Mémoires de Mr. d'Artagnan

Gatien Courtilz de Sandras · Chapitre 2 sur 7 · partie 3/4

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Mémoires de Mr. d'Artagnan

Je priai Athos de me vouloir prêter…

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

 

Le Cardinal étant arrivé devant Perpignan n’eut pas plûtôt instruit le Roi de ce qu’il avoit découvert, que Sa Majesté fit arrêter Cinqmars. On envoya ordre aussi en même-tems d’arrêter Mr. de Bouillon. Mr. de Couvonges que le Comte du Plessis, qui commandoit en ce païs-là les troupes du Roi, avoit chargé de cet ordre, l’executa fort adroitement.

Mr. de Thou fut arrêté, & celui-ci ayant été conduit à Lion avec Mr. de Cinqmars, leur procès leur fut fait & parfait. Ils furent condamnez tout deux à perdre la tête, celui-ci pour avoir voulu faire entrer les ennemis dans le Royaume, celui là pour en avoir eu connoissance & ne l’avoir pas revelé. Pour ce qui est de Mr. de Bouillon on parloit bien de lui faire la même chose, mais comme il avoit dequoi racheter sa vie, il en fut quitte pour donner sa place de Sedan. Fabert qui faisoit sa Cour au Cardinal depuis plusieurs années, fut pourvû de ce Gouvernement que plusieurs Officiers plus considérables que lui demandoient. Le Cardinal ne survecut guéres à ce triomphe: les Hemorroïdes continuant toûjours de lui faire mille ravages, il ne pût plus n’y s’asseoir ni même durer dans une même situation. Ainsi il fut obligé de se faire rapporter du Roussillon par des Suisses qui le portoient sur leurs épaules. Dans tous les lieux où il logea on l’entra par les fenêtres qu’on élargissoit à proportion du besoin que l’on en avoit, afin de l’y faire passer plus commodément. On l’amena ainsi jusques à Rouanne, où on le mit jusques à Briare dans un batteau; de Briare les Suisses recommencerent à le porter comme ils avoient fait auparavant, & étant arrivé de cette maniere à son Palais, il y mourut deux mois & vingt deux jours après avoir fait mourir Cinqmars & de Thou.

 

Perpignan se rendit au Marêchal de la Meilleraie que le Roi ne faisoit encore que d’arriver à Paris, & il prit Salée ensuite, pendant que nôtre Régiment s’en revint à la Cour. Je vis pour la premiere fois, lors que j’étois encore devant Perpignan, le Cardinal Mazarin à qui le Roi avoit Procuré la pourpre deux ans auparavant, mais qui n’en reçût la Barethe

que lors que nous étions encore à ce siege. Sa fortune a été si prodigieuse qu’il y a quantité de Souverains dont les richesses n’ont jamais approché des siennes; aussi n’y a-t-il jamais eu d’homme qui se soit prevalu comme lui du poste où il fut bientôt placé. Il y a cependant lieu de s’étonner comment il put resister au grand nombre d’ennemis & de jaloux qu’il se fit bientôt par sa haute conduite; mais ce qu’il y a encore de plus étonnant ce me semble, c’est qu’un Peuple qui a toûjours aimé la liberté autant que le nôtre, ait jamais pû souffrir de se voir la proye de son avarice. Le Roi l’avoit mis de son Conseil après quelques services qu’il avoit rendus en Italie; & comme il avoit l’esprit souple, le Cardinal de Richelieu à qui il avoit grand soin de faire sa Cour, l’employa bientôt dans des affaires de grande importance. Le Roi le chargea d’aller prendre possession de la Ville de Sedan, & y ayant installé Fabert il s’en revint en Cour où la mort de ce premier Ministre arriva bientôt après.

 

L’on crut, d’abord qu’il fut mort, que comme le Roi ne l’avoit jamais guéres aimé, sa famille ne seroit pas long-tems dans le lustre où il l’avoit mise. Mais Sa Majesté qui prevoyoit que si elle faisoit un coup comme celui là, ce seroit témoigner trop ouvertement, comme on l’avoit dit souvent dans le monde, que ce Ministre l’avoit toûjours tenuë en tutelle, & qu’il n’y avoit que sa mort qui l’en eut fait sortir, elle l’y maintint non-seulement, mais lui accorda encore de nouveaux honneurs. Elle fit recevoir au Parlement le fils du Marêchal de Bresé Duc & Pair, ce qui ne plut point du tout à la Reine, qui ayant toûjours été maltraitée durant son ministere, esperoit que maintenant que son Eminence avoit les yeux fermez Sa Majesté la vengeroit elle-même de tout ce qu’elle lui avoit fait. Elle le croyait d’autant plus, qu’il sembloit qu’en la vengeant elle se vengeroit elle-même en même tems de quantité de choses, où l’on pouvoit dire qu’il avoit manqué de respect envers elle, comme dans les rencontres dont j’ai parlé ci-devant.

 

Cependant quoi que le Roi usât de cette Politique à cet égard, cela ne l’empêcha pas de mettre en liberté quantité de Prisonniers que ce Ministre avoit fait arrêter sous divers pretextes. Il y en avoit quelques-uns entr’autres comme le Marêchal de Bassompiere & le Comte de Carmain qui étoient renfermez à la Bastille depuis dix ans, & à qui l’on n’eut jamais fait voir le jour, si le Cardinal eut toûjours vécu; mais bien que Sa Majesté ne le fit que pour rejetter sur lui la cause de leur prison, & se disculper par là de la haine publique, il arriva qu’en voulant acquerir la réputation d’un Prince rempli de bonté, puis qu’il rendoit la liberté à des malheureux, qui ne l’avoient perduë que parce qu’ils avoient osé déplaire à ce Ministre, elle acheva de persuader à tout le monde, comme on le croyoit déja tout aussi-bien, qu’elle n’avoit jamais eu la force de gouverner son état par elle-même. En effet elle n’eut jamais souffert qu’on leur eut fait cette violence si elle se fut montrée maîtresse comme elle devoit l’être. C’est ce que tous ses bons sujets, qui avoient beaucoup souffert sous ce Cardinal desiroient qu’elle fit, mais à quoi ils ne purent jamais parvenir tant qu’elle vécut. Ce qu’il y a d’assez extraordinaire en cela, c’est que ce Ministre avoit joint souvent la raillerie à la violence envers ceux qu’il prenoit à tâche d’opprimer. Madame de St. Luc qui étoit soeur du Marêchal de Bassompiere l’étant allé voir plusieurs fois pour le prier de vouloir addoucir les peines de son frere, il avoit feint, comme il y avoit bien à dire qu’elle n’eut autant d’esprit que lui, d’être le premier à y entrer: ainsi en lui parlant là dessus il lui avoit demandé, comme elle lui disoit qu’il étoit malade, si ce n’étoit point qu’il s’ennuyât. C’étoit une plaisante demande à faire d’un homme qui étoit renfermé depuis dix ans entre quatre murailles, & sur tout d’un homme qui avoit été autant du monde que l’avoit été ce Marêchal: aussi Mr. de S. Luc, & tous ceux que prenoient part dans le malheur de ce prisonnier ne voulurent plus qu’elle retournât voir son Eminence, trouvant qu’il y avoit tout autant de peine, & même peut-être d’avantage, à souffrir cette insulte que la violence qu’il faisoit au Marêchal.

