Mémoires de Frédérique Sophie Wilhelmine de Prusse, margrave de Bareith. Tome 1

Margravine, consort of Friedrich, Margrave of Bayreuth Wilhelmine · Chapitre 3 sur 3 · partie 5/5

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Mémoires de Frédérique Sophie Wilhelmine de Prusse, margrave de Bareith. Tome 1

Ayant appris par Mr. de Leuvener les…

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.

 

Mes noces étant fixées au 20. de Novembre et le roi voulant qu’elles se fissent avec éclat, y avoit invité plusieurs principautés; toute la famille de Bevern, la duchesse de Meiningen, le Margrave, mon beau-père, et le Margrave d’Anspac avec ma soeur. Ces deux derniers arrivèrent les premiers à Vousterhausen. Le roi alla au devant d’eux à cheval et mena ma soeur chez la reine. Nous ne la reconnûmes quasi point, elle avoit été fort belle et ne l’étoit plus; son teint étoit gâté et ses manières fort affectées. Elle avoit repris ma place dans la faveur du roi, mais la reine n’avoit jamais pu la souffrir. Elle fut même piquée des caresses et des distinctions que le roi lui fit, ne pouvant endurer qu’il en fit à d’autres plus qu’à elle; elle fut pourtant obligée de lui faire bonne mine. Mon entrevue fut plus sincère; ma soeur m’avoit toujours aimée et je lui avois rendu le réciproque. Après le souper le roi la conduisit dans sa chambre, qui étoit à côté de la mienne sous le toit. Ses gens n’étant point encore arrivés, le roi me montrant du doigt lui dit: votre soeur pourra vous servir de femme de chambre, car elle n’est bonne qu’à cela. Je crus tomber de mon haut en entendant ces paroles. Le roi se retira un moment après et j’en fis de même. J’avois le coeur si gros que je faillis mourir la nuit. Quel crime avois-je commis, qui pût m’attirer un si cruel traitement en présence de celui que je devois épouser et de toute une cour étrangère? Ma soeur même en fut mortifiée et fit ce qu’elle put pour me consoler. Pour m’humilier davantage, le roi lui donna le lendemain la préséance, qu’elle ne pouvoit prétendre sur moi, étant l’aînée. La reine en fut très-fâchée, mais ses représentations ne firent aucun effet. Pour moi, je n’y fus sensible que parceque c’étoit une suite de ce que le roi m’avoit dit la veille. Ce prince prit à tâche de m’humilier tant que nous restâmes à ce maudit Vousterhausen. Il ne savoit lui-même ce qu’il vouloit. Il y avoit des moments qu’il sentoit de cruels repentirs de m’avoir engagée et d’avoir rompu avec l’Angleterre; dans d’autres instans il étoit plus animé que jamais contre cette cour, mais ces derniers n’étoient pas de durée. Quoiqu’il en soit, toute sa mauvaise humeur retomboit sur moi.

 

Nous retournâmes enfin le 5. de Novembre à Berlin. La duchesse de Saxe-Meiningen, ma grand-tante, fille de l’électeur Frédrie Guillaume, y arriva deux jours après nous. Cette princesse étoit veuve de son troisième mari, ayant épousé en premières noces le duc de Courlande et s’étant remariée après sa mort au Margrave Christian Ernst de Bareith.

Elle avoit trouvé moyen de ruiner totalement les pays de ces deux princes. On dit qu’elle avoit fort aimé à plaire dans sa jeunesse; il y paroissoit encore par ses manières affectées. Elle auroit été excellente actrice pour jouer les rôles de caractère. Sa physionomie rubiconde, et sa taille d’une grosseur si monstrueuse, qu’elle avoit peine à marcher, lui donnoient l’air d’un Bacchus femelle. Elle prenoit soin d’exposer à la vue deux grosses tétasses flasques et ridées, qu’elle fouettoit continuellement avec ses mains pour y attirer l’attention. Quoiqu’elle eût 60 ans passés, elle étoit requinquée comme une jeune personne; coiffée en cheveux marronnés tout remplis de pompons couleur de rose, qui faisoient la nuance claire de son visage, et si couverte de pierres de couleur qu’on l’eut prise pour l’arc-en-ciel. La reine fut obligée par ordre du roi de lui rendre la première visite. Faites vous avertir, me dit-elle, quand je serai de retour, et allez ensuite chez la duchesse. J’obéis ponctuellement à ses ordres. Comme il étoit tard et qu’il y avoit appartement le soir, ma visite ne fut pas longue. Je trouvai la cour commencée en entrant chez la reine, qui étoit occupée à entretenir le monde. Dès qu’elle me vit, elle me demanda d’un ton de colère, pourquoi je venois si tard. J’ai été chez la duchesse, lui répondis-je, comme votre Majesté me l’a ordonné. Comment, reprit-elle, par mon ordre? je ne vous ai jamais commandé de faire des bassesses ni d’oublier votre rang et votre caractère: mais depuis quelque temps vous êtes si accoutumée à faire des lâchetés que celle-ci ne me surprend pas.

Cette dure réprimande à la face du public me piqua jusqu’au vif. Je baissai les yeux, et quelque effort que je fisse pour tenir contenance, je ne pus en venir à bout. Tout le monde blâma la reine et me plaignit tout bas. Mdme. de Grumkow, quoique femme d’un fort méchant mari, avoit beaucoup de mérite. Elle s’approcha de moi pour me demander ce qui portoit la reine à me traiter avec tant de dureté. Je levai les épaules sans lui répondre.

