoût.
– Et maintenant, fit Boleslas rajeuni de vingt années, à l’ouvrage ! Vous ne jouez pas, Rémisof ?
– Vous m’en donnez presque envie ! répondit celui-ci, qui n’avait pu contempler sans envie le gain rapide du colonel.
– Avez-vous joué ?
– Jamais.
– Quel bonheur ! s’écria madame Slavsky ; vous allez jouer, et vous gagnerez ! c’est certain.
– Croyez-vous ?
– Ça ne manque jamais ! Voulez-vous jouer pour moi ?
Rémisof hésita ; jouer pour sa belle voisine, c’était perdre sa propre chance de gagner ; d’un autre côté, comment refuser à une dame ?
– Non, merci, dit-il ; j’aime mieux jouer pour moi-même.
Madame Slavsky lui jeta un regard de colère ; il n’en tint aucun compte ; l’âme de Rémisof était bien au-dessus de tout cela !
Nos amis se dirigèrent donc vers la salle de jeu.
– C’est laid, ici, fit Rémisof d’un air dégoûté.
– Voyez-vous, mon bon, répliqua Ratier, c’est qu’il ne vient ici que des gens convaincus ; c’est pour cela que c’est laid ! Tenez, regardez la belle Barbe, avec ses sourcils froncés et ses lèvres pincées, la trouvez-vous aussi jolie que de coutume ? Et le colonel ? N’a-t-il pas l’air d’une vieille momie exhumée de sa tombe par un collectionneur indiscret ? C’est le démon fatal du jeu, continua l’orateur en roulant des yeux terribles à l’adresse de Rémisof qui ne le regardait pas, et ceux qu’il a une fois saisis de sa main redoutable portent à jamais le stigmate de sa griffe. Allez donc jouer, mon excellent ami, vous deviendrez aussi vilain que tous ceux-ci, mais à la longue, mon cher, à la longue ; pour une fois, ce n’est pas sérieux.
Rémisof, indécis, ne sachant trop que faire, se laissa guider par Ratier vers l’extrémité d’une table.
– Comment fait-on ? demanda-t-il d’un air timide, honteux d’avouer son ignorance.
– Voilà ! répondit Ratier en jetant une pièce de cinq francs sur la ligne qui séparait deux numéros ; avant que Rémisof eût eu le temps de savoir comment cela s’était opéré, un petit tas d’argent arrivait vers Ratier, poussé par le râteau du croupier. Ratier le prit tranquillement et le mit dans sa poche sans compter.
– Hein ! fit Rémisof de plus en plus stupéfait.
– J’ai gagné ; allez, jeune néophyte, à votre tour.
Électrisé, mais toujours ahuri, Rémisof mit dix francs sur un numéro. Le petit bruit énervant de la roulette se fit entendre, et la place se fit nette devant notre joueur de plus en plus ébahi.
– Eh bien ! mon argent ? fit-il d’un ton mécontent, assez haut pour faire rire deux ou trois voisins.
– Où sont les roses d’antan ? lui murmura Ratier à l’oreille, au milieu des « Chut ! » indignés de l’assistance. Recommencez, mon bonhomme ! Rome ne s’est pas bâtie en un jour.
Rémisof hésitait, Ratier lui donna l’exemple en mettant une pièce de dix francs en croix sur quatre numéros ; son élève fit comme lui, au même endroit.
L’attente anxieuse recommença, et cette fois Rémisof eut le temps d’en apprécier les angoisses, car il voyait déjà plus clair autour de lui ; puis le croupier prononça les paroles sacramentelles, et nos deux amis virent arriver à eux, séparés par le râteau vigilant, deux jolis petits tas de monnaie.
– Vous en aviez bien plus tout à l’heure, dit à Ratier Rémisof, qui se rebiffait, se croyant volé.
– Oui, mais je n’avais joué que sur deux numéros, faites de même.
Rémisof joua sur deux numéros et perdit.
– Jouez avec moi, dit-il à Ratier ; comme ça, je gagne.
Ratier le regarda d’un œil émerveillé.
– Déjà superstitieux ! dit-il ; vous irez loin, jeune homme.
Ils jouèrent ensemble et gagnèrent derechef.
– Ah çà ! fit Ratier, je ne veux pas être votre fétiche ; ça me gênerait beaucoup pour mes affaires.
– Dites-moi ce qui vous fait gagner, lui murmura Rémisof d’un air plaintif ; qu’est-ce que ça vous fait, puisque vous ne voulez pas jouer ?
Des « Chut ! » réitérés partirent de leur voisinage, C’est qu’il faut être recueilli au jeu ; les fidèles du lieu ne plaisantent pas avec le respect dû à ce temple : une inscription appendue aux murailles porte qu’il ne faut pas faire de bruit ni parler haut, et quand un joueur éternue, tous les autres le regardent de travers.
– Tenez ! fit mystérieusement Ratier en glissant un objet plat et à demi fermé dans la main de Rémisof, mettez-le dans la poche gauche de votre gilet, et surtout ne le regardez pas.
– Ça me fera gagner ? demanda Rémisof convaincu.