 

D’abord que je fus de retour à Paris la cabaretiere mit en usage toute sorte d’industrie pour me voir malgré son mari, elle me donna divers rendez-vous, tantôt chez une de ses amies tantôt chez une autre &c.

 

Ce pauvre jaloux avoit toûjours toute aussi méchante opinion que jamais de sa femme, & comme le parti qu’ils avoient pris l’un & l’autre de ne plus coucher ensemble mettoit encore une plus grande aversion entr’eux, il ne songea qu’à la surprendre en flagrant delit, afin d’avoir lieu de la faire raser & de la mettre dans un couvent. C’est pourquoi il fit semblant que son Commerce l’appelloit en Bourgogne. Et prepara toutes choses comme s’il eût eu effectivement envie d’y aller: ainsi pendant que nous croyons qu’il alloit partir, il ne songeoit qu’à demeurer à Paris, afin d’observer lui même toutes nos demarches. Il fit cependant tout ce qu’il devoit faire, afin de nous mieux tromper. Il graissa ses bottes, accommoda sa valise, s’acheta un cheval & fit parti avec trois ou quatre Marchans de vin pour faire leur Voyage ensemble de Compagnie.

Sa femme qui fut temoin de tout cela, me le dit dans un rendez-vous que j’eus avec elle.

 

Nous n’étions encore alors qu’au commencement du mois d’Octobre, & la saison avoit été si chaude cette année là, que toutes les vendanges étoient déja faites. Par tout l’Automne étoit même toute aussi-belle que l’Eté l’avoit pu être, de sorte que je me souviens encore comme si ce n’étoit qu’aujourd’hui que le jour que le cabaretier fit semblant de partir il avoit fait ce jour là une si grande chaleur qu’à peine en avoit-il fait d’avantage à la S. Jean. Les soirées qui commencent d’ordinaire à être fraisches en ce tems là, ne l’étoient pas même encore devenuës, & on le va bien voir par ce que je vais dire tout presentement. Il faisoit d’ailleurs ce soir là un grand clair de l’une, & encore il sembloit que l’on fut en été, tant il y avoit de monde à toutes les promenades. Quoi qu’il en soit, comme les ténébres sont plus commodes aux amans que la lumiere, ce grand clair de lune ne m’eut point accommodé du tout, si j’eusse cru devoir apprehender quelque chose; mais étant hors de toute inquiétude là dessus je m’en fus sur le soir chez une confidente de ma maîtresse où je devois trouver la clef de sa chambre, afin que j’y pusse entrer devant qu’elle vint à s’y retirer.

Cette confidente l’étoit allée voit une heure auparavant, & m’ayant fait souper avec elle, comme elles en étoient convenuës ensemble, je partis sur les neuf heures de sa maison pour m’acheminer à mon rendez-vous.

 

Le mari faisoit le guet de l’autre côté de la ruë, tout vis-à-vis de sa porte. Il avoit le nez enveloppé dans un manteau d’écarlatte qu’il avoit acheté tout exprés à la fripperie pour se mieux déguiser. Il l’apperçus bien, quoi qu’il fut sur le pas d’une porte; mais comme je le croyois déja à plus de dix lieuës de là & que ce manteau le defiguroit encore si bien qu’il eut fallu être sorcier pour le reconnoître, il ne me vint pas seulement dans la pensée que ce fut lui. J’entrai donc dans l’allée de son logis, tout en sa presence, & comme il me reconnut mieux que je ne le reconnoissois, il fut ravi de se voir si près du tems qu’il attendoit de se pouvoir venger de sa femme & de moy; car il avoit resolu de me faire une méchant parti au hasard de tout ce qui lui en pourroit arriver. Il pretendoit, m’estropier tout du moins s’il ne me tuoit pas, & c’est ce que je sçu depuis de son garçon même qui lui avoit promis de lui prêter main forte pour l’exécution de son dessein.

 

D’abord que je fus entré dans ce logis je montai le plus doucement qu’il me fut possible à la chambre où j’avois rendez-vous; elle étoit au second étage, parce que cet homme avoit laissé la premiere pour les escots de consequence, qui lui pouvoient venir: elle étoit même assez parée d’ordinaire; mais ne voulant pas que la justice pût mordre sur lui quand il auroit fait le coup qu’il pretendoit, il l’avoit fait démeubler la veille, sans que personne le sçut que son garçon. Il en avoit fait porter les meubles chez un cousin de ce garçon qui étoit un de ses locataires, & qu’ils avoient mis tous deux de leur secret.

 

J’ouvris la porte de la chambre où je devois entrer, tout aussi doucement que j’étois monté le degré. Je la refermai sur moi tout de même, & me tins tout auprès sans bouger de ma place, tant, de peur de faire du bruit & que l’on ne m’entendit au dessous, que pour entendre moi même quand la cabaretiere monteroit. J’étois convenu avec elle de lui ouvrir cette porte d’abord qu’elle grateroit, & il falloit que je fusse ainsi tout auprès pour ne pas prendre pour elle des gens qui pouroient y venir, si je manquois à y prendre garde. Le tems me dura assez long tems devant que de l’entendre monter, parce que quoi qu’il fut déja tard, quand j’étois arrivé elle vouloit voir retirer tous ses gens devant que de s’aller coucher. Son mari avoit averti son garçon de mon arrivée, sans qu’elle eut pû s’en deffier, ce garçon étoit allé sous pretexte de quelque necessité dans l’allée du logis, où le Maître étoit convenu qu’il iroit lui même le trouver pour lui dire à l’oreille, ce qu’il auroit découvert. Cela s’étoit exécuté tout de même qu’ils l’avoient concerté ensemble. Le garçon ayant paru sur la porte, le Maître lui étoit venu dire de se tenir prêt & que la bête étoit dans les toilles. C’étoit ainsi qu’il m’avoit nommé à lui, & il croyoit sans doute ma mort toute aussi proche que celle d’un pauvre sanglier ou de quelque autre animal qu’on y fait donner. Quoi qu’il en soit la femme s’étant retirée après avoir vu passer tous ses gens où ils avoient coutume de s’aller reposer, elle vint à la porte de la chambre où elle n’eut pas plûtôt gratté, qu’elle lui fut ouverte. Nous nous mimes au lit un moment après, & il n’y avoit pas une demie heure que nous y étions que le garçon fut ouvrir la porte de la ruë à son Maître. Il s’étoit muni d’un pistolet & d’un poignard pour ne me pas marchander.

