Marier sa fille
– Ma fille est restée là-bas, monsieur,…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
– Très scrupuleusement, je dois le dire.
– Ce n’est pas très brillant, mais on en a marié de plus pauvres.
– Alors, vous me promettez ?
– Je ne promettrai rien avant que vous ayez rompu avec le colonel. Ce scandale doit cesser ; sans cela comment oserais-je vous présenter aux personnes qui, seules, peuvent quelque chose, car moi je ne puis rien... ?
– Mais, insinua timidement la charmante Barbe, est-il nécessaire de leur dire...
– Croyez-vous qu’à la seule mention de votre nom on ait besoin de prendre la plus petite information ? Vous avez vécu d’une vie trop mondaine pour que tout le monde ne vous connaisse pas, – tous ceux qui m’ont connue...
Elle soupira, puis reprit :
– C’est convenu, vous romprez avec le colonel ?
– Puisqu’il le faut, gémit Barbe... c’est un cruel sacrifice que vous m’imposez, mais mon amour maternel...
– Elle n’en fera rien, pensa madame d’Haupelles. Envoyez-moi votre fille, dit-elle à haute voix ; si elle est ce que vous dites, je verrai ce que je pourrais faire...
Madame Slavsky se confondit en remerciements, en paroles affectueuses, en larmes de reconnaissance ; toute la chatterie polonaise fut mise à l’ouvrage, et ce fut là un de ses chefs-d’œuvre. Malheureusement elle avait affaire à trop forte partie.
– Écoutez-moi, lui dit madame d’Haupelles, je ne vous parlerai pas de remords ni de devoirs ; les natures comme la vôtre ne sont pas accessibles à ces pensées, à moins qu’un coup épouvantable ne les frappe, et encore, nul coup n’est épouvantable pour certains caractères... Vous avez cru trouver ici une homélie, vous voyez qu’il n’en est rien ; avec vous, sans reproche, je perdrais mes paroles ; seulement, prenez garde, Barbe, vous vieillirez tout d’un coup après avoir été jeune plus longtemps qu’il n’aurait fallu ; ce jour-là, vous ne trouverez pas les consolations que j’ai trouvées... et moi, j’avais autre chose à pleurer que ma jeunesse et ma beauté...
Elle s’était levée, et reconduisait sa visiteuse ; en passant près d’une fenêtre, Barbe fut frappée de l’altération de ses traits, autrefois les plus beaux qu’on pût voir.
– N’est-ce pas ? lui dit avec une ombre de sourire la pécheresse repentie qui suivait les impressions sur ce visage mobile et presque enfantin ; eh bien, j’aime mieux cela que de me voir telle que vous êtes... et je n’ai que deux ans de plus que vous !
– Comment pouvez-vous vivre dans un appartement si triste ? demanda soudain Barbe en désignant les tentures presque noires.
– Cela, répondit son ancienne amie, c’est pour la forme ; on ne peut être, paraît-il, sérieux et bon que si l’on arbore les insignes de l’austérité... Moi, je n’y tiens pas, j’ai plus souffert dans mes robes de bal que dans cette sombre maison... à présent, au moins, j’ai la paix... j’ai grand-peur que vous ne l’ayez jamais, Barbe !
D’un geste involontaire, Barbe sembla dire que ce détail lui importait fort peu ; puis, se rappelant où elle était, elle prit un visage de circonstance.
– Alors, vous me permettrez de vous présenter Katia ? dit-elle.
– Non, envoyez-la ; elle a une demoiselle de compagnie, je suppose ?...
– Oui, quelque chose d’approchant.
– Envoyez-la, je préfère la voir seule. Souvenez-vous de ce que vous m’avez promis, sinon, rien !
Madame Slavsky soupira, serra affectueusement à plusieurs reprises la main de son ancienne amie, devenue sa protectrice, releva gracieusement sa traîne et disparut.
Au moment de monter dans son coupé, elle hésita ; fallait-il rentrer chez elle, ou bien... ? Elle se décida pour une petite visite au colonel.
– Il faut bien lui raconter ce qui s’est passé, pensa-t-elle.
À peine assise et la voiture en marche, elle s’essuya les yeux avec précaution, pour ne pas déranger son voile.
– Pauvre colonel ! se dit-elle. Eh bien, voilà une idée, de nous séparer ! Et elle se figure que je vais lui obéir ! Jamais de la vie ! J’aimerais encore mieux garder Katia !
Pendant ce temps, Katia avait reçu une visite ; Ratier s’était imaginé de choisir ce jour-là pour venir présenter ses hommages à madame Slavsky. Peut-être s’était-il décidé à monter en voyant le coupé qui emportait l’aimable Barbe tourner le coin de la rue Saint-Honoré ; il est permis du moins de le conjecturer, car son apparition dans l’escalier de ces dames n’avait pas plus de cinq minutes de retard sur la disparition de sa belle ennemie.
Au moment où il sonna, Catherine sermonnait la bonne dans l’antichambre, et la grondait vertement pour quelque omission. Sa voix arrivait très nette au jeune homme à travers la porte mince et mal close. Son coup de sonnette fit sursauter Catherine, qui se sauva dans la salle à manger en donnant pour consigne : Il n’y a personne !
La bonne ouvrit la porte, et toute grognon de sa récente semonce, jeta à la figure de Ratier ces mots peu encourageants :
– Il n’y a personne !
– Ma fille, répondit notre héros avec dignité, vous ne savez pas parler ; on dit : Madame est sortie. Mais ce n’est pas madame que je veux voir. J’apporte quelque chose à mademoiselle.
