Marier sa fille
Boleslas avait un peu remonté son moral…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Boleslas avait un peu remonté son moral et celui de sa fortune ; il gagnait depuis un moment, et ses sourcils étaient déjà descendus à moitié de son front. Quant à Barbe, elle jouait de plus belle et avait perdu une partie de l’argent récemment obtenu ; mais elle jouait dignement : rien, à l’extérieur, ne trahissait plus l’émotion qu’elle avait montrée dans le jardin.
– Quelle femme ! se dit Ratier, quelle drôle de belle-mère !
Les accords de la musique d’amateurs ne tardèrent pas à pénétrer dans la salle de jeu. Ratier fit deux ou trois tours, risqua quelques louis, perdit et gagna, puis disparut à tous les regards.
Madame Slavsky était en train de refaire l’édifice un instant ébranlé de sa fortune, et même assez rondement, lorsque les accords de l’orchestre retentirent avec plus de force, – quelque porte entrouverte, sans doute, – et annoncèrent la barcarolle de Un baïlo in maschera.
– Encore et toujours Verdi ! grommela un Allemand qui perdait. Barbe le regarda de travers ; d’abord elle adorait la musique de Verdi, et puis pourquoi cet Allemand dérangeait-il ses combinaisons ?
Une voix de ténor, fraîche et jeune, si sonore qu’elle fit lever la tête à tout le monde, retentit dans la salle de concert ; au bout de quelques secondes, elle sembla envahir la salle de jeu, tant elle vibrait largement.
– Fermez la porte ! gronda un monsieur qui n’aimait pas la musique. Les portes étaient fermées, sauf celle qui conduit au jardin et qu’on ne peut fermer sans transgresser les règlements ; tout au plus pouvait-on baisser les portières, ce qui fut fait. Le bruit des instruments s’assourdit, et les joueurs reprirent leurs occupations ordinaires. Mais, soudain, une bouffée d’air ouvrit les rideaux et apporta du côté de la roulette le plus bel ut de poitrine qui se soit entendu depuis Duprez. Quelques-uns, qui avaient perdu, et qui probablement aimaient la musique, se dirigèrent vers la salle de concert.
Bientôt après le bruit des applaudissements éclata si dru que d’autres, lassés du jeu peut-être, car on se lasse de tout, allèrent voir qui l’on applaudissait.
Le vent continuait à faire flotter les rideaux.
– Messieurs, faites votre jeu, dit le croupier mélancoliquement.
– C’est un ténor hors de ligne, dit une voix au dehors.
– Italien ? demanda une autre voix.
– Chut ! fit à une autre table le colonel en fronçant ses sourcils olympiens.
Madame Slavsky travaillait de bon cœur, et la fortune récompensait ses efforts. Elle était en train de poursuivre une série heureuse, lorsque la voix du ténor malencontreux résonna de nouveau à ses oreilles.
Cette fois, il chantait en français, avec une suavité rare, une expression pénétrante :
Asile héréditaire...
Et les défectuosités de l’accompagnement ne parvenaient pas à éteindre la poésie qu’évoquait cette voix large et franche. Plusieurs dames quittèrent la salle, et quelques hommes les suivirent.
– Je connais cette voix-là ! se dit Barbe.
Au même moment, le colonel levait la tête ; ils se regardèrent surpris.
Amis, amis, secondez ma vaillance !
La voix de ténor lança cet appel avec tant d’énergie que Boleslas tressaillit.
– C’est Ratier ! dit-il presque à haute voix.
Madame Slavsky haussa les épaules, – que lui importait que ce fut Ratier ou un autre ? – et continua de jouer.
Boleslas n’était pas seulement joueur, toutes les passions s’étaient centralisées sous son crâne ; il était ardent mélomane. La voix de Ratier, et de plus la nouveauté de l’entendre chanter, l’attiraient ; l’appât du gain le retenait... Enfin, comme il avait perdu deux fois de suite, il se leva, sortit doucement de la salle de jeu, accompagné par un regard de mépris de sa belle amie, qui n’était pas mélomane, elle, et se faufila dans la salle de concert.
C’était Ratier ! Ratier lui-même, en jaquette de voyage, il avait fait faire une annonce pour excuser son costume, – mais en gants blancs, – il en avait trouvé une paire dans l’endroit ; il chantait pour la veuve et l’orphelin, et s’en donnait à cœur joie.
Sa belle figure, mâle et franche, rayonnait de plaisir et d’orgueil ; il était roi du monde ! Et cependant, comme le colonel, fasciné, s’approchait de plus en plus de l’estrade, tout en lançant vers la voûte ces paroles belliqueuses :
... D’un monstre perfide
Trompons l’espérance homicide !
il ne put s’empêcher de cligner de l’œil de son côté, ce qui bouleversa absolument Boleslas.
– Comme il doit avoir l’habitude du public ! se dit le brave colonel, ébloui de tant d’audace.
Ratier avait fini. La salle était presque pleine, le chef de gare était venu avec sa famille, l’inspecteur de la voie était venu aussi de Sion même, ainsi qu’une partie du personnel, avec d’autres personnages marquants, et tous ces habitants du Valais applaudissaient à s’arracher la peau des mains ; on trépignait, on criait bis !
