Mémoires de Mr. d'Artagnan

Gatien Courtilz de Sandras · Chapitre 4 sur 7 · partie 2/3

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Mémoires de Mr. d'Artagnan

La reponse que j’en eus ne me…

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

 

J’avois suivi le Roi à Amiens, d’où je n’étois pas encore parti pour me rendre à l’Armée du Duc d’Orleans, ou je devois aller servir, quand son Eminence demanda à Mr. de Treville de lui donner deux Mousquetaires qui fussent Gentilshommes, & qui n’eussent que la cape & l’épée, afin qu’ils lui eussent l’obligation de leur fortune. Mr de Treville qui avoit toûjours de la bonté pour moi, me choisit sans hesiter pour me presenter à lui, & étant un peu plus retenu sur le choix de l’autre, il tomba à la fin sur Besmaux qui étoit entré quelque tems après moi dans les Mousquetaires. Nous crûmes tous deux nôtre fortune faite quand nous nous vîmes ainsi appellez si heureusement auprès du Ministre. Chacun qui eut été à nôtre place l’eut crû aussi-bien que nous, mais comme il y avoit bien à dire qu’il fut aussi-bien faisant que l’avoit été le Cardinal de Richelieu, nous languîmes long-tems devant que de voir réüssir nos esperances. Bien loin de nous faire le bien que nous prétendions, tout ce que la nouvelle qualité que nous eumes de ses Gentilshommes nous procura fut qu’il nous employa à des courses pour récompense desquelles il nous fit donner des ordonnances tantôt de cinq cent écus tantôt de cent pistoles & tantôt de moins. Or comme il y en faloit depenser une bonne partie, ce qui nous en restoit étoit si peu de chose, que nous sentions toûjours ce que nous étions. Je veux dire par-là que si nous avions des bas non n’avions pas de souliers, principalement Besmaux qui n’avoit pas trouvé la même ressource que moi dans le jeu, & qui ne m’avoit pas encore rendu l’argent que je lui avois prêté.

 

Cependant je devins bientôt tout aussi miserable que lui, la fortune me tourna le dos tout d’un coup, & je commençai à perdre tout ce que j’avois, ainsi comme je me voyois déchu de mes prétentions par l’avarice de mon nouveau maître, il arriva que lors que je croyois devoir être le mieux, ce fut justement lors que je me trouvai le plus mal. Je fus bientôt denué de toutes choses par les pertes que j’entassai les unes sur les autres, & comme un joueur tel que je l’étois devenu par accident, quoi que je ne l’eusse jamais été d’inclination, croit toûjours reparer les brêches qu’il a faites, je m’enfoncai d’autant plus dans le bourbier, que je fis plus d’effort pour en sortir. Cela me rendit sage à la fin, & considerant que Dieu m’ayant suscité ce secours dans le temps que je n’avois rien, il lui plaisoit de me le refuser maintenant que je devois avoir quelque ressource, je fis dessein de ne plus jouer du tout. Ainsi quoi que l’on dise ordinairement que qui a joué jouera, & que l’on croye ce Proverbe infaillible, je fis voir bientôt par ma conduite qu’il n’y a point de regle sans exception. S’il m’arriva de jouer d’avantage ce ne fut rien en comparaison de ce que j’avois joué auparavant, & ayant gagné cela sur moi que de me rendre maître de ma conduite, la fortune fut obligée malgré elle de me donner du relâche de ce côté là. Elle me suscita cependant un autre malheur qui me fut bien aussi sensible; quoi qu’il ne me jettât pas dans la nécessité. La Dame que j’avois avertie de sa beveuë l’ayant été trop tard pour en faire son profit, l’autre avertit son mari de nôtre Commerce quelque tems après que je fus parti de Paris. Il fut sensible à cet affront, comme chacun à coutume de l’être dans une pareille rencontre. Il y prit donc feu tout aussi-tôt, & n’ayant point douté de la chose aux preuves qu’elle tâchoit de lui en donner, il résolut de s’en venger ou d’en mourir en la peine. Par malheur pour nous il surprit encore deux lettres que nous nous écrivions, tellement que perdant patience après cela, il envoya à Amiens un homme pour m’assassiner. Il y arriva deux jours après que j’en étois parti par l’ordre de Mr. le Cardinal, qui m’avoit envoyé vers le Marêchal du Plessis. Il étoit en Italie, & il lui ordonnoit de passer en Provence pour s’y embarquer avec le Marêchal de la Meilleraie.

 

Ce contre-tems empêcha cet assasin de pouvoir executer son coup, & ne sachant où me prendre, parce que son Eminence tenoit mon message secret, il s’en retourna à Paris où il dit à celui qui l’avoit envoyé la raison pour laquelle il s’en revenoit sans rien faire. Mon jaloux écrivit à la Cour à quelqu’un de ses amis pour savoir ce que j’étois devenu; mais nul ne lui en pouvant rien dire, il ne voulut pas faire éclater son ressentiment contre sa femme, de peur de manquer ce qu’il projettoit contre moi. Il se donna patience jusques à ce que je fusse revenu, &

n’ayant gueres tardé à mon voyage, je ne fus pas plûtôt de retour à Amiens qu’il en fut averti par ceux à qui il avoit écrit. Il y depêcha en même tems le même homme qui m’y avoit déja manqué, & celui-ci m’y ayant encore manqué cette fois là, parce que son Eminence ne me vit pas plûtôt de retour qu’il me renvoya devant Courtray pour porter quelques ordres au Duc d’Orleans, il me suivit devant cette place, parce qu’il savoit bien que j’y étois allé. Le Comte Delpont, Savoyard de Nation, y commandoit, & comme c’étoit un homme intelligent dans l’attaque & dans la deffense des places, il avoit demandé à cor & à cri au Gouverneur des Païs-Bas, de lui envoyer des munitions de guerre & de bouche dont il manquoit. Ce Gouverneur qui ne croyoit pas qu’on dût attaquer cette place, parce qu’elle étoit bien avant dans le païs, prit ses précautions pour des allarmes, & lui ayant fait réponse de ne se point inquieter, &

qu’on ne songeoit point à lui, Delpont n’en fut point content, & lui recrivit, que quoi qu’il déferat toutes choses à ses conseils, & qu’il reverât ses ordres, il lui permettroit de lui dire ou qu’il étoit mal servi par ses espions, ou qu’il ne prenoit pas garde aux mouvemens de ses ennemis; qu’il étoit aisé de connoître leur dessein par leurs demarches, & qu’il faloit qu’il eut bien perdu son tems à la guerre, s’il s’abusoit dans la pensée qu’il avoit que sa place seroit attaquée avant qu’il fut peu.

