Marier sa fille
– Ma fille est restée là-bas, monsieur,…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
– Ma fille est restée là-bas, monsieur, répondit l’aimable femme. Dès demain je retourne auprès d’elle. Des emplettes indispensables m’ont amenée ici, mais pour quelques heures seulement.
À ce moment, Ratier s’aperçut que Rémisof avait sa montre ; il se tourna vers Josia : Josia avait la sienne ! Le colonel arborait fastueusement sa belle chaîne sur son gilet soigneusement tiré...
– Elle a dévalisé un galion ! se dit-il, soudain éclairé. Nous allons avoir du bon temps.
La conversation allait cahin-caha.
– Vous dînez avec nous, messieurs ? dit aimablement madame Slavsky.
– Elle nous doit bien cela ! pensa Ratier. Et Rémisof qu’on avait promis d’amuser ? Il n’a pourtant pas l’air de quelqu’un qui s’amuse.
Pendant que les jeunes gens élaboraient leurs remerciements, le colonel prit Ratier par le bras et l’emmena dans sa chambre, sans mot dire. Intrigué par ses allures solennelles, notre ami se demandait ce que cela voulait dire, quand il vit Boleslas ouvrir un tiroir de la commode et en tirer le fameux foulard noué aux angles.
– Mes Boliviens ! s’écria Ratier ; je suis volé !
– Comment, vous êtes volé ! répliqua le colonel avec hauteur ; comptez-les, jeune homme, vous pouvez vous assurer que...
– Parbleu ! je sais bien qu’ils y sont tous ! C’est pour cela que je suis volé ! Je m’en croyais débarrassé pour l’éternité, et voilà que vous me les rapportez ! Ah ! colonel, cela n’est pas délicat ! Que diable voulez-vous que j’en fasse ?
D’un geste fort noble, Boleslas exprima que ceci ne le regardait pas.
– Vous ne vous imaginez point, je suppose, que je vais passer ce paquet à mon bras et vous suivre comme un caniche légendaire qui rapporte le dîner de son maître ? Non pas, mon colonel, vous les avez, gardez-les, au moins jusqu’à nouvel ordre.
– Ces valeurs, jeune homme, sont entre des mains sûres... commença le brave Boleslas.
– Oui, oui, c’est entendu : d’ailleurs, nous en aurons peut-être besoin d’ici peu... elles peuvent encore rendre service.
Le colonel sourit avec la supériorité d’un homme qui a de l’argent dans sa poche.
– Nos affaires ont repris un essor inespéré, dit-il, – et l’armature en fils de fer sembla vibrer, tant il s’était redressé ; – nous pouvons désormais faire face à toutes les difficultés.
– L’Aurochs ? demanda Ratier, ébahi.
– L’Aurochs lui-même.
– Vieux farceur ! pensa Ratier, toujours irrévérent. Qui diable la belle Barbe a-t-elle pu dévaliser ? Ceci me paraît singulier ; car, si je la sais très forte pour emprunter, je ne la crois pas capable de se procurer de l’argent par d’autres moyens déshonnêtes. Elle a son honneur à elle, qui n’est pas celui de tout le monde, mais on n’est pas parfait ! – J’en suis charmé pour l’Aurochs, dit-il tout haut. Et le chevalier de la Triste-Pelure, il doit être bien content !
– Le chevalier de quoi ? demanda Boleslas interdit.
– Josia, votre secrétaire, je dirais votre alter ego si vous pouviez avoir un second vous-même ; mais vous êtes unique, colonel, vous êtes unique.
– Oh ! fit modestement Boleslas en se défendant.
– Non ! vous êtes unique, ma parole d’honneur ! C’est Josia qui doit être content. L’Aurochs va l’empêcher de dormir.
– Ne lui en parlez pas, je vous en prie ! commençait le colonel inquiet.
– Oui, je comprends, les émotions vives, à son âge... C’est bien, colonel, je serai discret. Où dînons-nous ?
– Ici, dans la petite salle à manger, à sept heures.
– Parfait. Je vais leur dire qu’ils ne mettent pas leur bordeaux à chauffer sur le calorifère ; quand ils vous le servent, ce n’est plus du bordeaux, c’est un court-bouillon.
La société achevait de dîner, et toute froideur avait disparu ; Josia, malgré son repentir de la matinée, malgré les reproches que lui avait adressés sa conscience, avait les oreilles rouges, mais c’était la faute d’un romanée extraordinaire offert par le colonel à ses invités. Rémisof lui-même était de bonne humeur, chose si rare que Ratier avait emprunté le pince-nez du colonel pour le regarder plus attentivement. La belle Barbe, qui ne détestait pas les propos frivoles, racontait l’aventure arrivée à Nice d’un comte grec avec une marquise espagnole, et le colonel, dans sa gloire, savourait les moindres discours de son amie comme un chat qui boit de la crème, après avoir été pendant longtemps au régime du lait de Paris. Ratier, toujours philosophe, écoutant et regardant, s’amusait franchement, non de ce qui se disait, mais du dessous de cartes, si réjouissant pour ceux qui le connaissent.
L’histoire touchait à l’une de ses péripéties les plus étonnantes, et chacun riait déjà du dénouement entrevu, lorsque la porte s’ouvrit brusquement, et une voix adorable de fraîcheur et de jeunesse s’écria joyeusement :
– Eh bien ! on s’amuse ici, et on me laisse en pénitence là-bas !
Les convives se retournèrent stupéfaits : sur le seuil, Catherine Slavsky, grande, svelte, blanche et rose, les yeux pétillants de joie et de malice, les bras croisés comme Napoléon à Austerlitz, regardait ces gens effarés.
Elle était si belle, si naïve dans son effronterie d’enfant mal élevée ; sa candeur visible faisait un si cruel contraste avec les visages rougis par la mangeaille et le vin, avec l’expression de curiosité malsaine éveillée par l’histoire de madame Slavsky, avec toute cette atmosphère de corruption et d’immoralité, que Ratier, seul capable de la sentir, se leva à demi et faillit lui dire : N’entrez pas !