 

Nous étions bien éloignez sa femme & moi de songer à ce qui s’alloit passer, & nous ne pensions uniquement qu’à nous donner du bon tems, quand ce mari qui étoit monté tout doucement avec son garçon voulut ouvrir nôtre porte avec une double clef qu’il avoit fait faire; nous fumes bien surpris elle & moi quand nous entendîmes ce manége; mais comme par bonheur j’en avois fermé le verrouil, j’eus le tems de prendre le parti que me conseilloit la prudence, car je me doutai aussi-tôt de ce que c’étoit, ce qui fut cause que je ne fus pas long-tems à prendre mon parti. Mais comme je voulois m’habiller & me jetter dans la Cour d’un Rotisseur qui étoit sous les fenêtres d’un cabinet à côté de la Chambre, je me trouvai tellement pressé que je n’eus pas le tems de mettre seulement, ni mon justaucorps ni mon haut de chemise. Le cabaretier qui étoit homme de precaution aussi-bien que moi, avoit apporté avec lui une barre de fer pour casser la porte en cas qu’elle lui fit la moindre resistance, & comme cette porte n’étoit pas trop bonne, il l’eut bientôt fenduë en deux. Je fus sage: dès le premier coup qu’il y donna, j’ouvris la fenêtre de ce cabinet, & m’étant jetté du haut en bas, dans la Cour dont je viens de parler, je fus tomber sur une vingtaine de garçons rotisseurs qui étoient assis les uns auprès des autres. Ils profitoient du beau clair de Lune qu’il faisoit pour piquer leur viande, & ne songeoint guéres à moi. Comme j’etois nud en chemise, je laisse à penser combien ils furent surpris me voyant en cet équipage: j’en étois connu, parce que depuis le gain des quatre-vingt pistoles que j’avois fait, j’avois toûjours continué à carabiner dans l’antichambre du Roi, & n’y avois pas été trop malheureux; ainsi comme cet argent qui ne me coutoit rien ne me coutoit guéres aussi à depenser, j’en avois fait grand chere, & bon feu, de sorte que les rotisseurs & les cabaretiers s’en étoient ressentis aussi-bien que les plumassiers, les Marchands d’étoffes & les Marchands de ruban. Or tandis qu’il m’avoit été permis de voir ma maîtresse chez elle, ce rotisseur avoit toûjours eu ma pratique, & même je ne la lui avois pas encore ôtée depuis, parce qu’il me sembloit qu’il avoit de meilleure viande que les autres.

 

Ces garçons qui avoient ouï parler de mon intrigue avec la femme de leur voisin, parce qu’après l’éclat qu’il avoit fait, il étoit impossible qu’ils n’en sçussent quelque chose, se douterent bien alors de ce qui m’étoit arrivé. Leur maître & leur maîtresse qui ne l’aimoient point, parce qu’il étoit extrémement avare, & peu traitable avec ceux à qui il avoit affaire, me donnerent en même-tems des souliers avec un manteau &

un chapeau. Ils m’eussent bien donné l’habit tout complet, si j’eusse eu le tems de l’endosser, mais comme ils craignoient que le jaloux ne me vint chercher chez-eux quand il verroit que je ne me pourois être sauvé autre part, ils me conseillerent de gagner païs, sans perdre un moment de tems. Je crus que leur Conseil n’étoit pas mauvais, & l’ayant suivi à l’heure même, je m’en fus chez le même Commissaire qui l’avoit emmené en prison, lors qu’il m’avoit fait sa premiere incartade. Je me donnai bien de garde étant arrivé chez lui de lui conter mon affaire, comme elle étoit, il n’y eut pas eu pour moi le mot pour rire; Car s’il est vrai qu’il n’y ait point de Ville au monde où il se fasse tant de cocus impunément qu’il s’en fait à Paris, il ne laisse pas d’être constant que cet abus se punit dans de certains cas, comme étoit le mien; du moins s’il ne m’en fut pas arrivé grand mal, toûjours est-il certain que ma maîtresse dont j’étois bien aise d’épargner la réputation & le repos, n’en eut pas été quitte à si bon marché.

 

Ayant donc eu l’esprit assez present pour lui conter un mensonge au lieu de la verité, je lui dis que m’étant engagé au jeu toute l’après dînée, & y ayant demeuré jusques à dix heures du soir, la faim m’avoit tellement pressé au sortir de là, que j’avois demandé qu’on m’appretât quelque chose dans le premier cabaret que j’avois trouvé en mon chemin; mais que l’heure induë qu’il étoit ayant été cause qu’on m’y avoit refusé, j’avois cru que si j’allois en païs de connoissance, on y auroit plus de charité pour moi; que dans cette esperance j’étois allé chez le cabaretier en question, qui m’avoit assez bien reçû en apparence; qu’il m’avoit fait monter dans une petite chambre à côté de la sienne, où il m’avoit dit qu’il m’alloit faire apporter à manger; qu’un moment après, il y étoit venu lui-même comme faisant semblant de vouloir s’aller coucher; qu’il m’avoit dit d’entrer dans sa chambre, en attendant que mon souper fut prêt, que je l’avois fait sans penser aucunement à ce qui m’alloit arriver; mais qu’un moment après au lieu de me voir apporter à manger, il étoit entré dans cette chambre accompagné de ses deux garçons & de deux Bretteurs que je ne connoissois point; qu’ils s’étoient jettez tous cinq sur moi, & qu’après m’avoir dépouillé nud comme la main à la reserve de ma chemise, le cabaretier m’avoit dit de me recommander à Dieu, parce qu’il alloit me poignarder dans un moment; que j’avois été bien surpris à un compliment si terrible; mais qu’ayant été si heureux que de conserver le jugement, quoi qu’il y ait bien des rencontres où on le perd, qui néanmoins à beaucoup près ne sont pas aussi embarrassantes que celle là, je l’avois prié que je me pusse retirer, en quelque coin, pour y faire ma priere, qu’il me l’avoit permis, & qu’étant entré dans le cabinet où je savois qu’il y avoit une fenêtre sur la Cour d’un Rotisseur, je m’y étois jetté, aimant mieux m’exposer à me rompre le cou que d’être poignardé si miserablement; que graces à Dieu, je ne m’étois pas fait grand mal; que le Rotisseur & sa femme m’avoient donné le manteau, le chapeau & les souliers qu’il me voyoit; qu’au surplus je ne pouvois dire, pourquoi le cabaretier m’avoit voulu ainsi assassiner, si ce n’est que je lui avois conté que j’avois gagné la veille soixante Louis dans l’Antichambre du Roi, & que je les lui avoit montrez dans ma bourse.