Ratier reparut, toujours en jaquette quadrillée, salua à deux reprises, mit la main sur son cœur, et se retira à reculons.
– Qu’il est joli garçon ! soupira une Anglaise.
Boleslas s’en retourna à petits pas dans la salle de jeu.
Pourquoi Ratier lui avait-il fait mystère de ce talent ? C’était bien extraordinaire. Depuis quatre ou cinq ans qu’il connaissait le jeune homme, ils avaient vidé ensemble bien des verres, fumé bien des cigares, et jamais il n’avait été question de cette voix. Pourquoi ?
– Je me suis toujours dit qu’il cachait quelque chose, pensa Boleslas... Mais deux préoccupations à la fois, pour lui, c’était trop d’au moins une et demie, et il se remit au jeu, qui lui garda rancune de sa fugue et sut le lui prouver.
Ratier se promenait dans le jardin, pendant l’intermède du concert, et il n’essayait pas de se dérober à l’enthousiasme qu’inspirait son talent. Les amateurs l’entouraient, le pressant de questions ; il leur répondait d’un air sérieux et, l’on eût juré qu’il disait la vérité. Un Français qui errait depuis deux jours dans ce lieu de perdition s’approcha de lui et se fit reconnaître.
C’était le reporter d’un journal bien informé, qui avait eu la double mission de s’assurer de l’état des travaux du chemin de fer du Saint-Gothard et de voir en même temps si l’ouverture de la saison au Casino de Saxon valait la peine qu’on en parlât. Ratier l’avait peut-être rencontré au café de Suède, – du moins ce n’était pas invraisemblable.
– Figurez-vous, dit le reporter à notre ténor, que je suis venu ici pour voir, comme l’avait dit notre directeur, si cela en valait la peine, et... je ne sais pas comment j’ai fait mon affaire, mais...
– Ça n’en valait pas la peine ? interrogea Ratier d’un air naïf.
– Non, dit l’autre, donnant dans le panneau, mais j’ai eu la faiblesse de jouer...
– Vous avez gagné ? demanda notre ami.
– Finissez donc ! s’écria l’autre, voilà que vous me blaguez, à présent. Ce n’est pas ça du tout : j’ai perdu, j’ai télégraphié à mon directeur...
– On dit : le patron, interrompit Ratier.
– Et il ne m’a rien envoyé du tout, acheva le reporter en peine.
– Il a répondu pourtant ?
– Il a répondu : Ça vous apprendra. Fallait pas qu’il y aille !
– Toujours distingué ! fit observer Ratier. Eh bien ?
– Eh bien, je n’ai pas assez pour partir, j’attends qu’on me délivre ! ça finira bien par là. En attendant, j’ai dépensé gros d’argent comme moi à l’hôtel pour qu’on me prête de l’argent, mais...
– On a refusé ? C’était élémentaire. Vous n’auriez jamais pensé à le rendre. Dites donc, est-ce que vous trouvez que j’ai du talent ?
– Colossal, mon cher, colossal !
– Et une belle voix ?
– Prodigieuse !
– Eh bien, je vous permets de l’écrire à votre journal. Je débute prochainement.
– Où ? quand ? comment ? s’écria le reporter, entraîné par l’amour de son art.
– On vous dira ça en temps et lieu. Je vous permets d’être aussi indiscret qu’on a l’habitude de l’être chez vous, et en échange...
– Quoi donc ?
– Je vous rapatrie ! dit bravement Ratier. Ça va-t-il ?
– Ah ! mon ami, ma reconnaissance...
– Pas de reconnaissance, un article, et un bon ! On ne vous les paie pas si cher que ça au journal, hein ! Seulement, n’ayez pas l’air de me connaître ; je voyage avec des gens très bien... une des plus hautes familles étrangères, vous comprenez, la discrétion...
– Compris, je ne vous connais plus.
– Convenu. À l’hôtel dans une heure, et vous pourrez partir demain.
Le reporter, enchanté, s’en allait : il revint sur ses pas.
– À propos, dit-il, prêtez-moi donc un louis pour essayer ma chance.
Ratier tira magnanimement vingt francs de sa poche.
– Vous mettrez cinq lignes de plus, dit-il ; vous pouvez mettre des points d’exclamation, et même plusieurs points, vous savez ?...
Le reporter fit un signe de tête et disparut sous les portières d’algérienne rayée en travers, affreuses, mais dignes du temple.
Les croupiers dorment, tout comme le reste des mortels ; c’est pourquoi, à l’heure dite, la roulette alla dormir du sommeil du juste quand il a fait une bonne journée, et les joueurs se virent expulser dans le jardin.
Rémisof, d’un air bourru, faisait des comptes avec un crayon sur le dos d’une enveloppe ; Ratier s’approcha de lui.
– Eh bien, cette petite chance, qu’est-ce que nous en faisons ?
– C’est une attrape indigne ! gronda l’aimable jeune homme.
– Ça ne va donc pas ?
– J’ai perdu ! Aussi faut-il être assez bête pour jouer, en vérité !...
– Beaucoup ? demanda Ratier, pour qui les doléances en usage avaient perdu l’attrait de la nouveauté.
– Trois cent soixante-dix-huit francs !
– Ce pauvre Rémisof ! fit notre ami avec intérêt en lui passant la main sur le dos comme à un chien fidèle. Trois cent soixante-dix-huit francs ! Eh ! mais, c’est gentil, cela, quand on est millionnaire.