Elle entra, cependant, suivie par sa grosse Irlandaise, lourdaude, rougeaude, pataude, véritable sac à viande qui ne songeait qu’à se bourrer tout le long du jour et qui pour le moment, chargée de sacs de voyage, de plaids et de parapluies, n’avait ni forme ni figure.
– C’est gentil, fit Katia, parlant haut avec sa voix sonore, au grand mépris des convenances et des oreilles étrangères ; maman fait sauter la banque et profite de ça pour me laisser en gage à l’hôtel !
– Catherine ! fit madame Slavsky d’une voix sévère.
La délinquante s’approcha de sa mère, baisa sa main sans trop d’effusion, présenta son front au colonel, – ce qui fit faire la grimace à Ratier, – puis jeta un regard autour de la table. S’étant assurée qu’il n’y avait point là d’étrangers, elle prit une chaise le long de la muraille et s’assit entre sa mère et le colonel. À peine assise, elle se retourna :
– Garçon, dit-elle, donnez à dîner à miss Amroth ; elle meurt de faim.
– Et vous ? dit le colonel avec beaucoup de bonne grâce, car il aimait réellement cette enfant, qu’il avait vue toute petite.
– Moi ? qu’est-ce que vous mangiez ? Du dessert ? il n’y en a plus ! Garçon, donnez-moi du chocolat, et des biscuits à la cuiller. J’adore le chocolat. Et dépêchez-vous.
Madame Slavsky gardait un silence gros d’orages. Le bon Boleslas tendit la perche à la jeune fille.
– Comment ! petite vagabonde, pendant qu’on vous croit à Monaco, vous roulez sur la voie ferrée ?
– Je crois bien ! Vous représentez-vous une demoiselle noble, bien élevée, qui reste à l’hôtel avec une miss Amroth, pendant que sa maman disparaît sans dire pourquoi ?
– Mais comment êtes-vous venue ?
– C’est bien simple, vous allez voir. Mon mariage était rompu, n’est-ce pas ? Donc nous n’avions aucune raison pour rester à Monaco ; maman passe la journée d’hier à la maison de jeu, rentre un instant, m’annonce qu’elle part et disparaît. Très bien ! Le soir venu, je m’ennuyais ; ce n’est pas amusant, toujours des harpistes, et toujours des chanteurs italiens, et toujours Santa Lucia et autres chansons napolitaines. Voilà que sous la fenêtre où je prenais le frais passent deux messieurs qui disaient : Elle a fait sauter la banque, et elle est partie pour Paris. – Qui ça ? – Une dame russe. Alors, moi, j’ai compris pourquoi maman était partie, et s’il faut dire la vérité, je n’étais pas contente. C’est moi qui avais envie d’aller jouer ! Il me semble que dans ce moment-là j’aurais aussi fait sauter la banque.
– Je n’ai pas fait sauter la banque, interrompit madame Slavsky ; les bras croisés sur sa robe, elle semblait la personnification de la maternité outragée.
– C’est juste, maman, je vous demande pardon ; en effet, vous n’avez pas fait sauter la banque, puisqu’on a continué à jouer ce jour-là. Mais je ne pouvais pas jouer, puisque le minimum, c’est deux francs, et qu’à nous deux avec miss Amroth, nous n’avions que trente-huit sous.
Le colonel jeta un regard plein de commisération sur la pauvre enfant qui n’avait pas pu jouer, faute d’argent.
– De rage, j’allai me coucher et je pleurai toute la nuit.
Ici, le garçon apporta le potage de l’Irlandaise et le chocolat de Katia, qui continua son discours tout en grignotant des biscuits.
– Le lendemain, j’étais éveillée de grand matin, car j’avais mal dormi ; je descends pour voir s’il n’y avait pas de lettres. Qu’est-ce que je vois ? une belle lettre chargée, cinq cachets rouges. Je la prends, je l’emporte, je l’ouvre...
– Ma lettre ! dirent à la fois madame Slavsky et le colonel.
– Eh ! oui, votre bienheureuse lettre. Qu’est-ce qu’il y avait dedans ? trois beaux billets de mille francs ! Alors qu’ai-je fait ? Tout le monde peut le deviner. Je me suis fait donner la note de l’hôtel ; il y en avait pour deux mille cent cinquante-sept francs et des centimes ! Quand on pense que pendant douze heures, j’ai représenté deux mille cent cinquante-sept francs et des centimes ! Je ne croyais pas valoir si cher ! Mais miss Amroth était là pour les centimes. Une fois la note payée, j’ai pris le premier train, et nous voilà ! Je sais bien qui ne va pas retourner à Monaco ! Ce sera Catherine Slavsky.
– Elle avala le fond de sa tasse de chocolat, et pendant que le garçon desservait le potage de l’Irlandaise, elle lui dit par-dessus l’épaule :
– Encore un chocolat et d’autres biscuits.
– Je ne comprends pas comment à l’hôtel on a pu vous laisser prendre une lettre qui ne vous était pas destinée... dit madame Slavsky encore fort irritée.
– Oh ! maman, ils savaient bien qu’elle contenait de l’argent, et ils ont pensé que j’allais les payer. Cela valait mieux que d’attendre votre retour.
La chère Barbe ne répondit pas.
– Ce que j’admire, dit Ratier, c’est que mademoiselle n’ait pas songé à profiter de l’argent qu’elle avait dans les mains pour aller jouer !
– C’est vrai ! fit Katia avec regret ; si j’y avais pensé ! Quel dommage ! L’idée ne m’en est pas seulement venue. J’étais si furieuse d’être restée là que je n’ai songé qu’à une seule chose, venir rejoindre maman.