 

Le Commissaire, qui savoit le sujet que ce mari avoit de ne me pas vouloir de bien, ne crut tout ce qui je lui disois que par benefice d’inventaire. Il crut bien plûtôt que ce qui avoit pensé m’arriver venoit de sa jalousie; de sorte que j’eus beau lui repêter qu’il avoit voulu sans doute me voler mon argent, je ne fis pas grand impression sur son esprit. Il étoit vrai, comme je venois de le dire, que j’avois gagné soixante loüis la veille, mais il n’étoit point vrai ni que je les lui eusse montrez, ni que je les eusse dans ma bourse, je les avois laissez au logis avec le reste de mon argent, à cause de la quantité de voleurs qui regnoient alors à Paris: comme impunément le Lieutenant criminel les protegeoit, moyennant une certaine retribution qu’il recevoit d’eux à ce qu’on pretendoit, je ne sais pas si l’on disoit vrai ou non, & tout ce que je sais, c’est que du moment que les boutiques étoient fermées, il ne faisoit pas seur de mettre son nez dans les ruës. Il n’y avoit encore ni Lieutenant de Police ni guet, & ceux qui devoient avoir soin de veiller à la seureté publique, étoient accusez aussi-bien que le Lieutenant criminel d’avoir part aux vols qui s’y faisoient, moyennant qu’ils fissent semblant de ne pas savoir qui les faisoit. Le bel ordre que l’on voit aujourd’hui n’est dû qu’aux soins paternels du Roi envers son Peuple, & à la vigilance d’un grand Ministre qui en a été haï mortellement jusques à present, quoi que si l’on examine bien sa conduite, l’on verra qu’il n’y en a guéres eu dans le Royaume qui ait travaillé aussi utilement qu’il a fait à sa grandeur. C’est à lui que nous devons l’établissement de quantité de Manufactures ausquelles on n’avoit jamais pensé auparavant. Le bon ordre qu’il y a aujourd’hui dans les Finances, la Puissance de la Marine, & mille autres belles choses qui seroient trop longues à specifier sont aussi les effets de son grand genie.

 

Mais sans m’arrêter à cela, dont il ne s’agit pas ici, & dont aussi je n’ai parlé que par occasion, & parce que la force de la verité m’y à contraint, je dirai que le Commissaire ne fut pas faché de la plainte que je venois de lui rendre. Il avoit trouvé de la brutalité dans le cabaretier, lors qu’il avoit eu affaire à lui, & ne croyant pas qu’il en eut été assez puni, à cause de la protection que nous avions fait trouver Athos & moi, sans qu’il en sçut rien, auprès de Mr. de Treville, il eut bien voulu qu’il n’en eut pas été quitte cette fois là à si bon marché qu’il l’avoit été l’autre. J’eus permission d’informer contre lui, & n’ayant point d’autres témoins à produire que les garçons rotisseurs que j’avois pensé abimer en tombant sur eux, le Commissaire reçût leur deposition. Ils lui dirent qu’il falloit que j’eusse été bien pressé pour me jetter, comme j’avois fait, d’un second étage en bas; qu’il y avoit deux de leurs camarades qui en étoient blessés, parce que c’étoit sur eux que j’étois tombé principalement, qu’ainsi ils le requeroient qu’ils eussent part aux dommages & intérêts qu’il pouroit y avoir contre le cabaretier.

 

Je ne sais si leurs dépositions meritoient qu’on decretât contre lui, j’en doute même beaucoup. Cependant soit que le Commissaire fit là un tour de son metier, ou que l’argent que je prodiguois pour n’avoir pas le dementi de cette affaire fit un bon effet auprès du Lieutenant Criminel, j’eus de lui tout ce que je pouvois desirer. Il m’accorda un decret, & l’ayant fait executer dès le jour même, je fis loger mon homme dans la prison du grand Chatelet. Il fut bien étonné quand il se vit là, & ne se pouvant empêcher d’accuser d’injustice celui qui avoit decreté contre lui, cela ne fut pas plûtôt rapporté à ce juge, qu’il le fit mettre dans un cachot. On ne l’y laissa parler à personne, & les guichetiers l’ayant maltraité d’ailleurs par son ordre, il commença à connoitre qu’il eut mieux fait de souffrir d’être cocu sans rien dire, que d’être exposé à tant de peines & d’affronts pour s’en être voulu plaindre.

 

Sa femme ne fut point fachée du tout de sa méchante fortune, parce que sans cela il pretendoit bien la faire raser. Il l’avoit déja enfermée dans sa chambre, où il contoit de ne la nourir que de pain & d’eau, en attendant qu’il obtint un arrêt tel qu’il lui en falloit un, pour la loger ou aux Magdelonettes ou dans quelque autre maison semblable; mais elle ne vit pas plûtôt que les Archers l’avoient non-seulement emmené en prison, mais qu’ils y avoient encore emmené son garçon, qu’elle changea bien de langage. Elle s’étoit jettée d’abord à genoux devant lui, parce qu’elle voyoit qu’il l’avoit prise en flagrant delit, mais se doutant bien, parce qui venoit d’arriver, que j’avois été au conseil quelque part, & que l’on avoit si-bien tourné l’affaire que tout cocu qu’il étoit il avoit encore la mine d’être battu, elle rendit sa plainte de son côté contre lui. Il est vrai qu’elle ne le fit que parce que je lui fis dire, ce qu’elle devoit faire si elle vouloit sauver sa réputation.

Sa plainte fut assez conforme à la mienne, si ce n’est que je ne voulus pas qu’elle accusât son mari de m’avoir voulu voler. Je trouvois que cela ne conviendroit guéres à une femme, & qu’il valloit mieux le laisser deviner aux autres, que de le dire elle-même; mais à cela près elle fit assez entendre qu’il avoit en dessein de me maltraiter, & que c’étoit là le souper qu’il me preparoit, au lieu de celui que je lui avois demandé en entrant chez-lui. Elle l’accusa aussi de n’avoir fait tout cela, que par jalousie, & par une suitte de cette malheureuse passion qui l’avoit déja fait mettre une fois prisonnier. Cette femme n’eut pas plûtôt la liberté qu’elle fut bien surprise de voir sa premiere chambre demeublée. Nous découvrîmes à force de nous en informer que c’étoit lui qui l’avoit fait, & même le lieu où il avoit fait mettre ces meubles. Nous fortifiâmes nôtre affaire par là, & en ayant tiré des inductions qu’il avoit premedité son coup, & qu’il savoit bien qu’il faisoit mal, puis qu’il avoit ainsi cherché à mettre ses meubles à couvert, je fis dire sous main à ses deux garçons, qu’il y alloit de la corde pour eux s’ils ne trouvoient moyen de se sauver. Il y en avoit un qui étoit plus coupable que l’autre, puis qu’il étoit venu avec lui pour lui prêter main forte; mais quoi que son camarade fut non-seulement innocent, mais qu’il ne sçut pas même pourquoi on l’avoit emprisonné, il ne laissa pas de trembler. Il eut peur particulierement quand on lui eut appris qu’il étoit accusé du recellement de ces meubles, & de m’avoir voulu voler. Il savoit qu’il se faisoit bien des injustices à Paris, &

que l’on n’y condamnoit pas moins d’innocens que l’on y sauvoient de coupables. Quoi qu’il en soit l’autre qui trouvoit sa conscience un peu plus chargée ayant été le premier à lui conseiller de se sauver avec lui, il lui fit voir que cela ne leur seroit pas impossible, s’ils ôtoient quelques pierres qui les empêchoient de se jetter dans la ruë, à côté de laquelle, ils avoient été mis. Ils y travaillerent de concert, &

les ayant ôtées adroitement ils passerent par le trou & s’y sauverent eux & toute leur chambre. Ils firent ce coup là pendant une nuit, qui leur parut d’autant plus favorable qu’elle étoit plus obscure. Il y eut un prisonnier cependant qui en se sauvant se cassa une jambe, tellement qu’ayant été repris, il accusa les deux garçons cabaretiers d’avoir excité les autres à faire ce trou.