– Hein ?
– Eh ! oui ! C’est très gentil ! Suivez mon raisonnement : si vous aviez gagné, vous auriez recommencé à jouer demain matin, au lieu que, ayant perdu, nous partons par le premier train, nous arrivons à Paris au bout de vingt-quatre heures, et vous ne revoyez la roulette de votre vie. Trois cent soixante-dix-huit francs pour être préservé à jamais de la funeste passion du jeu, comme qui dirait la vaccine de la roulette, l’inoculation du trente-et-quarante, ce n’est pas cher ! Et vraiment si vous étiez gentil, vous verriez bien que vous me redevez quelque chose. À propos, rendez-moi donc mon fétiche, puisqu’il ne vous sert à rien.
– Pourquoi faire ? demanda Rémisof, puisqu’on ne joue plus ?
– Pour faire une cigarette ; c’est pour cela qu’il a été créé et mis au monde.
Pendant que le jeune Russe, encore mal remis de ses ahurissements de la soirée, lui tendait le papier Job, Boleslas s’avança les bras pendants, la figure ravagée par le désespoir.
– Vous avez perdu, colonel ? demanda respectueusement Ratier, ému par cette grande infortune.
– Tout ! gémit Boleslas.
– Eh bien, ce sera pour une autre fois. Allons nous coucher. Nous partons demain à la première heure.
– Si nous restions ? insinua le colonel. Demain seulement, dites ?
Ratier fut inflexible. Madame Slavsky avait disparu sans mot dire ; Boleslas pensait qu’elle avait perdu ; du moins, elle le lui avait assuré, ce qui donna à Ratier la certitude absolue qu’elle avait gagné, et beaucoup. Barbe était de ceux qui vont cacher leur bonheur dans une autre patrie ou tout au moins à l’abri des regards profanes.
Nos amis se séparèrent donc assez mélancoliquement, et le lendemain, le premier train les emporta vers Lausanne et, de là, vers Paris.
Au moment où le train passait en face de Saint-Gingolph, dans ce site le plus chanté qui soit au monde, et véritablement l’un des plus beaux, Boleslas s’écria tout à coup :
– J’aurais dû jouer sur le treize ! Le treize a passé vingt-quatre fois dans la soirée !
– De suite ? interrompit vivement Barbe qui semblait endormie, les mains croisées sur le petit sac mystérieux de maroquin noir.
– Non pas de suite, mais pendant la soirée. J’aurais dû jouer sur le treize ! Notre wagon portait le numéro treize, j’étais né un treize, la chambre de l’hôtel était aussi le treize... Mon Dieu ! qu’on est bête ! on ne connaît pas son bonheur, et pourtant la Providence ne vous ménage pas les avertissements !
Au bout d’un silence prolongé qui avait suivi ces paroles, Ratier prononça d’une voix sépulcrale l’aphorisme suivant :
– Oui, colonel, il faudrait toujours jouer sur le treize, mais seulement quand il gagne !
Boleslas le regarda, essaya de comprendre, comprit qu’il se moquait de lui, le regarda encore une fois, mais de travers, et retomba dans son marasme.
Au buffet, l’heure du dîner venue, pendant les vingt minutes d’arrêt du train, Barbe se fit servir un filet, deux filets, Ratier crut même en compter un troisième, mais la nécessité de sustenter Boleslas, de plus en plus affaissé, lui ôta la possibilité de vérifier exactement le nombre de morceaux que Barbe faisait disparaître avec sa dextérité ordinaire. Ils arrivèrent à Paris de grand matin, brisés de fatigue, et, plus maussades les uns que les autres, ils se quittèrent à la gare sans seulement se dire adieu, chacun tira de son côté, vers son lit, probablement. Seul, Ratier fit un profond salut à madame Slavsky, en ajoutant ces mots :
– J’aurai l’honneur, madame, de me présenter chez vous à courte échéance...
Barbe lui fit un signe de tête assez hautain, et lui tourna le dos, emportant le mignon petit sac noir.
En arrivant chez elle, Barbe fut tout étonnée de se voir ouvrir la porte par miss Amroth ; celle-ci, les yeux rouges, les traits bouffis, semblait avoir passé la nuit à pleurer.
– Eh bien, pourquoi est-ce vous qui m’ouvrez la porte ? demanda la charmante Barbe sans prendre la peine de lui dire bonjour.
– C’est que... madame... C’est que je vous attendais...
– Où est la bonne ?
– Mademoiselle l’a renvoyée.
– Encore ? On n’en gardera donc pas ! Et ma fille, que fait-elle ?
Au lieu de répondre, miss Amroth fondit en larmes et se prit la tête dans les deux mains. Cette manœuvre n’éclaircissant pas suffisamment madame Slavsky, elle secoua violemment l’Irlandaise par le bras.
– Où est ma fille ? répéta-t-elle si rudement que la malheureuse sentit qu’il fallait répondre à tout prix.
– Elle est partie, madame.
– Avec qui ? s’écria Barbe atterrée.
– Toute seule !