 

Le roi, le Margrave de Bareith, et la cour de Bevern arrivèrent le lendemain. Le Margrave me fut présenté chez la reine, où il me fit des protestations sans fin, comme il n’y avoit plus de six jours jusqu’à celui fixé pour mes noces. Le roi ordonna absolument à la reine d’accorder l’entrée libre chez moi au Margrave et à son fils. Ils n’en profitèrent pas beaucoup, car j’étois toute la journée chez elle, et ne les voyois qu’un moment le soir en présence de beaucoup de monde.

 

Le 19. je fus surprise de trouver cette princesse toute changée à mon égard. Elle m’accabla de caresses, m’assurant que j’étois le plus cher de ses enfans. Je ne compris rien à son procédé; mais elle se démasqua le soir, me tirant à part dans son cabinet: vous allez être sacrifiée demain, me dit-elle; malgré tous mes efforts je n’ai pu parvenir à retarder votre hymen. J’attends un courrier d’Angleterre et je suis sûre d’avance que le roi, mon frère, se désistera du mariage de votre frère; moyennant quoi le roi ne fera plus de difficultés pour rompre vos engagemens avec le prince héréditaire. Cependant comme j’ignore combien de temps le courrier tardera encore à arriver, et que je ne trouve aucun expédient pour empêcher que vos noces ne se fassent demain, il m’est venu une idée qui peut me mettre l’esprit en repos, et c’est de vous que j’en attends l’exécution. Promettez-moi donc, de n’avoir aucune familiarité avec le prince et de vivre avec lui comme frère et soeur, puisque c’est le seul moyen de dissoudre votre mariage, qui sera nul s’il n’est pas consommé. Le roi survint dans le temps que j’allois lui répondre, et il lui fut impossible de me parler de tout le soir, tant elle fut obsédée.

 

Le lendemain matin je me rendis en déshabillé dans son appartement. Elle me prit par la main et me conduisit chez le roi pour y faire ma renonciation à l’allodial, coutume établie pour tout pays. J’y trouvai le Margrave et son fils, Grumkow, Poudevel, Toulmeier et Voit, ministre de Bareith. On me lut la formule du serment qui portoit, que je me désistois de mes prétentions sur tous les biens allodiaux, tant que mes frères et leur postérité masculine existeroient, mais qu’en cas de leur mort je rentrerois dans tous mes droits d’héritière présomptive. Le serment fait, on en exigea un second qui me jeta dans une surprise extrême, n’ayant point été prévenue sur ce sujet. C’étoit de renoncer pour jamais à l’héritage de la reine, si elle venoit à décéder sans avoir fait de testament. Je restai immobile. Le roi s’apercevant de mon trouble me dit les larmes aux yeux en m’embrassant: il faut vous soumettre, ma chère fille, à cette dure loi; votre soeur d’Ansbac a passé même condamnation. Dans le fond ce n’est qu’une formalité, car votre mère est toujours maîtresse de faire un testament quand elle voudra. Je lui baisai la main en lui représentant, qu’il m’avoit fait promettre authentiquement d’avoir soin de moi, et que je ne pouvois croire qu’il me traiteroit avec tant de dureté. Il n’est pas temps de faire des difficultés, repliqua-t-il d’un ton de colère; signez de bonne grâce ou je vous ferai signer par force. Il me dit ces derniers mots tout bas. Il fallut donc lui obéir bon gré mal gré. Dès que cette maudite cérémonie fut finie, il me fit beaucoup de caresses, me loua de ma soumission et fut libéral en promesses qu’il n’avoit pas dessein de tenir.

 

Nous nous mîmes ensuite à table où il me fit asseoir à côté de lui. Il n’y avoit que le prince, mes soeurs et frères, et la duchesse de Bevern.

J’étois triste et pensive. Il est naturel de faire des réflexions sur le point de contracter des noeuds qui décident du bonheur ou du malheur de notre vie.

 

Dès que nous eûmes dîné, le roi ordonna à la reine de commencer à me parer. Il étoit quatre heures et je devois être prête à sept. La reine voulut me coiffer. Comme elle n’étoit pas habile au métier de femme de chambre elle n’en put venir à bout. Ses dames y suppléèrent; mais aussitôt que mes cheveux étoient accommodés d’un côté elle les gâtoit, et tout cela n’étoit que feinte pour gagner du temps, dans l’espérance que le courrier arriveroit. Elle ignoroit qu’il étoit déjà en ville, et que Grumkow en avoit les dépêches. On peut bien s’imaginer qu’il ne les donna au roi qu’après que la bénédiction fut donnée. Tout cela fut cause que je fus attifée comme une folle. A force de manier mes cheveux, la frisure en étoit sortie; j’avois l’air d’un petit garçon, car ils me tomboient tous dans le visage. On me mit la couronne royale et 24

boucles de cheveux, grosses comme un bras. Telle étoit l’ordonnance de la reine. Je ne pouvois soutenir ma tête, trop foible pour un si grand poids. Mon habit étoit une robe d’une étoffe d’argent fort riche avec un point d’Espagne d’or, et ma queue étoit de douze aunes de long. Je faillis de mourir sous cet accoutrement. Deux des dames de la reine et deux des miennes portoient ma queue. Ces deux dernières étoient Mlle. de Sonsfeld, soeur de ma gouvernante, et Mlle. de Grumkow, nièce de mon persécuteur. J’avois été obligée d’accepter celle-ci, le roi l’ayant voulu absolument. Mdme. de Sonsfeld fut déclarée ce jour-là abbesse de Volmerstedt et le roi lui conféra lui-même l’ordre de ce chapitre. Nous nous rendîmes tous au grand appartement. J’en ferai une petite description ici.