La seconde tasse de chocolat ayant fait son apparition, la jeune fille s’adonna au plaisir de la déguster.
Depuis l’entrée de Catherine, Josia, la bouche entrouverte dans l’excès de son admiration, la contemplait sans se laisser distraire de son extase. Vainement Ratier lui avait à plusieurs reprises passé dans le cou le coin de sa serviette, le pauvre garçon ne s’en était même pas aperçu.
Pendant que la chère Barbe et le colonel échangeaient des regards pleins de surprise, d’interrogations et de projets, la jeune fille leva les yeux sur le secrétaire.
– Vous êtes toujours le même, Josia, lui dit-elle en souriant, vous ne changerez donc pas ?
– Mais, mademoiselle... balbutia le timide jeune homme.
– Vous êtes toujours jeune ! Ce n’est pas comme M. Ratier ; il a l’air vieux, lui !
– C’est que je suis un sage, moi, fit Ratier d’un air important, et la sagesse appartient aux vieillards...
– Oh ! je crois que vous aurez beau vieillir...
Elle l’interrompit, acheva sa tasse de chocolat, se mit à rire, et lança de sa voix sonore au cinquième convive une attaque en pleine poitrine.
– Quand aurez-vous l’air content, monsieur Rémisof ? Vous êtes joliment ingrat envers la destinée ! Vous êtes riche...
– Beau garçon... jeta Ratier au vol.
Catherine fit une petite moue, mais ne réfuta point cette assertion.
– Libre de vos actions, et jamais vous n’avez l’air de vous trouver heureux !
– C’est que vous n’avez pas encore daigné me regarder d’un œil favorable ! répliqua Rémisof avec un à-propos dont il fut surpris lui-même.
Ratier ouvrit de grands yeux et tira un carnet de sa poche.
– Qu’est-ce que vous faites ? lui demanda la jeune fille, de l’air d’une beauté satisfaite de ses admirateurs.
– Je note le mot de Rémisof ; c’est le premier de sa vie, ça lui portera bonheur ; il faut toujours conserver ces choses-là.
Rémisof lui lança un regard furibond.
Madame Slavsky se leva ; ce fut le signal de la débandade. Les hommes s’en allèrent fumer un cigare sur le boulevard pendant que les dames s’installaient dans leur appartement. Les échos de l’hôtel n’ont point conservé le souvenir de la scène que subit Catherine ce soir-là ; mais les échos d’hôtel sont si blasés !
Madame Slavsky avait installé sa fille avec elle, la prospérité régnait chez le colonel ; Josia avait reçu l’arriéré de ses appointements ainsi que les sommes avancées à son patron, la note de l’hôtel était soldée, et une autre, déjà robuste, se nourrissait doucement et engraissait à vue d’œil. Tout était donc pour le mieux dans le meilleur des mondes.
On n’a pas assez remarqué combien les Russes s’accoutument aisément à l’hôtel où le hasard les a fait descendre. La cuisine a beau être médiocre, les domestiques négligents, les appartements chers et incommodes ; pourvu que l’hôtel soit dans un beau quartier, ils ne chercheront jamais un autre perchoir, de même qu’en chemin de fer, ils ne changeront point de wagon, si fâcheux que soit un voyageur mal élevé.
Cette propriété de s’installer partout comme chez eux se développe à plus forte raison quand ils se trouvent bien. Le colonel habitait depuis quinze ans l’hôtel de Bade et ne rêvait pas d’autre Éden. Jusqu’alors, madame Slavsky avait partagé, nous ne dirons pas ce nid, mais cette branche hospitalière, lors de ses courts et fréquents séjours à Paris ; mais huit jours après son arrivée imprévue, elle trouvait déjà que demeurer à l’hôtel et marier sa fille étaient deux choses incompatibles.
Les hôtels de Paris sont ennemis-nés de la vie de famille ; or, comment présenter Katia, comment recevoir quelques amis, et les amis de ces amis, dans le salon commun, toujours occupé, toujours entre deux courants d’air ? La belle madame Slavsky s’en expliqua un jour avec le colonel.
– Voyez-vous, Boleslas, lui dit-elle, cette existence est par trop incommode ; et puis Katia a une manière de vous tomber sur le dos au moment où l’on s’y attend le moins... Tout à l’heure encore, je la croyais bien loin, la voilà qui monte les escaliers quatre à quatre ; elle voulait acheter un chien, un havanais blanc qu’un marchand lui offrait sur le boulevard. Elle a failli me trouver sur votre porte ! Cela n’est pas tenable !
Cette conversation avait lieu à demi-voix dans la chambre de Boleslas, par une belle après-midi de la fin d’avril.
– Cela n’est pas tenable en effet, répondit le colonel en soupirant. Il faudrait la marier.
– La marier ! s’écria madame Slavsky, mais je ne fais que cela ! C’est-à-dire que je ne fais que lui chercher des maris. Et j’en trouve ! Mais je ne sais comment cela se fait, ces malheureux mariages manquent toujours au plus beau moment ! Il y a là un guignon inconcevable.
– Peut-être, insinua le colonel, Katia n’y met-elle pas toute la bonne volonté désirable.
– Elle ? Ah ! certes, ce n’est pas sa faute. La pauvre enfant ! Elle a bien des défauts, mais, en ce qui concerne son mariage, je ne lui ai jamais entendu faire une objection. Le premier parti qui s’est présenté, il y a quatre ans, ce comte allemand, vous savez ?
Boleslas fit un geste vague, qui signifiait : je sais, ou : je ne sais pas, au choix.
– Eh bien, ce monsieur n’était ni beau ni aimable ; il était riche, ou, du moins, paraissait l’être ; mais je n’ai jamais vu quelqu’un de plus antipathique. Pourtant, le jour où j’ai dit à Catherine : – Voilà votre fiancé ! – elle a répondu : Très bien, maman ! et jamais, depuis, elle n’a soufflé mot.