– Je ne sais pas si ça vous fera gagner, vous, mais ça me fait gagner, moi ! répondit intrépidement Ratier, et profitant du moment où Rémisof écarquillait les yeux du côté de la roulette en mouvement, il lui échappa et se dirigea vers le jardin.
La soirée était douce malgré la saison peu avancée ; les neiges de l’hiver roulaient partout en cascades harmonieuses ; au clair de lune, Ratier les voyait se précipiter du haut des montagnes presque à pic ; elles accouraient avec un bruissement argentin, avec un reflet diamanté, le long des ravines sinueuses, puis se précipitaient joyeusement dans le vide, de très haut, et se perdaient plus d’à moitié en poussière fine, blanche, à peine irisée par la lueur placide de la lune dans son plein ; un ruisseau qu’elles alimentaient s’en allait tranquillement rejoindre quelque torrent, et ces bruits d’eaux courantes mêlaient une poésie bizarre aux clartés fumeuses du Casino, aux bruits vulgaires de cette vie factice et malsaine, chocs de verres dans le café voisin, éclats de rire scandaleux de femmes, voix grossières d’hommes peu gênés... Ratier détourna ses regards, fit quelques pas et se trouva en face de la montagne.
À quelques centaines de pieds au-dessus de sa tête, un filet d’eau tombait droit comme une lame d’acier, et se brisait sur une croupe gazonneuse placée à peine au niveau du toit des maisons. Ratier se croisa les bras en regardant cette eau brillante jaillir en éclaboussures joyeuses, et l’on ne sait pourquoi il pensa tout à coup à Catherine.
– Elle aussi, se dit-il, vit au milieu des fanges de la vie et reste sereine, pure, brillante... pour combien de temps encore ? Est-ce que cette eau limpide ne devient pas de la boue un peu plus bas ? Est-ce que cet imbécile de Rémisof ne joue pas à l’heure qu’il est comme un forcené, lui qui n’avait jamais risqué un centime ? Est-ce que je ne suis pas une brute de m’amuser à voir tous ces gens-là rouler de sottise en sottise ?... Et tout cela pour procurer à Catherine vingt-quatre heures de repos et de vie honnête !... Elle doit être bien contente et bien tranquille toute seule là-bas !
À la pensée qu’elle était tranquille, assise peut-être à sa fenêtre, et regardant aussi cette belle lune dans son plein qui attire invinciblement tous ceux qui n’ont pas l’âme absolument vide d’idéal, Ratier se sentit ému.
– Sait-elle seulement, comprend-elle qu’elle me doit ce repos ? Et qu’importe qu’elle le sache, pourvu qu’elle en jouisse... pauvre enfant !... chère enfant !
Il fouilla dans sa poche pour y chercher de quoi faire une cigarette ; car l’homme civilisé se passe difficilement de cigarettes, et c’est un des points qui le distinguent de la brute. Il s’aperçut qu’il n’avait plus son papier Job.
– Nigaud ! se dit-il, je l’ai donné pour fétiche à Rémisof. Il est capable de gagner avec et de ne plus vouloir me le rendre. Ce serait drôle !
Machinalement, poussé par ce besoin de cigarettes qui empoisonne les jouissances les plus purement artistiques quand on ne peut le satisfaire, il s’en retournait du côté de l’antre de Plutus, comme il le nommait classiquement, lorsqu’il rencontra des objets assurément bizarres.
Une contrebasse semblait se promener toute seule dans le jardin et se dirigeait vers le Casino ; puis passèrent deux violoncelles dans leur boîte, qui marchaient aussi tout seuls. Ratier s’avança pour constater ce phénomène étrange et se rassura en voyant que ces instruments étaient solidement fixés sur le dos de braves porteurs du pays.
– Où allez-vous ainsi ? leur demanda-t-il, comme dans le conte de Riquet à la houppe. – La lune, les cascades et cette fantasmagorie de contrebasses lui avaient mis un grain de folie dans le cerveau.
– Il y a un concert ce soir au profit d’une famille ensevelie sous une avalanche, répondit un des porteurs ; on va commencer à huit heures.
– Tiens ! tiens ! fit Ratier, on chante à Saxon, comme à Monaco !
Tout en chantonnant pour lui tout seul le vieil air de la Monaco, il se dirigea vers la salle de concert et lut le programme. C’étaient principalement des amateurs qui devaient se faire entendre. Une inspiration subite saisit Ratier, qui demanda le chef d’orchestre, le trouva et eut avec lui un entretien mystérieux de cinq minutes.
Comme il en sortait et rentrait dans le jardin, il vit accourir à lui madame Slavsky, effarée, les mains tremblantes, les yeux brillants.
– Ah ! s’écria-t-elle, monsieur Ratier, je vous trouve enfin !
– Vous me cherchiez donc, chère madame ? fit notre ami de son ton le plus gracieux.
– Monsieur Ratier, prêtez-moi de l’argent, dit Barbe entre ses dents serrées ; il me faut de l’argent tout de suite, j’ai tout perdu, tout, tout...