 

Comme il suffit d’avoir du merite pour se faire des ennemis & des jaloux, Delpont qui en avoit auprès du Gouverneur ne manqua pas d’y être raillé, comme un homme susceptible de terreur panique. Quelqu’un de ses amis le lui ayant mandé, & qu’on le faisoit passer pour un visionnaire, il se contenta de recrire encore une fois à ce Gouverneur, afin qu’il ne put lui imputer d’avoir manqué à son devoir pour écouter un peu trop son ressentiment; mais sa lettre ayant été tout aussi mal reçûë que l’avoit été la premiere, il s’en tint là, & ne dit plus rien, il fut assiegé cependant, & l’experience ayant fait voir à ses ennemis qu’il en savoit plus qu’eux tous, ils furent bien confus d’avoir tant parlé mal à propos. Comme il n’y a rien capable d’abatre un brave homme, le mauvais état de cette place ne fit point perdre courage à celui ci. Il donna le tems au Général de l’Armée d’Espagne de se preparer à le secourir, & ce général s’étant aproché de nos lignes les reconnut, & fit tout ce que l’on fait ordinairement quand on a dessein de ne pas laisser prendre une place sans coup ferir.

 

Les choses étoient en cet état quand j’arrivai à nôtre camp, & le Cardinal ne m’ayant point recommandé de faire diligence, je crus que j’aurois mauvaise grace de revenir si-tôt auprès de lui, maintenant que l’on étoit à la veille d’une bataille. Je me mêlai même avec quelques volontaires qui demanderent permission au Duc d’Orleans d’aller reconnoître les ennemis. Par ce moien nous les attirâmes hors de leur Camp en les provoquant de venir faire le coup de pistolet. Nous nous engageâmes ainsi dans une espece de combat, qui eut été plus loin que nôtre Général n’eut voulu s’il n’eut pris soin de retenir nôtre ardeur.

Comme c’étoit à lui à attendre qu’on le vint attaquer, il fit sonner la retraitte, en quoi il se montra beaucoup plus sage que nous. Nous nous retirâmes suivant ses ordres, & ayant été fort exact après cela à ne pas permettre que ni volontaire ni autres fissent une semblable chose que celle que nous venions de faire, nous les attendîmes de pied ferme, quand ils voudroient venir à nous. Leur Général n’osa l’entreprendre, tant qu’il demeura maître de sa raison; mais l’ayant perduë dans une débauche qu’il fit avec ses principaux Officiers, parmi lesquels il y avoit quelques Allemans, qui ne voyoient rien au dessus de leur courage quand ils avoient une fois quatre verres de vin dans la tête plus qu’il ne falloit, il permit qu’ils vinssent nous attaquer lors que nous n’y pensions presque plus. Il parut bien du côté qu’ils firent éclater cette entreprise qu’ils y faisoient entrer plus de chaleur que raisonnement; car ils vinrent droit au quartier du Marêchal de Gassion, qui étoit un homme aussi vigilant qu’il savoit bien se deffendre. Encore passe s’ils fussent venus à celui du Marêchal de Rantzau, qui avoit cela de commun avec eux qu’à quelque heure qu’on le put prendre on ne le trouvoit guéres à jeun. Ils eussent pû esperer du moins qu’étant but à but de ce côté-là, il n’y eut plus eu que la fortune qui eut decidé du reste; mais en s’addressant à Gassion, ils trouverent un homme qui ne pouvoit jamais être surpris, & qui les repoussa aussi de telle sorte, que tout hardis que le vin les rendoit, ils ne tarderent gueres à prendre la fuite.

 

Ayant si mal réüssi dans leur entreprise, ils en firent une autre du côté du Marêchal de Rantzau, qui parut toute aussi éloignée de la raison que l’avoit été celle-là. Comme il avoit fortifié son quartier par des redoutes qu’il avoit élevées de distance en distance, ils furent à lui par tranchées. C’étoit le moyen justement de le faire precautionner, &

de l’empêcher de boire. Mais soit qu’ils eussent oui dire, comme il étoit vrai, que quand il avoit bu, il n’en frapoit que mieux, pourvû qu’il n’eut pas bu par excès, ou qu’ils crussent qu’ils viendroient à bout de leur dessein plus facilement par-là, que par tout le reste, ils employerent beaucoup de tems à cette tranchée sans en receuillir aucun fruit. Rantzau dont on renforça le quartier, fit de frequentes sorties sur eux, & si les assiegez en eussent fait autant sur nous & avec autant de succès, ils eussent éloigné la perte de leur place beaucoup mieux que par tout ce qu’ils firent. Mais le peu de monde qu’avoit le Comte Delpont le mettant hors d’état de rien entreprendre, il fut obligé de se contenter de se deffendre selon ses forces & d’être spectateur de ce qui se passoit au quartier Rantzau. Il n’en espera neanmoins rien de bon, voiant que dans toutes les sorties que ce Marêchal faisoit il étoit bien rare qu’il n’y eut de l’avantage. Il jugea que c’étoit un prejugé de ce qui devoit arriver, & ne se trompa pas: ils furent obligez d’abandonner leur dessein, après l’avoir poursuivi pendant quelque tems. Le Duc d’Orleans proffita de la consternation que cela devoit jetter dans l’esprit des assiegez. Il les fit sommer de se rendre; mais le Gouverneur dont le courage ne s’affoiblissoit point au milieu des malheureux évenemens qui arrivoient à son parti, ne croyant pas qu’il y eut de l’honneur à lui à la faire, tant qu’il verroit une armée préte à le secourir, il attendit qu’elle se fut retirée pour entendre à une capitulation; mais il ne l’eut pas plutôt perdu ce vûë, qu’il crut à propos de ne pas attendre davantage & se rendit.