 

Il est composé de six grandes chambres, qui aboutissent à une salle magnifiquement ornée en peintures et architecture. Au sortir de cette salle on entre dans deux chambres très-bien décorées, qui conduisent à une galerie ornée de très-beaux tableaux. Tout ceci est en enfilade.

Cette galerie qui a 90 pieds de long, fait l’entrée d’un second appartement composé de 14 chambres aussi vastes et aussi bien décorées que les premières, au bout desquelles on trouve une salle fort spacieuse, qui est destinée pour les grandes cérémonies. Il n’y a rien de rare à tout ce que je viens de décrire; mais voici le merveilleux. La première chambre contient un lustre d’argent qui pèse 10,000 écus; tout l’assortiment accompagne cette pièce en poids. La seconde est encore plus superbe. Les trumeaux y sont d’argent massif et les miroirs de 12

pieds de hauteur; 12 personnes peuvent se placer commodément aux tables qui sont placées sous ces miroirs; le lustre est beaucoup plus grand que le précédent. Toute cela va en augmentant jusqu’à la dernière salle, qui renferme les pièces les plus considérables. On y voit les portraits du roi et de la reine et ceux de l’Empereur et de l’Impératrice, tout en grand avec des cadres d’argent. Le lustre pèse 50,000 écus; le globe en est si grand qu’un enfant de huit ans pourroit y entrer commodément. Les plaques ont six pieds de haut, les guéridons en on douze, le balcon pour la musique est aussi de ce précieux métal; en un mot cette salle contient plus de deux millions d’argenterie en poids. Tout cela est travaillé avec art et avec goût. Mais dans le fond c’est une magnificence qui ne réjouit pas la vue et qui a beaucoup de désagrément; car au lieu de bougies on y allume des cierges, ce qui cause une vapeur suffocante et noircit les visages et les habits. Le roi, mon père, avoit fait faire toute cette argenterie après son premier voyage à Dresde. Il avoit vu dans cette ville le trésor du roi de Pologne: il voulut renchérir sur ce prince, et ne pouvant le surpasser du côté des pierres précieuses et rares, il s’avisa de faire fabriquer ce que je viens de décrire, pour posséder une nouveauté qu’aucun souverain de l’Europe n’avoit encore eue.

 

Ce fut dans cette dernière salle que se fit la cérémonie de mon mariage.

On fit une triple décharge de canon lorsqu’on nous donna la bénédiction.

Tous les envoyés, à l’exception de celui d’Angleterre, y étoient. Le Margrave de Schwed fut obligé de s’y trouver par ordre exprès du roi.

Après avoir fait et reçu les félicitations, on me fit asseoir sur un fauteuil sous le dais, à côté de la reine. Le prince héréditaire commença la bal avec ma soeur d’Anspac. Il ne dura qu’une heure; après quoi on se mit à table. Le roi avoit fait tirer aux billets, pour éviter les disputes de rang parmi tant de princes étrangers. Je fus placée au haut bout avec le prince, chacun sur un fauteuil. Le Margrave, mon beau-père, étoit à côté de moi. Le roi qui n’avoit point de moitié, se mit à côté du prince. Il y avoit 34 principautés à cette table. Le roi se divertit à enivrer le prince, et le fit tant boire qu’il le vit enfin en pointe de vin. Deux dames restèrent tout le temps derrière moi, et les Mrs. de service qu’on m’avoit donnés, qui étoient le colonel Vreiche et le major Stecho, me servirent tout le temps aussi bien que Mr. de Voit, qui avoit été déclaré mon grand-maître, et Mr. Bindemann qu’on m’avoit donné pour gentilhomme de la chambre. Après le souper nous repassâmes dans la première salle où tout étoit préparé pour la danse des flambeaux. Cette danse est une vieille étiquette allemande; elle se fait en cérémonie. Les Maréchaux de la cour avec leurs bâtons de commandant commencent la marche; ils sont suivis de tous les lieutenants-généraux de l’armée, qui portent chacun un cierge allumé.

Les nouveaux époux font deux tours en marchant gravement; la mariée prend tous les princes l’un après l’autre; quand elle a fini sa tournée, le marié prend sa place et fait le même tour avec les princesses. Tout cela se fait au ton des timbales et des trompettes. La danse finie, on me conduisit dans le premier appartement, où on avoit tendu un lit et un meuble de velours cramoisi brodé de perles. Selon l’étiquette la reine devoit me déshabiller, mais elle me trouva indigne de cet honneur et ne me donna que la chemise. Mes soeurs et les princesses me rendirent cet office. Dès que je fus en déshabillé tout le monde prit congé de moi et se retira, à l’exception de ma soeur d’Anspac et de la duchesse de Bevern. On me transporta alors dans mon véritable appartement, où le roi me fit mettre à genoux et m’ordonna de réciter tout haut le credo et le pater. La reine étoit furieuse et maltraitoit tout le monde. Elle avoit appris que le courrier étoit arrivé, ce qui la mettoit au désespoir; elle me dit encore mille duretés avant de s’en aller.

 

Il faut avouer que mon mariage est la chose du monde la plus extraordinaire. Le roi, mon père, l’avoit fait à contre-coeur et s’en repentait tous les jours; il auroit pu le rompre et l’accomplit contre ses désirs. Je n’ai pas besoin de parler des sentimens de la reine, on peut assez voir par ce que j’en ai écrit combien elle y étoit contraire.