– Et quand le mariage s’est rompu ? demanda Boleslas.
– Pas davantage. J’ai été enchantée, du reste, de n’avoir pas donné suite à ce projet : c’était un comte de promotion nouvelle ; son père avait obtenu son titre pour services distinguée rendus à la patrie allemande, et j’ai appris, depuis, que c’était pour un perfectionnement apporté à la fabrication du saucisson de pois. Vous voyez que ce n’était pas grand-chose !
– Mais à quel propos ce mariage s’est-il trouvé rompu ? demanda Boleslas.
– Vous le savez bien ! c’est vous qui lui avez repris notre parole.
– C’est juste..., excusez-moi, ma belle et bonne amie, j’ai peu de mémoire, vous savez, et je ne me souviens que vaguement...
Madame Slavsky fit un geste de dédain : le peu de mémoire du colonel avait toujours été un de ses plus cuisants soucis, mais elle feignait de n’y point accorder d’attention.
– C’était pour la dot ; il voulait la dot en numéraire, et M. Slavsky ne veut donner qu’une rente...
– Ah ! oui, oui ! je me souviens. Mais d’autres partis se sont présentés ?...
– Je crois bien ! Nous avons eu le petit Bérendief, – celui-ci a manqué parce que nous avons été surprises par la pluie un jour à la promenade ; Katia a voulu qu’il la portât à travers un ruisseau pour ne pas mouiller ses petits souliers mordorés ; il a refusé ; au fond, le pauvre garçon, je crois qu’il n’était pas de force, elle avait la tête de plus que lui...
– Eh bien ?
– Eh bien, il a refusé, elle s’est fâchée, il a été impertinent, je lui ai dit son fait, et nous ne l’avons plus revu ; c’était à Kreuznach. Et puis, à Kissingen, nous avons eu le mariage Vermoral, – je ne me rappelle plus pourquoi celui-ci ne s’est pas fait, il y a eu quelque chose à propos du trousseau, je crois ; et puis Remens, et puis Mérentzof, et enfin Braccioli ; je vous ai raconté...
– Oui, je me rappelle celui-ci, mais l’autre, Mérentzof ?...
– C’était une sotte affaire. Quand il a appris que Katia avait déjà eu quatre promis avant lui, il s’est fâché, et nous avons eu une scène très désagréable ; mais Braccioli s’est présenté le jour même, et tout allait si bien... Cette fois, c’est la faute de Katia, il n’y a pas à dire ! Je regretterai toujours le mariage Braccioli. C’était un homme si parfaitement comme il faut, et une si belle position ! noblesse authentique, belle fortune, belle prestance, visage superbe, tout s’y trouvait réuni... Je n’en retrouverai pas un semblable !
Madame Slavsky soupira, le colonel lui fit écho.
– Mais Katia ?
– Katia est vexée : c’est ennuyeux d’avoir été fiancée publiquement, et puis de se promener ensuite toute seule avec sa gouvernante... Dans ces endroits-là, tout se sait ; vous voyez comme on a exagéré pour cette affaire de jeu ! N’ont-ils pas inventé que j’avais fait sauter la banque ? Il n’y a que Paris où l’on puisse vivre tranquillement ; aussi je vais y rester quelque temps.
Le colonel baisa affectueusement la main de sa belle amie pour la remercier de cette bonne pensée.
– Je crois, continua madame Slavsky, que je devrais me décider à faire un sacrifice... Je vais prendre un appartement meublé, louer une femme de chambre, et rentrer en relation avec ceux de nos amis qui sont ici. La dépense sera considérable, mais je suis persuadée que le résultat sera excellent.
– Vous quitteriez l’hôtel ? demanda Boleslas d’un ton plaintif.
La chère Barbe lui jeta un coup d’œil demi-tendre, demi-railleur.
– On se retrouve partout, dit-elle ; vous viendrez chez moi ; n’êtes-vous pas mon meilleur et plus ancien ami ?
– Mais Katia... ?
– Vous m’ennuyez avec cette Katia, s’écria madame Slavsky de mauvaise humeur. Eh ! mon Dieu, nous la marierons ! L’essentiel, c’est de trouver un logis convenable.
– Josia vous cherchera cela, fit le colonel, complètement subjugué et décidé à ne plus faire d’objections.
À l’heure du dîner, Josia reçut l’injonction de trouver un appartement meublé, au second ou tout au plus au troisième, soit dans les environs de l’Arc de triomphe, soit auprès du nouvel Opéra, soit rue de Rivoli, avec vue sur les Tuileries.
– Et surtout, Josia, ajouta la chère Barbe, que ce ne soit pas cher, et que les meubles soient de première fraîcheur.
Josia avait fait bien des choses, depuis que le sort cruel l’avait attaché à la fortune du colonel, mais il n’avait pas encore cherché d’appartements meublés. Il se disposait à demander à quoi l’on reconnaît qu’une maison dispose d’appartements meublés, lorsque Katia, lui frappant sur le bras avec le bout de son ombrelle, ajouta d’un air doctoral.
– Et surtout, Josia, qu’il y ait une jolie chambre pour moi, vous entendez !
À l’idée de chercher une chambre pour Catherine, le pauvre garçon, troublé, plein d’enthousiasme, faillit commencer ses recherches sans dîner ; heureusement le potage entrait, et il s’assit comme les autres ; mais pendant tout le repas, il vit défiler dans son cerveau des chambres de toutes les couleurs, grandes, petites, moyennes, bleues, blanches, roses, lilas, cerise, avec des glaces ou sans glaces, avec de grandes fenêtres et de petites fenêtres, – toutes charmantes et toutes indignes de servir de refuge à l’adorable Catherine.
Après le dîner qui finissait de bonne heure, madame Slavsky proposa de faire un tour au Palais-Royal. Dans la poussière tiède d’un soir d’avril, les quatre voyageurs s’en allèrent le long des rues calmées, à l’heure où Paris dîne, où les omnibus ne partent plus que toutes les dix minutes, où les voitures s’amassent en longues files le long des stations, pendant que les cochers sont au cabaret.
