Mémoires de Frédérique Sophie Wilhelmine de Prusse, margrave de Bareith. Tome 1

Margravine, consort of Friedrich, Margrave of Bayreuth Wilhelmine · Chapitre 2 sur 3 · partie 1/4

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Mémoires de Frédérique Sophie Wilhelmine de Prusse, margrave de Bareith. Tome 1

Il vint dans ce temps-là un des…

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

 

Il vint dans ce temps-là un des gentils-hommes du duc de Glocestre à Berlin. La reine tenoit appartement, il lui fut présenté comme aussi à moi. Il me fit un compliment très-obligeant de son maître; je rougis et ne lui répondis que par une révérence. La reine qui étoit aux écoutes fut très piquée de ce que je n’avois rien répondu au compliment du duc, et me lava la tête d’importance, m’ordonnant sous peine de son indignation de raccommoder cette faute le lendemain. Je me retirai toute en larmes dans ma chambre; j’étois outrée contre la reine et contre le duc. Je jurai que je ne l’épouserois jamais, que si l’on vouloit déjà me mettre si fort sous sa férule avant le mariage, je comprenois bien que je serois pire qu’une esclave après qu’il seroit contracté; que la reine faisoit tout de sa tête, sans consulter mon coeur, et qu’enfin je voulois aller me jeter à ses pieds et la supplier de ne pas me rendre malheureuse en m’obligeant d’épouser un prince pour lequel je ne me sentois aucune inclination, et avec lequel je voyois bien que je serois malheureuse. Ma gouvernante eut bien de la peine à me tranquilliser et à m’empêcher, de faire cette fausse démarche. Je fus obligée de m’entretenir le lendemain avec le gentilhomme et de lui parler du duc, ce que je fis de très-mauvaise grâce, et d’un air fort embarrassé.

Cependant l’arrivée du roi d’Angleterre approchoit. Nous nous rendîmes le six Octobre à Charlottenbourg pour le recevoir. Le coeur me battoit et j’étois dans des agitations cruelles. Ce prince y arriva le huit à sept heures du soir. Le roi, la reine et toute la cour le reçurent dans la cour du château, les appartements étant à rez de chaussée. Après qu’il eut salué le roi et la reine, je lui fus présentée. Il m’embrassa et se tournant vers la reine, il lui dit: votre fille est bien grande pour son âge. Il lui donna la main et la conduisit dans son appartement où tout le monde les suivit. Dès que j’y entrai, il prit une bougie et me considéra depuis les pieds jusqu’à la tête. J’étois immobile comme une statue et fort décontenancée. Tout cela se passa sans qu’il me dit la moindre chose. Après qu’il m’eut ainsi passée en revue, il s’adressa à mon frère qu’il caressa beaucoup, et avec lequel il s’amusa longtemps. Je pris ce temps pour m’éloigner, la reine me fit signe de la suivre, et passa dans une chambre prochaine, où elle se fit présenter les Anglois et les Allemands de la suite du roi. Après leur avoir parlé quelque temps, elle dit à ces messieurs qu’elle me laissoit avec eux pour les entretenir et s’adressant aux Anglois, parlez anglois avec ma fille, leur dit-elle, vous verrez qu’elle le parle très-bien. Je me sentis beaucoup moins gênée dès que la reine fut éloignée, et reprenant un peu de hardiesse, je liai coversation avec ces messieurs. Comme je parlois leur langue aussi bien que ma langue maternelle, je me tirai très-bien d’affaire, et tout le monde parut charmé de moi. Ils firent mes éloges à la reine et lui dirent, que j’avois l’air anglois et que j’étois faite pour être un jour leur souveraine. C’était dire beaucoup, car cette nation se croit si fort au dessus des autres, qu’ils s’imaginent faire une grande politesse, lorsqu’ils disent à quelqu’un, qu’il a les manières angloises. Leur roi les avoit bien espagnoles, il étoit d’une gravité extrême et ne disoit mot à personne. Il salua Madame de Sonsfeld fort froidement, et lui demanda si j’étois toujours aussi sérieuse, et si j’avois l’humeur mélancolique? «Rien moins, Sire, lui répondit-elle, mais le respect qu’elle a pour votre Majesté, l’empêche d’être aussi enjouée, qu’elle l’est sans cela», il branla la tête et ne répondit rien. L’accueil qu’il m’avoit fait et ce que je venois d’entendre, me donnèrent une telle crainte pour lui, que je n’eus jamais le courage de lui parler. On se mit enfin à table, où le prince resta toujours muet, peut-être avoit-il raison, peut-être avoit-il tort; mais je crois pourtant; qu’il suivoit le proverbe qui dit, qu’il vaut mieux se taire, que de mal parler. Il se trouva indisposé à la fin du repas.

La reine voulut lui persuader de quitter la table; ils complimentèrent longtemps ensemble, mais enfin elle jeta sa serviette et se leva. Le roi d’Angleterre commença à chanceler, celui de Prusse accourut pour le soutenir, tout le monde s’empressa autour de lui, mais ce fut en vain, il tomba sur les genoux, sa perruque d’un côté et son chapeau de l’autre. On le coucha tout doucement à terre, où il resta une grosse heure sans sentiment. Les soins qu’on prit de lui, firent enfin revenir peu à peu ses esprits. Le roi et la reine se désoloient pendant ce temps, et bien des gens ont cru, que cette attaque étoit un avant-coureur d’apoplexie. Ils le prièrent instamment de se retirer, mais il ne voulut pas et reconduisit la reine dans son appartement. Il fut très-mal toute la nuit, ce qu’on n’apprit que sous main. Mais cela ne l’empêcha pas de reparoître le lendemain. Tout le reste de son séjour se passa en plaisirs et en fêtes. Il y eut tous les jours des conférences secrètes entre les ministres d’Angleterre et ceux de Prusse.

Le résultat en fut enfin la conclusion du traité d’alliance, et du double mariage, qui avoit été ébauché à Hannovre. La signature s’en fit le douze du même mois. Le roi d’Angleterre partit le lendemain, et le congé qu’il prit de toute sa famille, fut aussi froid que l’avoit été son accueil. Le roi et la reine dévoient retourner, pour lui rendre visite au Ghoer, maison de chasse proche de Hannovre.

 

Il y avoit déjà près de sept mois que cette princesse se trouvoit fort incommodée, ses maux étoient si singuliers, que les médecins ne savoient qu’augurer de son état. Son corps s’enfloit prodigieusement tous les matins, et cette enflure passoit vers le soir. La faculté avoit été quelque temps en suspens, si c’était une grossesse, mais elle avoit jugé en dernier ressort que cette indisposition provenoit d’une autre cause, qui est très-incommode, mais nullement dangereuse.