Le Margrave de Bareith en étoit aussi mécontent que ces derniers. Il n’y avoit consenti que dans l’espérance d’en tirer de grands avantages, dont il se voyoit frustré par l’avarice du roi. Il étoit jaloux du bonheur de son fils, et son esprit méfiant lui donnoit des peurs paniques dont j’aurai lieu de parler dans la suite. Je me trouvai donc mariée contre le gré des trois personnes principales qui pouvoient disposer de mon sort et de celui du prince, et cependant de leur consentement. Quand je réfléchis quelquefois à tout cela, je ne puis m’empêcher de croire une destinée, et ma philosophie cède quelquefois aux pensées que l’expérience me fait naître sur ce sujet. Mais trêve de réflexions! ces mémoires ne finiroient jamais, si je voulois écrire toutes celles que j’ai faites dans les différentes situations où je me suis trouvée.

 

Le lendemain matin le roi, suivi des princes et des généraux, vint me rendre visite et me fit présent d’un service d’argent. La reine selon les règles devoit me faire le même honneur, mais elle s’en dispensa.

Malgré tous mes chagrins je n’oubliai pas mon frère. J’envoyai Mr. de Voit chez Grumkow, pour le sommer de sa parole. Il me fit assurer qu’il en parleroit au roi, mais que je devois patienter quelques jours, puisqu’il falloit prendre sa bisque pour réussir.

 

Le 23. il y eut bal au grand appartement. On tira aux billets avant que d’y aller. Je tirai numéro 1. Avec le prince on compta 700 couples, tous gens de condition. Il y avoit quatre quadrilles. Je conduisis la première, la Margrave Philippe la seconde, la Margrave Albert la troisième et sa fille la quatrième. La mienne me fut assignée à la galerie de tableaux. La reine et toute les principautés en étoient.

 

J’aimois la danse; j’en profitai. Grumkow vint m’interrompre au milieu d’un menuet. Eh mon Dieu, Madame, me dit-il, il semble que vous soyez piquée de la tarentule; ne voyez-vous donc point ces étrangers qui viennent d’arriver? Je m’arrêtai tout court, et regardant de tout côté je vis en effet un jeune homme habillé de gris qui m’étoit inconnu.

Allez donc embrasser le prince royal, me dit-il, le voilà devant vous.

Tout mon sang se bouleversa dans mon corps de joie. O ciel, mon frère!

m’écriai-je; mais je ne le trouve point; où est-il? faites-le moi voir au nom de Dieu! Grumkow me conduisit à lui. En m’approchant je le reconnus, mais avec peine. Il étoit prodigieusement engraissé et avoit pris le cou fort court, son visage étoit aussi fort changé et n’étoit plus si beau qu’il l’avoit été. Je lui sautai au cou; j’étois si saisie que je ne proférois que des propos interrompus, je pleurois, je riois comme une personne hors de sens. De ma vie je n’ai senti une joie si vive. Après ces premiers mouvemens j’allai me jeter aux pieds du roi, qui me dit tout haut en présence de mon frère: êtes-vous contente de moi? vous voyez que je vous ai tenu parole. Je pris mon frère par le main et je suppliai le roi de lui rendre son amitié. Cette scène fut si touchante, qu’elle tira les larmes des yeux de toute l’assemblée. Je m’approchai ensuite de la reine. Elle fut obligée de m’embrasser, le roi étant vis-à-vis d’elle, mais je remarquai que sa joie n’étoit qu’affectée. Je retournai encore à mon frère, je lu fis mille caresses et lui dis les choses les plus tendres; à tout cela il étoit froid comme glace, et ne répondoit que par monosyllabes. Je lui présentai le prince auquel il ne dit mot. Je fus étourdie de cette façon d’agir, j’en rejetai cependant la cause sur le roi qui nous observoit et qui intimidoit par-là mon frère. Sa contenance même me surprenoit; il avoit l’air fier et regardoit tout le monde du haut en bas. On se mit enfin à table. Le roi n’y fut pas et soupa tête-à-tête avec son fils. La reine en parut inquiète et envoya épier ce qui se passoit. On lui rapporta qu’il étoit de fort bonne humeur et qu’il parloit fort amicalement avec mon frère. Je crus que cela lui feroit plaisir, mais quelque effort qu’elle fît, elle ne pouvoit cacher son secret dépit. En effet elle n’aimoit ses enfans qu’autant qu’ils étoient relatifs à ses vues d’ambition. L’obligation que mon frère m’avoit de sa réconciliation avec le roi, lui faisoit plus de peine que de joie, n’en étant pas l’auteur.

Au sortir de table Grumkow vint me dire, que le prince royal gâtoit encore toutes ses affaires. L’accueil qu’il vous a fait, continuat-il, a déplu au roi; il dit, que si c’est par contrainte pour lui, il doit s’en offenser, puisqu’il lui marque en cela une défiance qui ne lui promet rien de bon pour l’avenir, et si au contraire sa froideur provient d’indifférence et d’ingratitude pour votre Altesse royale, il ne peut l’attribuer qu’à la marque d’un mauvais coeur. Le roi en revanche est très-content de vous, Madame, vous en avez agi sincèrement; continuez toujours de même et faites, au nom de Dieu! que le prince royal en agisse avec franchise et sans détours. Je le remerciai de son avis, que je trouvai bon. Le bal recommença. Je me rapprochai de mon frère et lui répétai ce que Grumkow venoit de me dire; je lui fis même quelques petits reproches sur son changement. Il me répondit, qu’il étoit toujours le même et qu’il avoit ses raisons pour en agir ainsi.

