Marier sa fille
– Que vous est-il donc arrivé, comtesse…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
– Que vous est-il donc arrivé, comtesse ? demanda Katia en se mêlant au groupe qui entourait les nouveaux venus.
– Vous voilà, vous, petite ? Tiens, vous ne frisottez plus vos cheveux par devant ? ça vous allait bien pourtant.
– Ça me vieillissait ! répondit malicieusement Katia, ennuyée de la remarque qui attirait sur elle l’attention générale.
La comtesse, qui portait ses cheveux blonds frisés sur le front, à la havanaise, ne put retenir un mouvement de dépit ; mais elle était bonne personne, du moins autant qu’on en peut juger par les apparences, et elle se tourna vers d’autres interlocuteurs.
– Votre histoire, comtesse, votre histoire ! cria-t-on de toutes parts.
– Vous la voulez ? Eh bien, la voici ! Figurez-vous qu’il y a deux ans, en quittant Ouchy, où j’avais passé trois mois, je ne savais où mettre mes meubles et mes effets ; vous devez vous en souvenir que j’avais mes meubles, chère Barbe, n’est-il pas vrai ? des meubles de famille, qui me venaient de ma mère...
– La croix de ma mère en plus grand ! fit une voix moqueuse au fond du salon.
– C’est Ratier ! s’écria la comtesse en sursautant de son fauteuil ; c’est Ratier lui-même ; il n’y a pas d’homme au monde qui puisse avoir dit cela s’il est absent.
– C’est moi-même en effet, chère comtesse, proféra Ratier en pénétrant jusqu’à elle et en la saluant avec une galanterie affectée. Je suis heureux de voir que l’air des lacs ne vous fait pas maigrir.
– C’est une façon délicate de me dire que j’engraisse ! Voyons, mauvais sujet, asseyez-vous et écoutez mon histoire.
Madame Slavsky vit d’un œil mécontent le jeune Français occuper la chaise vacante auprès de sa fille, que dans son esprit elle destinait à Rémisof. Mais aussi, pourquoi Rémisof était-il si fort en retard ?
Comme elle faisait cette réflexion, le retardataire entra, et, à l’inexprimable surprise de la charmante Barbe, Ratier lui céda sa place et s’en alla se poster en face, debout auprès de la cheminée, d’où il embrassait tout le cénacle d’un coup d’œil.
– Je vous disais donc que j’avais mes meubles et que je ne savais où les mettre en quittant Ouchy ; et comme la Suisse n’est pas agréable l’hiver et que je comptais passer six mois en Italie, j’étais fort embarrassée. Le propriétaire de ma villa me donna alors un conseil, le misérable ! Mais au fond ce n’est pas sa faute, vous allez voir. Il me dit qu’il y avait à Genève un local spécial, une sorte de garde-meuble fédéral, dont j’ai oublié le nom pour le moment, où, moyennant une rétribution peu considérable, on me garderait mes effets.
J’emplis donc mes malles, je fais fabriquer des caisses pour mettre les gros meubles démontés avec soin, et tout compte fait, je me trouve avoir dix-sept colis de toutes formes et de toutes grandeurs. Lesdits colis sont transportés au garde-meuble, je paie un an d’avance pour plus de sécurité, et je pars pour l’Italie, dormant sur mes deux oreilles.
Seulement, continua la comtesse en promenant son regard rusé sur l’assistance, au lieu d’y rester six mois, j’y restai deux ans, si bien que lorsque je revins en France il y a quelques semaines, et que je cherchai à me caser quelque part, mon premier souci fut pour mes meubles.
– Avant d’avoir une maison ? demanda Rémisof, qui n’aimait pas la comtesse et ne s’en cachait guère.
– Je me rendis donc à Genève, et je m’informai de mes dix-sept colis. Là, qu’apprends-je ? Ô terreur ! Mes dix-sept colis avaient été vendus aux enchères, pour payer les droits de garde de la seconde année, auxquels je n’avais plus songé du tout, je l’avoue.
Un cri d’horreur s’éleva de l’assemblée ; enchantée de son effet, la comtesse reprit son récit.
– Vendre pour une vingtaine de mille francs d’effets, afin d’en solder quatre cents, le procédé me parut rigoureux. Je me rendis chez un monsieur qui, me dit-on, accueillait les réclamations de ce genre, me promettant sinon de rentrer dans mes bibelots, au moins de me faire rendre les dix-neuf mille six cents francs qui devaient rester de la vente. On m’introduit dans une espèce de salon d’attente, en m’invitant à prendre patience.
Or, comme j’ai l’esprit naturellement observateur, la première chose que je fais dans un appartement où je m’ennuie, c’est d’examiner tout ce qui m’environne. Au bout d’une minute, j’avais parcouru le journal de Genève, je porte les yeux sur les rideaux qui ornaient les fenêtres et les portes, et je les trouve très jolis. C’était une étoffe de laine verte et noire, brochée de soie jaune d’or, en ramages fort élégants ; il me semblait avoir vu ces rideaux-là quelque part... je m’approche.
– C’est étonnant, me dis-je, comme ces rideaux ressemblent à ceux que j’avais dans ma salle à manger d’Ouchy !
Je les touche... même épaisseur, même doublure et, chose plus étonnante ! même précaution de les doubler de molleton entre l’étoffe et la doublure, afin de préserver des courants d’air.