 

Le voyage du roi pour le Ghoer étoit fixé pour le huit Novembre; il devoit partir de grand matin, et nous prîmes tous congé de lui. Mais la reine y mit empêchement. Elle tomba malade la nuit d’une violente colique, mais elle dissimula son mal, tant qu’elle put, pour ne point réveiller le roi. S’étant cependant aperçue par certaines circonstances qu’elle étoit en travail d’enfant, elle appela au secours. On n’eut pas le temps d’envoyer chercher une sage-femme ni un médecin, et elle accoucha heureusement d’une princesse sans autre secours que celui du roi et d’une femme de chambre. Il n’y avoit ni langes ni berceau, et la confusion régnoit partout. Le roi me fit appeler à quatre heures après minuit. Je ne l’ai jamais vu de si bonne humeur, il crevoit de rire en pensant à l’office qu’il avoit rendu à la reine. Le duc de Glocestre, mon frère, la princesse Amélie d’Angleterre et moi nous fûmes nommés parrains et marraines de l’enfant; je le tins l’après-midi sur les fonts, et ma soeur fut nommée Anne Amélie.

 

Le roi partit le lendemain. Comme ce prince voyageoit très-vite, il arriva le soir au Ghoer où on étoit dans de grandes inquiétudes, le roi d’Angleterre l’ayant déjà attendu le jour précédent. Il fut fort surpris en apprenant ce qui avoit causé le retardement du roi. Grumkow étoit de la suite de ce prince. Il s’étoit brouillé depuis quelque temps avec le prince d’Anhalt, et tâchoit de se raccommoder avec le roi d’Angleterre, mais comme il vouloit que toutes les affaires passassent par ses mains, et que la reine y mettoit obstacle, il ne manqua pas de profiter des circonstances, pour semer de nouveau la dissension entre le roi et cette princesse. J’ai déjà dit que ce prince étoit d’une jalousie extrême.

Grumkow le prit par son foible, et par quelques discours vagues et adroits il lui fit naître des idées très-injurieuses à la vertu de son épouse. Il retourna au bout de quinze jours à Berlin comme un furieux.

Il nous fit très-bon accueil, mais ne voulut point voir la reine. Il traversa sa chambre à coucher pour aller souper sans lui rien dire. La reine et nous tous étions dans des inquiétudes cruelles à cause de ce procédé; elle lui parla enfin et lui témoigna dans les termes les plus tendres le chagrin qu’elle avoit de sa façon d’agir. Il ne lui répondit que par des injures et en lui faisant des reproches de sa prétendue infidélité, et si Madame de Kamken ne l’eût éloigné, son emportement l’auroit peut-être porté à des violences très-fâcheuses. Il fit assembler le jour suivant les médecins, le chirurgien-major de son régiment Holtzendorff, et Madame de Kamken, pour examiner la conduite de la reine. Tous prirent vivement le parti de cette princesse. Sa gouvernante le traita même fort durement, et lui montra l’injustice de ses soupçons. En effet la vertu de la reine étoit sans reproche, et la médisance la plus noire n’a pu trouver à y redire. Le roi rentra en lui-même, il demanda pardon à cette princesse avec bien des larmes qui montroient la bonté de son coeur, et la paix fut rétablie. J’ai parlé de la brouillerie des deux favoris. Comme elle éclata l’année 1724, il est juste que j’en donne ici le détail. Depuis la chute de Madame de Blaspil et la bonne intelligence des cours d’Angleterre et de Prusse, le prince d’Anhalt étoit fort déchu de sa faveur, il passoit sa vie à Dessau, et ne venoit que rarement à Berlin. Le roi avoit pourtant toujours de grandes attentions pour lui et le ménageoit à cause de son savoir militaire. Grumkow en revanche s’étoit conservé dans sa faveur, et ce ministre étoit chargé des affaires étrangères et de celles du pays.

 

Le prince avoit été parrain d’une de ses filles et lui avoit promis une dot de cinq mille écus. Cette fille devant se marier, son père lui écrivit pour le sommer de sa promesse. Le prince très-mécontent de la conduite de Grumkow qui n’avoit plus de ménagemens pour lui, et qui s’étoit seul emparé de l’esprit du roi, nia fortement cette promesse.

Grumkow lui répondit, l’autre répliqua; ils en vinrent enfin à se reprocher mutuellement toutes leurs friponneries, et leur correspondance devint si injurieuse, que le prince d’Anhalt résolut de décider sa querelle par le sort des armes. Avec le mérite que Grumkow possédoit au suprême degré il passoit pour un poltron fieffé. Il avoit donné des preuves de sa valeur à la bataille de Malplaquet, où il resta dans un fossé pendant tout le temps de l’action. Il se distingua aussi beaucoup à Stralsund, et se démit une jambe au commencement de la campagne, ce qui l’empêcha de pouvoir aller à la tranchée. Il avoit le même malheur qu’eut un certain roi de France, de ne pouvoir voir une épée nue sans tomber en foiblesse, mais excepté tout cela c’étoit un très-brave général. Le prince lui envoya un cartel. Grumkow tremblant de courage, et s’armant de la religion et des loix établies, répondit, qu’il ne se battroit point, que les duels étoient défendus par les loix divines et humaines et qu’il ne se trouvoit point d’humeur à en être le transgresseur. Ce ne fut pas tout, il voulut encore mériter la couronne du ciel, en souffrant patiemment les injures. Il fit toutes les avances à son antagoniste, mais il ne s’attira que de plus en plus son mépris, et celui-ci resta inexorable. Cette affaire parvint enfin aux oreilles du roi, qui employa tous ses efforts pour les rapatrier, mais vainement, le prince d’Anhalt ne voulant point se laisser fléchir. Il fut donc résolu qu’ils décideroient leur différend en présence de deux seconds.

Celui que le prince choisit, étoit un certain colonel Corf au service de Hesse, et le général comte de Sekendorff, au service de l’Empereur fut celui de Grumkow. Ces deux derniers étoient amis intimes. La chronique scandaleuse disoit qu’ils avoient été dans leur jeunesse de moitié au jeu, où ils avoient fait un profit considérable. Quoiqu’il en soit, Sekendorff étoit le portrait vivant de Grumkow, à cela près qu’il affectoit plus de christianisme que lui et qu’il étoit brave comme son épée. Rien n’étoit si risible que les lettres que ce général écrivoit à Grumkow, pour lui inspirer du courage. Cependant le roi voulut encore s’en mêler.

 

Il convoqua au commencement de l’année 1725 un conseil de guerre à Berlin, composé de tous les généraux et colonels commandants de son armée. La reine avoit la plupart des généraux à sa disposition. Les belles promesses que Grumkow lui fit, de rester fermement attaché à son parti, l’éblouirent; elle fit pencher la balance de son côté, sans quoi il auroit couru risque d’être cassé. Il en fut quitte pour quelques jours d’arrêts, ce qui fut une espèce de satisfaction que le roi donna au prince d’Anhalt. Dès qu’il fut relâché, le roi lui fit conseiller sous main de vider son différend. Le champ de bataille étoit proche de Berlin; les deux combattans s’y rendirent, suivis de leurs seconds. Le prince tira son épée en disant quelques injures à son adversaire.