– Cela ne se peut pas ! cria madame Slavsky. Ce cri du cœur provoqua un déluge de larmes irlandaises et de protestations de la même origine. Voyant qu’elle n’obtiendrait d’explications qu’en procédant avec ordre, et jugeant que le carré de l’escalier, à six heures du matin, n’était pas un endroit favorable pour entendre un récit de ce genre, madame Slavsky entra chez elle et se dirigea vers la chambre de Katia.
En effet, l’oiseau s’était envolé. Le petit lit n’était pas défait. La mère ne put se défendre d’un léger serrement de cœur à la vue de cette chambre vide. Mais c’était une femme énergique, et elle s’assit sur un fauteuil, tenant miss Amroth sous son regard, et lambeau par lambeau, elle obtint quelques éclaircissements.
La comtesse Manshauschen était venue l’avant-veille au soir avec le général Tomine, et, fort étonnés de ne pas trouver leur amie chez elle, ils s’étaient invités à prendre le thé. Catherine leur avait fait les honneurs de son mieux, mais le général s’était montré tout particulièrement galant. Mademoiselle Catherine n’avait pas l’air content, mais la comtesse n’avait fait qu’en rire aux éclats, si bien que le général, de plus en plus galant, avait voulu prendre la jeune fille sur ses genoux.
– Quel vieil imbécile ! murmura madame Slavsky en haussant les épaules.
– La comtesse riait toujours et encourageait mademoiselle Catherine à ne pas faire la sotte, continua miss Amroth. Mademoiselle Catherine, se fâchant très fort, lui dit des choses bien désagréables. Madame la comtesse ne fit qu’en rire, et mademoiselle Catherine, tout à fait en fureur, lui ordonna de sortir. Comme elle ne sortait pas, et que le général courait dans le salon après mademoiselle Catherine pour l’embrasser, celle-ci se réfugia dans sa chambre, et au bout d’un moment, le général et la comtesse s’en allèrent tous deux en riant.
– La comtesse me le paiera, dit tout bas madame Slavsky. Ensuite ?
– Ensuite, mademoiselle Catherine pleura toute la nuit ; et le lendemain dans l’après-midi, elle m’avait dit de m’habiller pour sortir avec elle, lorsque le général arriva.
La bonne, sans y penser, lui dit que mademoiselle était à la maison ; il entra dans le salon, et je ne sais pas ce qu’il y a eu, madame ; mais, au bout d’un moment, j’ai entendu une porcelaine qui se brisait : c’était la coupe de la table du milieu. Mademoiselle Catherine a passé devant moi ; elle a dit à la bonne : Je vous chasse ! elle a couru dans l’escalier, et depuis, madame, elle n’est pas rentrée.
Madame Slavsky resta muette un moment ; ceci passait ses craintes ; cependant, comme elle était de ceux qui espèrent toujours tout pour le mieux, elle ne se laissa point abattre.
– Qu’a fait le général ?
– Il a pris son chapeau en jurant comme un damné, madame, comme un damné, et il a essayé de courir après mademoiselle, mais autant aurait valu courir après un oiseau.
– Et depuis, reprit madame Slavsky, pensive, vous n’avez pas eu de nouvelles, vous n’avez pas fait des recherches ?
– Je me suis adressée à la police, madame ; j’ai été à cet endroit, vous savez, où l’on apporte les gens qui sont morts dans la rue, ou qu’on trouve...
Barbe frissonna. Elle était bien peu mère ; mais, si peu qu’elle le fût, l’idée qu’elle pouvait retrouver sa fille à la Morgue lui faisait froid dans le dos. Elle fit un geste de la main et se dirigea vers sa chambre. Une demi-heure après, vêtue de noir, très simplement, elle sortit pour se livrer à des recherches plus efficaces. Elle resta cinq heures absente, courut partout, même à la Morgue, et revint sans avoir rien trouvé.
Comme elle rentrait, très pâle, très fatiguée, soudainement vieillie, on lui remit un petit billet. Madame d’Haupelles lui écrivait simplement : Venez me voir tout de suite.
Barbe s’y fit conduire immédiatement.
Ratier n’avait pas cherché si longtemps. Comme il passait sa tête par le guichet de son concierge endormi, celui-ci, qui l’affectionnait au moins autant pour sa bonne humeur que pour ses gros pourboires, lui dit d’une voix somnolente :
– Il y a quelque chose pour vous dans votre case, monsieur Ratier.
Le jeune homme plongea la main dans le casier indiqué et en retira une lettre. L’enveloppe était lourde et épaisse, l’écriture élégante et fine. Ratier monta jusqu’à son entresol, referma la porte, jeta par terre les objets qui lui embarrassaient les mains, et s’assit dans un bon fauteuil, près de la fenêtre. Le cœur lui battait un peu ; il avait le pressentiment que cette lettre venait de Katia. Il l’ouvrit et courut à la signature.
C’était madame d’Haupelles qui lui écrivait : ce nom inconnu ne lui disait rien ; il commença par le commencement.
« Monsieur, une pauvre enfant jetée à peu près seule dans la vie m’assure que vous êtes son plus sûr ami. Veuillez, aussitôt que vous aurez reçu cette lettre, m’accorder chez moi quelques instants d’entretien à son sujet. »
Rien de plus ; pourtant Ratier sentit que l’heure était décisive. Il se leva et s’étira longuement en respirant comme un homme heureux. Catherine avait foi en lui, elle l’avait nommé son ami ! Chère enfant ! Il la tiendrait donc de mains plus respectables que celles de sa mère ! car sans connaître madame d’Haupelles, même de nom, il était assuré, par la prudence même des termes de son billet, que c’était une personne sérieuse et digne d’estime.