Quelle heure charmante ! Et personne ne la connaît ! Qui la connaîtrait, puisque tout le monde dîne ? Ce n’est pas l’employé attardé qui regagne en courant son domicile, après deux heures de travail supplémentaire ; ce n’est pas le commis de service qui attend d’un air morose à la porte du magasin que les camarades aient fini leur repas pour aller prendre le sien. Ce n’est pas le sergent de ville qui regarde le pavé, appuyé sur le candélabre d’un refuge, et qui ne veille sur rien, puisqu’il n’y a pas de voitures et presque pas de piétons.
Personne, il n’y a personne ! Paris est au promeneur solitaire ; l’ombre descend peu à peu ; on voit chatoyer les étoffes de soie dans ce faux jour du soir, quand il fait trop clair pour allumer dehors et trop noir pour se passer de lumière à l’intérieur ; chez les bijoutiers, la lampe de l’arrière-boutique jette un rayon sur un diamant, traverse un saphir qui paillette d’une lueur bleue le velours blanc de son écrin ; les files de porte-bonheur miroitent mystérieusement sur le bras de cuivre poli ; les surtouts d’orfèvrerie chez Christofle revêtent des formes bizarres, un grand plat rond ressemble à un bouclier, les fourchettes prennent des airs d’armes dangereuses, pendant qu’au fond, tout au fond, un jet de gaz cherche son chemin vers la vitre en semant l’obscurité de paillettes métalliques. Chez Braquenié, rue Vivienne, les tapisseries à personnages descendent du premier comme les fées descendent de leur char dans les féeries ; la Belle au Bois-Dormant couchée sur son lit des Gobelins semble une personne véritable, encadrée par une alcôve d’étoffe bizarre aux ramages singulièrement coupés de noir... et dans la rue, où descend l’ombre grise, on voit la flamme du gaz courir au loin, de réverbère en réverbère, comme un collier de perles qui s’enfilerait tout seul, jusqu’à ce que l’allumeur arrive sur vous au grand trot et vous rejette du rêve dans la réalité.
Les quatre personnages de cette histoire cheminaient rue Vivienne, et Josia, sous le charme, le châle de Katia sur le bras, la robe claire de la jeune fille effleurant de temps en temps son vêtement, marchait comme dans un songe. Il avait entrevu vaguement les tapisseries de Choqueel ou de Braquenié et s’était dit qu’il y avait là de quoi faire une bien jolie chambre à Catherine ; puis la bouquetière du perron avait attiré son regard, et il s’était arrêté pour acheter un bouquet à la jeune fille. Cette heureuse idée lui fit perdre ses compagnons, et il se trouva, au sortir du petit passage, littéralement éblouissant de gaz et de jais noir, très penaud, son bouquet à la main droite, le châle sur le bras gauche, absolument dans la situation morale d’un chien qui vient de perdre son maître.
Pendant que, son nez retroussé largement dilaté par un ennui qui devenait rapidement du chagrin, il semblait humer l’air, une main vigoureuse lui frappa sur l’épaule, et une voix bien connue résonna à son oreille :
– Eh bien, Caniche, mon ami, nous avons donc perdu notre cher propriétaire ?
Josia se retourna tressaillant et effaré. Ratier lui rit doucement au nez.
– Ça se voit tout de suite, allez ! Où les avez-vous lâchés ?
– J’ai acheté un bouquet, et alors...
– Eh bien, Caniche, suivez-moi, nous allons les retrouver, et ce ne sera pas long. Apprenez une fois pour toutes, jeune homme, la manière de retrouver des Russes perdus dans ce Palais-Royal. S’il pleut, ils sont au café de la Rotonde, à l’intérieur, où ils prennent du chocolat ; s’il fait beau, ils sont au café de la Rotonde, à l’extérieur, où ils prennent des glaces. Voyez plutôt !
En effet, les jeunes gens, après avoir fait dix pas dans le jardin, se trouvaient en face des égarés, qui, suivant la prédiction de Ratier, venaient de se faire servir des glaces.
Le jeune Français s’assit à côté de Catherine et entama bientôt avec elle une conversation décousue, absurde, dont tout le mérite était de la faire rire à tout moment. Josia, heureux de la voir gaie, s’était mis un peu à l’écart et la contemplait silencieusement sans songer à la glace placée devant lui, qui avait lamentablement fondu.
Il n’était pas jaloux de voir avec quelle aisance Ratier abordait la dame de ses pensées ; Josia pouvait être triste, mais il n’était pas jaloux ; la jalousie suppose toujours une certaine prétention aux préférences de l’objet aimé, et Josia était dépourvu de toute prétention.
Peu à peu, il cessa d’écouter la conversation et se perdit en une vague rêverie ; le timbre de la voix de Catherine le berçait doucement sans qu’il discernât ses paroles, et il se mit à construire une chambre imaginaire, où il logerait la jeune fille quand il aurait trouvé l’appartement meublé.
– Voyons, mademoiselle, disait Ratier, vous ne me ferez pas croire que vous n’avez pas fait exprès d’aller jouer à la roulette pour ennuyer le marquis Braccioli.
– Exprès ? répliqua Catherine. Et pourquoi l’aurais-je fait exprès ? Il n’était déjà pas si intéressant, ce beau monsieur, pour que cela valût la peine de le taquiner !
– Comment ! vous ne le taquiniez jamais ? pas même un peu pour passer le temps ?
– À quoi bon ? Je me réservais cela pour quand je serais mariée !
– C’est juste, proféra Ratier. Vous êtes douée, mademoiselle, d’une sagesse supérieure.