Les assistants ébahis écoutaient, suspendus aux lèvres de la comtesse. Ratier n’écoutait pas ; il regardait du coin de l’œil Rémisof, qui n’écoutait pas non plus, et qui profitait de son coin isolé derrière les autres pour glisser mille fadeurs à Katia, sa voisine. Celle-ci, un peu pâle, les lèvres entrouvertes par un sourire de commande, attendait avec inquiétude chaque nouvelle phrase de son insipide poursuivant ; il en coûtait à sa nature primesautière de jouer un rôle, de n’agir pas avec franchise : de temps à autre, elle glissait un regard vers Ratier, mais ce regard n’osait monter jusqu’aux yeux du jeune homme ; il s’arrêtait à sa bouche, et la jeune fille trouvait dans le sourire qu’elle y rencontrait la force de continuer son rôle pénible.
– Alors, reprit la comtesse, après avoir joui un instant de son effet, un trait de génie, oui, ma foi, de génie ! me passe par la tête. Une de mes portières avait une grande tache d’huile dans le bas, par suite de la maladresse d’un domestique qui avait laissé tomber une lampe un soir ; je me dis : – J’en aurai le cœur net. – Je me baisse, examinant le bas des rideaux... ils avaient été coupés, étant trop hauts, – mais au troisième essai, je retrouve le haut de ma tache d’huile ! C’étaient bien eux, eux-mêmes, authentiques, les rideaux de ma salle à manger d’Ouchy !
Triomphante, la comtesse parcourut son auditoire d’un regard assuré. Le gros général Tomine écoutait en se rongeant les ongles de l’air le plus béat, ce qui donnait des crispations à Ratier ; mais il faut se soumettre à ce que l’on ne peut empêcher.
– Que fîtes-vous ? demanda madame Slavsky, curieuse de savoir comment sa bonne amie s’était tirée de là.
– Ce que je fis ? j’allai me rasseoir, et je combinai un joli petit discours pour attendrir le cœur de mon fonctionnaire. J’en étais à la péroraison, lorsque la porte de son cabinet s’ouvre, et entre mes rideaux apparaît un personnage sec, sérieux, compassé, austère, l’honneur et la dignité mêmes. Parler de mes rideaux était plus difficile que je ne l’avais cru ; cependant, persuadée, par une longue expérience des choses de la vie, qu’il faut toujours commencer par intéresser à son affaire les gens dont on a besoin, je lui raconte mon départ d’Ouchy, mon emballage, mes dix-sept colis... tout à coup une pendule sonne derrière moi, son timbre connu me fait bondir, je me retourne, et que vois-je sur la cheminée de mon fonctionnaire ? ma propre pendule, avec mes candélabres, ma garniture de cheminée Louis XV ! – Dans ma confusion, je baisse les yeux : devant la cheminée, parterre, gisait ma galerie de bronze doré, assortie aux candélabres ; mais ces gens-là n’ont pas de goût. Toutes ces belles choses qui faisaient si bien dans mon grand salon d’Ouchy, blanc et or, – vous vous en souvenez, Barbe ?
Barbe fit un signe d’assentiment.
– Toutes ces belles choses, grand modèle, se trouvaient entassées dans un petit cabinet de consultation, meublé en maroquin noir et en acajou style premier empire. Je ne pus retenir une exclamation.
– Qu’avez-vous ? me dit mon préposé aux réclamations de ce genre.
– Ma pendule ! monsieur, c’est ma pendule ! m’écriai-je, prête à fondre en larmes.
– Vraiment, madame ? dit-il avec un sang-froid dont je restai abasourdie. J’en serais aux regrets pour vous, en qui cette vue peut réveiller de pénibles souvenirs ; cette garniture de cheminée, ainsi que les rideaux que vous avez pu admirer dans la pièce voisine, a été achetée par ma belle-mère lors d’une vente qui eut lieu il y a quelque temps, et elle m’en a fait cadeau.
– Et la pelle et les pincettes, monsieur ! m’écriai-je au désespoir.
Mon discours était loin, vous comprenez ! Je ne sais plus ce que je lui dis, mais j’aurais pu lui en dire bien davantage, pour le cas qu’il en faisait, et maintenant que j’y réfléchis, je regrette de ne pas lui en avoir dit plus long.
Voyant que tout était inutile, je finis par lui dire : Eh bien, monsieur, tous frais payés, cette vente a dû produire un excédant très considérable, puisque je ne devais que quatre cents francs à l’administration.
– Sur ce point, je puis vous satisfaire, répondit-il, en prenant un gros registre dans un casier. Après m’avoir fait décliner mes nom, prénoms et mille autres choses, il mit le doigt sur un alinéa.
– La vente, dit-il de cette voix calme qui me faisait bouillonner de fureur, a produit deux mille cent trente-deux francs quatre-vingts centimes, dont il faut déduire quatre cent soixante-six francs soixante-six centimes pour quatorze mois de garde, plus les frais de la vente, qui se sont élevés à...
– Vous plaisantez, monsieur ! lui dis-je d’une voix étouffée par l’indignation.
– Je ne plaisante jamais, madame ; répondit-il ; il vous revient treize cent vingt-sept francs dix centimes, que vous pouvez toucher à la caisse sur la présentation de ce papier.
– Mais c’est un vol ! m’écriai-je, je ferai un procès !
– Vous le perdrez, madame ; tout s’est passé selon la légalité la plus scrupuleuse.
Que fallait-il faire, mes amis, je vous le demande ? Un brouhaha confus répondit comme il convient de répondre à ces sortes de questions.