Il regarda sa pendule, qui marquait six heures et demie. Malgré l’invitation de sa nouvelle correspondante, il ne pouvait décemment se rendre aussitôt chez elle. Il se jeta sur son lit, dormit une heure et demie, et à neuf heures sonnantes il se présenta rue de l’Université.
On y était levé depuis longtemps, l’appartement était soigneusement rangé, malgré l’heure matinale ; mentalement, Ratier compara cet ordre et cette vigilance avec le laisser-aller de la vie de madame Slavsky ; mais il n’eut pas le temps de faire de longues réflexions : il fut introduit auprès de madame d’Haupelles, qui était déjà revenue de l’église la plus voisine.
À la vue de cette femme si sérieuse, si digne, sans roideur, Ratier comprit que l’affaire était grave. Pour qu’une femme de cet âge, dans cette position, lui eût adressé un appel aussi pressant, il fallait que les circonstances fussent exceptionnelles. C’est avec un respect sincère qu’il attendit la communication qui allait lui être faite.
– Vous revenez de Suisse, monsieur ? lui dit madame d’Haupelles.
Ratier s’inclina :
– Je suis arrivé, madame, il y a quatre heures seulement, dit-il, et je n’ai osé me présenter plus tôt.
– Mademoiselle Slavsky est ici, reprit madame d’Haupelles.
Ratier ne put réprimer un mouvement de surprise.
– Il ne lui est rien arrivé, je l’espère ? dit-il avec une émotion bien mal déguisée.
– Rien de fâcheux, matériellement parlant, reprit madame d’Haupelles, charmée intérieurement de la spontanéité du jeune homme. Elle a dû quitter la maison de sa mère absente pour des raisons... d’excellentes raisons ; mais elle se porte bien.
Un silence suivit. Il y a des choses si difficiles à dire ! Malgré tout son usage du monde, madame d’Haupelles ne savait par où commencer.
– Vous portez beaucoup d’intérêt à cette jeune personne, dit-elle enfin ; vous lui avez même donné l’adresse de gens honorables chez qui elle pourrait se réfugier... J’ai fait prendre des informations. – Vous m’excuserez, monsieur ; votre âge et vos amis faisaient de vous un singulier chaperon. Le jeune couple en question est en effet parfaitement honorable ; cette sollicitude pour le sort d’une jeune fille peu heureuse, mal entourée, hélas ! est fort louable de votre part ; mais avant d’aller plus loin, permettez-moi de vous demander sur quels motifs vous la basez.
– Mes motifs, madame ? demanda Ratier ; ils sont fort simples. Avant-hier soir, à neuf heures, Saxon-les-Bains, j’ai demandé à madame Slavsky la main de sa fille, et je l’ai obtenue, moyennant un billet de cinq cents francs...
Madame d’Haupelles fit un geste de dégoût et de reproche ; Ratier, imperturbable, mais irréprochable, continua avec la plus grande déférence :
– ... Que je lui ai prêté pour continuer à jouer, dans un moment où elle avait tout perdu. Dans ce moment-là, madame, si je l’avais voulu, je crois que j’aurais obtenu ce consentement pour moins que cela.
Madame d’Haupelles sourit faiblement. Ce jeune homme lui plaisait avec sa franchise et sa gaieté qui se faisaient jour malgré le sérieux de la situation.
– Et ce consentement, qu’avez-vous l’intention d’en faire ?
– De le faire ratifier par mademoiselle Catherine et ensuite de l’extorquer une seconde fois par tous les moyens possibles à madame Slavsky, qui, selon toute probabilité, à l’heure actuelle, m’en veut mortellement.
– Pourquoi ?
– Pourra-t-elle jamais me pardonner de lui avoir rendu service ? demanda ingénument Ratier.
Madame d’Haupelles connaissait le monde ; son sourire s’accentua un peu plus à cette preuve de philosophie.
– Mais, monsieur, dit-elle en reprenant sa réserve habituelle, si j’ai bien compris ce que m’a dit mademoiselle Slavsky, c’est vous qui avez emmené ces... ces personnes à Saxon, pour les faire jouer ! Ce procédé, que je n’approuve pas, devait avoir un motif... lequel ?
– Il y en avait deux, madame, répondit franchement Ratier. Le premier était de procurer quelques jours de repos à mademoiselle Catherine qui venait de subir une rude épreuve...
Madame d’Haupelles fit signe qu’elle savait en quoi consistait cette épreuve. Catherine ne lui avait pas caché l’épisode Rémisof.
– Et puis, continua Ratier, j’avais un vague espoir que madame Slavsky aurait besoin de moi, et qu’ainsi j’obtiendrais son consentement... quitte à le reperdre ensuite ; mais c’est quelque chose que de l’avoir obtenu... et vous voyez que l’événement m’a donné raison.
Madame d’Haupelles n’avait jamais vu de gendre futur emmener sa belle-mère à Saxon-les-Bains dans l’espérance de lui voir perdre beaucoup d’argent ; mais évidemment Ratier et ses amis n’étaient pas de la même trempe que les membres de son entourage. Elle réfléchit un moment, puis demanda :
– Vous voulez vous marier : c’est fort sage ; mais, monsieur, quels sont vos moyens d’existence ?