Le colonel et madame Slavsky leur tournaient presque le dos, et s’étaient engagés dans une conversation très animée, en langue polonaise. Le jeune homme leur jeta un coup d’œil et vit qu’ils avaient oublié son existence ; Josia flottait dans le bleu... Ratier résolut d’avoir le cœur net au sujet d’un problème qu’il retournait depuis longtemps.
– Était-il aimable, le marquis ? demanda-t-il sournoisement, en prenant l’ombrelle de Catherine pour jouer avec et se donner une contenance.
– Lui ? Insupportable !
– Vos jugements, entre autres mérites, répliqua Ratier en riant, ont celui d’être brefs.
Catherine haussa les épaules.
– Un pédant, dit-elle dédaigneusement, un homme qui prétendait détester le jeu et ne faire pas de cas des joueurs ! Je vous demande un peu si c’est possible ! Il disait cela pour se donner des airs. Est-ce qu’on peut ne pas aimer le jeu ? C’est si naturel !
Ici, Ratier admira la force de l’instinct ; Catherine attendait sa réponse, et, comme elle ne venait pas, la jeune fille ajouta avec un peu d’humeur :
– Est-ce que, vous aussi, vous feriez profession de ne pas aimer le jeu ? En ce cas, brouillons-nous tout de suite, ce sera fait une fois pour toutes.
– J’en serais bien fâché ! Mais vous savez que je joue aussi volontiers que qui que ce soit.
– Excepté maman, interrompit vivement Katia. Je crois qu’elle jouerait en dormant : tout au moins suis-je persuadée qu’elle en rêve !
– Katia, tu dis des bêtises, fit madame Slavsky dans sa langue maternelle. – Par hasard elle avait écouté. – Fais attention avec qui tu parles.
Cette injonction eut pour résultat de disposer la jeune fille à désobéir un peu plus ; elle rapprocha sa chaise de celle de Ratier et parla plus bas.
Le gaz était allumé partout, rien ne manquait plus à la ceinture de boutiques étincelantes qui entoure le jardin, et qui le fait paraître si noir : le jet d’eau versait dans l’air du soir sa musique rafraîchissante et ce léger parfum d’eau croupie particulier aux bassins de jets d’eau, qui fait rêver vaguement de campagne, de grenouilles, de peupliers au bord d’un fossé, et autres choses marécageuses et poétiques. Une odeur de premiers lilas venait on ne sait d’où, des Tuileries peut-être, ou de quelque jardin lointain, apportée par une de ces bouffées d’air printanier qui font tant de chemin sans perdre le parfum qu’elles ont pris en route ; les promeneurs se portaient de préférence vers les magasins, bien que quelques-uns se fussent attablés non loin de nos amis ; chacun semblait, par cette tranquille soirée, plus préoccupé de ses propres affaires que de celles d’autrui ; Ratier se mit donc à parler tranquillement à mi-voix.
– Vous n’avez pas regretté votre marquis italien, dit-il ; mais jusqu’ici, de tous ceux qui avaient semblé devoir vous appartenir, n’avez-vous regretté personne ?
La question était hardie, et maître Ratier méritait une verte réponse ; mais, au lieu du camouflet qu’il était en droit d’attendre, il s’entendit répondre à voix basse, après quelque hésitation :
– Non.
Pourquoi Eugène Ratier devint-il instantanément joyeux comme un pinson ? Pourquoi Katia devint-elle rouge comme une cerise ? On n’enseigne pas en Sorbonne le pourquoi de ces choses-là, et pourtant ce serait bien utile !
– Alors, mademoiselle, reprit le jeune homme, vos fiancés vous ont tous déplu ?
– Jamais je n’ai été plus contente que le jour où j’avais rompu un mariage ; excepté le dernier, pourtant, parce que c’était très bête ; – il m’avait fait perdre tout d’un coup, – moi qui avais gagné quinze cents francs en ce moment-là !
– Vos fiancés ont eu tous le malheur de vous déplaire ? insista Ratier en faisant de grands ronds dans le sable avec le bout de l’ombrelle.
– C’étaient des imbéciles, répondit nettement Katia.
– Mais alors, reprit le jeune homme en la regardant sérieusement de ses yeux ordinairement rieurs, pourquoi les aviez-vous acceptés ?
– Pourquoi ?
– Oui, pourquoi ?
La jeune fille resta un moment silencieuse, puis elle jeta un regard de côté sur sa mère : cette fois, madame Slavsky avait l’esprit à toute autre chose qu’à sa fille ; elle essayait de faire entrer une idée dans le cerveau du colonel, et Dieu sait que ce n’était pas chose facile.
Rien ne peut rendre le regard de mépris, de pitié, de regret, de honte, que cette jeune fille jeta sur le couple qui l’avait oubliée. Elle avait hésité à parler ; la silhouette grotesque que dessinaient le colonel et les gestes de madame Slavsky sur le fond lumineux des galeries la décida à épancher un flot d’amertume longtemps contenu.
– Parce qu’il faut que je me marie, dit-elle à voix basse, presque entre ses dents, parce que je les gêne, parce qu’on est ennuyé de me traîner dans les villes d’eaux de l’Europe, et que bientôt on me connaîtra partout comme un échantillon défraîchi de filles à marier..., parce que mon père ne se soucie pas de moi, et que ma mère... Rendez-moi mon ombrelle, monsieur Ratier, vous allez la casser.
Josia, toujours dans le bleu, regardait les étoiles, humait l’odeur de son bouquet déposé sur la table auprès d’eux, et construisait, avec les mines d’or d’une nouvelle entreprise, un château féerique où logeait Catherine.
– Pauvre ! pauvre petite !... dit Ratier tout bas.
– Plaît-il ? demanda Catherine avec hauteur.
– C’est de votre ombrelle que je parle, mademoiselle, mais elle n’est pas en danger dans mes mains. Personnellement, alors, vous ne tenez pas au mariage.