– Je connaissais depuis longtemps une revendeuse qui demeure dans une de ces rues qui montent, vous savez ? C’est une brave femme, pour son état, aimable et toujours disposée à céder pour un petit bénéfice les objets qui lui tombent entre les mains, et il lui en tombe beaucoup. Je me décidai à aller la trouver, et je lui donnai le signalement de quelques objets auxquels je tenais particulièrement. Il y avait surtout une tabatière que le défunt roi Louis de Bavière avait donnée à feu mon père pour services exceptionnels, et que je tenais à retrouver.
– Toujours la croix de ma mère ! dit Ratier de sa voix sonore.
Rémisof, qui s’était approché de Katia jusqu’à marcher sur sa robe, tressaillit et se recula involontairement. Tout le monde riait.
– Mon Dieu, monsieur, s’écria madame Slavsky, vos plaisanteries sont parfois d’un goût douteux, mais celle-ci...
– Est excellente, n’est-ce pas, madame ? Je le pensais, mais votre approbation m’est bien douce ! répondit Ratier. Eh bien, comtesse, cette tabatière ?
– J’avais déjà fait une douzaine de visites infructueuses chez ma revendeuse, sans compter les autres friperies, où de temps en temps je retrouvais quelque objet qui m’avait appartenu, lorsque, il y a une dizaine de jours, il faisait étouffant vers midi, j’avais peut-être fait déjà vingt courses ce matin-là, j’arrive chez ma bonne femme hors d’haleine et mourant de soif.
– Donnez-moi un verre d’eau, pour l’amour de Dieu ! lui dis-je, je n’en puis plus.
– Oh ! me répond-elle, l’eau n’est pas saine quand on a chaud ; mais je vais vous donner une bonne tasse de café ; je viens d’en faire pour moi. Restez là.
Elle m’installe une petite table devant sa porte, au milieu des tas de ferraille et de chiffons, et me voilà sirotant mon café dans une tasse de Sèvres ébréchée, avec une soucoupe de Chine. Je vous jure qu’il était excellent ! Mais pouvais-je ne pas inviter cette bonne vieille à s’asseoir auprès de moi ? Le sentiment de la reconnaissance m’y obligeait. Il faut vous dire qu’elle est affreuse : elle porte sous une marmotte de couleur une tignasse grise qu’elle peigne une ou deux fois par an ; avec cela, elle use les vieilles robes d’occasion trop affreuses pour être vendues à qui que ce soit, et un châle des Indes, qui a valu très cher il y a soixante-dix ans, mais qui n’a plus ni forme ni couleur, orne sa taille épaisse. Vous voyez cela d’ici ! Mais un cœur d’or ! Nous prenions donc notre café dans la rue, où personne ne passe jamais, lorsque nous entendons le bruit d’une voiture : l’équipage approche, traîné par deux beaux chevaux et descendant au pas, à cause de la pente qui est très rapide. Dans la calèche, il y avait une dame qui prend son lorgnon et me regarde.
– Eh ! mais, s’écria-t-elle, c’est la comtesse Manshauschen !
C’était notre ambassadrice, venue de Berne à Genève pour un jour afin de faire des emplettes.
Voyez ma chance ! il fallait que ce fût ce jour-là, pas un autre, et cette minute-là, pas l’heure d’avant !
– Eh bien, me dit-elle, comtesse, quand on me dira que vous êtes difficile en fait de société, je saurai à quoi m’en tenir.
Et elle passa en riant ! Elle m’en veut, du reste depuis longtemps, je le sais bien. Elle a dû être enchantée de ma déconvenue.
– Qu’avez-vous fait ? demanda une dame.
– J’ai fini mon café, répliqua la comtesse ; que pouvais-je y faire ? Et le café était excellent, je vous le répète.
– Et la tabatière de feu le roi Louis, l’avez-vous retrouvée ? demanda Ratier.
– Oui, mais on voulait me la vendre trop cher. Je ne pouvais me donner ce luxe-là. C’est alors que pour la racheter, je suis allée à Saxon...
– Où elle a tout perdu ! ajouta le général Tomine avec son gros rire. Et si je ne l’avais pas repêchée, elle y restait en gage.
– Oh ! non ! ils m’auraient prêté mon voyage de retour ; on me connaît aux jeux, cela m’est déjà arrivé plusieurs fois !
Pendant qu’on interrogeait la comtesse sur ses émotions pendant ces diverses péripéties, Ratier n’avait cessé de surveiller Rémisof, qui s’émancipait de plus en plus. Le salon ne prêtant pas à une explication, Katia avait contenu jusque-là la colère qui la dévorait, mais à la fin elle se sentit près d’éclater, et, sous prétexte de s’occuper du thé, elle passa dans la salle à manger. Discrètement, comme un chat qui prémédite de voler quelque chose, Rémisof entrouvrit la porte qu’elle venait de refermer et se glissa à sa suite.
– Je suis tranquille, pensa Ratier, ça ne va pas être long !
Les tables de jeu s’organisèrent, et la soirée fut bientôt aussi brillante qu’on pouvait le désirer, c’est-à-dire qu’il y avait deux tables de quatre, une table de trois et une autre table où l’on jouait la préférence à cinq, à tour de rôle. Ratier avait organisé celle-ci, en dépit de toute vraisemblance, afin de ne pas être pris pendant la demi-heure qui allait suivre, et pour arriver à ce but, il avait dû proposer de jouer beaucoup plus gros jeu qu’aux autres tables, ce qui avait été accepté avec enthousiasme.