Grumkow ne lui répondit qu’en se jetant à ses pieds qu’il embrassa en lui demandant pardon et le priant de lui rendre ses bonnes grâces. Le prince d’Anhalt pour toute réplique lui tourna le dos. Depuis ce temps-là ils ont toujours été ennemis jurés, et leurs animosités n’ont cessé que par leur vie. Le prince s’est tout-à-fait changé depuis à son avantage, bien des gens ont rejeté la plupart de ses méchantes actions sur les détestables conseils de Grumkow. On pourroit dire de lui, comme du cardinal de Richelieu: il a fait trop de mal pour en dire du bien, il a fait trop de bien pour en dire du mal.

 

Le roi d’Angleterre repassa cette année la mer pour se rendre en Allemagne. Le roi mon père ne manqua pas d’aller le voir; il se flattoit de pouvoir mettre fin à mon mariage. La reine l’ayant déjà si bien servi fut chargée de cette commission. Elle se rendit donc à Hannovre, où elle fut reçue à bras ouverts. Elle trouva le roi, son père, par rapport à l’alliance des deux maisons dans les mêmes dispositions, où il avoit été les années précédentes. Il lui parla même en des termes remplis de tendresse pour moi, mais il lui représenta que deux obstacles s’opposoient à ses désirs. Le premier, qu’il ne pouvoit nous marier sans en avoir fait la proposition à son parlement, le second étoit notre jeunesse, car je n’avois que 16 ans et le duc en avoit 18. Mais pour adoucir toutes ces difficultés, il l’assura qu’il disposeroit tout de manière qu’il pût faire célébrer notre mariage la première fois qu’il retourneroit en Allemagne. La reine se flatta toujours d’obtenir davantage, elle n’avoit jamais été si bien avec le roi, son père, qu’elle l’étoit alors, il sembloit même avoir pour elle une tendresse infinie, et il est sûr qu’il avoit toutes sortes d’attentions pour cette princesse. Elle demanda une prolongation de permission au roi, son époux, se faisant fort, lui mandoit-elle, de réussir dans ses desseins.

Le roi la lui accorda et lui permit même de rester à Hannovre aussi longtemps que les affaires l’exigeroient. J’étois pendant ce temps-là à Berlin dans une faveur extrême auprès du roi, je passois toutes les après-midis à l’entretenir et il venoit souper dans mon appartement. Il me témoignoit même de la confiance et me parloit souvent d’affaires.

Pour me distinguer davantage, il ordonna que l’on vînt me faire la cour tout comme à la reine. Les gouvernantes de mes soeurs me furent subordonnées, et eurent ordre de ne pas faire un pas sans ma volonté. Je n’abusai point des grâces du roi; j’avois autant de solidité, toute jeune que j’étois, que j’en puis avoir maintenant, et j’aurois pu avoir soin de l’éducation de mes soeurs. Mais je me rendis justice, et vis bien que cela ne me convenoit pas, je ne voulus pas non plus tenir appartement et me contentai de faire prier quelques dames tous les jours.

 

Il y avoit déjà six mois que j’étois tourmentée de cruels maux de tête, ils étoient si violents, que j’en tombois souvent en foiblesse. Malgré cela je n’osois jamais rester dans ma chambre, la reine ne le voulant point. Cette princesse qui étoit d’un tempérament fort robuste ne savoit ce que c’étoit que d’être malade, elle étoit en cela d’une dureté extrême, et lorsque j’étois quelquefois mourante, il falloit pourtant être de bonne humeur, sans quoi elle se mettoit dans de terribles colères contre moi. La veille de son retour je pris une espèce de fièvre chaude avec des transports au cerveau et des douleurs si violentes dans la tête, qu’on m’entendoit crier dans la place du château. Six personnes étoient obligées de me tenir jour et nuit, pour m’empêcher de me tuer.

Madame de Sonsfeld dépêcha d’abord des estafettes au roi et à la reine, pour les informer de mon état. Cette princesse arriva le soir, elle fut bien alarmée de me trouver si mal. Les médecins désespéroient déjà de ma vie, un abcés qui me creva le troisième jour dans la tête me sauva; heureusement pour moi, les humeurs prirent leur issue par l’oreille, sans quoi je n’aurois pu en réchapper. Le roi se rendit deux jours après à Berlin, et vint d’abord me voir. Le pitoyable état où il me trouva, l’attendrit si fort qu’il en versa des larmes. Il n’alla point chez la reine, et fit barricader toutes les communications de son appartement et de celui de cette princesse. La raison de ce procédé provenoit de la colère où il étoit de ce qu’elle l’avoit amusé par de fausses promesses.

Il avoit si fort compté sur son crédit, sur l’esprit du roi d’Angleterre, qu’il avoit cru que mon mariage se feroit encore cette année. Il s’imagina qu’elle n’en avoit agi ainsi que pour prolonger son séjour à Hannovre. Cette brouillerie dura six semaines, au bout desquelles le raccommodement se fit. Je me remis fort lentement pendant ce temps, et je fus obligée de garder deux mois la chambre.

 

La reine ma mère est très-jalouse de son petit naturel. Les distinctions infinies que le roi me faisoit, l’indisposoient contre moi, elle étoit outre cela animée par une de ses dames, fille de la comtesse de Fink que je nommerai dorénavant la comtesse Amélie pour la distinguer de sa mère.

Cette fille avoit lié une intrigue à l’insu de ses parens avec le ministre de Prusse à la cour d’Angleterre, il se nommoit Wallerot.

C’étoit un vrai fat, d’une figure ragotine, et qui n’avoit avancé les affaires de Prusse que par ses bouffonneries. Elle s’étoit promise secrètement avec cet homme, et son plan étoit de devenir ma gouvernante et de me suivre en Angleterre. Pour le faire réussir elle avoit employé tous les efforts pour s’insinuer auprès du duc de Glocestre, et lui avoit fait accroire qu’elle étoit ma favorite, ce qui lui avoit attiré beaucoup de politesses de la part du duc. Mais il falloit encore se défaire de ma gouvernante, et pour y parvenir elle ne cessoit d’animer la reine contre elle et moi.

 

Cette fille étoit la toute puissante sur l’esprit de cette princesse, et profitoit de ses foiblesses pour parvenir à son but. J’étois maltraitée tous les jours, et la reine ne cessoit de me reprocher les grâces que le roi avoit pour moi. Je n’osois plus le caresser qu’en tremblant et sans craindre d’être accablée de duretés; il en étoit de même de mon frère.