 

Cela fit encore beaucoup de tort à leur maître. Il n’y eut plus personne qui ne le soupçonnàt d’être coupable, & comme il craignoit que son innocence ne succombât sous l’artifice, il écrivit une Lettre au beau Frere de Mr. de Treville à qui il exposoit son malheur. Ce Magistrat qui étoit homme de bien fut frapé de cette Lettre; aussi étoit-elle tout à fait touchante, d’autant plus qu’il y reconnoissoit un certain air de sincerité qui ne régne jamais parmi le mensonge. Il la montra à Mr. de Treville à qui il dit, que comme il auroit plus de pouvoir que lui sur mon esprit, quand ce ne seroit qu’à cause que j’étois de son païs, il lui conseilloit d’empêcher que je ne misse d’avantage de divorce dans ce ménage; qu’ainsi si je me montrais rebelle à ses remontrances, il eut à me menacer d’y employer l’authorité pour me renvoyer chez mon Pere. Mr.

de Treville qui avoit beaucoup de defference pour lui, lui promit aussi-tôt de faire tout ce qu’il voudroit. Il envoya dire en même tems à Athos de m’amener chez lui le lendemain matin à son lever. J’y fus, sans savoir ce qu’il me vouloit, ni même sans m’en douter aucunement. Mr. de Treville n’étoit pas encore tout à fait habillé quand j’y arrivai, mais ayant achevé de l’être dans un moment, il me dit de passer avec lui dans son cabinet, & qu’il avoit à m’entretenir de quelque chose.

 

Quand nous y fumes il m’obligea d’y prendre un siege, & en ayant pris un lui-même, il me demanda à quel dessein j’étois venu à Paris, & si ce n’étoit pas pour y faire fortune; qu’il n’avoit pas encore songé à s’en enquerir de moi, mais que comme il avoit reçû il n’y avoit que deux jours des lettres du païs, par lesquelles je lui étois recommandé, il ne vouloit pas differer d’avantage à me faire cette demande. Je lui fis une grande reverence pour m’attirer encore sa protection par moi-même, croyant qu’il me parloit de bonne foi; ainsi lui ayant répondu que je n’avois jamais eu d’autre dessein en sortant du païs que celui qu’il me disoit, je fus bien surpris qu’il me tourna la medaille lors que j’y pensois le moins; car il me repliqua que je devois être de meilleure foi avec lui, & ne pas craindre de lui dire naïvement ma pensée. Je repris la parole à l’heure même pour lui demander ce qu’il vouloit dire par là.

Je tâchai de lui faire entendre que je n’avois jamais eu d’autre pensée que celle que je venois de lui témoigner, qu’ainsi il étoit fort inutile qu’il m’en demandât d’autre explication que celle que je lui avois faite tout presentement, puis que je n’avois pas autre chose à lui dire. Mr.

de Treville me répondit encore avec un sang froid qui pensa me desoler, & même en branlant la tête pour me mieux témoigner qu’il n’ajoutoit pas foi à mes parolles, que si je voulois toûjours ainsi avoir de la reserve pour lui, il ne faloit pas que je m’attendisse qu’il me rendit jamais aucun service, qu’il aimoit la sincerité par dessus toutes choses, de sorte que quand il voyoit qu’on lui en manquoit, il ne faisoit plus de cas de toutes les autres belles qualitez qu’un homme put avoir d’ailleurs.

 

J’eusse autant aimé qu’il m’eut parlé grec que de me parler de la sorte, & j’eusse autant entendu l’un que l’autre. Ainsi le priant de s’expliquer mieux lui-même, s’il vouloit en savoir d’avantage, il me répondit qu’il le vouloit bien, puis qu’il n’y avoit point d’autre moyen que celui là de me faire entendre ce qu’il me vouloit dire. Il me demanda là dessus quel chemin j’avois pris jusques là pour faire fortune, & s’il n’avoit pas eu raison de croire que je lui imposois, quand je lui avois dit que je n’étois point venu à Paris dans d’autre dessein que celui là: si j’avois jamais oüi dire qu’on la fit en s’attachant auprès d’une cabaretiere comme j’avois fait depuis que j’étois arrivé; que quand on se mettoit une fois sur ce pied là, ce n’étoit pas le moyen de faire autre chose; que bien loin d’y acquerir de la réputation parmi les honnêtes gens, on ne faisoit que se deshonnorer auprès deux; qu’il ne disconvenoit pas à la verité que les bonnes graces d’une Dame ne servissent à faire briller le merite d’un jeune homme; mais que pour que cela fut, il falloit que la Dame fut d’un autre rang, que celle que je voyois; que l’intrigue que l’on avoit avec une femme de qualité passoit pour galanterie, au lieu que celle que l’on avoit avec celles qui ressembloient à ma maîtresse, ne passoit que pour debauche &

pour crapule.

 

Je trouvai de l’injustice dans ce qu’il me disoit là; parce qu’après tout le vice est toujours vice, & qu’il n’est pas plus permis à une femme de qualité de faire l’amour qu’à celles de la lie du Peuple; mais comme l’usage autorisoit ses reproches, je m’en trouvai si étourdi que je n’eus pas la force de lui répondre une seule parole. Il prit ce tems là pour me demander à quoi j’étois résolu, & si c’étoit à quitter cette femme ou à renoncer à ma fortune; qu’il n’y avoit point d’autre parti à prendre pour moi, parce que si je ne le faisois de bonne grace, il seroit obligé d’en parler au Roi, de peur que je ne deshonnorasse mon païs par une vie molle & indigne d’un homme de ma naissance; que je ne savois peut être pas que tous ceux qui étoient mes compatriotes & qui avoient tous ouï parler de mon attache, se moquoient de moi; que si j’en doutois il n’avoit rien à me dire pour m’en faire connoitre la verité, sinon qu’il falloit bien qu’il en fut quelque chose, puis que cela étoit parvenu jusques à lui.

 

Je fus si touché de ces reproches qu’il m’est impossible de l’exprimer.