La bonne, prise au dépourvu, ne savait trop que dire ; indécise, craignant d’être encore grondée, et, cette fois, pour avoir obéi, elle tourna machinalement la tête du côté de la salle à manger. Ratier comprit cette indication involontaire et se dirigea vers la porte de cette pièce.
– Mais, monsieur... fit la soubrette.
– Puisqu’on vous dit que je lui apporte quelque chose. C’est pressé, entendez-vous ?
Il avait la main sur le bouton de la porte, elle s’ouvrit toute seule, et Katia parut sur le seuil de la salle à manger.
– Que m’apportez-vous, monsieur ? demanda-t-elle d’un air hautain.
– Nous avons changé d’humeur, pensa Ratier en constatant le regard froid et la physionomie peu encourageante de la jeune fille. Mais ça ne fait rien, je l’avertirai malgré elle.
Il referma la porte sur eux et s’en alla le plus loin possible de la porte et des oreilles de la bonne : Katia le suivit jusque dans l’embrasure de la fenêtre.
– Que m’apportez-vous, monsieur ? répéta-t-elle avec un peu d’impatience.
– Des nouvelles ! répondit tranquillement Ratier. Profitant de la stupéfaction que cette réponse faisait éprouver à Catherine, il lui avança une chaise, qu’elle accepta machinalement ; il s’assit en face d’elle et lui dit sans préambule :
– Comment trouvez-vous Rémisof ?
– Monsieur, répliqua Catherine avec beaucoup de dignité, cela ne vous regarde pas.
– Je vous demande pardon, cela me regarde, et même beaucoup !
La jeune fille le foudroya d’un coup d’œil irrité. Mais, soudain, cette assurance fondit dans un nuage de confusion, et elle baissa les yeux, très rouge et très mécontente d’elle-même. Le sentiment de sa dignité la blâmait cruellement d’avoir laissé entrer ce jeune homme, de lui avoir permis de s’asseoir, de ne pas lui avoir répondu avec la dureté que méritait son impertinence. Elle se promit de réparer toutes ces fautes.
– Cela me regarde tellement que, suivant l’opinion que vous avez de Rémisof, j’aurai eu tort ou raison de me mêler de vos affaires, ce que vous n’avez pas l’air de prendre du bon côté, mademoiselle ; et vous comprenez qu’il ne m’est pas indifférent d’être un imbécile ou de ne l’être pas !
– Cela m’importe peu, à moi ! répliqua Catherine du haut de l’orgueil héréditaire des Slavsky.
– Voilà une méchante parole, mademoiselle, reprit Ratier, qui venait de recevoir au cœur un coup plus rude qu’il ne se fût cru capable d’en ressentir ; c’est d’autant plus méchant que je suis venu pour vous rendre service, que si votre maman rentrait, elle me mettrait à la porte, et que si je me suis mêlé de vos affaires, c’est que vous avez paru m’accorder une confiance que vous n’accorderiez pas au premier venu...
– Monsieur !...
– Pas à Josia, par exemple ; non qu’il n’en soit digne, mais que saurait-il en faire ? Ni au colonel, car celui-là n’aurait rien de plus pressé que de la trahir... et ce ne serait pas sa faute, allez, il est fait comme ça !
– Enfin, monsieur, vos nouvelles ? reprit Katia, sentant que Ratier avait raison et qu’après ses confidences passées, sa réserve actuelle était bien étrange.
– Il faut me répondre franchement avant tout. Mademoiselle Catherine, je suis votre ami, le croyez-vous ?
Elle leva timidement les yeux sur lui ; il se tenait debout devant elle ; dans le regard ferme et viril du jeune homme elle trouva ce qui jusqu’alors avait paru lui manquer : une conviction arrêtée, la franchise de l’honnêteté, le sérieux de l’homme qui s’affirme et veut être respecté.
– Je suis votre ami, reprit Ratier ; j’ai fait pour vous un assez vilain métier l’autre jour, j’ai confessé Rémisof, et je vous assure que ce n’est pas une plaisante besogne ; je ferai bien autre chose, je ferai tout ce qu’il faudra pour vous tirer de peine et d’embarras – mais il ne faut pas que cela vous ennuie. Si je croyais vous être importun, je m’en irais à l’instant et ne remettrais jamais les pieds ici.
Ce fut au tour de Katia de ressentir une vive émotion. Se pouvait-il qu’il lui tînt tant au cœur, ce petit Français qui n’était rien, qui n’était pas seulement noble, qui n’était pas riche... qui n’avait pour lui que sa jolie figure, sa belle prestance et son intarissable drôlerie d’imagination !
Oui, elle tenait à lui, elle sentit que s’il s’en allait pour ne plus revenir, la vie qu’elle menait lui paraîtrait plus odieuse que jamais ! Elle se rappela qu’à lui seul, depuis qu’elle était née, elle avait pu parler en toute sincérité, que de lui seul elle avait obtenu une parole sortie du cœur, et si sa fierté se révolta à l’idée qu’il la plaignait, ce besoin de tendresse si naturel au cœur des hommes se sentit réchauffé et consolé à la pensée qu’il avait de l’amitié pour elle.
– Ne vous en allez pas, dit-elle faiblement.
Il se rassit en face d’elle comme si rien ne s’était passé ; elle se sentit tout à son aise.
– Que pensez-vous de Rémisof ? dit-il, reprenant la conversation là où leur dispute l’avait interrompue.
– J’en pense bien peu de chose, répondit-elle en souriant légèrement. Vaut-il la peine qu’on en pense davantage ?
– Cela dépend du point de vue. Et votre maman, qu’en pense-t-elle ?
Catherine fit un geste qui signifiait : Maman ne me dit pas tout ce qu’elle pense, auquel elle ajouta :
– Il est riche ! Elle pense qu’il est riche.