 

Il me rendit visite le lendemain matin par ordre du roi. Le prince eut l’attention de se retirer et me laissa seule avec lui et Madame de Sonsfeld. Il me fit un récit de tous ses malheurs, tels que je les ai décrits. Je lui fis part des miens. Il parut fort décontenancé à la fin de ma narration; il me fit des remercîmens des obligations qu’il m’avoit et quelques caresses, dont on voyoit bien qu’ils ne partoient pas de coeur. Il entama un discours indifférent pour rompre cette conversation, et sous prétexte de voir mon appartement il passa dans la chambre prochaine où étoit le prince. Il le parcourut des yeux pendant quelque temps depuis la tête jusqu’aux pieds, et après lui avoir fait quelques politesses assez froides, il se retira.

 

J’avoue que son procédé me dérouta. Ma gouvernante tiroit les épaules et n’en pouvoit revenir. Je ne connoissois plus ce cher frère, qui m’avoit coûté tant de larmes et pour lequel je m’étois sacrifiée. Le prince remarquant mon trouble me dit, qu’il voyoit bien que je n’étois pas contente et qu’il étoit surpris du peu d’amitié que le prince royal me faisoit que surtout il étoit fort mortifié de remarquer qu’il n’avoit pas le bonheur de lui plaire. Je tâchai de lui ôter ces idées et continuai d’en agir de même avec mon frère. Je ferai ici une petite interruption. Ces mémoires ne sont remplis que d’événemens tragiques qui pourroient enfin ennuyer, il est juste de les diversifier quelquefois par des circonstances plus gaies, quoi qu’elles ne me regardent pas.

 

La reine avoit à sa cour une Dlle. de Pannewitz, qui étoit sa première fille d’honneur. Cette dame étoit belle comme les anges, et possédoit autant de vertu que de beauté. Le roi, dont le coeur avoit été jusqu’alors insensible ne put résister à ses charmes; il commença en ce temps-là à lui faire la cour. Ce prince n’étoit point galant; connoissant son foible il prévit qu’il ne réussiroit jamais à contrefaire les manières de petit-maître ni à attraper le style amoureux: il resta donc dans son naturel et voulut commencer le roman par la fin. Il fit une description très-scabreuse de son amour à la Pannewitz et lui demanda, si elle vouloit être sa maîtresse. Cette belle le traita comme un nègre, se trouvant fort offensée de cette proposition. Le roi ne se rebuta pas, il continua de lui en conter pendant un an. Le dénouement de cette aventure fut assez singulier. La Pannewitz ayant suivi la reine à Brunswick, où devoient se faire les noces de mon frère, rencontra le roi sur un petit degré dérobé, qui menoit à l’appartement de cette princesse. Il l’empêcha de s’enfuir et voulut l’embrasser, lui mettant la main sur la gorge. Cette fille furieuse lui appliqua un coup de poing au milieu de la physionomie avec tant de succès, que le sang lui sortit d’abord par le nez et par la bouche. Il ne s’en fâcha point et se contenta de l’appeler depuis la méchante diablesse. J’en reviens à mon sujet.

 

Il sembloit que tous les démons de l’enfer fussent déchaînés contre moi.

Le Margrave d’Anspac voulut aussi se mêler de me persécuter. C’étoit un jeune prince fort mal élevé; il vivoit comme chien et chat avec ma soeur, qu’il maltraitroit continuellement. Celle-ci y donnoit quelquefois lieu. Sa cour n’étoit composée que de gens malins et intrigans, qui l’animoient contre celle de Bareith. Ces deux pays sont voisins, et quoique leur intérêt soit d’être amis et d’agir de concert, leur jalousie mutuelle est cause de leur désunion. Le Margrave d’Anspac et sa cour ne pouvoient digérer mon mariage avec le prince héréditaire.

On faisoit mille faux rapports de celui-ci à l’autre. Piqué au vif contre nous il nous rendoit de mauvais services auprès de la reine, tournant en mal toutes nos paroles et nos actions. Il étoit secondé par ma soeur Charlotte, qui attisoit le feu tant qu’elle pouvoit. J’étois informée de tout cela, ma soeur cadette m’en ayant avertie, mais je faisois semblant de l’ignorer.

 

Il se donna encore plusieurs bals à mon honneur et gloire; le reste du temps nous jouions chez la reine. Les princes étoient obligés de passer la soirée avec le roi et d’assister à la tabagie, d’où ils ne revenoient qu’à l’heure du souper.

 