 

Deux jours devant que cela arivat l’homme qui avoit été envoyé pour m’assassiner, & qui sans que je m’en apperçusse me suivoit à vue depuis qu’il m’avoit trouvé, etant venu à la tranchée ou j’étois, receut un coup ce Mousquet, lorsqu’il ne cherchoit que l’occasion de faire le sien. Le coup étoit mortel, & lui ayant été annoncé qu’il faloit se preparer à la mort, il demanda à me parler, & m’avoua en secret à quel dessein & de quelle part il étoit venu là. Il me dit en même tems de prendre garde à moi, parce que celui qui l’avoit envoyé étoit si rempli de ressentiment qu’il avoit bien la mine de n’en pas demeurer là. Je profitai de l’avis, & me tins sur mes gardes. Cependant croyant être obligé d’en avertir la Dame qui étoit cause de tout ce fracas, afin qu’elle prit ses precautions aussi-bien que moi, je lui envoyai une lettre par mon valet de chambre, que je depêchois à Paris pour quelque argent, que j’y avois prêté lors que j’avois gagné les neuf cent pistoles, dont j’ai parlé tantôt. Il la lui rendit en main propre, &

sans que son Mari en eut connoissance, parce que je lui avois dit avant que de le faire partir, comment il s’y prendroit pour cela. Elle fut bien surprise quand elle vit ce qu’elle contenoit, & se doutant bien que s’il en venoit là contre moi, il y avoit bien de l’apparence qu’il ne la ménageroit pas davantage, elle resolut de la prevenir. Elle gaigna un Apotiquaire qui moyennant cinquante pistoles lui donna une dose de poison; elle le lui fit prendre adroitement, & comme ce poison ne devoit faire son effet que peu à peu, son mari qui avoit d’étranges desseins contr’elle & contre moi eut le tems de songer à sa vengeance. Il chercha un autre assassin pour m’envoyer en l’autre monde, pendant que ne se pouvant resoudre à la traiter si cruellement: après l’amitié qu’il avoit eu pour elle, il fit dessein de l’envoyer en Religion. Comme il étoit prudent il fut quelque tems devant que de fixer son choix sur l’homme qu’il cherchoit à mon égard. Pour ce qui est d’elle comme il croyoit pareillement que le moins d’éclat qu’il pouroit faire ne seroit que le mieux, il l’envoya chez son pere, qu’elle avoit encore, & qui étoit un Gentilhomme de distinction de la Province de Normandie. Il feignit d’avoir reçû des lettres de ce païs-là, qui lui aprenoient qu’il se portoit mal; il lui dit qu’il etoit necessaire qu’elle y fut faire un tour, afin que s’il venoit à mourir elle eut l’oeil qu’une autre fille qu’il avoit pour tous enfans, & qui etoit mariée à un homme de qualité de la Province ne mit pas la main, à son préjudice, à sa succession.

 

La Dame le crut de bonne foi, & comme elle ne l’aimoit pas trop, & que quand on a de tels sentimens pour un mari, on ne demande pas mieux que d’en être éloignée, elle partit non-seulement sans répugnance; mais encore avec beaucoup de joye. Elle crut que tant qu’elle seroit chez son Pere, ou chez ses Parens, elle n’avoit rien à en craindre; mais en y arrivant elle y trouva un grand sujet de mortification, au lieu d’y voir son pere ou mort ou moribond comme elle s’y attendoit, elle le vit se portant bien, & n’ayant nulle envie de mourir. Elle en eut eu sans doute beaucoup de joye, si ce n’est qu’elle reconnut à son abord, qu’il n’étoit pas tout à fait bien intentionné pour elle. Il lui sembla même qu’il la menaçoit déja par ses regards, en quoi elle ne se trompoit pas trop. Il avoit reçû une lettre de son mari, par laquelle après l’avoir averti de sa petite vie, il la finissoit en le priant de l’en deffaire tout au plûtôt, de peur de succomber à la tentation qu’il avoit quelquefois de lui faire un méchant parti. Le bon homme qui entendoit à demi mot, lui eut bien caché son chagrin, s’il eut été aussi dissimulé que le sont d’ordinaire les gens de sa nation; mais ayant cela de particulier en lui qu’il ne leur ressembloit pas à cet égard, il ne lui fit pas non-seulement mauvaise mine, mais il lui en dit encore le sujet.