– Et qu’il ferait un bon mari pour vous ?
– Probablement.
– Eh bien, vous devez avoir une opinion sur ce sujet ?
Catherine fit un mouvement pénible comme un malade fatigué chez lequel on réveille la souffrance à peine endormie.
– Qui se soucie de mon opinion ? dit-elle.
– S’il se présentait, l’accepteriez-vous ?
– J’accepterai n’importe qui, pourvu qu’il me fasse sortir de cet enfer !
– Et qu’il soit riche ?
Catherine rougit ; elle se rappela avoir dit à Ratier que son mari devait être riche. Elle se demanda pourquoi elle avait cru cette condition nécessaire. En ce moment, la richesse lui paraissait peu de chose ; elle ne savait pas non plus pourquoi.
– Rémisof est riche, dit-elle avec amertume ; aussi bien lui qu’un autre.
– Il vient ici, n’est-ce pas ?
– Oui.
– Souvent ?
– Tous les jours.
– On le reçoit bien ?
– Je ne reçois bien personne, monsieur Ratier, vous devez vous en être aperçu, fit Katia avec un triste sourire.
– Votre maman pense qu’il a l’intention de vous épouser ?
– Sans doute ! sinon, pourquoi me ferait-il la cour ?
Ratier se leva et s’inclina très bas devant la jeune fille.
– Vous êtes le lis de Giboyer, mademoiselle ! dit-il en souriant pour cacher son émotion.
– Qu’est-ce que c’est que ce lis ? demanda-t-elle, curieuse et troublée.
– C’est dans une pièce de théâtre, – vous verrez, je vous ferai lire cela un jour ou l’autre.
C’est désolant de ternir cette candeur-là ! se dit-il à lui-même, mais il n’y a rien à faire, il faut en passer par là ! En un jour de détresse, sa maman la vendrait, cinq ou six mille francs, au rabais ; c’est lui qui l’a dit, l’animal !
Catherine le regardait, curieuse et rassurée par le décousu de sa conversation, qui le ramenait à ses apparences habituelles ; cependant elle attendait ce qu’il allait dire.
– Vous croyez alors qu’il vient ici pour vous épouser ? répéta-t-il.
– Mais, naturellement ! Ce n’est pas pour miss Amroth, je suppose !
– Pauvre petite ! dit Ratier en la contemplant avec une compassion profonde. Soudain il lui prit les deux mains et, les serrant bien fort, il lui jeta à la figure la terrible vérité, comme un seau d’eau froide.
– Il vous fait la cour, Katia, il veut bien vous aimer, mais il ne veut pas vous épouser ! Il me l’a dit !
La jeune fille poussa un cri, et essaya de dégager ses deux mains pour s’en cacher le visage ; mais Ratier les tenait bien, tant il avait peur qu’elle ne s’enfuît dans sa chambre, où il n’aurait pu la suivre.
– Il ne veut pas vous épouser, mais vous séduire, ou vous acheter ; je m’en doutais, mais je le lui ai fait dire. Je vous donne ma parole d’honneur qu’il me l’a dit !
Catherine se tordait, les yeux fermés, essayant d’échapper à l’étreinte de Ratier, évitant son regard, pâle de honte et de colère ; elle eût voulu mourir plutôt que de supporter cet outrage. Rouvrant les yeux avec une plainte d’angoisse, elle jeta sur le jeune homme un regard où toutes les douleurs de la femme se trouvaient condensées et où les larmes commençaient à monter.
Il n’y put résister ; l’attirant violemment à lui, il appuya la tête de Katia sur son épaule et l’y retint en posant avec douceur sa main sur les cheveux de la jeune fille.
– Pleurez là, lui dit-il, personne n’en saura rien ; je ne suis pas un homme, moi, je suis un chien de Terre-Neuve ! j’ai une médaille de sauvetage.
Elle pleura en effet un moment, affaissée, sans savoir où elle était.
Pendant les quatre années qui venaient de s’écouler, il n’est pas douteux qu’elle n’eût été l’objet de bien des convoitises semblables à celle de Rémisof ; mais elle ne s’en était pas doutée, grâce à cette innocence qui croît naturellement chez les jeunes filles, charme que rien ne peut leur ravir tant qu’elles n’ont pas perdu leur couronne virginale. Elle avait vécu dans la fange sans se souiller ; elle savait bien qu’il se passait de vilaines choses autour d’elle ; mais qu’elle pût être acteur de ces infamies, cela ne lui était jamais venu à l’esprit.
Le mal que Ratier venait de lui faire était donc immense et irréparable ; mais de ce mal venait un bien : désormais avertie, elle ouvrirait les yeux et serait moins accessible aux pièges.
Un bruit s’étant fait entendre dans l’antichambre, Ratier déposa Catherine sur une chaise et alla tranquillement voir ce qu’il en était ; la bonne faisait le ménage de l’air le plus innocent.
– Veuillez faire du thé pour mademoiselle, lui dit-il d’un air tout aussi innocent ; elle a mal déjeuné. Vous l’apporterez dès qu’il sera fait.
La bonne, surprise, s’en alla à la cuisine, et Ratier revint à Catherine.
– Que faire ? dit-elle en levant les yeux sur lui.
– Voici mon plan. Je l’ai bien ruminé, et je le crois bon. Laissez Rémisof faire le gentil ; cela doit lui aller comme un bas de soie à un bœuf, et vous procurera toujours un peu de bon temps ; et puis, s’il devient audacieux, dites-lui bien en face, en le regardant dans les deux yeux : Quand nous marions-nous ?