Comme c’était lui qui distribuait les cartes qui indiquaient l’ordre des joueurs, il avait su s’arranger pour jouer le dernier, et fort de cette assurance, il alla regarder les autres, se rapprochant peu à peu de la porte de la salle à manger, qui l’attirait invinciblement. Il eût beaucoup donné pour entendre ce qui s’y passait ; mais Rémisof, par prudence, avait baissé la voix, et Katia avait la gorge trop sèche pour pouvoir parler autrement. Ratier retourna à la cheminée.
– Je vous adore, disait le jeune imbécile, sans voir la rougeur honnête de ce visage de jeune fille qui évitait ses regards de convoitise ; vous étiez mieux avec vos petits cheveux sur le front, mais vous êtes toujours délicieuse ! Je vous adore ! voyons, ne faites pas la méchante ! Vous pouvez bien me permettre de vous embrasser ! Les jolis visages sont faits pour cela, que diable !
Katia allait et venait, touchant machinalement à tout ce qui se trouvait sur le plateau du thé, et cherchait au fond de son être du courage pour prononcer les paroles décisives.
– Je suis riche, très riche, continuait Rémisof, sans se douter de l’orage qu’il amassait sur sa tête ; je vous donnerai tout ce que vous voudrez. Aimez-vous les chevaux ? Vous avez vu ces superbes bêtes que je conduisais l’autre jour ; ils sont doux comme des moutons ; je vous les achèterai, et vous les conduiriez vous-même.
– Monsieur, dit Katia toute pâle en fixant sur lui ses yeux dilatés par la douleur et la colère, quand nous marions-nous ?
Rémisof fit un petit soubresaut. Il avait bien prévu cette question, mais sous la forme de prière, non comme une mise en demeure. Il se remit bientôt, avec cette assurance magique qui est le plus heureux privilège de la sottise.
– Nous avons bien le temps d’y penser, dit-il en souriant ; est-ce qu’on s’occupe de pareilles choses quand on aime ? Vous verrez quel joli petit hôtel je louerai pour vous, rue de Lisbonne ou ailleurs !
– Monsieur, demanda encore Katia, ne pouvant en croire ses oreilles et espérant encore que cet homme ne serait pas assez lâche pour l’insulter jusqu’au bout, avez-vous, oui ou non, l’intention de m’épouser ?
Rémisof était plutôt une nature pervertie qu’une nature mauvaise ; la société corrompue qu’il retrouvait dans toutes les grandes villes était pour plus de trois quarts dans les sottises qu’on lui voyait faire. Comme beaucoup d’autres, aussi bêtes et pas plus méchants, il feignait d’être vicieux plutôt qu’il ne l’était réellement. Devant l’adjuration de Katia, il n’eut pas le courage de faire une infamie.
– Non, dit-il, après un moment d’hésitation, je ne veux pas me marier. Remarquez, mademoiselle, ajouta-t-il en voyant les sourcils de Katia se froncer et ses lèvres devenir tremblantes, remarquez que j’aurais pu vous promettre le mariage et ne pas le tenir...
– Vous auriez été deux fois un lâche, lui jeta Katia à la figure, à voix basse, mais avec une incroyable énergie ; il vous suffit de l’être une fois !
Rémisof, fort embarrassé de sa personne, car il n’aimait pas les tragédies, comme il en convenait tout le premier, essaya de quelques palliatifs ; mais il eût fallu s’approcher de la jeune fille, et, dans l’état actuel des choses, il n’était point sûr de n’être pas battu s’il se mettait à portée de sa main.
– Mais sortez donc, monsieur, lui dit Katia, cette fois avec l’accent du plus complet mépris, sortez donc ! Vous ne savez pas seulement faire votre retraite !
Plus blessé de ce sarcasme que de l’épithète qui venait de lui être appliquée, Rémisof ouvrit la porte sans prudence, cette fois, et se retrouva dans le salon.
Ratier, qui n’avait pas quitté sa place, s’assura d’un coup d’œil rapide que tout s’était passé comme il l’avait prévu ; la vue de Catherine restée debout, pâle et froide, dans la salle à manger, lui causa une douleur aiguë ; mais pour le moment, il ne pouvait rien. Il se contenta d’accorder toute son attention à Rémisof. Après avoir clignoté un instant au milieu du salon éclairé au sortir de la salle à manger presque obscure, à peu près comme un hibou fourvoyé en plein jour, celui-ci prit son chapeau et se dirigea vers la porte.
– Eh bien ! monsieur Rémisof, lui cria madame Slavsky, si troublée qu’elle oublia de marquer ses points, que faites-vous ?
– J’ai mal à la tête, madame, et je vais me coucher, dit le jeune vaincu en saluant tout le monde d’un geste morose ; et il se retira.
Madame Slavsky aurait bien voulu savoir pourquoi il avait mal à la tête ; mais, au surplus, ce ne pouvait être qu’une querelle d’amoureux, et pour se remettre l’esprit en repos, elle marqua le double des points qu’elle avait laissés passer.
Katia servit du thé à tout le monde ; elle était restée pâle, mais elle n’avait pas pleuré ; Ratier chercha vainement à découvrir sur son visage ce qui avait dû se passer : elle évita ses regards et sut se faire une contenance.