La Dame fut bien surprise à ces reproches. Cependant ne sachant que lui dire pour s’excuser, parce que son mari en lui écrivant lui avoit aussi envoyé les deux lettres qu’il avoit interceptées, elle baissa les yeux qu’elle n’eut pas levez si-tôt de terre, si ce n’est que ce Gentilhomme après avoir paru assez moderé dans son ressentiment, s’emporta de telle sorte qu’elle eut peur qu’il n’en vint à d’étranges extremitez. Ainsi croyant que quelque méchante excuse qu’elle lui put donner, elle vaudroit toûjours mieux que rien, elle lui répondit que s’il vouloit se donner la patience de l’entendre, peut-être ne la trouveroit-il pas si coupable qu’il pretendoit: qu’il se devoit souvenir que quand il l’avoit mariée à son mari c’avoit été contre son gré, qu’elle l’avoit conjuré de lui en donner un autre, parce qu’elle sentoit bien qu’elle ne le pouroit jamais aimer; qu’il n’en avoit voulu rien faire, ce qui l’avoit obligée de recourir aux larmes; mais que ses larmes n’ayant non plus operé que ses prieres, elle étoit ainsi passé dans la maison d’un homme encore plus desagréable par son humeur que par sa mine, quoi qu’elle ne fut pas fort ragoutante pour une femme; que pour peu de delicatesse qu’elle put avoir, cela suffisoit tout seul pour rebutter la plus vertueuse; qu’elle n’avoit pû par ce moyen lui faire toutes les caresses qu’elle eut faites à un autre; qu’il n’avoit pas été trop content; que cependant tout cela se seroit peut-être raccommodé, s’il n’eut sçû je ne sais comment les sentimens qu’elle avoit pour lui, dès qu’elle étoit fille; qu’il en avoit été au desespoir, & que comme il n’étoit pas naturellement trop raisonnable, il avoit pris sujet de là de l’accuser d’avoir quelque galant; que même il n’en étoit pas demeuré aux reproches, qu’il étoit bientôt passé aux extremitez, jusques à mettre plusieurs fois la main sur elle, qu’elle n’avoit pas voulu s’en plaindre ni à lui ni à personne, se flattant qu’à la longue il rentreroit en lui même, mais que puis que sa jalousie le menoit encore si loin que de lui supposer des amourettes, pour quelques lettres écrites innocemment, elle ne pouvoit plus s’empêcher de lui découvrir son malheur.

 

Le bon homme qui ne croyoit pas tout ce qu’on lui disoit, &

principalement quand cela venoit d’une femme contre qui les soupçons étoient aussi forts qu’ils l’étoient contr’elle, il lui répondit que si ce qu’elle disoit étoit vrai, cela rendoit sa faute plus legere, quoi que cela ne l’excusât pas entierement; qu’un mari avoit tort d’en venir jamais là, pour quelque raison que ce pût être, mais que c’étoit encore bien pis d’une femme qui pour avoir le plaisir de s’en venger se portoit aux choses dont elle étoit accusée. Elle voulut encore lui dire que ce n’étoit qu’un jaloux, & qui ne meritoit pas qu’on ajoutât foi à ses paroles: Il lui repartit qu’il desiroit pour l’amour d’elle, & pour l’amour de lui-même qu’elle dit vrai; mais que comme c’étoit une chose à éclaircir avant que de la croire il alloit toûjours la mener dans un couvent. Il commanda en même tems de mettre les chevaux au carosse, &

l’ayant conduite à Roüen il l’y laissa entre les mains d’une Abbesse qui étoit de set parentes. Elle souffrit qu’on l’y menât sans se laisser faire aucune violence, parce qu’elle se flattoit que sa captivité ne seroit pas de longue durée; elle savoit qu’elle avoit mis son mari dans un état à ne pas vivre encore long-tems, ainsi elle contoit que lui mort, elle seroit sa maîtresse sans être tenuë de reconnoître la domination de personne.

 

Quand elle fut là, elle y fit la devote, si bien que l’Abbesse s’y laissant tromper elle manda à son pere qui lui avoit fait confidence de son chagrin, afin qu’elle prit garde de plus près à sa conduite, que tout ce qu’on lui avoit dit de sa fille avoit tout l’air de medisance, qu’il n’y avoit point de personne ni plus sage ni plus modeste, & que bien loin d’en être mécontent il devoit en être satisfait au dernier point. Le pere ne l’en justifia pas davantage dans son esprit, pour avoir bonne réputation auprès d’elle. Comme il savoit, que les femmes qui veulent tromper les autres sont celles d’ordinaire qui s’efforcent le plus de paroître vertueuses, il suspendit son sentiment, jusques à ce qu’il sut faire un tour à Paris. Il étoit resolu de s’en éclaircir avec son gendre à qui il avoit mandé le lieu où il avoit mis sa femme; afin que s’il lui prenoit envie de la ravoir, il le put faire toutes fois &

quantes que bon lui sembleroit. Il savoit que c’est une démangeaison qui prend souvent aux pauvres cocus, & que cocu pour cocu, ils aiment autant l’être d’une femme que d’une Maîtresse qu’ils pouroient prendre. Mais devant qu’il y put aller le boucon qu’avoit pris l’autre le faisant tomber en langueur, il n’osa lui en parler, parce que le bruit couroit dans le monde qu’il n’étoit malade que de chagrin. Il eut peur de renouveller sa playe, principalement, parce qu’il penchoit plûtôt à croire sa fille coupable qu’innocente.

 

Le mal de ce pauvre homme augmenta cependant tous les jours, & son beau pere qui l’avoit toûjours trouvé de moment à autre en plus mauvais état, comme il étoit impossible qu’il fut autrement, après ce qu’il avoit pris, craignant que sa vûë ne lui fut desagréable partit, après lui avoir souhaité une promte guerison. Il étoit bien éloigné de l’esperrer de la maniere que les choses se passoient, ainsi se voyant decliner à chaque moment, son Confesseur lui demanda s’il ne pardonnoit pas à sa femme. Car il lui avoit dit à confesse dequoi il la soupçonnoit, & que c’étoit ce qui le faisoit mourir. Il ne lui répondit ni ouï ni non, ce qui obligeant le Confesseur de lui réiterer la même demande, jusques à quatre fois, il lui fit à ce coup-là une réponse toute pareille à celle qu’un Admiral de France fit un jour au sien sur une chose assez semblable à celle-là. Cet Admiral n’avoit qu’une fille unique à qui un Gentilhomme, qu’il avoit fait un enfant. L’engrosseur s’en étoit enfui en Angleterre après son coup, non-seulement pour éviter la bâtonnade qui ne lui pouvoit manquer après cela, mais encore la pendaison qui est inévitable dans ces sortes de rencontres, ou tout du moins d’avoir le col coupé. Aussi l’Admiral l’y avoit déjà fait condamner quand il tomba malade dangereusement. Le Confesseur ne lui cacha pas l’état où il étoit, & comme il étoit gaigné par les amis du Gentilhomme il demanda à son penitent s’il vouloit porter sa vengeance jusques en l’autre monde?