– Eh bien ! fit Catherine, qui ne comprenait pas.
– Eh bien ! puisqu’il ne veut pas se marier, il sera embarrassé ; il vous dira que pour le moment des affaires d’intérêt ou de famille l’empêchent de fixer une époque, que l’on verra plus tard. Alors, battez-lui froid, cela fera encore gagner du temps.
– Mais, dit Catherine, je ne puis croire qu’on soit si lâche que de s’attaquer à une jeune fille... S’il répond à ma question : – Quand vous voudrez !
– Alors, répondit Ratier avec un grand serrement de cœur, c’est qu’il se sera trouvé pris au piège, ou que, vaincu par vos mérites, dont il n’a qu’une idée imparfaite, il aura changé d’idée... Alors, mademoiselle, fixez un jour, le plus rapproché possible, et épousez-le.
Il prononça ces derniers mots d’un ton sérieux, presque triste, qui ne lui était pas habituel ; Catherine le regarda pour voir s’il parlait pour tout de bon.
– C’est un homme riche, parfaitement nul ; – mais puisque pour vous l’essentiel, vous l’avez dit, est de sortir de cet enfer, vous en sortirez, – et par la grande porte... Au revoir, mademoiselle.
Il s’en allait sans lui tendre la main ; elle le retint timidement.
– Vous l’avez dit, monsieur Ratier, fit-elle avec hésitation, vous êtes mon meilleur, mon seul ami... je vous remercie de ce que vous faites pour moi... je voudrais savoir comment vous rendre la pareille...
Ratier sourit, moitié gai, moitié triste, et serra amicalement la main qu’elle lui tendait.
– J’ai l’habitude de placer à fonds perdu, mademoiselle, mais je vous sais gré de l’intention. Soyez-en persuadée.
Sur le seuil de la porte, il s’arrêta pourtant.
– Connaissez-vous Pignotti ? dit-il.
– Pignotti ? non ! Qu’est-ce ?
– C’est un marchand de pâtes italiennes, qui se mêle un peu de musique. Oh ! ça ne fait rien, il est permis de ne pas le connaître ! Il vendait autrefois d’excellents ravioli, mais il n’en fait plus depuis qu’il est riche, voilà tout. Au revoir, mademoiselle ; vous direz à votre maman que je suis aux regrets de ne pas l’avoir rencontrée.
La jeune fille le regardait d’un air qui signifiait : Comment ! vous voulez que je parle de votre visite à maman ? Ratier lui indiqua la cuisine, où se tenait la bonne, et se rapprocha.
– J’oubliais de vous dire, ajouta-t-il, que le général Tomine est à Paris ; c’est pour cela que j’étais venu. Il demeure rue de l’Arcade, 111. Mes respects à madame Slavsky.
Il ferma la porte sur lui au moment où la bonne apparaissait avec la théière. Catherine, assise à contre-jour, se mit à se verser du thé, et la soubrette en fut cette fois pour ses frais de curiosité.
Madame Slavsky racontait en ce moment au colonel sa démarche chez madame d’Haupelles, mais elle se garda bien de lui parler de la condition posée par celle-ci à sa protection ; le pauvre colonel eût offert immédiatement de s’en aller n’importe où, et c’eût été une scène à n’en plus finir ; mieux valait se taire. Seulement elle l’interrogea au sujet de Rémisof.
– Croyez-vous que ce soit un prétendant sérieux ? demanda-t-elle ; a-t-il donné des garanties jusqu’ici ?
– Je ne vois pas quelles garanties... commençait le colonel.
– A-t-il recherché précédemment quelqu’un en mariage ? parle-t-il de se caser, de monter une maison ?
– Je n’ai pas souvenir de rien de semblable, dit Boleslas en cherchant dans sa mémoire infidèle.
– C’est que, pour un prétendant véritablement désireux de conclure un mariage, il ne parle pas assez de son intérieur, dit madame Slavsky, qui s’y connaissait ; les autres parlaient tous d’appartements, de meubles, de linge... ; et puis, il n’a rien demandé au sujet de la dot, ce qui me paraît de mauvais augure.
– Voulez-vous que je lui en parle ? fit Boleslas avec empressement.
– Non, non ! répondit en riant sa belle amie. Vous gâteriez tout ! Et les affaires ?
– Les affaires ne vont pas, répondit le colonel navré ; j’avais oublié – vous savez ma mémoire déplorable, – j’avais oublié des traites à six mois, souscrites lors de l’Aurochs, pour d’anciennes dettes. Josia me les a rappelées hier matin ; et par je ne sais quelle aberration mentale j’ai pu les mettre toutes à peu près à la même échéance, au lieu de les échelonner... du reste, c’eût été absolument la même chose, ajouta Boleslas désespéré.
– De sorte que... ?
– De sorte que j’ai vingt et un mille francs à payer d’ici quinze jours.
– Comment ferez-vous ? s’écria Barbe effrayée.
– N’avez-vous pas rapporté de Nice une somme ?...
– Mais, mon cher, il ne m’en reste presque rien ! La couturière avait complètement refusé de nous faire des costumes si nous ne réglions pas l’ancienne note, qui était, je crois vous l’avoir dit, de neuf mille et quelques francs. J’aurais pu aller ailleurs, mais ailleurs... et puis je suis accoutumée à celle-là. J’ai donc payé, et maintenant nous avons une petite note de deux ou trois mille francs qu’il faudra payer si je veux avoir des robes nouvelles pour le mariage de Catherine...
– Quel mariage ? Il y a donc un mariage ? fit le colonel en ouvrant de grandissimes yeux.