Je baissai les yeux contre terre, comme un homme qui eut été pris en flagrant delit, & Mr. de Treville me croyant à demi convaincu de ma faute par la posture que je tenois, acheva de me rendre le plus confus de tous les hommes par des traits piquans qu’il lança contre tous ceux qui menoient la même vie que j’avois menée jusques là. Il fut ravi de m’avoir amené au point qu’il desiroit & me demandant si je ne voulois pas bien lui promettre presentement de ne plus revoir cette femme, je balançai quelques momens à lui en donner ma parole, en effet je savois qu’il étoit d’un homme d’honneur de ne la jamais donner sans la tenir &

qu’il valloit bien mieux ne rien promettre. Mr. de Treville voyant que je rendois encore quelque combat n’en fut point du tout étonné, parce qu’il savoit que la victoire que l’on remporte sur soi-même dans ces sortes de rencontres ne se remporte pas sans effort: aussi se contentant de faire succeder presentement les persuasions aux reproches, il me prit de toutes sortes de façons pour achever de me tirer de la fange où j’étois. Enfin m’étant fait toute la violence qu’un homme de courage &

de resolution se pouvoit faire, je lui dis d’un ton qui lui plut merveilleusement, que c’en étoit fait, à ce coup-là, & que je lui aurois obligation toute ma vie, de m’avoir retiré du précipice où je m’étois engagé si imprudemment, que je ne reverrois jamais cette femme, & que je consentois à ne passer jamais que pour un infame s’il se trouvoit que je lui manquasse de parole.

 

Je fut ravi que je m’imposasse cette peine à moi-même, parce qu’il jugeoit delà que mon intention étoit bonne. Cependant comme il y avoit alors deux choses à faire; l’une de tirer son mari de prison, l’autre de les remettre bien ensemble & de tacher de la consoler de la banqueroute que je lui allois faire, je laissai à Mr. de Treville & à son beau-frère le soin de faire les deux premiers articles, & ne me reservai que le troisiéme. J’écrivis à cette femme qu’ayant été si malheureux que de l’avoir perduë de réputation par deux fois, je ne voulois pas m’exposer une troisiéme à la même chose; que le Ciel qui l’avoit preservée, comme par miracle, de ce qui lui en devoit arriver, se lasseroit peut-être à la fin, de la secourir s’il voyoit que nous abusassions de sa bonté; que je lui conseillois de retourner avec son mari, s’il vouloit bien se raccommoder avec elle; que le beau frere de Mr. de Treville qui les avoit déja raccommodez une fois ensemble vouloit bien encore avoir la charité d’y travailler une seconde; que pour moi, tout ce que je pouvois faire presentement pour lui marquer que je l’avois estimée véritablement étoit de desirer qu’elle ne fit jamais de part de ses faveurs à d’autre qu’à son mari; qu’une femme n’étoit jamais plus estimable que quand elle étoit sage, & que pourvu que j’apprisse qu’elle le fut, elle pouvoit conter que je serois toûjours d’autant plus son ami que je ne voulois plus être son amant, par rapport seulement à ses intérêts, sans considerer les miens en aucune façon.

 

J’accompagnai cette lettre de la moitié de mon argent que je lui envoyai pour lui témoigner que si elle avoit bien voulu me donner son coeur, je voulois bien aussi lui donner tout ce que j’avois de plus précieux. Elle fut bien surprise à la réception de cette lettre, & m’ayant renvoyé mon argent, elle me récrivit en des termes si tendres & si touchans que si j’eusse été encore à donner ma parole à Mr. de Treville, je ne sais si je l’eusse voulu faire presentement. Mais enfin me trouvant lié heureusement par-là, parce que c’est souvent un bonheur que de n’oser faire ce que nous conseille nôtre foiblesse, je tins ferme contre une infinité de mouvemens qui me representoient à toute heure que c’étoit être cruel à moi-même que l’être à cette femme. Je lui fis réponse néanmoins en des termes qui étoient tout aussi honnêtes que les siens, quoi qu’ils ne fussent pas si passionnez. Mais comme rien ne lui pouvoir plaire, si je ne lui rendois mon coeur, que je lui voulois ôter, elle me renvoya encore mon argent que j’avois jugé à propos de lui offrir tout de nouveau. Je l’avois fait afin de lui faire voir que je n’aurois pas manqué ni d’amour ni de reconnoissance si des raisons aussi importantes que celles que j’avois presentement ne m’eussent obligé de lui vouloir ôter mon coeur.

 

Pour abréger tout d’un coup bien des choses qui furent la fuite de ce que je viens de dire, tout ce qu’elle put faire lui ayant été inutile pour me faire revenir à elle, nous primes chacun de nôtre côté le parti que nous conseilloit la prudence, elle se raccommoda avec son mari que le beaufrere de Mr. de Treville fit sortir pour la seconde foi de prison; mais soit que ce pauvre homme eut pris un tel chagrin de la maniére dont sa femme en avoit usé avec lui, soit qu’il en fut devenu inconsolable, ou qu’il lui arrivât une maladie de langueur, il mourut après avoir trainé cinq ou six mois. Sa veuve fit alors tout ce qu’elle put pour me revoir, se flattant apparement que comme elle étoit aussi-bien Demoiselle que je pouvois être Gentilhomme, & que nous n’avions guéres plus de bien l’un que l’autre, je serois peut-être si fol que de l’épouser: je savois pourtant bien que non, & je le lui eusse bien dit à l’oreille pour peu qu’elle m’en eut pressé. Cependant, comme je ne pouvois l’empêcher de croire tout ce que bon lui sembloit, je me vis exposé à ses persecutions, jusques à ce que je fus obligé, pour m’en delivrer tout d’un coup, de lui declarer pour une bonne fois que non-seulement elle ne seroit jamais ma femme, mais encore que je ne la verrois de ma vie.

 

Son mari étant mort elle reprit son premier métier qui étoit de loger en chambre garnie, elle prit une maison dans la ruë des vieux Augustins, &

comme si elle eut oublié toutes mes duretez, elle m’excita encore à y aller loger avec elle. Cela étoit bien tentatif pour un homme qui n’avoit guéres d’argent, & qui d’ailleurs en avoit été assez amoureux, mais y ayant bien pensé je n’en voulus rien faire. Cela la mit aux champs tout à fait; son amour se tourna en fureur; de sorte qu’il n’y eut rien qu’elle ne fit pour se venger du mépris qu’elle croyoit que j’eusse pour elle. Pendant qu’elle avoit logé dans la ruë Montmartre un Capitaine Suisse nommé Straatman qui s’étoit adonné à visiter son logis, à cause de la bonté du vin qui étoit dans sa cave, après avoir contenté ses sens d’une autre maniére, l’ayant trouvée jolie comme elle l’étoit effectivement, il commença à lui en conter. Elle ne le voulut pas écouter tant que nous demeurâmes bons amis, mais enfin voyant que de la maniére que je la traitois il n’y avoit plus rien à esperer avec moi, elle commença à changer de conduite à son égard. Il s’en fut tout aussi-tôt loger chez-elle, afin de poursuivre sa pointe plus vivement, &

en étant devenu plus amoureux de jour en jour, il lui dit, voyant qu’elle ne lui vouloit rien accorder, qu’il étoit resolu de l’épouser plûtôt que de ne pas contenter sa passion. C’étoit un grand avantage pour elle, parce que quoi qu’il n’eut rien épargné depuis qu’il étoit dans le service, il avoit toûjours un emploi de distinction & qui lui produisoit un gros revenu, aussi l’eut-elle pris au mot à l’heure même, si ce n’est qu’elle eut peur que quand il auroit passé sa fantaisie, il ne vint à la maltraiter. Elle consideroit qu’il étoit comme impossible qu’il n’eut oui parler de nos affaires, & qu’il ne les lui remît quelque jour devant le nez. Ainsi la crainte de l’avenir lui faisant mépriser le present, elle lui dit franchement que la médisance n’épargnoit personne, & que son mari ayant eu la foiblesse de devenir jaloux de moi elle ne vouloit pas s’exposer à de secondes nôces, de peur que le second mari qu’elle prendroit ne lui fit les mêmes reproches, que lui avoit fait le premier.