Il suffisoit que le roi lui ordonnât une chose pour qu’elle la lui défendît. Nous ne savions quelquefois à quel saint nous vouer, étant entre l’arbre et l’écorce. Cependant comme nous avions l’un et l’autre plus de tendresse pour la reine, nous nous réglâmes sur ses volontés. Ce fut la source de tous nos malheurs, comme on le verra par la suite de ces mémoires. Le coeur me saignoit cependant de n’oser plus témoigner la vivacité de mes sentiments au roi; je l’aimois passionnément et il m’avoit témoigné mille bontés depuis que j’étois au monde, mais devant vivre avec la reine il falloit me régler sur elle. Cette princesse accoucha au commencement de l’année 1726 d’un prince qui fut nommé Henri. Nous nous rendîmes, dès qu’elle fut rétablie, à Potsdam, petite ville proche de Berlin. Mon frère ne fut point du voyage; le roi ne pouvoit le souffrir, voyant qu’il ne vouloit pas se soumettre à ses volontés. Il ne cessoit de le gronder, et son animosité devenoit si invétérée, que tous les bien-intentionnés conseillèrent à la reine, de lui faire faire des soumissions, ce qu’elle n’avoit pas voulu permettre jusqu’alors; cela donna lieu à une scène assez risible.

 

Cette princesse me donna commission d’écrire plusieurs choses de contrebande à mon frère, et de lui faire la minute d’une lettre qu’il devoit écrire au roi. J’étois assise entre deux cabinets des Indes, à écrire ces lettres, lorsque j’entendis venir le roi, un paravent qui étoit placé devant la porte, me donna le temps de fourrer mes papiers derrière un de ces cabinets. Madame Sonsfeld prit les plumes, et voyant déjà approcher le roi, je mis le cornet dans ma poche et je le tins soigneusement; de crainte qu’il ne renversât. Après avoir dit quelques mots à la reine, il se tourna tout d’un coup du côté de ces cabinets.

Ils sont bien beaux, lui dit-il, ils étoient à feu ma mère qui en faisoit grand cas; en même temps il s’en approcha pour les ouvrir. La serrure étoit gâtée, il tiroit la clef tant qu’il pouvoit, et je m’attendois à tout moment à voir paroître mes lettres. La reine me tira de cette appréhension, pour me rejeter dans une autre. Elle avoit un très-beau petit chien de Bologne, j’en avois un aussi, ces deux animaux étoient dans la chambre. Décidez, dit-elle au roi, de notre différend, ma fille dit, que son chien est plus beau que le mien, et je soutiens le contraire. Il se mit à rire, et me demanda si j’aimois beaucoup le mien?

De tout mon coeur, lui répondis-je, car il a beaucoup d’esprit et un très-bon caractère; ma réplique le divertit, il m’embrassa plusieurs fois de suite, ce qui m’obligea de me dessaisir de mon encrier. La liqueur noire se répandit aussitôt sur tout mon habit, et commençoit à découler dans la chambre; je n’osois bouger de ma place, de crainte, que le roi ne s’en aperçût. J’étois à demi-morte de peur. Il me tira d’embarras en s’en allant; j’étois trempée d’encre jusqu’à la chemise; j’eus besoin de lessive, et nous rîmes bien de toute cette aventure. Le roi se raccommoda cependant avec mon frère, qui vint nous joindre à Potsdam. C’étoit le plus aimable prince qu’on pût voir, il étoit beau et bienfait, son esprit étoit supérieur pour son âge, et il possédoit toutes les qualités qui peuvent composer un prince parfait. Mais me voici arrivée à un détail plus sérieux, et à la source de tous les malheurs que ce cher frère et moi avons endurés.

 

L’Empereur avoit formé dès l’année 1717 une compagnie des Indes à Ostende, ville et port de mer aux pays-bas. Le négoce n’avoit commencé qu’avec deux vaisseaux, et le succès en avoit été si heureux, malgré les obstacles des Hollandois, que cela engagea ce prince, à leur donner le privilège de négocier en Afrique et aux Indes orientales pour trente ans, excluant tous ses autres sujets de ce trafic. Comme le commerce est une des choses, qui contribuent le plus à rendre un état florissant, l’Empereur avoit fait en 1725 un traité secret avec l’Espagne, par lequel il s’engageoit à faire avoir Gibraltar et Port Mahon aux Espagnols. La Russie y accéda depuis. Les puissances maritimes ne furent pas longtemps sans s’apercevoir des menées secrètes de la cour de Vienne; et pour s’opposer aux vues ambitieuses de la maison d’Autriche, qui ne tendoient pas à moins qu’à ruiner leur commerce, qui fait la principale force de leurs états, elles conclurent une alliance entre elles, où la France, le Danemark, la Suède et la Prusse accédèrent depuis, et c’est le même, qui fut signé à Charlottenbourg, et dont j’ai déjà fait mention. L’Empereur jugeant bien, qu’il ne pourroit se soutenir contre une ligue aussi formidable, fut obligé de prendre d’autres mesures, et de tâcher de la désunir. Le général Sekendorff lui parut un personnage très-propre pour l’exécution de ses desseins à la cour de Prusse. On a déjà vu que ce ministre étoit étroitement lié d’amitié avec Grumkow; il connoissoit le caractère intéressé et ambitieux de ce dernier, et ne douta pas de l’engager dans les intérêts de l’Empereur. Il commença par lui écrire et tâcher de pénétrer ses sentiments, il lui fit même quelques ouvertures sur les conjonctures où se trouvoit son souverain. Cette correspondance avoit commencé dès l’année précédente, et les lettres de Sekendorff avoient été accompagnées de très-beaux présens, et de très-grandes promesses. Le coeur vénal de Grumkow se rendit bientôt à de si grands avantages. Les circonstances le favorisoient dans son dessein. L’union des cours de Prusse et de Hannovre commençoit à se refroidir. Le roi mon père étoit très-piqué du retardement de mon mariage, d’autres sujets de plaintes se joignoient à celui-là. Ce prince ne se plaisoit qu’à augmenter son gigantesque régiment. Les officiers chargés des enrôlements prenoient de gré ou de force les grands hommes qu’ils trouvoient sur les territoires étrangers.