La soirée s’écoula comme à l’ordinaire ; mais, malgré sa précaution louable de marquer quelques points en plus pour prévenir ses distractions, madame Slavsky resta fort en perte, de compte à demi avec le colonel, son partenaire. Cette déconvenue, assez désagréable, car elle jouait toujours le plus gros jeu possible, et la somme qu’elle avait perdue n’était pas une bagatelle, acheva de la mettre de mauvaise humeur.
Pour couronner l’œuvre de la malechance, voilà que, vers onze heures, Josia apparut, tout effaré, et demanda à entretenir le colonel.
Depuis l’installation de madame Slavsky chez elle, Josia était tacitement banni de cet Éden à tant par mois ; la bonne dame avait éventé l’amour naïf et dévoué du blond jeune homme pour sa fille, et cet amour lui avait déplu. Pourquoi ? Nul n’en sait rien. Certes Josia n’avait pas la mine d’un séducteur, et toute mère lui eût confié sa fille aussi bien que son chien ou sa bourse ; mais madame Slavsky avait les idées élevées, comme les lucarnes d’un cinquième étage, et non pas comme les blancs nuages qui flottent dans le ciel quand il fait beau ; – elle n’aimait pas l’amour venu d’en bas... et elle oubliait que les ancêtres de Josia avaient été rois de Pologne, tandis que les siens n’avaient jamais été rien du tout. Mais pour l’heure Josia était pauvre, dépendant ; le peu qu’il possédait avait été mangé par le colonel, qui ne possédait rien du tout ; donc Josia était méprisable, et son humble amour choquait madame Slavsky, de même que la vue d’une chenille sur une de ses coiffures de bal en fleurs artificielles.
– Que vous faut-il ? demanda brusquement l’aimable Barbe du ton le moins aimable.
– Il faut absolument que j’entretienne le colonel, répéta Josia avec une insistance éplorée.
– Eh bien, entretenez-le donc, grogna madame Slavsky en indiquant la table de jeu où le colonel, seul avec les deux flambeaux et les bâtons de craie, supputait tristement sa perte.
Josia s’approcha avec cette déférence qui ne l’abandonnait jamais en présence de son patron :
– Il est venu quelqu’un à l’hôtel avec cette lettre, dit-il ; elle était ouverte, d’ailleurs, et adressée à M. le colonel Mariévitch, ou, en son absence, à son secrétaire, et j’ai pris la liberté de la lire.
Le colonel fronça les sourcils, – non que la liberté prise par Josia lui parût trop grande, mais cette lettre ne lui présageait rien de bon. Il la tira de l’enveloppe ouverte, et la lut lentement à voix basse.
Cher colonel, disait cette missive malencontreuse, vous souvient-il que vers le nouvel an, j’eus le plaisir de vous avancer une somme de cinq mille francs pour parfaire le paiement d’une dette de jeu, si je ne me trompe ? Je me trouve aujourd’hui exactement dans la situation où vous étiez alors, à cette différence près que l’homme avec lequel je viens de perdre est devenu depuis quelques heures mon mortel ennemi, et que si vous ne pouvez me rendre cette somme, je n’ai plus qu’à me brûler la cervelle.
Suivait la signature d’un ami du colonel – il fallait être son ami pour lui avoir prêté cinq mille francs ! Mais c’était un ami jeune, trop jeune même, green, comme disent les Anglais, vert encore comme la jeune verdurette et les pommes qui ne sont pas mûres.
– Qui a apporté cette lettre ? demanda le colonel sans se démonter. Il ne se démontait jamais en société.
– Une espèce de vieux domestique...
– Je sais, c’est le valet de chambre de son père, c’est un homme de confiance.
– Il est resté à l’hôtel, il attend la réponse, colonel.
– Lui avez-vous remis ce qu’il demande ? fit Boleslas en levant majestueusement ses beaux sourcils trop noirs jusqu’au milieu de son noble front.
Josia recula d’un pas avec la commotion intérieure d’un homme qui voit devenir fou son plus cher ami. Non, le colonel n’était pas fou, mais il entrait dans ses habitudes de ne pas se laisser émouvoir par les difficultés de la vie.
– Eh bien ? demanda Boleslas en repliant soigneusement la lettre.
– Mais non, colonel, certainement non, je ne possède pas une somme...
D’un geste de la main le colonel écarta la fin de cette phrase, fin inutile et déplaisante à la fois. Le but de toutes ces questions avait été de gagner le temps nécessaire à la réflexion ; la réflexion ne lui laissait pas le choix, il fallait payer immédiatement, sous peine de ne plus oser passer sur le boulevard ni le jour ni la nuit. Ces cinq mille francs avaient été empruntés pour vingt-quatre heures, et Boleslas les devait depuis quatre mois !
Fourrant avec dignité sa main droite dans la poche gauche de sa redingote, il en tira un portefeuille irréprochable et en fit sortir les six billets qu’il venait de recevoir de sa chère Barbe. Il en choisit un, le plus frais, qu’il remit dans le portefeuille, et tendit majestueusement les autres au secrétaire stupéfait, qui n’osait y toucher de peur de les voir se changer en feuilles sèches.
– Assurez-vous, Josia, que cet homme est bien le vieux valet de chambre de son père, demandez-lui son nom et son adresse : il se nomme Gaétan et doit demeurer rue du Mont-Thabor, je ne sais plus le numéro, mais cela ne fait rien. Faites-vous donner un reçu ; allez !
D’un geste épique il congédia Josia, qui ne pouvait encore s’expliquer deux mystères : premièrement comment son maître se trouvait en possession de ces billets, et secondement comment, les ayant en sa possession, il s’en était défait avec tant d’aisance.