– Il y en aura un certainement, répliqua madame Slavsky. Pour l’amour de Dieu, Boleslas, n’ayez pas l’air aussi effaré ; on dirait que la voûte céleste vous tombe sur la tête ! Ce que je voulais vous dire, c’est qu’il me reste fort peu de chose. En vérité, je ne sais pas où l’argent passe ! Il coule comme de l’eau !
– Combien vous reste-t-il ?
– Sept mille francs, dit madame Slavsky, en mentant de trois mille, mais il fallait bien se réserver une petite poire pour la soif. Et vous savez, Boleslas, je ne toucherai la pension de Katia que le 1er juillet, et style russe encore !
– Prêtez-les moi, ma chère amie, gémit Boleslas, rentrant en plein dans la situation ; prêtez-les-moi : j’ai une échéance pour le 5 mai et une autre pour le 10, que voulez-vous que je devienne ?
– Eh bien ! et moi ? répliqua la chère Barbe.
– Vous, on vous fait crédit, tandis qu’à moi, c’est fini, tout à fait fini ! Et vous savez, Barbe, si je paie ces billets-là, ça me donnera du crédit sur la place, tandis que si je ne les paie pas, tous mes créanciers vont me tomber sur le dos ! Vous connaissez l’esprit de parti de ces gens-là ! Ils s’acharnent d’autant plus qu’on peut moins les satisfaire ! Cela n’a pas l’ombre d’un grain de bon sens, mais que puis-je y faire ?
– Mais, mon cher ami, à quoi cela vous servira-t-il d’avoir sept mille francs, si vous ne trouvez pas le reste ?
– Je le trouverai, nous le trouverons ensemble ! Ratier pourra encore me rendre quelques services.
La chère Barbe fit un signe négatif.
– Je n’aime pas votre Ratier, dit-elle ; il a une manière de se moquer du monde... C’est un jeune homme mal élevé.
– Mais il dit qu’il a une combinaison pour faire une seconde fortune ; ce n’est pas à dédaigner, cela, et puis j’ai idée qu’il est plus riche qu’il ne veut le paraître...
– Adressez-vous à lui si vous voulez, mon cher, dit madame Slavsky ; pour ma part, je ne lui demanderai rien, persuadée qu’il n’a rien à vous offrir.
– Il y a encore Rémisof, ajouta Boleslas d’un ton soumis, car il ne discutait pas avec sa charmante amie.
– Il y a Rémisof ; en effet, mais s’il veut épouser Katia, peut-être serait-il plus sage de ne pas lui demander d’argent avant le mariage.
– Oh ! mais c’est moi qui lui en demanderai, pas vous, bien entendu. Chère amie, prêtez-moi ces sept mille francs, je vous en supplie !
La chère Barbe se fit longtemps tirer l’oreille, puis elle finit par céder ; après tout, sept mille francs de plus ou de moins n’étaient pas une affaire, comme le lui fit observer le colonel, puisque de toute façon elle n’avait pas assez pour aller jusqu’au 1er juillet. On ne se figure pas combien l’argent vaut peu entre les mains de gens accoutumés à en manquer et à ne pas s’inquiéter de ce détail.
Il fut convenu que le colonel viendrait prendre le thé chez son amie le lendemain soir, et qu’elle lui remettrait alors le plus possible de l’argent qu’elle avait entre les mains. Là-dessus, Barbe remonta dans son coupé austère et rentra chez elle. Sa fille et miss Amroth étaient à la promenade et rentrèrent un instant après.
Dès l’arrivée de Katia, sa maman la prévint que le lendemain, dans l’après-midi, elle irait avec miss Amroth voir une dame de ses amies, très bonne et très aimable, qui désirait faire sa connaissance.
– Elle est un peu sérieuse au premier abord, dit la frivole madame Slavsky, mais au fond elle est très bien disposée. Tâche seulement de ne pas avoir l’air évaporé comme tu l’as parfois, ce ne serait pas le moment.
Fort étonnée d’entendre sa mère parler d’une dame sérieuse, son amie, chose qu’elle n’avait pas encore vue, Katia voulut protester ; mais cette fois, c’était grave, et, forte de son devoir maternel, madame Slavsky tint bon.
Katia profita de cette occasion pour fondre en larmes. Depuis le départ de Ratier, elle contraignait à grand-peine ses yeux à rester secs ; ce fut pour elle un grand soulagement que de pouvoir pleurer sous le premier prétexte venu. Sa mère la gronda plus fort ; ce que voyant, la jeune fille allégua un grand mal de tête, et s’en fut se coucher sans dîner.
Rémisof devait venir, cependant, et entre la triste alternative de lui montrer Katia avec des yeux rouges ou de ne pas la lui montrer du tout, madame Slavsky se trouvait fort embarrassée. Alors elle eut un trait de génie ! Elle envoya chercher le colonel, – et ils jouèrent toute la soirée le whist avec un mort !
Le lendemain fut un jour important dans cette année-là, car il vit s’accomplir de graves événements. D’abord, madame Slavsky se mit en colère, et chassa la bonne, séance tenante, ce qui contraignit les deux dames à faire leur déjeuner elles-mêmes. Katia descendit chez le boucher le plus voisin pour acheter des côtelettes, et remonta. Une fois sur le palier, elle s’aperçut qu’elle avait oublié le pain, et elle redescendit.
Comme elle rentrait, sa mère lui dit de regarder s’il y avait encore du vin dans l’armoire. Il n’y en avait plus ; d’abord chacun sait qu’il n’y en a jamais, précisément au moment où l’on n’a pas envie de descendre. Katia ne craignait pas de monter pour la troisième fois trois étages, ce qui en fait neuf pourtant, et elle redescendit en courant, tout étonnée de se sentir si légère et si gaie.