– Mon Dieu, madame, j’aurais préféré ne pas le dire ; non qu’ils aient rien de répréhensible, mais j’attache à ce mystère une importance toute particulière... je possède encore environ deux mille francs de rente, plus une douzaine de mille francs que je garde pour quelque circonstance grave, telle que mon mariage ou mon enterrement ; mais tout cela ne constitue pas des moyens d’existence ; j’ai autre chose, sans quoi je ne pourrais prétendre à épouser mademoiselle Slavsky.
– Cependant, monsieur, insista madame d’Haupelles, il m’est impossible de continuer cet entretien si vous ne me confiez pas ce secret, qui est de la plus haute importance pour tous ceux qui s’intéressent à la pauvre enfant.
– Vous avez raison, madame, dit Ratier après une seconde d’hésitation. Seulement promettez-moi de n’en rien dire à Katia avant que je sois agréé, si je dois l’être.
Madame d’Haupelles promit le secret, et le jeune homme lui confia le grand mystère de sa fortune future. À mesure qu’elle l’écoutait, elle se laissait gagner par la franchise de ses allures, la sincérité de son accent, et se prenait d’une bienveillance extraordinaire pour ce garçon bizarre, bohème, blasé, qui témoignait la fraîcheur et la délicatesse de sentiments d’une fillette à ses débuts dans le monde.
Quand il eut terminé ses confidences, elle se leva pour clore l’entretien.
– Eh bien, monsieur, dit-elle, je vais faire prendre des informations, je ne vous le cache pas. Si ce que vous m’affirmez est exact, si vous êtes ce que vous me semblez être, je ferai tout mon possible pour disposer madame Slavsky en votre faveur... Ne soyez pas blessé du doute que je semble émettre sur votre véracité... un mariage est une chose trop importante, irrévocable...
– Je vous comprends, madame, répondit simplement Ratier ; que n’ai-je pris aussi des renseignements quand je fis la rencontre de Boleslas ! Je me serais évité bien des désagréments ! Il est vrai que je n’aurais pas connu Katia !
Il prononça ces mots avec son beau sourire, si ouvert et si gai que madame d’Haupelles ne put s’empêcher d’y répondre. Il sortit la tête levée, le nez en l’air, humant la bonne odeur fraîche des arbres du quai, et s’en alla enchanté, ne regrettant qu’une chose, – de n’avoir pu apercevoir Catherine.
Aussitôt qu’il l’eut quittée, madame d’Haupelles écrivit à la charmante Barbe et ne tarda pas à la voir arriver.
Malgré son aplomb colossal, madame Slavsky entra l’oreille fort basse dans le petit salon funéraire de sa sérieuse amie. D’abord elle n’avait pas déjeuné, ce qui doublait l’intensité de ses pénibles émotions ; et puis, tout en se doutant bien qu’elle allait retrouver sa fille, elle sentait d’avance la semonce méritée qui ne pouvait lui faire défaut en cette circonstance.
Madame d’Haupelles la reçut si froidement qu’aussitôt le cœur de mère de madame Slavsky se trouva réchauffé.
– Si elle ne savait pas toute l’histoire, se dit la fine mouche, et si elle n’était pas complètement rassurée, elle ne serait pas si désagréable.
Cet éloge restreint du cœur et de la délicatesse de madame d’Haupelles se traduisit en une plainte éplorée :
– Ah ! ma chère amie, vous savez le malheur qui m’a frappée ! Venez à mon secours ; je vous en conjure ! Toute votre influence ne sera pas de trop pour m’aider dans mes recherches...
– Votre fille est ici, dit froidement madame d’Haupelles.
Barbe poussa un cri de surprise et de joie dont la moitié était un sentiment véritable et l’autre une forte amplification, se laissa tomber dans un fauteuil et fondit en larmes ; – de vraies larmes, s’il vous plaît, car, depuis le matin, elle était fort inquiète.
– Où est-elle ? proféra la malheureuse mère, que je la voie, que je l’embrasse !
– Vous la verrez en temps et lieu, reprit son ex-amie d’un ton tout aussi calme qu’auparavant ; causons d’abord.
Madame Slavsky, vu l’urgence, commanda le calme à ses nerfs, arrêta le flot de ses pleurs et écouta sérieusement ce qu’on allait lui dire : là était le nœud de la situation.
– Vous avez manqué à tous vos devoirs de mère, dit madame d’Haupelles de sa voix lente et lassée ; vous avez très mal élevé une enfant charmante, que par bonheur vous n’avez pu pervertir ; vous lui avez donné les exemples les plus déplorables, et pour combler la mesure, vous l’avez laissée ici, seule, sans protection contre les gens abominables dont vous faites votre société. Vous savez ce qui l’a forcée à fuir votre maison ?
– Je ne sais, répondit Barbe avec le même sang-froid, ce que ma fille a pu vous dire, ni à quelles exagérations elle s’est livrée ; je sais seulement qu’elle a pris au sérieux des plaisanteries de mauvais goût qu’un très ancien ami de la famille s’est permis de lui faire, se croyant autorisé par son âge et ses...