 

Le Suisse qui n’étoit pas trop scrupuleux sur l’article, lui répondit que s’il n’y avoit que cela qui l’empêchât d’être sa femme, elle ne devoit pas s’y arrêter; que son foible n’étoit pas de croire tout ce que l’on disoit, que s’il étoit capable d’en avoir à cet égard ce n’étoit tout au plus qu’en cas qu’il se mariât avec une fille, & qu’il vint à la trouver femme, qu’hors delà il n’avoit garde de devenir jaloux, principalement à l’égard d’une femme qui avoit déja été mariée, puis que de la trouver veuve d’un homme ou de deux étoit à-peu-près la même chose, pour une personne de bon sens, qu’il n’y paroissoit pas plus à l’un qu’à l’autre, & même quand au lieu des deux maris elle en auroit eu une douzaine. Cependant comme cette femme étoit bien aise de se servir de lui pour se venger de moi, elle lui dit que si ce qu’elle venoit de lui dire ne l’interessoit pas, il n’en étoit pas de même d’elle, qu’elle ne se remarieroit jamais que je ne fusse mort, parce qu’elle ne pouvoir souffrir la vûë d’un homme qui étoit cause qu’on avoit mis son honneur en compromis. Je veux bien croire que le Suisse étoit brave quand il y alloit de son devoir, mais ne trouvant pas qu’il dut ainsi hasarder sa vie selon la fantaisie de sa maîtresse, il lui offrit de lui donner des Suisses de sa compagnie pour en faire tout ce qu’elle voudroit. Elle lui promit de l’épouser à cette condition, & son amant lui en donnant deux qu’il disoit être les plus braves du Regiment des Gardes, ils vinrent dans la ruë où je logeois à dessein de me faire insulte, lors qu’ils me verroient sortir de ma maison. Ils n’y manquerent pas, m’ayant apperçu de loin, ils s’en vinrent à ma rencontre en faisant les yvrognes. Je voulus les éviter, ne me doutant nullement de ce qui se passoit, mais me venant heurter tout exprès peu s’en fallut qu’ils ne me renversassent par terre. Comme j’attribuois cela à leur yvrognerie, je me contentai de leur dire quelques paroles pour les obliger à s’éloigner de moi. Ils revinrent alors à la charge, ce qui me faisant voir qu’il y avoit à leur fait du dessein premédité, je mis l’épée à la main pour les empêcher de m’approcher d’avantage; ils mirent aussi-tôt la main à la leur, faisant toûjours les yvrognes. Je me trouvai un peu surpris de leur maniére de batailler à laquelle je n’étois pas accoutumé. Je crois pourtant que si je n’eusse eu affaire qu’à un seul j’en eusse bientôt rendu bon compte, mais comme ils étoient deux contre moi je me rangeai contre la muraille de peur que l’un ne me prit par derniere, pendant que l’autre me prendroit par-devant.

 

Enfin je ne sais ce qui seroit arrivé de tout cela, parce qu’un homme qui a deux ennemis en tête en a toûjours trop d’un, quand les bourgeois me tirerent de ce peril en venant sur eux avec de longs bâtons pour les atteindre de plus loin. Ils leur en dechargerent plusieurs coups sur les épaules, & les deux Suisses se voyant si-bien regalez tournerent tête contr’eux, & me laisserent en repos. Ceux qui les avoient chargez ne se mirent pas en peine de les arrêter, & leur laisserent faire retraite. Je me trouvai blessé cependant d’un coup d’estramacon que l’un des deux m’avoit donné sur l’épaule droite; par bonheur pour moi mon baudrier avoit paré la plus grande partie du coup, & ma blessure se trouvant legere je n’en gardai la Chambre que deux ou trois jours. Le Suisse demanda aussi-tôt sa recompense à la Dame, lui promettant que ses Soldats acheveroient bientôt la besogne qu’ils avoient commencée. Comme elle le vit si perseverant, elle crût qu’il méritoit bien qu’elle eut quelque consideration pour lui: elle l’épousa selon son desir, mais quand il en eut fait sa femme, il jugea à propos de ne se pas charger d’un assassinât pour l’amour d’elle. Voilà comment finirent les premiéres amours que j’eus à Paris, heureux si je m’en fusse tenu là, &

que ce qui m’y étoit arrivé m’eut rendu sage.

 

Le Roi qui n’avoit souffert qu’avec peine l’ascendant que le Cardinal de Richelieu avoit pris sur son esprit, ne voulant pas s’exposer à se trouver à la même peine sous un autre Ministre, ne voulut point faire remplir sa place à personne tant qu’il vivroit. On en fut tout étonné, parce qu’il ne paroissoit guéres propre pour se charger lui-même des affaires, outre qu’il n’avoit pas beaucoup de santé. Mais il crût qu’au moyen d’un conseil qu’il établit il viendroit à bout de toutes choses, principalement si les Secretaires d’Etat vouloient remplir leur devoir.

Il y en avoit deux assez habiles, savoir Mr. Desnoiers & Mr. de Chavigny, mais pour les deux autres ce n’étoit pas grand chose, & il ne faloit pas beaucoup conter sur eux. Du moins l’on avoit vû qu’ils s’étoient conformez jusques-là sur l’exemple du Roi, & comme ils l’avoient toûjours vu se decharger des affaires sur son Ministre, ils s’étoient dechargez de même sur leurs Commis de toutes celles qui étoient entre leurs mains.