– C’est incroyable, se disait-elle en entrant chez l’épicier, le bien que cela fait de pleurer de temps en temps ! J’avais les nerfs malades, voilà tout. Mais c’est très amusant de faire ses commissions soi-même, c’est bien plus gentil que ces ennuyeux domestiques qui ont toujours l’air mécontent.
Après avoir fait sa commande de vins, – peu de chose, six bouteilles à un franc, Katia s’en retournait à la maison, lorsque, en passant devant la fruitière, elle avisa des œufs rouges.
– Ils doivent être bien meilleurs que les blancs, dit-elle avec une réminiscence enfantine des œufs du temps de Pâques : vivent les œufs rouges !
Elle en acheta une demi-douzaine qu’elle mit dans son petit panier ; puis une salade bien verte et bien fraîche attira son attention et alla rejoindre les œufs rouges ; et puis un fromage à la crème... Il avait l’air si bon ! Mais dans quoi le mettre ?
– Si vous aviez une tasse, dit la fruitière, je vous donnerais de la crème.
En face, le marchand de porcelaine étalait sa pompeuse vitrine. Katia, d’un saut, traversa la rue et entra dans le grand magasin.
– Une tasse de quatre sous, dit-elle, toute confuse d’acheter pour la première fois quelque chose qui ne coûtait pas trop cher.
Le commis lui présenta la tasse demandée, non sans examiner cette belle jeune fille qui, ne sortant jamais avant midi, était mise comme pour aller au Bois. Elle paya et sortit en courant.
– Mettez le fromage là-dedans, dit-elle hors d’haleine à la fruitière, en lui tendant la grossière poterie.
La fruitière obéit en souriant.
– Voilà, ma petite chatte, dit-elle en ajoutant une cuillerée de crème à la portion réglementaire ; cette crème-là est pour vous ; vous y tremperez le bout de votre gentille langue rose, comme Minette.
Katia rit de tout son cœur en s’entendant appeler « ma petite chatte » ; plus elle l’expérimentait, plus cette vie lui paraissait charmante ; elle remercia la fruitière et voulait s’en aller...
– Vous n’avez donc pas de maman, mon petit ange ? lui demanda la bonne mère, femme du peuple toute simple, que son contact journalier avec les domestiques des habitants du quartier n’avait pu pervertir. On ne devrait pas vous laisser sortir toute seule, vous êtes trop jolie, et puis vous ne connaissez pas la malice du monde, ça se voit tout de suite.
Katia baissa la tête à ce reproche qui ne tombait pas sur elle, et se hâta de rentrer. La réflexion de la fruitière l’avait attristée, mais devant sa porte elle rencontra une voiture de fleurs, avec de si gros bouquets de jacinthes blanches que toute sa gaieté lui revint, et elle acheta des jacinthes.
Serrant la gerbe parfumée sur sa poitrine, son petit panier et sa tasse chacun à une main, elle arriva haletante au haut de l’escalier.
– Qu’est-ce que tout cela ? demanda sa mère en l’apercevant ainsi arrangée.
– Ça, dit la jeune fille en posant les comestibles sur la table, c’est notre déjeuner, et ça, ajouta-t-elle en mettant les jacinthes dans un vase, c’est le mois de mai !
Elle allait et venait si gaiement que sa mère lui fit une remarque rigoureuse, mais juste.
– Hier toute grognon, aujourd’hui toute folle ; – mon Dieu ! Katia, que tu es capricieuse !
– Ah ! maman, répondit étourdiment la fillette, c’est que ce serait si amusant d’être pauvre et de se servir soi-même !
– Tu trouves ? Eh bien, ce n’est pas mon avis ! répondit sagement madame Slavsky.
Et elle alla bousculer dans la cuisine miss Amroth, qui faisait cuire les côtelettes avec une épouvantable odeur de graisse brûlée, comme toutes les cuisinières sans expérience.
Après le déjeuner, madame Slavsky embarqua sa fille et la gouvernante dans une voiture de place, à la course, – elle prenait un coupé à la journée pour elle, mais à quoi bon gâter la jeunesse ? – et les expédia rue de l’Université.
À l’annonce de son nom, Katia fut introduite dans le salon violet pendant que miss Amroth fut abandonnée aux douceurs de la lecture et de sa propre société dans un petit salon plus sévère encore que tout le reste.
La vue de madame d’Haupelles produisit un effet singulier sur la jeune fille, qui se sentit soudain prise de sympathie pour ce visage décoloré, ces yeux éteints, où un vif rayon de bonté brilla dès son entrée. En apercevant Katia, sa protectrice s’était soudain prise de pitié pour cette fleur de grâce et de jeunesse, grandie dans un si mauvais terrain, et dont le sort menaçait d’être si malheureux.
Au bout de cinq minutes de conversation, madame d’Haupelles connaissait à fond la jeune fille. Malgré la très grande réserve que celle-ci apportait à parler de sa mère, elle en avait appris long sur cette existence décousue, traînée d’hôtel en hôtel, de ville en ville, abreuvée de toutes les humiliations inévitables de ceux qui manquent d’argent et veulent mener grand train ; mais en même temps elle s’était assurée que Katia était bien, comme l’avait dit sa mère, une innocente, qui avait vécu dans le mal sans lui permettre de l’effleurer.
Pendant qu’elle faisait causer la jeune fille, moins timide avec cette inconnue qu’elle ne l’eût été en présence de bien d’autres dames qu’elle voyait souvent, madame d’Haupelles se disait qu’il serait bien difficile de marier convenablement cette enfant-là.