– Eh bien, chevalier de la Triste-Pelure, dit à Josia Ratier, qui avait gagné toute la soirée, que vous arrivent-il ?
– Je n’y comprends rien ! rien du tout ! murmura le jeune homme en s’esquivant, mais je suis attendu...
– Un moment, je sors avec vous.
Pendant que Josia mettait les billets en lieu sûr, Ratier prit cérémonieusement congé des assistants, serra énergiquement la main de Catherine sans avoir seulement l’air d’y toucher, et rejoignit le secrétaire dans l’escalier.
– Qu’est-ce que c’est que cette histoire-là ? demanda-t-il quand ils furent dans la rue.
– C’est une affaire bien désagréable, mais le colonel a remède à tout. Il est extraordinaire ! je vous assure que je ne connais personne d’aussi extraordinaire.
– Moi non plus ! dit Ratier.
Josia le regarda d’un air incrédule.
– Positivement, répéta énergiquement Ratier, je ne connais personne d’aussi extraordinaire. Qu’a-t-il fait cette fois ?
Josia lui raconta l’histoire de la lettre.
– Quel malin, tout de même ! dit Ratier d’un ton qui indiquait une admiration profonde.
– Le colonel ?
– Non, l’autre ! Il a trouvé un moyen de se faire rendre son argent ! Il est fort comme un Turc, ce gaillard-là, – c’est-à-dire il est plus fort que tous les Turcs. – Va-t-il rire ! Je voudrais y être pour voir ça !
Josia s’arrêta court.
– Comment, vous ne croyez pas à cette perte au jeu !
– C’est-à-dire, Josia de la Tendre-Figure, que je suis moralement certain que c’est une... dirai-je une carotte ? Non, le mot n’est pas assez noble ; c’est une mystification de la plus belle venue !
Josia avait une grande confiance dans le génie de Ratier, que jamais encore il n’avait trouvé en défaut. Il musa un moment, puis dit :
– Je ferais peut-être bien de reporter cet argent au colonel et de l’avertir...
– Gardez-vous-en bien, mon ami ; cet argent, quelle qu’en soit la source impure, va se purifier en rentrant dans les mains de son légitime propriétaire : rendez à César, etc. Allez, colombe de l’arche, allez remplir votre mission pacificatrice. Je vous accompagne jusqu’à l’hôtel.
Les deux jeunes gens marchèrent de conserve pendant un moment sans rien dire. Comme ils tournaient le coin de la Madeleine, Josia poussa un profond soupir.
– N’est-ce pas ? lui dit Ratier.
– Comme elle était pâle, ce soir ! Vous qui l’avez vue plus longtemps, dites-moi, est-ce qu’il lui serait arrivé quelque chose ?
– Je ne sais, répliqua notre ami. Une seconde de réflexion lui prouva qu’il serait prudent de prévenir Josia, car, en un moment de nécessité, son secours pouvait être précieux. – Cela se pourrait bien, car elle n’a rien dit de toute la soirée.
– Mon Dieu ! murmura le secrétaire avec un geste d’angoisse, qui est-ce qui peut avoir le cœur de faire de la peine à cet ange du ciel ?
– Ce n’est pas moi, Josia. Je vous certifie que ce n’est pas moi... et puis, les jeunes filles, n’est-ce pas ? c’est sujet à prendre du chagrin inutilement !
Josia ne connaissait pas les jeunes filles et ne pouvait pas répondre ; Ratier continua :
– Si elle avait du chagrin, feriez-vous quelque chose pour la consoler ?
– Tout, Ratier, tout ce qu’on voudra... Vous a-t-elle dit... ?
– Elle ne m’a rien dit du tout, mais on ne sait pas...
– Tout, absolument tout, qu’elle use de moi comme d’un chien, d’un cheval, d’un domestique... si je puis lui être utile, je lui en saurai gré toute ma vie !
– Sans récompense !
– Une récompense à moi ? Puisque je vous dis que je lui en saurai gré.
Ratier arrêta Josia sous les arbres qui entourent la Madeleine, et lui donna une vigoureuse poignée de main.
– C’est entendu, camarade ! Et je ne l’oublierai pas, ni elle non plus.
Le cœur trop plein, Josia continua à marcher vers l’hôtel de Bade, et ils n’échangèrent plus que des paroles insignifiantes.
– C’est égal, pensait Ratier, je voudrais bien savoir ce qu’elle a dit à cet animal de Rémisof. Il avait l’air bien petit garçon. Quel hourvari cela va faire ! Et le colonel qui n’a plus le sou ! Nous allons voir quelque chose de drôle.
Le lendemain, dès l’aube, c’est-à-dire vers onze heures du matin, Ratier frappait à la porte de Rémisof, qu’il trouva en chemise de soie bleu clair, en pantalon de peau de daim à sous-pieds, prêt à se livrer à ses ablutions matinales.
– Je suis venu de trop bonne heure, lui dit le jeune Français en s’asseyant tranquillement dans le meilleur fauteuil. Je vous dérange ?
– Il y a quelqu’un qui est venu avant vous, répliqua Rémisof avec sa grâce habituelle, et c’est celui-là qui est venu trop tôt. Aussi je l’ai envoyé au diable de tout mon cœur ! et je lui ai dit !
– Tant mieux, pensa Ratier, il n’en restera pas pour moi ! – Peut-on savoir le nom du malheureux qui a encouru votre disgrâce ?