que Dieu vouloit qu’il pardonnât & que s’il ne pardonnoit il ne voudroit pas être à sa place. L’Admiral lui répondit qu’il lui demandoit là une chose bien difficile, mais que puis qu’on ne pouvoit se sauver que par là, il pardonnoit à lui & à sa fille s’il venoit à mourir. Le Confesseur lui repartit que cela ne suffisoit pas, & que soit qu’il mourut ou qu’il guerit il faloit le faire; mais l’autre lui répondit que ce qui étoit dit étoit dit, & qu’il n’avoit que faire d’en attendre davantage. Il mourut effectivement sans y vouloir ni ajouter ni diminuer, & comme c’étoit assez pour procurer le repos de ces deux amans, l’engrosseur revint d’abord qu’il eut les yeux fermez, & épousa sa Maîtresse. Ils ont été la tige de quantité de cordons bleus, & d’autres personnes de grande consideration, quoi que le mari ne fut qu’un petit Gentilhomme de Provence, & même si petit, que quoi qu’il s’en trouve de si miserables en Berri qu’ils labourent eux-mêmes leur charuë, je doute fort qu’il ne le fut encore davantage, qu’ils le sauroient être.

 

Au reste le mari de ma Maîtresse n’ayant fait à son Confesseur qu’une réponse conditionnelle ainsi que l’Admiral avoit fait au sien, il s’en alla de même en l’autre monde sans vouloir y rien changer. La Dame sortit du couvent tout aussi-tôt sans y vouloir demeurer davantage, &

son Pere crut y devoir donner son consentement sans se faire tirer l’oreille, depeur qu’en resistant on ne fut persuadé dans le monde que son gendre avoit eu raison de faire ce qu’il avoit fait. Quand elle fut ainsi retournée à Paris je crus que rien ne m’empêchoit plus d’aller chez elle, & j’y fus comme de coutume. J’y fus tout aussi-bien reçû en apparence que je l’avois jamais été, mais lui ayant voulu demander les mêmes faveurs qu’elle m’avoit faites auparavant, elle me dit franchement que le tems n’en étoit plus, que si elle avoit été folle elle ne le vouloit plus être; mais que si ces faveurs m’étoient cheres, elle me les rendroit quand je voudrois, pourvû que je les voulussent meriter par un mariage. Il y en eut eu beaucoup à ma place qui l’eussent pris au mot.

Jeune belle & riche comme elle étoit déja, & comme elle le devoit être encore davantage après la mort de son pere, étoit plus qu’il n’en falloit pour tenter un Gascon qui n’avoit que la cape & l’épée; mais trouvant qu’il y avoit assez de cocus, sans en augmenter encore le nombre, je demeurai si froid & si interdit à cette proposition, qu’il lui fut impossible de le méconnoître. Elle m’en fit quantité de reproches, & me dit que voila ce que c’étoit que d’obliger un ingrat.

J’eus la bouche ouverte pour lui répondre que si elle n’eut jamais obligé que moi, peut-être ni eusse-je pas pris garde de si près, mais faisant reflexion que je la desobligerois plus par cette parole, que par quelque méchante excuse que je pusse trouver, je lui répondis que j’accepterois de bon coeur l’honneur qu’elle me voudroit faire si ce n’est que j’avois tant d’aversion pour le mariage, que j’avois peur de la rendre malheureuse, aussi-bien que moi. Elle entendit bien ce que cela vouloit dire, dont me sachant très mauvais gré, elle chercha un autre Marchand, puis que je ne voulois pas être le sien. Elle n’en manqua pas à Paris où les cornes ne font pas de peur à quantité de gens, pourvû qu’elles se trouvent dorées. Le Chevalier de… Cadet de bonne maison, mais qui n’avoit pour toutes choses qu’une pension assez modique que son frere ainé lui faisoit, se mit sur les rangs & l’emporta. Je ne lui enviai point sa fortune, puis qu’il n’avoit tenu qu’à moi de l’avoir, mais comme j’eusse été bien aise d’en faire ma Maîtresse, je me presentai devant elle, quand ils furent mariez pour voir si elle seroit d’humeur de me traiter comme elle avoit fait, du vivant de son premier mari. Le Chevalier dans l’esprit de qui elle ne passoit pas pour une Vestale, & qui avoit peur de sa foiblesse, crut qu’il m’en devoit parler plûtôt qu’à elle. Il me dit sans autre compliment que chacun étoit le maître chez soi, & qu’il ne trouvoit pas bon que j’y revinsse davantage.

Je n’eus rien à dire à cela, & étant obligé de faire ce qu’il disoit, je me serois beaucoup ennuyé si Paris ne m’eût fourni mille autres Maîtresses qui me consolerent bientôt de celle là. En effet je ne fus pas long-tems sans en trouver une, non pas à la verité aussi belle qu’étoit la femme du Chevalier, mais qui en recompense étoit encore bien plus riche. Le compliment qu’elle me fit d’abord que nous fumes bons amis, fut extrémement de mon goût. Elle me dit que quand on étoit bien ensemble, il falloit que tout fut commun; qu’ainsi je pouvois mettre la main dans son Cabinet quand j’aurois besoin de quelque chose, & qu’elle n’y trouveroit jamais à redire.