Comment en effet présenter à quelqu’un de ces jeunes ambitieux qui veulent être mariés par d’importants personnages, afin que la protection de ceux-ci les pousse dans la vie, de par la loi inévitable d’un premier service rendu, – comment faire accepter cette jeune fille, qui avait tous les dehors d’une aventurière, qui savait se faire servir des garçons de café, qui avait vu toutes les opérettes, lu tous les livres que sa mère laissait traîner, – et, certes, elle ne choisissait pas les meilleurs pour en faire sa lecture, – qui n’avait pour elle qu’une seule chose, sa candeur naturelle, que rien n’avait pu détruire ! À la première rencontre, tout serait rompu !
Oui, elle comprenait les nombreux mariages manqués de la pauvre Catherine : qui n’eût été touché de sa beauté, de sa naïveté d’enfant ! – mais aussi, à vivre de plus près dans l’intimité de sa mère, dès que les convenances autorisaient le prétendu à fréquenter assidûment la maison, – qui n’eût senti l’impossibilité de s’allier à madame Slavsky ?
Madame d’Haupelles connaissait assez le monde pour être certaine que son amie ne romprait pas avec le colonel. Que fallait-il faire de Katia, alors ? Une retraite dans un couvent, où les prétendants, s’il s’en trouvait, seraient admis à la visiter au parloir ? C’était peut-être le seul moyen. Mais aux premiers mots qu’elle en toucha à la jeune fille, celle-ci répondit d’un air suppliant en joignant les mains :
– Oh ! madame ! je n’ai jamais été enfermée ! Je ne pourrais pas supporter cela !
Madame d’Haupelles sentit que c’était vrai, et soupira sans répliquer. Lorsqu’un être humain a grandi jusqu’à vingt et un ans sans connaître de règle ni de clôture, l’enfermer, c’est bien près de le tuer ; et ici le résultat incertain pouvait être si peu de chose, ou même rien du tout !
– Je ne vois pas, alors, dit lentement madame d’Haupelles, ce que je pourrais faire pour vous, – et je le regrette sincèrement, car vous me paraissez une excellente petite fille, ajouta-t-elle en souriant faiblement.
– Oh ! je ne vaux pas grand-chose ! répliqua vivement Katia ; ce n’est pas tout à fait ma faute, mais cependant si j’avais voulu... Il y a des gens plus malheureux que moi et qui valent mieux... Ainsi, je m’étais imaginé qu’on ne pouvait vivre heureux qu’à condition d’avoir beaucoup d’argent !
– Et maintenant ?
– Il me semble que ce n’est pas du tout si nécessaire ! Je me figure que si ma robe coûtait cinquante francs au lieu d’en coûter trois cents, je ne serais pas plus mal vêtue.
– Mais elle ne viendrait pas de chez Laferrière ! fit observer madame d’Haupelles.
– Elle n’en vient pas non plus ; c’est une maison rivale, répliqua la jeune fille naïvement. Il est vrai que je n’aimerais pas faire tout moi-même, continua-t-elle, pensive ; je n’aime pas laver la vaisselle ni faire les chambres... mais avec un peu d’argent on peut bien des choses. Quand je pense que je n’ai jamais si bien déjeuné que ce matin, et que cela a coûté trois francs cinq sous pour trois personnes, tandis qu’à l’hôtel nous payons quatre francs par tête, sans vin !
Katia raconta alors à sa protectrice comment elle avait acheté le déjeuner ce jour-là, et celle-ci s’étonna qu’on pût si facilement se faire aux circonstances ; mais la jeunesse a tant de privilèges plus beaux les uns que les autres ! Celui-là en est un, et non le moins précieux.
– Depuis quand, demanda madame d’Haupelles, avez-vous fait cette découverte qu’on peut être heureux sans être riche ?
Katia rougit subitement ; cette simple question, en la forçant à réfléchir, venait de lui apprendre que c’était sous l’influence de Ratier... comment le dire ? Cependant il n’y avait là rien de mal ; mais depuis que celui-ci lui avait parlé de Rémisof, elle craignait jusqu’à son souvenir. Son nom seul réveillait tant de souffrances et d’humiliations qu’elle eût voulu l’oublier ; et cependant, elle éprouvait beaucoup de reconnaissance pour ce jeune homme désintéressé qui lui donnait de si prudents conseils. Tout cela, pourtant, était impossible à dire à madame d’Haupelles ; aussi Katia garda le silence ; sa protectrice improvisée n’insista pas, craignant de toucher à quelque point délicat relatif à madame Slavsky.
– Voici ce que je vous proposerai, mon enfant, dit-elle à la jeune fille : je crains d’être impuissante à vous procurer soit des plaisirs, – vous voyez que mon existence ne s’y prête pas, – soit des relations utiles ; nous vivons dans des sphères différentes. Mais si jamais quelqu’un vous fait de la peine ou vous offense, – si vous redoutez un danger, si vous craignez de tomber dans une erreur, – venez tout droit ici ; si je suis sortie, attendez ici même que je rentre, et je vous promets de ne pas vous laisser sans appui.
D’un geste spontané Katia porta à ses lèvres la main que lui tendait madame d’Haupelles, et celle-ci, se penchant rapidement sur elle, l’embrassa avec tendresse.
– Pourquoi vous coiffez-vous à la chien ? dit-elle à la jeune fille avec douceur. Cela vous donne un air... un air que je n’aime pas.
– Je me coifferai autrement dès demain, répondit Katia soumise.
Elle sortit, et la pécheresse repentie, regardant autour d’elle son appartement morne et sombre, contemplant en elle les débris effroyables du passé, son existence perdue, son avenir triste et désolé, murmura :
– Ah ! si j’avais eu une enfant comme celle-là, j’aurais été sans reproche !