– Y tenir ? et pourquoi ? Changer de chaîne ! N’est-ce pas là une perspective bien digne d’envie ! Il est vrai qu’il y a encore le couvent... Non, pas le couvent ! je suis encore si jeune !
Elle passa une main sur ses yeux, comme pour chasser une image douloureuse.
– Et que comptez-vous faire ? demanda Ratier d’une voix trop indifférente pour n’être pas factice.
– Moi ? Ce qu’on fera de moi ! Puis-je faire quelque chose ? Voilà trois ans que vous me connaissez, monsieur Ratier ; j’ai l’air libre comme un oiseau, et, en réalité, je ne fais rien de ce qui me plaît. J’attends, j’espère qu’on me trouvera à la fin un mari pas trop désagréable et très riche.
– Ah ! il faudra qu’il soit très riche ? demanda Ratier.
– Nécessairement ! Que peut-on faire dans la vie si l’on n’est pas très riche ? Est-ce que ce n’est pas toujours pour de l’argent que nous avons eu des désagréments ? Nous devons partout, monsieur Ratier ; nous devons à l’hôtel dans toutes les villes, à Rome, à Naples, à Ischia, à Bellagio, à Interlaken, à Spa, à Kissingen, à Trouville... Nous devons à notre couturière à Paris, au bijoutier qui a monté les diamants à mon dernier mariage manqué, à la blanchisseuse de fin, au général Tomine, à madame Satof, à mademoiselle Masseline, M. Ressitsky, à je ne sais qui encore, à vous peut-être ?
– Non, mademoiselle, pas à moi, répliqua Ratier en s’inclinant, et je le regrette.
– Pourquoi ?
– J’aurais ainsi quelque droit à votre reconnaissance, et il me serait doux...
– Vous parlez comme une devise de chocolat, interrompit Katia. Maman vous en saurait peut-être gré, et encore je ne crois pas ; moi, je vous détesterais ! Je hais tous ceux à qui nous devons. Oui, je les hais. Cela vous étonne ?
– J’avoue que... Enfin ce n’est pas leur faute !
– Si, c’est leur faute ! Ils prêtent en sachant qu’on ne leur rendra pas, et c’est pour cela que je les méprise. Ils se font payer en politesses, en dîners qui nous coûtent les yeux de la tête, et pour lesquels maman s’endette à l’hôtel ; les hommes sont aimables avec moi, trop aimables, et moi qui ai envie de leur répondre des impertinences, il faut que je sourie et que je tourne tout en plaisanterie, et souvent je voudrais leur cracher au visage !
– Cela changera, dit Ratier doucement, comme on parle à un enfant malade ; vous vous marierez.
– Je me marierai à un imbécile qui me prendra pour ma figure, – et vous croyez que je serai heureuse ?
– Vous pouvez rencontrer un homme de bien, que vous aimerez...
– Un homme de bien ne m’épousera pas... je n’aimerai pas celui qui m’épousera, parce que je le mépriserai.
– Je ne vois pas qu’il soit méprisable pour vous avoir trouvée charmante...
– Si un homme de bien m’épousait, gronda Katia entre ses dents, il m’emmènerait au bout du monde pour ne jamais revenir.
– Eh bien ?
– Eh bien, ce serait une existence abominable ! J’aime le monde, les fêtes, le jeu, les villes d’eaux, le théâtre, Paris ! oh ! surtout Paris !
– Le théâtre ! s’écria Ratier si haut que Josia sursauta et que le colonel troublé fut cinq minutes à retrouver le fil si ténu, si souvent rompu de ses raisonnements. Le théâtre ! Pourquoi n’embrassez-vous pas la carrière du théâtre ? Vous chantez très bien !
– Très bien pour une demoiselle à marier, ce qui veut dire assez mal. Et puis jamais ma mère n’y consentira !
– Vous lui en avez parlé ?
– De quoi ne lui ai-je pas parlé ! Je lui ai bien parlé du couvent !
– Et elle ne veut pas ?
– Elle aimerait assez le couvent, mais je me sens si peu de vocation, si peu, si peu !
Madame Slavsky s’était levée, tant bien que mal le colonel en avait fait autant ; Josia, rappelé à la réalité, écarta les chaises du chemin de ces dames, et leur fit un passage.
– Bonsoir, Ratier, dit le colonel en tendant noblement la main au jeune homme.
– Bonsoir, dit Katia tout doucement.
La main qui tomba à l’anglaise dans celle de Ratier était fiévreuse et inquiète. Il la serra comme à un camarade, et laissa s’éloigner les trois étrangers.
– Pauvre petite, murmura-t-il, pauvre petite !... Tiens ! elle a oublié son bouquet ! Pauvre Josia ! Ce monde est plein de gens à plaindre !
Il n’était pas tard, Ratier avait encore cinquante endroits où se rendre pour achever sa soirée ; mais après un tour sur les boulevards, il se sentit si maussade qu’il rentra chez lui, et se prépara à se mettre au lit vers onze heures du soir, chose qui ne lui était peut-être pas arrivée depuis sa sortie du lycée.
Tout en allant et venant dans son appartement, il s’arrêta devant le petit meuble qui recelait sa fortune, l’ouvrit et se plongea dans l’addition la plus scrupuleuse de son contenu.
– Qu’il y en ait eu tant, et qu’il en reste si peu ! se dit-il, voilà ce qui me passe. C’est égal, demain j’irai chez Pignotti, pour voir. Lorsqu’on possède un diamant, il est bon de le faire estimer de temps à autre, quand ce ne serait que pour connaître le cours.
Le lendemain, vers deux heures de l’après-midi, Ratier sortit de chez Pignotti, le chapeau légèrement incliné sur l’oreille, portant la tête haute et droite, et s’en alla battant l’asphalte du bout de la canne. Il avait l’air si vainqueur, si conquérant, la mine si superbe et si gaie sous le beau soleil d’avril, que plus d’une femme se retourna pour le regarder, non sans un retour mélancolique sur l’amant ou sur le mari que la destinée lui avait départi.