Le Margrave d’Anspac s’avisa de se mettre sur la friperie du prince héréditaire; il le turlupina sur un sujet très-sensible. J’ai déjà dit que le mère de celui-ci étoit une princesse de Holstein. Elle s’étoit si mal conduite, et avoit fait tant d’extravagances, que le prince son époux, alors encore apanagé, s’étoit vu obligé de la faire enfermer dans une forteresse appartenante au Margrave d’Anspac. Elle étoit le sujet des piquantes railleries que ce prince faisoit à mon époux, qui en témoigna son ressentiment et y répondit fort sensément. Je respecte trop la présence du roi, lui répliqua-t-il, pour répondre sur-le-champ et comme il le faut à de tels propos, mais je saurai prendre ma revanche quand il en sera temps. Mon frère et les princes étoient présens; il firent leur possible pour les raccommoder; mais tout ce qu’ils purent obtenir du prince héréditaire fut, qu’il ne passerait pas outre jusqu’au surlendemain. Je remarquai le soir même beaucoup d’altération sur le visage du prince, mais quelques instances que je lui fisse, il ne voulut point m’en dire la cause. Je l’appris le jour suivant par le Margrave, mon beau-père, qui en avoit été informé par le duc de Bevern. Nous parlâmes tous deux au prince. Je lui fis concevoir que ce différent ne pouvoit avoir que des suites fâcheuses; c’étoit renouveler en premier lieu une vieille catastrophe fort désagréable pour mon père et pour lui; son adversaire étoit son beau-frère, un prince sans héritiers, dont le pays devoit lui retomber après sa mort, ce qui auroit causé en cas d’accident beaucoup de faux jugemens préjudiciables à la gloire du prince. La colère où il étoit l’empêcha d’écouter nos raisons. Le duc de Bevern, qui survint, le sermonna tant, qu’il lui donna sa parole de se tenir tranquille, pourvu que le Margrave d’Anspac lui fit faire des excuses. Tous me conseillèrent de parler à ce dernier et de tâcher de les rapatrier. Tout le jour se passa donc paisiblement. Je pris encore mes mesures le soir avec le duc et la duchesse. J’étois fort triste et inquiète, dans l’appréhension que cette affaire n’allât mal. Ma soeur, qui en étoit informée et nous épioit, me jeta tout-à-coup les bras au cou: je suis au désespoir, me dit-elle, de ce qui s’est passé hier; mon époux est dans son tort; je vous demande pardon pour lui de l’incartade qu’il a faite, je l’en gronderai d’importance. Je suis bien fâchée, lui répondis-je, que vous ayez entendu notre conversation. Soyez persuadée que la dissension de nos époux ne diminuera en rien la tendresse que j’ai pour vous. Je vous demande seulement une grâce, qui est de ne point vous mêler de tout ceci, vous ne ferez que vous attirer du chagrin et vous aigrirez encore plus les esprits. Après bien des représentations elle me le promit. Le Margrave d’Anspac étoit toujours assis à côté de moi. Le soir, dès que nous fumes levés de table et que la reine fut sortie, je l’accostai fort civilement et m’apprêtois à lui parler de l’affaire en question. Ma soeur ne m’en laissa pas le temps et débuta par lui chanter pouille. Il se mit en colère et haussa la voix pour lui répliquer des duretés. Le prince héréditaire, qui en entendit quelques-unes, crut qu’elles s’adressoient à lui; il s’approcha à son tour, lui demandant raison de son procède. Venez, venez, lui dit-il, vuider notre différent, il faut des actions et non des paroles. Le pauvre Margrave resta stupéfié. Allons donc, continua le prince, venez vous battre, ou je vous jette dans la cheminée où vous pourrez griller à votre aise. Cette menace fit tant de peur à son antagoniste, qu’il se prit amèrement à pleurer, ce qui produisit une tragi-comédie. Mon frère et tous ceux qui étoient là firent de grands éclats de rire. Le Margrave, rempli de frayeur, se sauva dans la chambre d’audience de la reine, qui se promenoit gravement sans faire semblant de rien; il s’y cacha derrière un rideau. La duchesse, qui l’avoit suivi, voulut bien lui rendre l’office de nourrice et le consoler, l’assurant que le prince héréditaire ne le tueroit pas. Mais tout cela ne rassura point ce pauvre enfant, qui n’eut le courage de sortir de sa niche que lorsque son antagoniste fut parti. Mon frère, le Margrave mon beau-père et le prince Charles emmenèrent celui-ci. Je les trouvai encore ensemble lorsque je rentrai chez moi. La scène qui venoit de se passer nous fournit matière à plaisanter; le pauvre Margrave d’Anspac n’y fut pas épargné. Le duc de Bevern le reconduisit chez lui, où il exhala sa colère par des vomissemens et une diarrhée, qui pensa l’envoyer à l’autre monde. Cette forte évacuation ayant chassé sa bile et l’ayant remis dans un état plus rassis, il fit des réflexions sérieuses sur le danger qu’il avoit couru.

La crainte de la grillade le fit résoudre à faire des avances au prince héréditaire; le duc de Bevern en fut chargé. Le prince héréditaire accepta les excuses du Margrave; la paix se fit et depuis ce temps ils n’ont plus eu de démêlé personnel.

 

Quelques jours après le roi conféra un régiment d’infanterie à mon frère; il lui rendit son uniforme et son épée. Son domicile fut fixé à Rupin, où étoit son régiment; ses revenus furent augmentés, et quoique fort modiques il pouvoit faire la figure d’un riche particulier. Il fut obligé de partir pour aller à sa garnison. Quoiqu’il fût fort changé à mon égard, cette séparation me fit une peine infinie. Je ne comptois plus le revoir avant mon départ, ce qui me toucha vivement. Il en parut attendri, et le congé fut plus tendre que notre première entrevue. Sa présence m’avoit fait oublier tous mes chagrins; je les ressentis plus fortement après son départ. Du côté de la reine c’étoit toujours la même chanson; elle se contraignoit devant le monde, mais en particulier elle me traitoit d’autant plus cruellement.

 

Le roi ne me regardoit plus depuis mes noces, et tous ces grands avantages qu’il m’avoit promis s’en alloient en fumée. Il n’y avoit que deux moyens de s’insinuer auprès de lui; l’un étoit de lui fournir de grands hommes, l’autre de lui donner à manger avec une compagnie, composée de ses favoris, et de lui faire boire rasade. Le premier de ces expédiens m’étoit impossible, les grands hommes ne croissant pas comme les champignons, leur rareté même étoit si grande, qu’à peine en trouvoit-on trois dans un pays qui pussent convenir. Il fallut donc choisir le second parti. J’invitai ce prince à dîner. Toutes les principautés en furent. La table étoit de 40 couverts et servie de tout ce qu’il y avoit de plus exquis. Le prince héréditaire fit les honneurs de la vigne. Il n’y eut que lui seul d’hommes qui restât dans son sens.

Le roi et le reste des conviés étoient ivres morts. Je ne l’ai jamais vu si gai; il nous mangea de caresses le prince et moi. Mon arrangement lui plut si fort, qu’il voulut rester le soir. Il fit venir la musique et envoya chercher plusieurs dames de la ville. Il commença le bal avec moi et dansa avec toutes les dames, ce qu’il n’avoit jamais fait. Cette fête dura jusqu’à trois heures après minuit.