Marier Catherine ! De tous les problèmes mondains, celui-là était le plus compliqué ; marier une jeune fille, en général, est déjà chose fort ardue ; mais quand cette première difficulté se complique d’une foule d’autres...
Madame d’Haupelles rêva longtemps sans trouver de solution.
– Il lui faudrait, se dit-elle, un de ces bons garçons comme il y en a, qui n’ont pas de famille épilogueuse, de ceux qui peuvent épouser qui bon leur semble sans rendre de comptes à personne, un peu bohèmes, ayant roulé sur toutes les grandes routes, mais honnête... oui, honnête, car cette enfant est honnête, et un malhonnête homme la ferait bien souffrir... ou ferait ce que sa mère et le colonel n’ont pu faire : il la pervertirait...
Dans le monde de madame d’Haupelles, on ne recevait pas de ces bons garçons-là, et elle finit par s’en rapporter au hasard, à la chance, à l’éternel inconnu qui fait et défait les mariages.
Le bon accueil de cette femme triste et bienveillante avait mis une joie secrète au cœur de Katia ; c’était pour elle une chose toute nouvelle que cette manière sérieuse et ferme d’envisager la vie, sans grands préceptes de morale, à l’instant démentis, sans l’attirail de principes qui tient tant de place dans la vie de ceux qui en usent le moins. Et puis une crainte que jamais la jeune fille n’avait connue s’était élevée en elle aux paroles de sa protectrice : « Si vous redoutez un danger, si l’on vous offense... »
Ces paroles coïncidaient trop bien avec l’avis donné la veille par Ratier pour ne pas faire éclore un doute, une vague terreur dans l’âme de Katia ; mais en même temps que l’effroi s’était montrée la protection, et cette sauvegarde lui paraissait délicieuse ; elle avait déjà un ami dans la personne prosaïque de Ratier, et voici qu’elle venait de trouver un refuge !
C’est avec une sorte de contentement recueilli qu’elle retourna à l’appartement meublé ; sa mère s’était entendue avec un restaurant voisin pour se faire apporter à dîner jusqu’au moment où elle aurait trouvé une bonne, ou même lorsqu’elle en aurait trouvé une, car ces sortes de domestiques, desquelles on exige le service des femmes de chambre, se montrent d’ordinaire fort récalcitrantes quand il s’agit de cuisine. Katia n’eut donc pas à s’occuper des achats domestiques, et ce fut presque un regret pour elle ; mais, d’ailleurs, l’après-midi, quand on a sa plus fraîche toilette, ce n’est pas tout à fait aussi gentil que le matin !
Le colonel vint de bonne heure, comme il était convenu, et reçut non pas sept mille francs, mais six mille, ce qui était déjà un grand sacrifice de la part de madame Slavsky ; aussi l’en remercia-t-il avec toute l’exubérance de sa nationalité bavarde et emphatique ; après quoi, on passa au salon.
Madame Slavsky avait glané çà et là deux ou trois compatriotes, de ceux qui s’ennuient en voyage et sont toujours bien aises de savoir où passer leur soirée ; une ou deux dames du même acabit leur tenaient compagnie. Tout ce monde-là ne s’amusait guère ensemble et ne se chérissait pas davantage ; mais il faut bien faire quelque chose de sa personne, et une maison où il y a une ou deux tables de préférence et du thé à dix heures est une chose assez acceptable, malgré tout.
Au moment où l’on n’attendait plus que Rémisof en fait d’invités, pendant que les petites parties s’arrangeaient bien gentiment, un coup de sonnette formidable retentit dans l’antichambre. Miss Amroth, confinée pour ce jour-là dans les modestes fonctions de la bonne envolée, ouvrit la porte ; mais ce ne fut pas Rémisof qui parut, ce fut un gros monsieur chauve et une dame non moins obèse, mais plus chevelue, qui firent leur apparition.
Avant que la pauvre Irlandaise eût eu le temps de revenir de sa surprise, les nouveaux venus étaient déjà dans le salon, où ils furent salués par un brouhaha d’exclamations et d’éclats de rire à assourdir une cruche.
– Quoi ! c’est vous, général ? demanda madame Slavsky, moitié gaie, moitié fâchée, car elle devait trois mille roubles au général Tomine, et la vue d’un créancier, chacun le sait, a pour privilège immédiat de réveiller le souvenir de la dette chez le débiteur quand même ledit créancier n’y penserait pas. D’où tombez-vous, général ? et vous, comtesse, comment vous trouvez-vous ici ?
– Ne m’en parlez pas, fit la comtesse d’une voix jeune encore et agréable, mais avec un accent bavarois très prononcé. Je viens de Genève, et vous ne pouvez pas vous figurer le mal que je m’y suis donné.
– À quoi donc, mon Dieu ! s’écrièrent les invités en chœur.
La comtesse possédait le privilège des aventures invraisemblables, et pourtant vraies, suivant la maxime immortelle de l’immortel auteur du Lutrin, et l’un des plus grands plaisirs de ses amis était de les lui faire raconter, à quoi elle se prêtait, d’ailleurs, avec une grâce parfaite.
– La chère comtesse s’est donné tant de mal, interrompit le majestueux Tomine, que je l’ai trouvée à Saxon, en train de s’épuiser sur une série malencontreuse, et j’ai dû l’en arracher de vive force, sans quoi...
– Vous êtes un impertinent, interrompit la comtesse en frappant un bon coup de son éventail sur les doigts du colonel, qui se mit à les sucer pour engourdir la douleur ; est-ce qu’on se vante jamais de services rendus aux dames ?