– Qu’il a l’air heureux ! pensaient-elles, il doit être charmant pour être si heureux que ça !
Écoutant la chanson, joyeuse comme un hosanna, et terrestre comme un bon dîner, qui se chantait en lui, Ratier marcha environ une heure dans tous les sens, avant que le temps lui semblât long. Quand on a beaucoup de choses à se dire à soi-même, on ne s’ennuie pas, et Ratier avait une énorme quantité de nouvelles importantes à se communiquer.
S’apercevant enfin que l’après-midi s’avançait, il rebroussa chemin et s’en alla vers l’hôtel de Bade.
– Les dames Slavsky sont-elles sorties ? demanda-t-il au bureau.
– Elles viennent de rentrer, lui fut-il répondu.
– Si elles voulaient sortir, dites-leur qu’un monsieur est venu leur faire une communication très importante, et qu’il les prie de ne pas quitter l’hôtel avant qu’il soit revenu.
La jeune femme qui se tenait au bureau pensa qu’il s’agissait d’une mystification ; ce n’eût pas été la première venant de Ratier, et elle fit un signe d’acquiescement, non sans sourire. Le jeune homme prit le sourire pour lui et repartit en courant.
Aller au boulevard des Capucines, faire atteler un landau de grande remise et revenir, tout cela ne dura pas trente-cinq minutes. Un peu avant quatre heures, le landau s’arrêta devant l’hôtel et déposa Ratier sur le trottoir.
– Ces dames ? demanda-t-il.
– Elles attendent au salon.
Ratier se glissa le long de l’escalier, pénétra chez le colonel, le trouva assoupi dans un fauteuil, le glissa dans son paletot, non sans efforts, mais presque sans le réveiller, lui mit son chapeau sur la tête et le poussa dehors en une minute.
– Que voulez-vous ? balbutiait Boleslas, arraché à sa sieste et aussi ahuri qu’un hibou au grand jour.
– Affaires importantes, lui répondit le jeune homme en l’entraînant après lui.
Ils arrivèrent ainsi devant la porte du salon.
– Descendez et attendez dehors, ne vous écartez pas, dit mystérieusement Ratier.
Le colonel obéit machinalement, Ratier s’assura qu’il descendait et se présenta à la porte du salon.
– Quel ennui ! grommela madame Slavsky en le reconnaissant.
Katia, au contraire, sourit, et son visage contraint prit une expression joyeuse.
– Je suis venu, madame, vous présenter mes respects.
– Je regrette vraiment, monsieur, dit la chère Barbe avec le plus moelleux de ses sourires, nous attendons quelqu’un pour une communication importante.
– Je sais, dit Ratier avec une exquise politesse, je viens de sa part.
Les yeux de madame Slavsky s’écarquillèrent, et le visage de Katia s’assombrit.
– Veuillez descendre, mesdames, dit solennellement le mystificateur.
Les deux dames se trouvèrent bientôt sur le trottoir.
– Et à présent, mesdames, fit Ratier en ouvrant la portière du landau découvert, veuillez monter. Allons, colonel, nous n’avons pas de temps à perdre.
Les dames, stupéfaites, surtout de trouver là Boleslas à point nommé, s’assirent au fond ; le colonel et Ratier prirent place sur le devant, et le cocher, qui avait ses ordres, toucha les chevaux, qui partirent au grand trot.
– Où nous conduisez-vous, monsieur Ratier ? demanda madame Slavsky, ne pouvant maîtriser sa curiosité.
– Au bois de Boulogne, madame.
– Mais cette personne qui devait venir...
– C’était moi ! fit Ratier avec une noblesse théâtrale qui étonna la belle Barbe elle-même.
– Et cette communication ?
– La voici : il fait un temps superbe, c’est aujourd’hui samedi, le bois est plein de noces, et ce serait dommage de manquer cela.
Madame Slavsky eut envie de faire semblant de se fâcher, pour le principe.
– En vérité, monsieur, cette plaisanterie...
– C’est plus fort que moi, madame ; quand cela me prend, impossible de résister ; demandez plutôt au colonel.
Le colonel essayait de se réveiller et était en train d’y parvenir ; il acquiesça d’un geste fort gracieux. Madame Slavsky prit le parti de rire. Depuis un moment sa fille riait aussi tout doucement, à l’abri de son ombrelle.
– N’auriez-vous pas mieux fait de nous demander d’abord si nous consentions à faire cette promenade ? demanda la chère Barbe, mais sans aigreur.
– J’y avais pensé, madame, mais vous auriez pu me refuser, et j’en eusse été plongé dans le désespoir ; en agissant par ruse, j’étais sûr de réussir.
L’équipage roulait le long de l’avenue des Champs-Élysées ; le soleil brillait à travers la jeune verdure des arbres clairsemés ; les petits enfants marchaient lentement, traînés à la main par des nourrices indolentes ; tout respirait la fraîcheur et la vie. Bientôt les promeneurs enfilèrent cette admirable allée du Bois-de-Boulogne qui n’a qu’un défaut, – d’être trop jeune. Au train dont ils vont, les arbres ne seront pas de taille raisonnable avant cinquante ans et alors, nous serons tous morts.
Le lac, brillant, éblouissant, se montra couvert de petits bateaux et de cygnes gourmands ; puis la voiture s’enfonça dans les allées branchues, qui sentent si bon et reposent l’œil si doucement. Katia, un peu alanguie, un peu fatiguée par la vie mondaine qu’elle avait menée tout l’hiver, respirait l’air avec délices ; cette heure d’imprévu charmant lui semblait une oasis dans sa vie pressée et poussiéreuse. Elle regardait à droite et à gauche, évitant sans le savoir les yeux de Ratier, qui la contemplait souvent à la dérobée, et jouissait du bonheur de se laisser vivre.