Madame d’Haupelles se leva comme mue par un ressort.
– Votre fille est chez moi, dit-elle à son ancienne amie. Je la garde. Faites-la réclamer par les moyens légaux, et moi, je présenterai à la justice les raisons qui me portent à refuser de vous la rendre. Je vous préviens que le débat sera public, et que je ferai citer des témoins. Allez, madame, je ne vous retiens plus.
Barbe ne sourcilla point. Les moyens légaux et l’audition des témoins n’étaient pas de nature à lui plaire. Elle reprit la conversation un peu plus haut, négligeant les dernières paroles si peu amicales de son amie.
– Le général Tomine a eu grand tort ; son âge n’excuse pas l’inconvenance de ses plaisanteries ; mais Katia a une tête impossible ; elle se fait des monstres de tout, et je suis persuadée que si on lui faisait raconter ce qui s’est passé en présence du coupable, ou simplement de la comtesse, on verrait bien qu’elle a fort exagéré des choses en elles-mêmes peu importantes.
– Ah ! vous auriez le courage de le lui faire raconter ! répliqua madame d’Haupelles ; eh bien, moi, j’ai à peine eu celui de l’entendre ; il me semblait qu’un peu de sa pureté de jeune fille se détachait à chacune de ses paroles... Pour une fortune, je ne saurais lui faire recommencer ce douloureux récit. Vous voyez bien que nous ne pouvons nous entendre ; je garde votre fille. Agissez !
Ici Barbe refondit en larmes.
– Après les angoisses que j’ai subies, dit-elle dans son mouchoir, après tant d’inquiétudes, il m’est bien dur de m’entendre traiter ainsi ! Je n’ai que cette fille, et l’on me menace de me l’enlever ! Est-ce ma faute si je n’ai encore pu parvenir à l’établir ? Est-ce donc si facile de marier sa fille ? Bien des mères mieux en position de réussir que moi n’y parviennent qu’à la longue, et quelquefois jamais ! Et moi, qui ai fait tous mes efforts, on me traite comme une mère dénaturée. Moi qui n’ai jamais refusé un parti ! Je les ai tous acceptés, oui, tous ! Je n’ai pas sur la conscience d’en avoir refusé un seul ! Est-ce ma faute si tous ces mariages se sont trouvés rompus ?
Madame d’Haupelles écoutait ce beau discours en haussant les épaules de temps en temps, et voyait bien qu’à prêcher Barbe elle perdrait son latin.
– Voyons, dit-elle, il ne s’agit pas de tout cela ; vous voulez marier Catherine, et vous ne pouvez réussir. Si je trouve un parti sortable, l’accepterez-vous ?
– Tu y viens ! pensa madame Slavsky. Je savais bien qu’il y avait anguille sous roche ! Sans doute, reprit-elle tout haut ; de votre main bienfaisante tout me sera précieux ; mais il faut que Catherine épouse un homme riche. Mes finances sont dans l’état le plus lamentable ; que voulez-vous ? Je n’ai pas su faire d’économies, et j’ai fait des billets pour une vingtaine de mille francs.
– Ce n’est pas vous qui les avez faits, répondit sèchement madame d’Haupelles, c’est le colonel, et je ne sache pas que vous soyez mariés pour épouser ainsi ses intérêts ?
– Oh ! répliqua Barbe avec une impudence admirable, c’est tout comme ! il épouse tous les miens.
– Alors, il faudra, reprit madame d’Haupelles, que le mari de Catherine la paie vingt mille francs au colonel ?
Madame Slavsky ne chicana point sur le mot « payer », qui était pourtant un peu dur ; l’essentiel était de s’en aller de là avec vingt mille francs ; elle regretta même de n’en pas avoir demandé trente mille.
– Je ne crois pas qu’il se trouve un homme au monde pour accepter de semblables conditions, continua madame d’Haupelles ; Catherine alors ne se mariera pas.
Madame Slavsky exprima par un geste que ce serait une chose infiniment regrettable, et ajouta en bon français :
– C’est notre dernière espérance.
– À la bonne heure, au moins, fit madame d’Haupelles avec un indicible mépris, vous jouez cartes sur table ! J’aime mieux cela que vos lamentations de tout à l’heure. Eh bien, il se présente un parti pour votre fille ; je saurai ce soir s’il est acceptable de tout point, et s’il l’est, je vous donnerai cinq mille francs, – c’est moi qui les donne, et je les prends sur ma caisse de secours ; c’est le bien des pauvres dont je les dépouille ; mais Catherine, malgré sa robe de soie, est plus pauvre que les plus misérables... Vous aurez les cinq mille francs en retour de votre consentement.
– Cela ne suffit pas, répondit Barbe. Autant vaut rien ! J’aime mieux attendre et courir la chance.
– Le général Tomine vous la paiera plus cher ? demanda madame d’Haupelles avec tant de hauteur que Barbe se sentit vaincue. Alors je ne vous la rendrai pas, et nous passerons outre sans votre consentement.
– Oui, répliqua Barbe, mais j’ai celui de son père, en blanc, et je ne vous le donnerai pas ; d’après vos lois mêmes, sans ce papier elle ne peut se marier.