 

La reine avoit obtenu du roi son père, que l’électorat de Hannovre en fourniroit une certaine quantité tous les ans. Le ministère hannovrien, peut-être gagné par les anti-prussiens, dont Milady Arlington étoit le chef, négligea d’exécuter les ordres du roi d’Angleterre. La reine fit faire plusieurs fois des remonstrances là-dessus, mais ils ne la payèrent que de quelques mauvaises excuses. Le roi se trouva très-offensé du peu d’attention qu’on lui marquoit, et Grumkow ne manqua pas de l’animer si fort, que pour se venger il ordonna à ses officiers d’enlever dans le pays de Hannovre tous ceux qu’ils trouveroient d’une taille propre à être rangés dans son régiment. Cette violence fit un bruit épouvantable. Le roi d’Angleterre demanda satisfaction et prétendit, qu’on relachât ses sujets: celui de Prusse s’opiniâtra à les garder, ce qui fit naître une mésintelligence entre les deux cours qui dégénéra peu après en haine ouverte. La situation des affaires étoit donc telle que Sekendorff pouvoit le désirer à son arrivée à Berlin. Les soins que Grumkow s’étoit données de longue main à préparer l’esprit du roi lui facilitèrent sa négociation. Il fut fort bien reçu de ce prince qui l’avoit connu particulièrement, lorsqu’il étoit encore au service de Saxe, et l’avoit toujours fort estimé. Une suite nombreuse de Heiduks ou plutôt de géans qu’il présenta au roi de la part de l’Empereur, lui attira un surcroît de bon accueil, et le compliment qu’il lui fit de la part de son maître acheva de le charmer. Comme l’Empereur, lui dit-il, ne cherche qu’à faire plaisir en toute occasion à votre Majesté, il lui accorde les enrôlemens en Hongrie, et il a déjà donné ordre qu’on cherche tous les grands hommes de ses états pour les lui offrir. Ce procédé obligeant si différent de celui du roi son beau-père le toucha, mais ne fit que l’ébranler. Sekendorff jugea bien qu’il falloit du temps pour le détacher de la grande alliance. Il tâcha de s’insinuer peu-à-peu dans l’esprit de ce prince, et connoissant son foible, il ne manqua pas de l’attirer par là dans ses filets. Il lui donnoit presque tous le jours des festins magnifiques où il n’admettoit que les créatures qu’il s’étoit faites et celles de Grumkow. On ne manquoit jamais de tourner la conversation sur les conjonctures présentes de l’Europe, et de plaider d’une façon artificieuse la cause de l’Empereur. Enfin au milieu du vin et de la bonne chère, le roi se laissa entraîner à renoncer à quelques uns des engagemens qu’il avoit pris avec l’Angleterre, et à se lier avec la maison d’Autriche. Il promit à cette dernière de ne point faire agir contre elle les troupes qu’il devoit fournir à l’Angleterre en vertu d’un des articles du traité de Hannovre. Cette promesse fut tenue fort secrète. Le roi n’étoit point encore intentionné alors de rompre la grande alliance, se flattant toujours de pouvoir faire réussir mon mariage. Ce ne fut qu’à la fin de l’année suivante que je vais commencer, qu’il leva le masque. La reine étoit dans le dernier désespoir de voir le train que prenoient les affaires, elle en souffroit personnellement. Le roi la maltraitoit et lui reprochoit sans cesse le retardement de mon mariage, il parloit en termes injurieux du roi son beau-père et tâchoit de la chagriner en toute occasion.

 

La crédit de Sekendorff s’augmentoit de jour en jour. Il prenoit un si grand ascendant sur l’esprit du roi qu’il disposoit de toutes les charges. Les pistoles d’Espagne avoient mis dans ses intérêts la plupart des domestiques et des généraux qui étoient autour de ce prince, de façon qu’il étoit informé de toutes ses démarches. Le double mariage conclu avec l’Angleterre étant un obstacle très-fâcheux pour ses vues, il résolut de le lever en mettant la désunion dans la famille. Il se servit pour cela de ses émissaires secrets; mille faux rapports qu’on faisoit tous les jours au roi sur le compte de mon frère et sur le mien l’indisposoient si fort contre nous qu’il nous maltraitoit et nous faisoit souffrir des martyres. On lui dépeignoit mon frère comme un prince ambitieux et intrigant, qui lui souhaitoit la mort pour être bientôt souverain; on l’assuroit qu’il n’aimoit point le militaire, et qu’il disoit hautement que lorsqu’il seroit le maître il renverroit les troupes; on le faisoit passer pour prodigue et dépensier, et enfin on lui donnoit un caractère si opposé à celui du roi qu’il étoit bien naturel que ce prince le prît en aversion. On ne me ménageoit pas davantage, j’étois, disoit-on, d’une hauteur insupportable, intrigante et impérieuse; je servois de conseil à mon frère et je tenois des discours très-peu respectueux sur le compte du roi. Comme ce prince souhaitoit fort l’établissement de toutes ses filles, Sekendorff s’insinua encore de ce côté-là auprès de lui, et engagea le Margrave d’Anspach, jeune prince de 17 ans, de se rendre à Berlin, pour voir ma soeur puînée. Ce prince étoit très-aimable dans ce temps-là et promettoit beaucoup. Ma soeur étoit belle comme un ange, mais elle avoit un petit génie et des caprices terribles. Elle avoit pris ma place dans la faveur du roi qui la gâtoit. Les cruels chagrins qu’elle a essuyés après son mariage l’ont corrigée de ses défauts. La jeunesse des deux parties empêcha que le mariage ne pût se faire alors, et il ne fut célébré que deux ans après comme je le dirai dans son lieu. La reine s’étoit toujours flattée que l’arrivée du roi d’Angleterre, qui devoit repasser cette année en Allemagne, rétabliroit l’union entre les deux cours, mais un événement imprévu ruina toutes ses espérances, car elle reçut la triste nouvelle de la mort de ce prince. Il étoit parti en parfaite santé d’Angleterre et avoit très-bien supporté, contre sa coutume, le trajet sur mer. Il se trouva mal proche d’Osnabruck. Tous les secours qu’on put lui donner furent inutiles, il expira au bout de 24 heures d’une attaque d’apoplexie entre les bras du duc de York son frère.

 