Elle se tordait le bout des doigts mécaniquement, comme lady Macbeth ; Ratier la regarda avec intérêt ; pâle sous cette clarté blanche, les yeux dilatés, les lèvres légèrement retroussées par l’émotion sur ses dents humides, elle était fort belle, infiniment plus belle que dans la vie réelle : elle n’avait plus d’âge ; on lui eût donné indifféremment vingt ans ou soixante ; c’était une femme affolée, tout simplement : Ratier la contempla avec un vrai plaisir d’artiste.
– J’ai mis mes bijoux en gage, continua-t-elle, avec ceux du colonel...
– Il a perdu aussi ?
– Il perd encore... Il n’a presque plus rien, et il croit avoir trouvé une veine... Monsieur Ratier, il me faut de l’argent.
Elle le regarda en face en disant ce mot ; le jeune homme détourna les yeux.
– Avez-vous beaucoup gagné ? demanda-t-il.
– Il y a eu un moment où j’avais plus de trente mille francs... Il me faut de l’argent, monsieur Ratier.
Elle avait mis sa main droite sur le bras du jeune homme et le serrait convulsivement. Il la regarda avec une sorte de colère mêlée de pitié.
– En ce moment, se dit-il, si je voulais, elle me sacrifierait Boleslas sans un regret, elle n’est pas responsable ! Si Rémisof était là, elle lui vendrait sa fille !
Instinctivement, il jeta un regard dans la direction du Casino : Rémisof ne parut point.
– Cher monsieur Ratier, reprit Barbe en passant câlinement son bras sous celui du jeune homme, je sais bien que je ne vous ai pas témoigné assez de bienveillance pour que vous ayez envie de me faire plaisir ; mais si vous voulez bien me venir en aide, je vous jure que je ne l’oublierai pas. J’ai bonne mémoire, allez, je me souviens toujours d’un service rendu... Soyez gentil, prêtez-moi ce que vous avez sur vous !
Elle le regardait dans les yeux, penchée vers lui, avide... Ratier l’avait dit, elle n’était pas responsable.
– Combien vous faut-il ? lui dit-il, péniblement ému, malgré son scepticisme, et désireux de se débarrasser d’elle.
– Cinq cents francs ! vous avez bien cinq cents francs ?... Je puis perdre encore avant de gagner... Cinq cents francs... ou bien peut-être mille ?... Vous avez bien mille francs, dites, monsieur Ratier ?
– J’ai cinq cents francs, pas davantage, répondit-il d’un air grave.
– Donnez-les-moi, cher monsieur Ratier, donnez-les-moi... Voulez-vous que je vous fasse une reconnaissance du double, du triple ? Voulez-vous que je vous signe un reçu de cinq mille francs ? Je l’ai fait bien des fois... Cette odieuse comtesse Manshauschen a pour quatre-vingt mille francs de billets que je lui ai souscrits ainsi. Elle ne m’a pas prêté quatre mille francs... C’était un soir, à Monaco, j’avais perdu comme aujourd’hui... Dites, voulez-vous, monsieur Ratier ? Ou bien...
Le jeune homme l’interrompit ; il avait peur que la mère de Catherine ne prononçât quelque irréparable parole.
– Vous me signeriez un reçu de telle somme que je voudrais ? dit-il.
– Oui, oui, oui.
– Je ne veux pas de votre argent. Donnez-moi Katia, – en mariage, bien entendu.
Madame Slavsky éclata d’un rire nerveux et forcé.
– Quelle idée ! Ah ! mon Dieu, quelle idée !
– Ce n’est pas une plaisanterie, continua Ratier en tirant cinq billets de son portefeuille et en les faisant jouer sous les yeux de madame Slavsky ; voilà les cinq cents francs. Voulez-vous m’accorder la main de votre fille, si elle y consent, toutefois ?
– Donnez ! donnez ! fit Barbe en étendant les deux mains.
Ratier éleva les billets au-dessus de sa tête.
– Voulez-vous me donner votre fille ? J’ai une fortune ; je vous en donne ma parole, j’ai soixante mille francs de revenu ; si je peux vous prouver que je les ai, me donnerez-vous votre fille ?
– Oui.
– Sérieusement ?
– Sérieusement.
Ratier abaissa son bras, Barbe sauta sur les billets, esquissa à la hâte un signe de croix reconnaissant, et s’enfuit sans seulement lui dire merci. Elle monta en courant les marches du perron et disparut à l’intérieur.
– Eh bien, fit Ratier en se croisant les bras sur la poitrine, on pourra bien dire que je l’ai payée bon marché ! Si Rémisof s’était trouvé là... Il frissonna malgré lui. Allons, je n’aurai pas perdu mon voyage !
Il rentra dans la salle de jeu pour surveiller ses compagnons.
Rémisof avait pris une chaise, et jouait comme s’il n’eût fait que cela toute sa vie, mais avec une sage méfiance ; il ne risquait jamais plus de cinq francs, et bien rarement sur un seul numéro.
– Toi, se dit Ratier, tu ne seras jamais qu’un piètre joueur. Ce n’est pas toi qui vendrais ta fille cinq cents francs !