– Fort bien ; puisqu’il faut discuter, discutons ; mais, en vérité, tout ceci est bien étrange ! vous pouvez avoir plus que ce que je vous offre, mais vous pouvez aussi l’attendre très longtemps. Envoyez-moi votre consentement et celui de votre mari en blanc, – tous les deux, et vous toucherez en échange cinq mille francs, ce soir, dans une heure si vous voulez.
– En blanc ? Le mien ? Non, pas en blanc ! Je veux savoir à qui je marie ma fille.
– C’est encore à discuter ; mais, provisoirement, je vous l’accorde. Est-ce conclu ? Je vous dirai le nom ce soir ou demain matin au plus tard.
Barbe réfléchit un instant, puis dit : C’est convenu.
– Vous allez signer cette stipulation ?
– Volontiers ; mais, en échange, j’emmène ma fille ?
– Non.
– Alors, je demande à réfléchir, fit Barbe en se levant. Vos conditions ne sont pas assez belles. Je vous enverrai ma réponse.
Elle sortit, en proie à une telle fureur que si Catherine lui fût tombée sous la main, elle l’eût vertement souffletée ; heureusement, elle ne la rencontra point.
Le colonel, plus déconfit que jamais, étendu dans son fauteuil, se demandait ce qu’il allait faire, car la fatale échéance n’était plus éloignée que de trois jours, lorsque son incomparable amie entra comme un coup de vent.
Il apprit ainsi d’un bloc tout ce qui s’était passé depuis leur départ ; Barbe ne lui ménageait pas les émotions et n’y allait pas de main morte dans sa façon d’habiller les gens, si bien qu’à n’entendre parler que de misérables, de coquins, de gueux, de scélérats et d’imbéciles, le pauvre colonel sentit les oreilles lui tinter et se crut tombé dans une bande de brigands. Heureusement, à la fin, tout s’éclaircit : il se trouva que la misérable était Catherine, la coquine était la comtesse, le scélérat était le général, et l’imbécile était lui-même ; alors le jour se fit dans son esprit, et il approuva sans distinction le discours un peu vif de son amie.
– Eh bien, que faut-il faire ? lui demanda Barbe quand elle eut fini de lui faire comprendre la situation.
– Acceptez les cinq mille francs, répliqua le colonel sans broncher un instant.
Barbe, qui probablement en avait rapporté autant dans son sac noir, trouva la somme mesquine et le zèle du colonel intempestif.
– Mais alors, s’écria le malheureux Boleslas, ce n’était pas la peine de me demander mon avis !
– C’est précisément ce que j’étais en train de me dire ! répliqua Barbe ; et elle s’envola, laissant tournoyer dans la tête du colonel les événements récemment appris et les idées nouvellement émises, absolument comme tournent les grains de poivre dans le moulin destructeur.
Avant de rentrer, Barbe passa à l’hôtel où s’étaient arrêtés le général et la comtesse. Entre autres habitudes, la comtesse avait celle de ne jamais voyager seule ; elle se faisait toujours ramener par quelqu’un, – Barbe l’avait éprouvé plus d’une fois à ses dépens, – se faisait payer le voyage, alléguant sa misère, et une fois descendue à l’hôtel, faisait invariablement porter sa dépense sur le compte de l’être assez infortuné pour s’être embarrassé d’elle ; pour l’instant, c’était le général, mais madame Slavsky n’avait pas de regrets à perdre au sujet de celui-ci. D’ailleurs, il était absent, à ce qu’on lui dit, la comtesse était seule chez elle.
Elle fut introduite dans le salon du général ; la belle dame s’arrangeait aussi toujours pour jouir du salon, que prenait en location sa victime du moment ; le tour était bien simple ! une petite chambre à coucher avec une entrée séparée sur le corridor, et le salon servait pour deux, il n’en coûtait pas plus cher !
– Je ne sais pas en vérité, dit madame Slavsky en l’apercevant, comment vous osez me regarder en face après ce qui s’est passé !
– Est-elle retrouvée ? demanda la comtesse, non sans une inquiétude secrète ; car, si l’affaire s’ébruitait, ceci, joint à d’autres peccadilles plus anciennes, pourrait bien lui faire interdire le séjour enchanteur de la capitale du monde.
– Elle est retrouvée. Mais vous, à votre âge, vous faire la complice de pareilles horreurs !
– À mon âge ! Nous sommes de la même année, ma chère amie.
– Il y a dix ans de différence, répliqua dédaigneusement madame Slavsky. Vous aviez trente ans quand je me suis mariée. Ce n’est pas à moi qu’il faut dire cela ! Mais chez moi, dans ma maison ! en mon absence !...
– Il ne fallait pas la quitter ! lui jeta brutalement la comtesse, piquée des allusions à son âge. C’est bien fait ! Cela vous apprendra à veiller sur elle.
– Et c’est vous, s’écria madame Slavsky, vous qui avez rôdé partout, qui osez me donner des leçons !
– Avant de nous quereller, ma bonne amie, car c’est un plaisir que je ne veux pas vous refuser, rendez-moi donc, s’il vous plaît, l’argent que vous me devez ! Justement, je suis fort à court en ce moment.
La colère de madame Slavsky tomba comme un soufflé à la vanille dans lequel une main hardie introduit la cuiller.
– C’est bon, c’est bon, grommela-t-elle, on vous retrouvera un jour ou l’autre...