– Ça ne peut pas être un autre que le colonel ! grogna Rémisof.
– Comment ! le colonel s’est levé si matin ? Cela ne se peut pas !
– C’était pourtant lui-même, en chair et en os ; et même en teinture ! ajouta Rémisof, se consolant de ses disgrâces par la pensée qu’il avait bien de l’esprit.
Ratier approuva fort la teinture, puis glissa cauteleusement :
– Il fallait qu’il eût bien besoin de vous !
– Ah ! oui ! il en avait besoin ! Mais je l’ai remballé comme il faut ! Figurez-vous qu’il est venu tout gentiment, au saut du lit, m’emprunter... Combien pensez-vous ?
– Cent écus, dit Ratier, allongé dans son fauteuil.
– Vingt mille francs ! hurla Rémisof sur un ton qui de ces vingt mille en faisait au moins quarante. Vingt mille francs ! Il faut être fou pour avoir des idées pareilles, – et je le lui ai dit.
– Malheureux ! fit Ratier, que tout ceci intéressait extrêmement, mais vous allez vous brouiller avec la famille Slavsky !
– Je m’en moque bien ! dit Rémisof en se promenant furieusement par la chambre et brandissant l’éponge avec laquelle il allait se laver le museau, je m’en moque bien des Slavsky, tous tant qu’ils sont !
– Et la jolie Catherine ?
– La jolie Catherine est une péronnelle ! voilà mon opinion sur son compte ! répliqua Rémisof, et, pour se calmer, il s’administra une douche sur la nuque avec ladite éponge et beaucoup d’eau.
– Vous m’étonnez ! reprit Ratier, quand la douche eut suivi son cours et que Rémisof rafraîchi eut pris l’essuie-main pour s’éponger. Je la croyais bonne petite fille !
– Elle est joliment madrée, allez ! Elle veut qu’on l’épouse ! Je ne me chauffe pas de ce bois-là, moi ! Ce bois, hein ! Ratier, c’est gentil !
Et plus ravi que jamais de la délicatesse de son esprit, Rémisof, déjà calmé par l’eau fraîche, montra ses dents jaunes et rit de tout son cœur.
Ratier rit aussi à gorge déployée ; décidément Rémisof était amusant, à petites doses, et puis Catherine ne devait pas l’avoir ménagé, pour qu’il lui gardât tant de rancune.
– Alors, reprit le jeune Français, elle n’a pas été gentille ?
– Puisqu’elle veut qu’on l’épouse ! Et puis de grands mots, de grandes phrases... je déteste les belles parleuses, moi, d’abord !
– Vous y renoncez ?
– Parbleu ! Perdre mon argent et recevoir des sottises, ce n’est pas la peine ! Il ne manque pas à Paris de femmes aussi belles et plus aimables !
– C’est joliment bien pensé ! approuva Ratier. Et le colonel, qu’a-t-il dit ?
– Il dit qu’il est perdu, qu’il ne sait où donner de la tête. C’est bien fait ! Ça lui apprendra.
Rémisof jeta son essuie-main au large avec un geste de dédain superbe.
– N’est-ce pas, dit-il, que c’est joli, les chemises de soie ?
– Bleu clair surtout, répondit Ratier ; moi, si j’étais riche comme vous, je ferais broder une guirlande de fleurs au col, sur la poitrine et aux poignets !
– Des fleurs ? demanda Rémisof.
– Oui, des roses en soie de plusieurs couleurs, ou en chenille... peut-être qu’en chenille ce serait plus joli... pensez-y ; ce serait une nouveauté : ça ferait peut-être une révolution dans le monde des chemises de nuit.
– Peut-être, fit Rémisof en rêvant ; j’en conférerai avec mon chemisier. Jusqu’à présent, j’y ai vu broder de petits coqs, mais pas de fleurs... On y brode aussi des cygnes...
– Des oies, corrigea Ratier. Rémisof le regarda un peu surpris... Oui, des oies, continua le jeune homme ; des cygnes n’auraient pas le cou si court.
Rémisof, qui n’avait pas le cou long, resta profondément absorbé pendant un moment, puis il se remit à sa toilette, et Ratier s’en alla contempler d’autres soucis.
Ceux qui l’intéressaient le plus pour le moment étaient sans contredit ceux de Boleslas. Dans quel état pouvait bien être Boleslas ?
À peine entré dans la chambre de cet infortuné, il sut à quoi s’en tenir.
Plongé dans le grand fauteuil, anéanti jusqu’à rentrer dans le capitonnage du meuble, le colonel méditait tristement ; assis en face de lui sur le bord d’une chaise, Josia récapitulait sur un carnet les noms de tous ceux qui auraient pu, en d’autres circonstances, prêter de l’argent à son patron, mais qui, depuis l’Aurochs, étaient devenus inabordables.
– Ah ! Ratier ! s’écria le spéculateur malchanceux, vous voilà ? Bien sûr vous allez encore nous tirer de peine !
– C’est assez mon habitude, répliqua modestement Ratier. Que vous faut-il pour l’instant ?
Boleslas raconta son aventure : argent obtenu (mais il ne dit pas que c’était de Barbe), réclamé, rendu, demandé à Rémisof, refusé... Toute l’odyssée de ces vingt-quatre heures y passa, dans le langage diffus qui caractérisait le colonel. Ratier l’écouta sans sourciller.