 

Ce prince partit le 17. de Décembre pour aller à Nauen, où il avoit fait préparer une magnifique chasse de sanglier. Tous les princes, tant étrangers que du sang, l’y suivirent. Ce petit voyage ne dura que quatre jours et me donna encore de nouveaux chagrins.

 

Le Margrave d’Anspac ne faisoit que dissimuler son dépit contre le prince depuis leur dernier différent; il cherchoit avec ardeur une occasion de se venger. Il faut rendre justice à qui elle est due. Le prince a de l’esprit et le coeur bon; il est enclin à la colère; ceux qui sont autour de lui sont de vrais suppôts de satan, qui l’ont précipité dans le vice et tâchent encore d’étouffer les bonnes qualités qu’il possède. Il n’avoit que 17 ans, étoit sans expérience et mal conseillé. J’ai déjà dit que pour faire sa cour à la reine il lui servoit d’espion. Elle ne manqua pas de lui demander des nouvelles à son retour de Nauen. Il lui répondit, que celles qu’il savoit étoient très-mauvaises; qu’elle avoit tous les sujets du monde d’être mécontente de mon mariage; que je deviendrois la plus malheureuse personne de l’univers, puisque j’avois un vrai monstre de mari, enseveli dans les plus affreuses débauches, qui passoit les nuits à s’enivrer avec les domestiques et les gueuses du cabaret; qu’il étoit pair et compagnon avec cette racaille, et que la chronique scandaleuse débitoit qu’il y avoit eu une bataille où il avoit reçu des coups. Cette confidence bien loin d’affliger la reine lui fit plaisir. Elle se résolut de s’en donner les violons à mes dépens. Dès que tout le monde se fut assemblé chez elle, elle nous fit asseoir en cercle et tourna adroitement la conversation sur le séjour de Nauen. Sans nommer personne elle se mit sur la friperie du prince qu’elle ne ménagea point et qu’elle turlupina d’une façon sanglante. Je m’aperçus d’abord que c’étoit lui qu’elle apostrophoit, mais je ne comprenois rien à ses discours. Elle parloit de combat, de blessures, choses inconnues pour moi, et elle jetoit des regards malins à ma soeur Charlotte, qui lui répondoit par signes en me regardant. Le Margrave de Bareith étoit sérieux et de mauvaise humeur, et toute la compagnie baissoit les yeux. Le jeu mit fin à cette conversation. Ma soeur d’Anspac, qui avoit beaucoup d’amitié pour moi, voyant mon inquiétude, me mit au fait de l’énigme. Il n’y avoit que cinq semaines que j’étois mariée; j’avois étudié le caractère du prince et lui avois trouvé beaucoup de sentimens et le coeur trop bien placé pour commettre les infamies dont on l’accusoit. Le duc de Bevern m’assura même qu’il n’y avoit pas un mot de vrai, que le prince héréditaire ne l’avoit pas quitté un moment et qu’ils avoient couché porte à porte.

Nous conclûmes l’un et l’autre que cette belle fable étoit une invention du Margrave d’Anspac. Le duc se chargea de détromper le roi auquel on avoit fait aussi ce beau rapport, et me pria fort de me mettre au dessus de toutes les railleries de la reine, puisque dans le fond elle ne pouvoit me rendre malheureuse. Le Margrave d’Anspac ou plutôt sa cour avoit fait savoir cette même nouvelle au roi et au Margrave de Bareith.

Ce dernier sans rien examiner étoit dans une rage terrible contre son fils; il me ramena le soir dans ma chambre, où il le traita fort durement. Le prince n’eut pas de peine à se justifier; il auroit éclaté contre l’auteur de la fourberie, si nous ne l’en eussions empêché.

 

Cette aventure fut sue le lendemain de toute la ville. Elle fit beaucoup de déshonneur au Margrave d’Anspac et le rendit odieux. Le roi en fut fort irrité, mais il dissimula de crainte d’aigrir les esprits. La reine en fut penaude et bien fâchée de ne pouvoir trouver prise sur un gendre qu’elle haïssoit cordialement.

 

Quelques jours après elle me demanda d’un air malin, se je ne m’étois point encore informée de ce qui étoit stipulé pour moi dans mon contrat de mariage. Je suis curieuse de savoir, me dit-elle, les grands avantages que le roi vous a faits et combien vous aurez de revenus. Je ne sais comment Mr. Gidikins (résident d’Angleterre) l’a appris; mais je sais bien qu’il a dit, qu’une femme de chambre de la princesse de Galles avoit de plus gros gages que vous n’auriez de revenus par an. Je vous conseille de prendre vos mesures d’avance, car si vous gueusez après, ce ne sera pas ma faute, du moins ne vous attendez plus à rien de moi. Je n’ai pas fait votre mariage, c’est au roi, en qui vous avez eu tant ce confiance, à avoir soin de vous.

 

Ce raisonnement ne me pronostiqua rien de bon. Je questionnai le soir même Mr. de Voit sur cet article. Quelle fut ma surprise en apprenant ce détail. Le roi pour tout potage avoit prêté au Margrave un capital de 260 mille écus sans intérêts; on devoit tous les ans, à commencer de l’année 1733, rembourser 25 mille écus de ce capital. Ma dot étoit comme à l’ordinaire de 40 mille écus. En dédommagement de la renonciation que j’avois faite à l’héritage de la reine, il me donnoit 60 mille écus.