 

Son mari étoit President, & ils ne vivoient pas trop bien ensemble, sans qu’ils s’en souciassent trop ni l’un ni l’autre. C’étoit lui qui étoit cause de leur desordre. Au lieu, dans les commencemens de vivre avec elle comme il devoit, il avoit debuté d’abord par mille amourettes. Elle s’en étoit trouvée toute scandalisée, & lui en avoit dit son sentiment; mais comme il ne la vouloit pas mettre sur le pied de le controller, quand bon lui sembleroit, il lui dit qu’il ne se plaisoit nullement à ses corrections, & qu’il la prioit de s’en deffaire. Ce compliment avoit bien plus l’air d’un commandement que d’une priere, & comme un mari n’aime point que sa femme le controlle, & qu’une femme aussi n’aime point de se voir méprisée par son mari, celle-ci se trouva si outrée de sa conduite & de sa réponse, qu’elle résolut de lui ôter son coeur. Le procedé qu’il continua de tenir avec elle la convia bientôt à éxecuter sa résolution. Il eut toûjours un nombre infini de Maîtresses, & comme dans peu de tems l’on mange beaucoup de bien à un métier comme celui là, il n’y eut Personne qui ne conseillât à la Presidente de se faire separer de biens d’avec lui. Ses parens l’en presserent même avec beaucoup de chaleur, & comme elle ne pouvoit pas trop considerer son époux de la maniere qu’il en usoit avec elle, elle y donna les mains sans se mettre beaucoup en peine de la confusion que cela lui alloit donner dans le monde.

 

Le President se servit de toute son authorité pour empêcher que le Châtelet n’ajugeat à sa femme ce qu’elle demandoit. Cela traina l’affaire en longueur, mais enfin comme la dissipation dont elle l’accusoit étoit manifeste, & qu’il y a des regles dans la justice que l’on ne sauroit passer, sans se rendre coupable de prevarication, ce tribunal alloit prononcer contre lui quand il s’avisa d’un tour de chicanne pour reculer sa condamnation. Il lui fit un incident sur ce que le Lieutenant civil étoit de ses parens, & l’ayant attirée par là au Conseil, il y demanda d’autres juges. Le Conseil où il avoit des amis aussi-bien que dans les autres tribunaux ne voulut pas juger l’affaire si-tôt, pour donner le tems à sa femme de se raccommoder avec lui & à leurs amis communs d’y travailler. Ce President y fit tout son possible, mais comme l’amitié qu’elle avoit euë pour lui au commencement s’étoit non-seulement évanoui, mais qu’il y avoit encore succedé beaucoup de haine, elle ne voulut jamais écouter ni aucune des propositions qu’il lui fit, ni aucune de celles qu’il fit faire par ses parens, & par ses amis. Comme il vit cela, & que quelque credit qu’il eut au Conseil il y seroit bientôt debouté de ses demandes, il lui fit une autre chicanne qui suffisoit toute seule pour la perdre dans son esprit, quand même il n’y eut pas déja été assez perdu. Il trouva deux ou trois faux témoins qui lui promirent de desposer comment ils l’avoient veuë entrer dans le carosse d’un homme, ses coeffes baissées, & comme une femme qui ne vouloit pas être connuë, pour couvrir apparement le mal qu’elle alloit faire. Ces faux temoins lui promirent aussi de dire que le Carosse avoit été ensuite du côté du Bois de Boulogne, & que s’étant arrêté dans le Village qui porte ce nom là, elle y étoit descenduë & entrée dans une Hostellerie où elle avoit demeuré deux ou trois heures tête à tête avec celui qui étoit dans le Carosse avec elle.

 

Cette accusation étoit grave, & comme il y alloit de l’honneur & de la reputation de la Dame, elle ne servit qu’à éloigner encore son coeur de son mari. Cependant comme ce n’étoit qu’une medisance, & qu’elle en vouloit avoir reparation à quelque prix que ce fut; elle entreprit les témoins, & les convainquit de fausseté. Il se trouva par bonheur pour elle que le même jour qu’ils l’accusoient de ce rendez-vous elle avoit été enfermée toute l’après dinée dans un Couvent, ainsi toutes les religieuses deposant en sa faveur, son innocence, que son mari voulait opprimer pour se delivrer du procès qu’elle lui faisoit, fut reconnuë generalement de tout le monde.

 

Le cours de cette affaire ayant interrompu l’autre, elle recommença à poursuivre la premiere avec toute la chaleur que demandait l’affront qu’il lui avoit voulu faire. Elle vint à bout de ce qu’elle desiroit, &

le Conseil ayant debouté le President de sa requête, le Chatelet lui adjugea après cela tout ce qu’elle desiroit. Elle fut separée de biens d’avec lui: & fut toute prête en même tems de le poursuivre en separation de corps, sur ce qu’il l’avoit accusée d’adultere; mais ayant consulté cette affaire avant que de s’y engager, & les Avocats lui ayant dit qu’elle n’y réussiroit pas, parce qu’il n’avoit rien fait que sur le temoignage dont il ne s’étoit pu deffendre, elle en demeura là, quoi que dans son coeur, elle lui en voulut bien du mal. Il tâcha de l’adoucir par une conduite plus réglée que celle qu’il avoit tenuë jusques là, mais comme il ne faisoit rien que par contrainte, & que quand on est une fois debauché, on revient bientôt à son premier train de vie, il lui arriva une avanture fâcheuse, quoiqu’il crut d’abord que ce ne fut qu’une galanterie. Il avoit une belle maison à quatre lieuës de Paris, où il alloit souvent s’en donner à coeur joye avec ses Maîtresses. Or sa femme se trouvant incommodée pendant quelques jours, il s’y en fut tout seul & y donna rendez-vous à une de ses amies. Il l’y garda pendant deux ou trois jours, & s’y étant bien diverti avec elle il la renvoya à la Ville, pendant qu’il y demeura encore le reste la semaine avec elle.

 

Le voisinage de Paris lui ayant attiré bonne Compagnie pendant qu’il étoit là, il y vint un de ses amis avec une Dame qu’il lui fit passer pour une de ses cousines germaines. Il lui dit qu’elle étoit mariée à un Gentilhomme de distinction de la Province de Bourgogne, & qu’un procès qu’elle avoit au Parlement l’avoit attirée à Paris. Il en avoit une effectivement qui étoit mariée en ce Pays-là, & qui y demeuroit actuellement, mais elle étoit bien éloignée de ressembler à celle-ci.