Cette perte plongea la reine dans la douleur la plus amère. Le roi même en parut touché. Malgré tous les propos qu’il avoit tenus contre le roi de la grande Bretagne, il l’avoit toujours considéré comme un père, et même il le craignoit. Ce prince avoit eu soin de lui dans son enfance et dans le temps que le roi Frédéric I. s’étoit réfugié à Hannovre pour se garantir des persécutions de l’électrice Dorothée sa belle-mère. Leurs regrets furent encore augmentés lorsqu’ils apprirent peu de temps après que ce monarque avoit eu dessein de mettre fin à mon mariage, et qu’il avoit résolu d’en faire la cérémonie à Hannovre. Le prince son fils fut proclamé roi de la grande Bretagne, et le duc de Glocestre prit le titre de prince de Galles. Cependant les fréquentes débauches que Sekendorff faisoit faire au roi, lui ruinoient la santé; il commençoit à devenir valétudinaire; l’hypocondrie dont il étoit fort tourmenté le rendoit d’une humeur mélancolique. Mr. Franke, fameux piétiste, et fondateur de la maison des orphelins dans l’université de Halle, ne contribuoit pas peu à l’augmenter. Cet ecclésiastique se plaisoit à lui faire des scrupules de conscience des choses les plus innocentes. Il condamnoit tous les plaisirs qu’il trouvoit damnables, même la chasse et la musique. On ne devoit parler d’autre chose que de la parole de Dieu; tout autre discours étoit défendu. C’étoit toujours lui qui faisoit le beau parleur à table où il faisoit l’office de lecteur, comme dans les réfectoires. Le roi nous faisoit un sermon tous les après-midis, son valet de chambre entonnoit un cantique, que nous chantions tous; il falloit écouter ce sermon avec autant d’attention, que si c’étoit celui d’un apôtre. L’envie de rire nous prenoit à mon frère et à moi, et souvent nous éclations. Soudain on nous chargeoit de tous les anathèmes de l’église, qu’il falloit essuyer, d’un air contrit et pénitent, que nous avions bien de la peine à affecter. En un mot, ce chien de Franke nous faisoit vivre comme les religieux de la Trappe. Cet excès de bigoterie fit venir à ce prince des pensées encore plus singulières. Il résolut d’abdiquer la couronne en faveur de mon frère. Il vouloit, disoit-il, se réserver dix mille écus par an, et se retirer avec la reine et ses filles à Vousterhausen. Là, ajouta-t-il, je prierai Dieu et j’aurai soin de l’économie de la campagne, pendant que ma femme et mes filles auront soin du ménage. Vous êtes adroite, me disoit-il, je vous donnerai l’inspection du linge que vous coudrez, et de la lessive.

Frédérique, qui est avare, sera gardienne de toutes les provisions.

Charlotte ira au marché acheter les vivres, et ma femme aura soin de mes petits enfants et de la cuisine. Il commença même à travailler à une instruction pour mon frère et à faire plusieurs démarches, qui alarmèrent très-vivement Grumkow et Sekendorff. Ils employèrent en vain toute leur rhétorique, pour dissiper ces idées funestes, mais voyant bien que tout le plan du roi n’étoit qu’un effet de son tempérament, et craignant, que s’ils ne tâchoient d’y mettre fin, ce prince ne pût bien exécuter son dessein, ils résolurent de tâcher de le dissiper.

 

La cour de Saxe ayant été de tout temps très-étroitement liée avec celle d’Autriche, ils tournèrent leurs vues de ce côté-là, et se proposèrent de lui persuader d’aller à Dresde. Une idée ordinairement en entraîne une autre; celle-ci leur fit naître celle de me marier avec le roi Auguste de Pologne.

 

Ce prince avoit 49 ans dans ce temps-là. Il a toujours été très-renommé pour sa galanterie; il avoit de grandes qualités, mais elles étoient offusquées par des défauts considérables. Un trop grand attachement aux plaisirs lui faisoit négliger le bonheur de ses peuples et de son état, et son penchant pour la boisson l’entraînoit à commettre des indignités dans son ivresse, qui seront à jamais une tache à sa mémoire.

 

Sekendorff avoit été dans sa jeunesse au service de Saxe, et j’ai déjà dit plus haut, que Grumkow étoit très-bien dans l’esprit de ce roi. Ils s’adressèrent l’un et l’autre au comte de Flemming, favori de ce prince, pour tâcher d’entamer une négociation sur ce sujet. Le comte de Flemming possédoit un mérite supérieur; il avoit été très-souvent à Berlin, et me connoissoit très-particulièrement. Il fut charmé des ouvertures de ces ministres et tâcha de sonder l’esprit du roi de Pologne sur ce sujet. Ce prince parut assez porté à cette alliance, et dépêcha le comte à Berlin, pour inviter celui de Prusse à venir passer le carnaval à Dresde.

Grumkow et son Pilade firent part au roi de leurs desseins. Ce prince charmé de trouver un si bel établissement pour moi, consentit avec joie à leurs désirs; il rendit une réponse très-obligeante au Maréchal Flemming et partit vers le milieu de Janvier de l’année 1728 pour se rendre à Dresde.

 

Mon frère fut au désespoir de ne pas être de ce voyage. Il devoit rester à Potsdam pendant l’absence du roi, ce qui ne l’accommodoit point. Il me fit part de son chagrin et comme je ne pensois qu’à lui faire plaisir, je lui promis de tâcher de faire en sorte qu’il pût suivre le roi. Nous retournâmes à Berlin, où la reine tint appartement comme à son ordinaire. J’y vis Mr. de Summ, Ministre de Saxe, que je connoissois très-particulièrement et qui étoit fort dans les intérêts de mon frère.

Je lui fis des compliments de sa part et lui appris le regret qu’il avoit, de n’avoir pas été invité à Dresde. Si vous voulez lui faire plaisir, continuai-je, faites en sorte que le roi de Pologne engage celui de Prusse à le faire venir. Summ dépêcha aussitôt une estafette à sa cour, pour en informer le roi son maître, qui ne manqua pas de persuader au roi mon père de faire venir mon frère. Celui-ci reçut ordre de partir, ce qu’il fit avec beaucoup de joie. La réception qu’on fit au roi, fut digne des deux monarques. Comme celui de Prusse n’aimoit pas les cérémonies, on se régla entièrement selon son génie. Ce prince avoit demandé à être logé chez le comte Vakerbart pour lequel il avoit beaucoup d’estime. La maison de ce général étoit superbe, le roi y trouva un appartement royal. Malheureusement la seconde nuit après son arrivée le feu y prit, et l’embrasement fut si subit et si violent qu’on eut toutes les peines du monde à sauver ce prince. Tout ce beau palais fut réduit en cendres. Cette perte auroit été très-considérable pour le comte de Vakerbart, si le roi de Pologne n’y avoit suppléé, mais il lui fit présent de la maison de Pirna, qui étoit bien plus magnifique que l’autre, et dont les meubles étoient d’une somptuosité infinie.

 

La cour de ce prince étoit pour lors la plus brillante d’Allemagne. La magnificence y étoit poussée jusqu’à l’excès, tous les plaisirs y regnoient; on pouvoit l’appeler avec raison l’île de Cythère: les femmes y étoient très-aimables et les courtisans très-polis. Le roi entretenoit une espèce de sérail des plus belles femmes de son pays. Lorsqu’il mourut, on calcula qu’il avoit eu trois cent cinquante quatre enfants de ses maîtresses. Toute sa cour se régloit sur son exemple, on n’y respiroit que la mollesse, et Bachus und Vénus y étoient les deux divinités à la mode. Le roi n’y fut pas longtemps sans oublier sa dévotion, les débauches de la table et le vin de Hongrie le remirent bientôt de bonne humeur. Les manières obligeantes du roi de Pologne lui firent lier une étroite amitié avec ce prince. Grumkow qui ne s’oublioit pas dans les plaisirs, voulut profiter de ces bonnes dispositions, pour le mettre dans le goût des maîtresses, il fit part de son dessein au roi de Pologne, qui se chargea de l’exécution.