C’étoient les mêmes accords qui avoient été faits avec ma soeur. De la part du Margrave les revenus annuels du prince et les miens, y compris notre cour, étoient fixes à 14 mille écus, dont il me revenoit 2000. On comptoit encore sur cette somme les étrennes et les présens extraordinaires, ainsi bien compté et rabattu il me restoit 800 écus pour mon entretien. Le roi comptoit pour avantages le régiment qu’il avoit donné au prince, et le service d’argent dont il m’avoit fait présent. Je laisse à juger de mon étonnement. Mr. de Voit me dit, que le roi avoit tout réglé; qu’il avoit cru que c’étoit de mon consentement, sans quoi il m’en auroit avertie plutôt, et qu’il n’y avoit plus de remède, les conventions étant faites et signées.

 

Après avoir rêvé quelque temps à ma situation présente, je pris le parti de m’adresser à Grumkow. Je l’envoyai chercher le lendemain matin. Mr.

de Voit lui expliqua en peu de mots le cas dont il s’agissoit. Grumkow me fit serment de n’avoir point été consulté sur toute cette affaire. Je suis surpris, continuat-il, de n’en avoir pas été informé, c’est un mal qui n’est plus à réparer. Il faut chercher d’autres expédiens et tâcher d’extorquer une pension au roi; mais avant de lui en parler il faut absolument attendre que le Margrave, votre beau-père, soit parti. Je connois notre Sire, il est tenace comme le diable, quand il s’agit de donner; si je lui en parle à présent, il fera des querelles d’allemand à ce prince pour faire augmenter vos revenus, ce qui causera des brouilleries dont infailliblement vous serez la victime; au lieu que s’il est loin, sa Majesté sera obligée de remédier au tort qu’il vous a fait. Je vous promets mon secours, Madame, et je vous ferai savoir quand il sera temps de lui parler vous-même. Je lui fis beaucoup de remercîmens et lui promis de suivre ses conseils.

 

La reine s’étoit divertie à mes dépens; elle étoit instruite de toute cette affaire et n’avoit souhaité que je m’en informasse que pour m’humilier. Elle entretenoit sans cesse des mouches autour de mes appartemens; elle fut avertie sur-le-champ de la visite Grumkow et devina tout de suite quel en étoit le sujet. Elle voulut s’en assurer et me tirer les vers du nez. Après m’avoir parlé quelque temps fort amiablement, elle se rabattit sur mon départ. Je suis au désespoir de vous perdre, me dit-elle; j’ai fait mon possible pour reculer le terme de notre séparation. Ce qui m’afflige le plus c’est de vous voir si mal pourvue; je sais tout cela sur le bout du doigt. Le roi vous a cruellement abandonnée; je l’ai prévu, vous n’avez pas voulu me croire.

Cependant j’approuve beaucoup que vous ayez parlé à Grumkow, je suis persuadée que s’il le peut il vous rendra service; que vous a-t-il conseillé? J’avoue ma bêtise, je lui contai toute ma conversation avec ce dernier, la conjurant de garder le secret. Je vous le promets, continuat-elle, je connois trop la conséquence de ce que vous venez de me dire pour en parler. Pour mes péchés elle resta l’après-midi seule avec le roi. Ne sachant comment l’entretenir elle lui découvrit le pot aux roses et lui révéla ce que je lui avois confié. Le roi affecta de me plaindre et d’être touché de mon état, mais dans le fond il fut vivement piqué que je me fusse adressée à elle et à Grumkow. Il étoit soupçonneux; il s’imagina que je faisois des intrigues et voulut m’en punir. A peine eut-il quitté la reine qu’il se fit donner mon contrat de mariage et retrancha quatre mille écus de la somme destinée pour le prince et pour moi.

 

La reine victorieuse du bon service qu’elle venoit de me rendre me fit appeler au plus vite. Vous n’avez plus besoin, me dit elle lorsque j’entrai, de mêler Grumkow de vos affaires; j’ai parlé au roi, continuat-elle en m’embrassant, je lui ai conté notre conversation de ce matin, il a paru attendri et m’a promis de vous satisfaire. Peu s’en fallut que je ne devinsse statue de sel comme la femme de Loth. Mon premier mouvement s’exhala en jérémiades et en reproches respectueux sur son indiscrétion. Elle s’en fâcha et me fit taire à force de duretés. Je maudis mille fois mon imprudence; j’en recevois le salaire, je ne pouvois en murmurer. Grumkow m’en fit faire de sanglans reproches par Mr. de Voit et me fit avertir de la belle oeuvre que le roi venoit de faire. Il me fit d’amères plaintes de ce que je l’avois exposé à colère de ce prince, et me fit assurer qu’il ne se mêleroit jamais plus de ce qui me regarderoit. Cette dernière aventure me poussa à bout et me causa un violent chagrin.

 

Le Margrave, mon beau-père, la cour d’Anspac, de Meinungen et de Bevern partirent dans ces entrefaites. Je regrettai beaucoup cette dernière et surtout la duchesse, pour laquelle j’avois pris une tendre amitié. Elle avoit été confidente de mes peines et m’avoit rendu beaucoup de bons offices.

 

Le roi retourna à Potsdam, où la reine eut ordre de le joindre avec moi, devant partir de là pour Bareith. L’impatience de m’y trouver me faisoit compter les heures et les minutes. Berlin m’étoit devenu aussi odieux qu’il m’avoit été autrefois cher. Je me flattois, à l’exclusion des richesses, de mener une vie douce et tranquille dans mon nouveau domicile et de commencer une année plus heureuse que celle qui venoit de finir.

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Margravine, consort of Friedrich, Margrave of Bayreuth Wilhelmine

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