Celle-ci étoit aussi peu cruelle que l’autre étoit sage: & ils avoient choisi son ami & elle la maison du President pour y venir passer quelques jours ensemble, croyant tous deux qu’il n’étoit pas homme à prendre garde de si près à leurs affaires, & que quand même il y prendrait garde, il n’étoit pas assez ennemi de nature pour se scandaliser de ce qu’ils auroient fait servir sa maison à leurs plaisirs. En effet il n’étoit pas grand formaliste là dessus. Cependant s’étant douté qu’ils étoient bien ensemble, quoi qu’ils lui en fissent mistere, il resolut de le découvrir de lui même sans qu’il lui fut besoin de leur donner la question. Pour cet effet il les mit coucher dans deux chambres qui étoient l’une auprès de l’autre, & qui avoient communication ensemble. Il donna un lit d’ange à la Dame, qui au lieu d’être sur une couche ordinaire, étoit au milieu de la chambre suspendu par quatre coings. Il contoit que s’ils étoient bien ensemble l’homme viendroit l’y trouver, & il batissoit là-dessus un dessein qui devoit servir à l’eclaircissement de ce qu’il cherchoit.

 

Au reste après leur avoir fait fort bonne chere, l’heure de se coucher étant venue, il les fit passer tous deux chacun dans leur appartement.

Ils furent ravis quand ils virent qu’ils étoient si près l’un de l’autre, & sur tout quand après avoir regardé la porte de communication qui y étoit, ils reconnurent que rien ne les empêcheroit de se visiter.

L’homme fut trouver la Dame comme le Président s’y étoit bien attendu, &

s’étant mis avec elle dans le lit, qui étoit en l’air, & qui ressembloit plûtôt à une branloire qu’à un veritable lit, le President ne les crut pas plûtôt endormis, qu’ils furent guindés au haut de la chambre par le moien des cordons qui étoient dans des poulies attachées aux quatre coins. Ils étoient si fatiguez soit du voiage qu’ils avoient fait de Paris à cette maison, soit d’autre chose, qui ne se dit point, mais qui se devine aisément, qu’ils ne se sentirent point enlever. Ils se trouverent ainsi le lendemain matin bien étonnés quand ils se virent tout au haut de la chambre. Elle avoit pour le moins quinze pieds d’élevation, & ne pouvant sauter du haut en bas sans courre risque de se rompre ou un bras ou une jambe, leur état leur parut tout aussi triste que celui d’un homme qui se voit pris dans un piege, lors qu’il y pense le moins. Ils demeurerent là jusques à midi que le President jugea à propos de les aller relever de sentinelle. Il fit le surpris quand il les vit couchez ensemble, & guindez si haut; mais enfin ayant converti bientôt son feint étonnement en raillerie, il leur dit qu’il se fussent épargnez cette confusion, s’ils eussent voulu: qu’ils n’avoient qu’à lui avouer leur intrigue, & que comme il n’étoit pas scrupuleux, il se fut fait un plaisir de leur rendre service. Il goguenarda beaucoup après cela, & bien que la Dame ne fut pas sans confusion non plus que son ami, ils feignirent d’entendre le mot pour rire; parce qu’ils ne pouvoient rien faire de mieux. Cependant un secret sentiment leur en demeurant gravé dans le coeur, ils ne furent pas plûtôt de retour à Paris que l’homme resolut d’en prendre vengeance. Il rumina bien comment il s’y devoit prendre pour l’assurer, & comme il ne voioit rien qui lui promit un succès plus favorable qu’une pensée qui lui venoit, voici ce qu’il fit incontinent pour la mettre à execution. Comme il se doutoit qu’en apostant quelque jolie fille à ce magistrat, il donneroit tête baissée dans le panneau, il en choisit une qui étoit toute aussi gâtée qu’elle étoit belle. Il la fit venir chez lui avec une autre femme qui lui ressembloit quant aux moeurs. Il les fit habiller en religieuses & donna à celle qui ne se portoit pas bien & qui étoit la plus jolie tous les ornemens qu’une Abbesse a coutume de porter, afin qu’on la reconnoisse d’avec les autres.

 

Quand cela fut fait, il lui donnât aussi une carosse à six chevaux avec des livrées grises. Ce carosse prit le chemin des eaux de Bourbon, sur lequel étoit la maison du President. La fausse Abbesse à qui le mal qu’elle avoit ne donnoit pas bonne couleur, s’étant arrêtée dans son village sur les cinq heures après midi, sous prétexte qu’elle étoit si incommodée qu’elle ne pouvoit passer outre, envoia une heure après demander au President s’il trouveroit bon qu’elle se fut promener dans son parc d’abord qu’elle se seroit reposée. L’on étoit alors au mois de mai où les journées sont longues, & assez chaudes; & s’y en étant allée sur les sept heures du soir après avoir sçû que le President le trouvoit bon, non seulement, mais encore qu’il lui feroit voir lui-même tout ce qu’il y avoit de beau dans sa maison, il vint au devant d’elle jusques à la porte quand il sut qu’elle étoit arrivée. Il trouva qu’il ne lui manquoit que le teint pour être une des plus belles personnes du monde, l’attribuant à ce dont on a de coutume d’accuser les Dames, savoir d’être amoureuses. La charité qu’il avoit naturellement pour le beau sexe lui fit songer à lui offrir un remède que l’on fait passer pour souverain dans ces sortes de maladies. Il ne lui voulut pas dire tout d’un coup jusques où s’étendoit la bonne volonté qu’il avoit pour elle, & étant bien aise de la prévenir auparavant en sa faveur, il n’y eut sorte d’honnêteté qu’il ne lui fit, ni de douceur qu’il ne lui contât.