 

Un soir, qu’on avoit sacrifié à Bacchus, le roi de Pologne conduisit insensiblement le roi dans une chambre très-richement ornée, et dont tous les meubles et l’ordonnance étoient d’un goût exquis. Ce prince, charmé de ce qu’il voyoit, s’arrêta pour en contempler toutes les beautés, lorsque tout à coup on leva une tapisserie, qui lui procura un spectacle des plus nouveaux. C’étoit une fille dans l’état de nos premiers pères, nonchalamment couchée sur un lit de repos. Cette créature étoit plus belle qu’on ne dépeint Vénus et les Grâces; elle offroit à la vue un corps d’ivoire, plus blanc que la neige et mieux formé que celui de la belle statue de la Vénus de Medécis, qui est à Florence. Le cabinet qui enfermoit ce trésor étoit illuminé de tant de bougies, que leur clarté éblouissoit, et donnoit un nouvel éclat à la beauté de cette déesse. Les auteurs de cette comédie ne doutèrent point que cet objet ne fît impression sur le coeur du roi, mais il en fut tout autrement. À peine ce prince eut-il jeté les yeux sur cette belle, qu’il se tourna avec indignation, et voyant mon frère derrière lui, il le poussa très-rudement hors de la chambre, et en sortit immédiatement après, très-fâché de la pièce, qu’on avoit voulu lui faire. Il en parla le soir même en termes très-forts à Grumkow, et lui déclara nettement, que si on renouveloit ces scènes, il partiroit sur-le-champ. Il en fut autrement de mon frère. Malgré les soins du roi, il avoit eu tout le temps de contempler la Vénus du cabinet, qui ne lui imprima pas tant d’horreur, qu’elle en avoit causé à son père. Il l’obtint d’une façon assez singulière du roi de Pologne.

 

Mon frère étoit devenu passionnément amoureux de la comtesse Orzelska, qui étoit tout ensemble fille naturelle et maîtresse du roi de Pologne.

Sa mère, étoit une marchande françoise de Varsovie. Cette fille devoit sa fortune au comte Rodofski, son frère, dont elle avoit été maîtresse, et qui l’avoit fait connoître au roi de Pologne, son père, qui, comme je l’ai déjà dit, avoit tant d’enfans, qu’il ne pouvoit avoir soin de tous.

Cependant il fut si touché des charmes de la Orzelska, qu’il la reconnut d’abord pour sa fille; il l’aimoit avec une passion excessive. Les empressements de mon frère pour cette dame lui inspirèrent une cruelle jalousie. Pour rompre cette intrigue, il lui fit offrir la belle Formera à condition qu’il abandonneroit la Orzelska. Mon frère lui fit promettre ce qu’il voulut, pour être mis en possession de cette beauté, qui fut sa première maîtresse.

 

Cependant le roi n’oublia pas le but de son voyage. Il conclut un traité secret avec le roi Auguste, dont voici à-peu-près les articles. Le roi de Prusse s’engageoit à fournir un certain nombre de troupes à celui de Pologne, pour forcer les Polonois de rendre la couronne héréditaire dans la maison électorale de Saxe. Il me promettoit en mariage à ce prince, et lui prêtoit quatre millions d’écus, outre ma dot qui devoit être très-considérable. En revanche le roi de Pologne lui donnoit pour hypothèque des quatre millions la Lusace. Il m’assuroit un douaire sur cette province de deux cent mille écus, avec la permission de résider après sa mort où je voudrois. Je devois avoir l’exercice libre de ma religion à Dresde, où on devoit m’accommoder une chapelle, pour y célébrer le culte divin, et enfin, tous ces articles dévoient être signés et confirmés par le prince électoral de Saxe. Comme le roi, mon père, avoit invité celui de Pologne à se rendre à Berlin, pour assister à la revue de ses troupes, la signature du traité fut remise jusqu’à ce temps-là. Ce prince avoit demandé du temps, pour préparer l’esprit de son fils et pour le persuader à la démarche, qu’on prétendoit de lui. Le roi partit donc très-content de Dresde, aussi bien que mon frère; ils ne cessoient l’un et l’autre de nous faire les éloges du roi de Pologne et de sa cour.

 

Pendant que toutes ces choses se passoient, je souffrois cruellement à Berlin des persécutions de la comtesse Amélie. Elle ne cessoit d’animer la reine contre moi. Cette princesse me maltraitait perpétuellement; je supportois son procédé injuste avec respect, mais celui de sa favorite me mettoit quelquefois dans une rage terrible. Cette fille me traitoit avec un air de hauteur, qui m’étoit insupportable, et quoiqu’elle n’eût que deux ans de plus que moi, elle vouloit se mettre sur le pied de me gouverner. Malgré tout le dépit que j’avois contre elle, j’étois obligée de me contraindre et de lui faire bon visage, ce qui m’étoit plus cruel que la mort. Car j’abhorre la fausseté, et ma sincérité a été souvent cause de bien des chagrins, que j’ai essuyés. Cependant c’est un défaut, dont je ne prétends pas me corriger. J’ai pour principe qu’il faut toujours marcher droit, et que l’on ne peut s’attirer de chagrin quand on n’a rien à se reprocher. Un nouveau monstre commençoit à s’élever sur le pied de favorite, et partageoit la faveur de la reine avec la comtesse Amélie. C’étoit une des femmes de chambre de cette princesse; elle se nommoit Ramen, et c’étoit la même, qui accoucha la reine à l’improviste, lorsqu’elle fut délivrée de ma soeur Amélie. Cette femme étoit veuve, ou pour mieux dire, elle suivoit l’exemple de la Samaritaine, et elle avoit autant de maris qu’il y a de mois dans l’année. Sa fausse dévotion, sa charité affectée pour les pauvres, et enfin le soin qu’elle avoit pris de colorer son libertinage, avoient engagé Mdme. de Blaspil de la recommander à la reine. Elle commença à s’insinuer dans son esprit par son adresse à faire plusieurs ouvrages qui l’amusoient; mais elle ne parvint à ce haut point de faveur où elle étoit alors, que par les rapports qu’elle faisoit à la reine sur le compte du roi. Cette princesse avoit une confiance aveugle en cette femme, à laquelle elle faisoit part de ses affaires et de ses pensées les plus secrètes. Deux rivales de gloire ne pouvoient s’accorder longtemps ensemble. La comtesse Amélie et la Ramen étoient ennemies jurées; mais comme elles se craignoient l’une l’autre, elles cachoient leur animosité.