 

D’abord que le Cardinal de Richelieu eut les yeux fermez, Chavigny qui étoit sa creature, & qui en cette qualité avoit épousé toutes ses passions tant qu’il avoit vécu, considerant qu’il s’étoit fait beaucoup d’ennemis par-là, tâcha de les regaigner par une conduite toute opposée à celle qu’il avoit tenuë à leur égard. La Reine le haïssoit particulierement, parce qu’il avoit toûjours suivi l’exemple de son maître qui avoit eu peu de consideration pour elle, tant qu’il avoit eu entre les mains le Souverain pouvoir. Ceux qui croyent savoir la source d’où procedoit ce peu de consideration, disent que c’est qu’il en avoit eu trop autrefois pour cette Princesse, & qu’étant trop sage pour y répondre de la maniére qu’il eut peut-être bien voulu, il prit à tâche de la persecuter pour la punir du mépris qu’elle avoit pour lui. Je ne saurois dire au vrai si cela est ou non, parce que quoi que ce bruit se soit si-bien répandu dans le monde qu’il y passe maintenant pour une verité, dans l’esprit de plusieurs personnes, l’on sait assez jusques où va la haïne que l’on porte ordinairement aux Ministres, pour ne pas ajouter foi entierement à tout ce qui se peut publier à leur desavantage. Il n’y a rien que l’on n’invente malicieusement pour les dechirer, & il semble que ce soit assez d’en medire pour faire ajouter foi à tout ce qu’on en dit. Ainsi sans authoriser ni aussi sans détruire cette accusation, je me contenterai de dire que la Reine devant être fort outrée contre tous ceux qui auroient aidé au Cardinal à la persecuter, Chavigny qui savoit qu’elle l’en devoit accuser encore plus qu’un autre par la part qu’il avoit aux conseils de son Eminence, fit tout ce qu’il pût pour faire oublier à cette Princesse le sujet qu’elle avoit de ne lui pas vouloir de bien. Il y eut peut-être réüssi, s’il n’eut eu qu’à desarmer sa colere. Comme cette Princesse étoit bonne, elle oublioit facilement les injures qu’on lui faisoit, mais par malheur pour lui, elle n’avoit déja que trop donné d’entrée dans son esprit au Cardinal Mazarin. Cet homme qui étoit fin & adroit s’y étoit insinué par une grande complaisance, & par des assurances reïterées de se devouër entierement à son service, envers & contre tous, sans même en excepter le Roi. Cela avoit plu extremement à cette Princesse, qui à l’exemple de toutes les autres femmes aimoit non-seulement qu’on lui rendit une obeïssance aveugle, mais encore à être flattée.

 

Le Cardinal ne risquoit pas beaucoup en lui promettant ainsi tant de choses sans aucune reserve. Il voyoit le Roi moribond & sans aucune esperance de pouvoir guerir d’une fiévre lente qui le minoit depuis long-tems; son corps n’avoit plus l’air que d’un véritable squelette, &

quoi qu’il ne fut encore que sur sa quarante deuxiéme année il en étoit reduit à ce point de misere que tout Roi qu’il étoit, il eut desiré la mort tous les jours pour s’en delivrer, si ce n’est qu’il ne lui étoit pas permis de le faire en qualité de Chrêtien. Il ne pouvoit s’empêcher néanmoins de regarder de fois à autre le Clocher de St. Denis qu’il voyoit de St. Germain en Laye, où il étoit presque toûjours & de soupirer en le voyant. Il disoit même à ses Courtisans que ce seroit là où s’alloient terminer toutes ses grandeurs, & que comme il esperoit que Dieu lui feroit misericorde il n’y seroit jamais si-tôt qu’il voudroit.

Au reste ce qui avoit été cause que le Cardinal Mazarin s’étoit ainsi promis sans reserve à la Reine, c’étoit la crainte du raccommodement que Mr. de Chavigny vouloit faire avec elle. Son Eminence s’y opposa sous main tout autant qu’il pût. Comme il prevoyoit bien que suivant la coutume de France dont il tâchoit à se faire instruire, la Reine devoit avoir la tutelle du Roi d’aujourd’hui qui n’avoit encore guéres que quatre ans, & que par consequent elle auroit toute l’authorité entre les mains, il ne vouloit pas que ce Secretaire d’Etat se mit en passe de lui disputer le Ministere, auquel il aspiroit déja secretement. Ainsi pour y parvenir avec plus de facilité, il n’y avoit rien qu’il ne fit pour gaigner les personnes qu’il voyoit bien auprès de la Reine, jusques à faire l’amoureux d’une de ses femmes de Chambre nommée Beauvais, qu’il croyoit n’y être pas le plus mal.

 

La Beauvais qui aimoit d’autant plus cet encens qu’elle s’étoit déja mise sur le pied de l’acheter bien cher quand elle en vouloit avoir, étant ravie qu’on lui en offrit ainsi pour rien, fit auprès de sa maîtresse tout ce qu’il voulut. Elle la pria cependant de donner non-seulement l’exclusion à Chavigny, mais encore de tenir secrettes toutes les promesses que lui faisoit le Cardinal Mazarin.

 

Elle lui dit qu’elle y avoit encore plus d’intérêt que lui, parce que comme le Roi son mari n’avoit pas grande confiance en elle, & qu’avant que de mourir il pouroit prendre des resolutions qui ne lui plairoient pas, il étoit bon non-seulement qu’elle eut dans son conseil un homme qui en put détourner le coup, sans être soupçonné de le faire par son propre intérêt, mais encore qui l’en pût avertir; qu’elle pouroit par là remedier de bonne heure à toutes choses, au lieu que si elle ne savoit rien qu’après coup, elle y trouveroit plus de difficulté.

 

La Reine se laissa aller à ce conseil, croyant qu’elle ne le lui donnoit que pour l’amour d’elle, & sans qu’elle y eut la moindre part, par rapport à ses propres intérêts. Mr. de Chavigny n’ayant pû ainsi rien obtenir de ce qu’il desiroit dressa ses batteries d’un autre côté, afin de n’être pas pris au dépourvû quand le Roi viendroit à mourir. Il se raccommoda avec le Duc d’Orléans avec qui il n’étoit pas trop bien auparavant. Le sceau de leur reconciliation fut qu’il lui promit de faire faire un Testament à Sa Majesté par lequel il limiteroit si bien le pouvoir de la Reine, que s’il ne pouvoit l’empêcher d’être tutrice de son fils, elle seroit toûjours obligée d’avoir recours à lui, quand elle voudroit entreprendre quelque chose. Le Duc d’Orleans qui bien loin d’avoir jamais eu aucun credit à la Cour y avoit été tantôt proscrit, &

tantôt dans un si grand mépris que si on ne l’eut pas connu on n’eut jamais dit qu’il eut été Frere du Roi, fut ravi de cette proposition. Il y consentit de tout son coeur, & ayant promis mille belles choses à Chavigny pourvû qu’il put venir à bout de son entreprise, celui-ci y travailla sans perdre de tems. Il dit au Roi, dont la santé diminuoit de moment à autre, que s’il ne prévenoit de bonne heure tout ce qui pouvoit arriver après sa mort, il avoit un fils qui au lieu d’être un jour le plus puissant Prince de l’Europe, comme il sembloit devoir l’être par le rang où Dieu l’avoit élevé, pouroit bien peut-être se trouver fort éloigné de ce bonheur; que la Reine depuis qu’elle étoit venuë en France, avoit toûjours entretenu commerce avec le Roi son Frere au préjudice de toutes les deffenses qui lui en avoient été faites; qu’il étoit bien fâché d’être obligé de lui en rafraichir la memoire, parce que cela ne lui pouvoit pas être fort agréable, mais qu’enfin comme il faloit pourvoir à cet abus, à moins que de vouloir tout perdre, il lui valoit mieux encore qu’il lui renouvellât pour un moment le chagrin que cette intelligence lui avoit donné de tems en tems que de manquer à lui faire prendre toutes les mesures qui étoient necessaires dans une occasion si importante.

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