La feinte Abbesse feignoit de n’y être pas insensible, & lui faisant accroire qu’elle n’avoit nulle inclination au couvent, lors que ses parens l’avoient obligée de s’y jetter, il lui témoigna de son côté de prendre grande part à la violence qui lui avoit été faite. Enfin s’enflammant toûjours de plus en plus auprès d’elle, il lui debita quantité de fleurettes qu’il ne crut pas perduës de la manière qu’elle les receut. Elle le fit comme une femme qui n’eut pas sçû ce que c’étoit que du monde, c’est à dire comme une innocente qui croyoit tout ce qu’on lui disoit. Le President l’attribua à ce qu’elle avoit été enfermée dans un couvent dés la bavette, de sorte que la croiant aussi neuve en amour qu’elle y étoit vielle & usée, il se crut le plus heureux de tous les hommes. Il se fit donc une bonne fortune de ce qu’un morceau comme celui-là lui étoit reservé. Il s’abusoit bien dans sa pensée, aussi en ayant tâté après quelques façons que fit la Dame pour mieux faire valloir son jeu, il ne fut guerres à reconnoître qu’il lui eut vallu presque autant prendre du poison que de taire ce qu’il avoit fait. Il devient malade en peu de jours, & son teint étant devenu semblable plûtôt à un mort qu’à un homme vivant, il fut obligé d’avouer en se regardant dans un miroir, que s’il falloit se mocquer de ceux qui avoient les pâles couleurs, il en étoit du nombre, aussi bien que sa nouvelle amie.

 

La fausse Abbesse demeura chez lui quatre ou cinq jours, & ils n’y eurent qu’une même table & un même lit. Elle en partit ensuitte pour aller à son prétendu voiage, mais elle ne fut pas plûtôt à Corbeil qu’au lieu de le continuer, elle y passa la rivière de Seine pour s’en retourner à Paris. Celui qui l’en avoit fait sortir lui avoit promis qu’en cas que son voyage fut heureux, il lui donneroit une bonne recompense. Au reste elle étoit bien aise de lui aller dire qu’il l’avoit été tout autant qu’il le desiroit, ou qu’elle se trompoit fort: l’homme fut ravi de cette bonne nouvelle, & lui ayant donné dequoi la bien contenter, elle quitta les habits qu’elle avoit auparavant. Le President cependant sentit de grandes douleurs par tout le corps, &

comme il étoit bien éloigné de savoir ce que cela vouloit dire, il s’approcha de sa femme aux heures qu’il avoit quelque relâche. Elle le souffrit, quelque mal qu’ils fussent ensemble, soit qu’elle aimât encore mieux cela que rien, ou que son Confesseur lui eut fait un scrupule, de refuser le devoir à son mari. Ce ne fut pas neanmoins sans prendre part au present qui lui avoit été fait, dont s’étant apperçûe encore plûtôt que lui, elle lui dit des injures capables de faire perdre patience à l’homme du monde le plus retenu. Il n’osa rien dire, parceque le mal qu’il souffroit lui même lui faisoit apprehender d’être coupable. En effet n’ayant guerres été à reconnoître que la feinte Abbesse étoit une fausse pièce, il se jetta à ses pieds pour la supplier de lui pardonner.

Il lui conta même comment il avoit été attrapé, pretendant lui donner de la compassion par la nouveauté du fait, ou tout du moins lui rendre son excuse plus recevable. S’il eut bien fait il devoit au lieu d’avouer ainsi la dette si franchement, rejetter sur elle même la cause de cette maladie. La Dame aussi mourant de peur qu’il ne s’en avisât, fit semblant de lui pardonner, afin qu’il ne fit point de difficulté une autrefois de convenir de la chose tout de même qu’il venoit de faire. Il se tint heureux dans son malheur; & ne feignant point de lui faire tout de nouveau le recit de cette avanture, lors qu’il lui plut de remettre cette affaire sur le tapis, il ne prit pas garde qu’elle avoit fait cacher deux personnes à la ruelle de son lit, afin de déposer contre lui quand il en seroit tems. Ayant été sa duppe, lorsqu’il y pensoit le moins, elle le fit venir en justice où elle intenta instance en separation de corps. Il voulut alors se dédire, de ce qu’il lui avoit dit en secret: il croioit que personne ne le pouroit convaincre de fausseté, puisqu’il ne dependoit que de sa bonne foi d’avouer ou denier la dette; mais les deux témoins lui ayant été confrontés, il n’eut rien à dire, sinon que sa femme étoit plus fine que lui. Elle obtint ainsi au Châtelet la separation de corps, qu’elle demandoit, pendant que le Parlement selon sa coutume ne crut pas devoir prononcer si vite. Il voulut leur laisser le tems de faire reflexion à ce qu’ils alloient faire, c’est pourquoi avant donné arrêt par lequel ils devoient avoir six mois pour aviser s’ils se separoient ou non, ce terme ne fut pas plûtôt expiré qu’elle recommença ses poursuites. Le Parlement ne put lui refuser de confirmer la sentence du Châtelet, ainsi ayant été deffaite d’un mari dont elle avoit si peu de lieu d’être contente, elle sec mit chez un de ses parens qui étoit mon ami intime. Ce fut là où je ne perdis pas mon temps auprès d’elle. Elle me fit du bien au deffaut de Mr. le Cardinal qui ne m’en faisoit guerres non plus qu’à Besmaux, qui avoit été par son ordre en Italie avec le Marêchal de la Meilleraie. Il s’y fit donner un coup de pistolet au coin de l’oeil, ou du moins il fit acroire qu’on le lui avoit donné. Ce n’étoit rien pourtant, & il ne lui avoit pas fait plus de mal que si en se gratant il se fut égratigné avec son ongle; mais de peur qu’on n’en perdit le souvenir, & afin que cela rendit témoignage dans l’occasion qu’il auroit été à la guerre, il y porta depuis une mouche, qu’il y conserve encore aujourd’hui fort precieusement.

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