 

Peu après le retour du roi de Dresde, le maréchal comte de Flemming, accompagné de la princesse Ratziville, son épouse, arriva à Berlin, avec le caractère d’Envoyé extraordinaire du roi de Pologne. La princesse étoit une jeune personne sans éducation, mais fort vive et naïve, sans être belle elle avoit de l’agrément. Le roi la distingua fort et ordonna à la reine d’en faire de même. Elle s’attacha beaucoup à moi; son mari qui me connoissoit depuis mon enfance, étoit fort de mes amis. Comme il étoit déjà âgé, la reine lui avoit permis de venir chez moi, quand il le vouloit; il profita très-assidûment de son privilège, et venoit passer toutes les matinées chez moi avec son épouse, qui s’empressoit beaucoup autour de moi. J’étois très-mal attifée. La reine me faisoit coëffer et habiller, comme l’avoit été ma vieille grand’-mère dans sa jeunesse. La comtesse de Flemming lui représenta, que la cour de Saxe se moqueroit de moi, si elle me voyoit ainsi bâtie. Elle me fit ajuster à la nouvelle mode, et tout le monde disoit, que je n’étois pas connoissable, étant beaucoup plus jolie, que je ne l’avois été. Ma taille commençoit à se dégager et devenoit plus menue, ce qui me donnoit meilleur air. La comtesse disoit mille fois par jour à la reine, qu’il falloit que je devinsse sa souveraine. Comme cette princesse, ni moi n’étions point informées du traité de Dresde, nous prenions ces propos pour des badineries. Le comte s’arrêta deux mois à Berlin, et vint prendre congé de moi la veille de son départ, après bien des assurances réitérées qu’il me fit de son respect. J’espère, me dit-il, que je pourrai bientôt donner à votre Altesse royale des preuves de l’attachement inviolable que j’ai pour vous, et vous rendre aussi heureuse que vous le méritez.

Je compte avoir dans peu l’honneur de vous revoir avec le roi mon maître. Je n’entendis point le sens de ce discours, et je crus bonnement, qu’il vouloit travailler à mon mariage avec le prince de Galles. Je lui fis une réponse fort obligeante, après quoi il se retira.

 

Nous partîmes peu de jours après pour Potsdam. Ce voyage m’auroit fort déplu en tout autre temps, mais je fus charmée pour cette fois de m’éloigner de Berlin. Je me flattois de regagner les bonnes grâces de la reine, car on l’avoit au point indisposée contre moi qu’elle ne pouvoit plus me souffrir. Les affaires d’Angleterre étoient dans une espèce de repos. La reine intriguoit perpétuellement pour effectuer mon mariage, sans rien avancer, et on l’amusoit par de belles paroles. Tout cela la mettoit de mauvaise humeur contre moi, car elle disoit, que si j’avois été mieux élevée, je serois déjà mariée. J’espérois que je dissiperois toutes ces pensées dans l’absence de la comtesse Amélie, qui les lui suggéroit, mais je me trompois. Son esprit étoit tellement aigri contre moi, que mon sort ne fut pas meilleur à Potsdam, qu’il ne l’avoit été à Berlin. La reine fut même sur le point de se plaindre au roi de ma gouvernante et de moi, et de prier ce prince, de charger quelqu’autre personne de ma conduite, mais la crainte la retint. Elle connoissoit l’estime particulière, que le roi avoit pour Mdme. de Sonsfeld, ce qui lui fit appréhender, qu’elle ne réussît pas dans ses desseins. Le comte de Fink même, à qui elle en parla, la dissuada fort de faire cette démarche. Ce général n’étoit point informé des vues ambitieuses de sa fille, et d’ailleurs il étoit trop honnête homme pour les approuver. Il parla très-fortement à la reine sur mon compte et sur celui de Mdme. de Sonsfeld, et lui fit tant de remontrances sur la dureté de son procédé envers elle et envers moi, qu’elle rentra en elle-même. Elle me parla même l’après-midi, et me dit tous les griefs qu’elle avoit contre moi.

C’étoit, me disoit-elle, la confiance que j’avois en ma gouvernante, qu’elle n’approuvoit pas; elle étoit outre cela fâchée, que je suivois aveuglément les conseils de cette dame, et enfin mille choses pareilles.

Je me jetois à ses pieds et lui dis, que la connoissance que j’avois du caractère de Mdme. de Sonsfeld, ne me permettoit pas d’avoir rien de caché pour elle, que je lui confiois tous mes secrets particuliers, mais que je ne lui parlois jamais de ceux des autres, et que cette même connoissance que j’avois de son mérite, m’engageoit à suivre ses conseils, étant persuadée, qu’elle ne m’en donneroit que de bons; que d’ailleurs je ne suivois en cela que les ordres que la reine m’avoit donnés. Je la suppliois de rendre justice à Mdme. de Sonsfeld et de ne pas me réduire au désespoir, en renonçant aux bontés, qu’elle m’avoit toujours témoignées. La reine fut un peu décontenancée de ma réponse, elle chercha toutes sortes de mauvais prétextes, pour trouver des sujets de plainte contre moi. Je lui fis beaucoup de soumissions, et enfin nous fîmes la paix. Je fus deux jours après plus en grâce que jamais, et Mdme. de Sonsfeld qu’elle avoit pris à tâche de chagriner, fut mieux traitée. J’aurois été dans une tranquillité parfaite, si mon frère n’avoit troublé mon repos. Depuis son retour de Dresde il tomboit dans une noire mélancolie. Le changement de son humeur rejaillissoit sur sa santé; il maigrissoit à vue d’oeil et prenoit de fréquentes foiblesses, qui faisoient craindre, qu’il ne devînt étique. La reine et moi, nous faisions ce que nous pouvions pour le dissiper. Je l’aimois passionnément, et lorsque je lui demandois, quel étoit le sujet de son chagrin, il me répondoit toujours, que c’étoit les mauvais traitemens du roi. Je tâchois de le consoler de mon mieux, mais j’y perdois mes peines. Son mal augmenta si fort, que l’on fut enfin obligé d’en informer le roi. Ce prince chargea son chirurgien-major, de veiller à sa santé et d’examiner son mal. Le rapport que cet homme lui fit de l’état de mon frère, l’alarma beaucoup. Il lui dit, qu’il se trouvoit fort mal, qu’il avoit une espèce de fièvre lente, qui dégénereroit en étisie, s’il ne se ménageoit pas et s’il ne mettoit pas dans le remède. Le roi avoit le coeur naturellement bon, quoique Grumkow lui eût inspiré beaucoup d’antipathie contre ce pauvre prince, et malgré les justes sujets de plaintes, qu’il croyoit avoir contre lui, la voix de la nature se fit sentir. Il se reprocha d’être cause par les chagrins qu’il lui avoit donnés, de la triste situation où il se trouvoit. Il tâcha de réparer le passé en l’accablant de caresses et de bontés; mais tout cela n’effectuoit rien, et l’on étoit-bien éloigné de deviner la cause de son mal. On découvrit enfin, que sa maladie n’étoit causée que par l’amour.

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