– Eh bien ? dit-il lorsque le récit fut terminé et que Josia éploré eut levé ses bons yeux faïence sur lui, afin de le prendre à témoin de l’horreur de la situation.
– Eh bien, quoi ? demanda Boleslas.
– Eh bien, qu’allez-vous faire ?
– C’est précisément ce que je me demande ! s’écria le malheureux.
Une idée lumineuse traversa le cerveau de Ratier ; Boleslas, qui l’examinait attentivement, la saisit au vol sur son visage et se figura que notre ami allait lui prêter de l’argent.
– Vous êtes un si brave garçon ! s’écria le Polonais dans son ardeur dithyrambique ; il n’y a jamais eu de meilleur garçon que vous ! Je vois à votre physionomie que vous avez un moyen de nous tirer de peine. Parlez, cher ami, parlez, ajouta-t-il en se levant, non sans difficulté, pour venir presser les mains de son sauveur ; vous avez le moyen de faire une seconde fortune, avez-vous dit ? Ne craignez pas de me le confier. Votre secret sera entre bonnes mains !
– Je n’en doute pas, répondit Ratier de bonne humeur, vos mains sont excellentes, Dieu me garde d’en médire, après tout l’argent qui a passé au travers ! Mais le moyen auquel je faisais allusion l’autre jour n’a d’effet que pour moi seul, je crois vous l’avoir dit.
Le colonel laissa retomber ses bras, avec ses mains au bout, et Josia leva ses regards plus haut que la tête de Ratier, vers le ciel d’où il attendait désormais son unique secours.
– Mais, reprit le jeune homme, j’ai encore un moyen, un troisième, et celui-là, colonel, je vous en fais cadeau.
Les mains du colonel remontèrent immédiatement vers celles de son jeune ami, et les regards de Josia redescendirent de la corniche sur des objets plus terrestres.
– Avez-vous voyagé en chemin de fer, colonel, commença Ratier, sur la ligne de Rouen ?
– Je crois... je ne sais... j’ai été à Trouville, répliqua le colonel après un prodigieux plongeon dans sa mémoire récalcitrante ; mais ce n’est pas sur la ligne de Rouen...
– N’importe, reprit magistralement Ratier, c’est la même chose ; avez-vous remarqué qu’entre Maisons et Poissy, la ligne traverse la forêt de Saint-Germain ?
Le colonel n’avait rien remarqué du tout, mais il fit un signe de tête approbatif.
– Alors, vous avez dû voir, du côté de Conflans, que le sol de la forêt, presque absolument dépouillé d’arbres, – ce qui, si je m’exprimais correctement, devrait se nommer non plus le sol de la forêt, mais un sol en friche, qui fut jadis celui de la forêt, – ce sol, disais-je, est tapissé d’une herbe haute, coupante, désagréable à l’œil et plus encore au toucher...
– Oui, oui, oui, oui..., fit rapidement le colonel, visiblement exaspéré par la lenteur majestueuse de ce discours.
– Eh bien, cette herbe, reprit rapidement Ratier, prenant en pitié l’impatience de sa victime, cette herbe ferait un excellent combustible ; les bestiaux n’en veulent pas, elle n’est bonne à rien, on obtiendra pour un morceau de pain le privilège de la couper ; on en ferait fabriquer de petites pelotes qui, trempées dans une résine quelconque, s’enflammeraient avec la rapidité de l’éclair, et nous ruinerions la Compagnie des allumettes landaises.
– Superbe ! s’écria le colonel électrisé, superbe ! Ratier, vous êtes né spéculateur !
À cet éloge, Ratier ne put contenir son hilarité. Prenant par la taille Josia qui l’écoutait encore, la bouche entrouverte, il l’entraîna et lui fit esquisser un pas élégant et rapide, après quoi il se planta devant le colonel, les mains dans ses poches.
– Voilà comme je suis, moi ! dit-il dignement.
– Nous partagerons les bénéfices, Ratier, répliqua le colonel avec cette noblesse sans égale qui subjuguait infailliblement Josia. Vous êtes le promoteur de cette grande entreprise... Mais qui est-ce qui obtiendra le privilège ?
– Cela n’est pas embarrassant, répondit le jeune homme, avec vos relations mondaines, en vous adressant à l’ambassade ?...
Boleslas se gratta la nuque avec l’ongle de son petit doigt ; non, il préférait ne pas s’adresser à l’ambassade, mais ceci encore était une question secondaire.
La difficulté première était de se procurer de l’argent, d’abord pour sortir du mauvais pas où il se trouvait, puis pour exploiter l’entreprise.
– N’auriez-vous pas quelque argent comptant ? demanda-t-il timidement au bienfaiteur qui venait de lui offrir de si brillantes perspectives, aussi neuves qu’une pièce d’or fraîche émoulue de la Monnaie.
– J’ai encore les Boliviens, répliqua gracieusement Ratier, tout à votre service.
Boleslas, sans les mépriser, n’avait pas une confiance illimitée dans les Boliviens et s’en expliqua avec tous les ménagements qui leur étaient dus, car, enfin, ils pouvaient peut-être servir si l’on ne trouvait pas mieux, mais il préférait autre chose.
– Je n’ai qu’une idée, en ce cas, reprit Ratier, sans se montrer blessé de l’opinion du colonel sur ses actions ; cette idée est toute à votre service comme les Boliviens. Je pense qu’en réunissant tout ce que je possède, j’arriverais à parfaire la somme nécessaire pour aller à...