Mémoires de Frédérique Sophie Wilhelmine de Prusse, margrave de Bareith. Tome 1

Margravine, consort of Friedrich, Margrave of Bayreuth Wilhelmine · Chapitre 3 sur 3 · partie 1/5

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Mémoires de Frédérique Sophie Wilhelmine de Prusse, margrave de Bareith. Tome 1

Ayant appris par Mr. de Leuvener les…

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.

 

Monsieur!

 

Ayant appris par Mr. de Leuvener les dernières intentions du roi, mon père, je ne doute pas que vous ne vous rendiez à ses désirs. Songez Mr., que mon bonheur et celui de ma soeur dépendent de la résolution que vous prendrez, et que votre réponse fera l’union ou la désunion éternelle des deux maisons. Je me flatte qu’elle sera favorable et que vous vous rendrez à mes instances. Je n’oublierai jamais un tel service, que je reconnoîtrai toute ma vie par l’estime la plus parfaite etc.

 

Cette lettre fut rendue par Katt à Mr. Hotham; en voici la réponse.

 

Monseigneur!

 

Mr. de Katt vient de me rendre la lettre de votre Altesse royale. Je suis pénétré de reconnoissance de la confiance qu’elle m’y témoigne.

S’il ne s’agissoit que de ma propre cause, je tenterois même jusqu’à l’impossible, pour lui prouver mon respect par ma déférence à ses ordres, mais l’affront que je viens de recevoir, regardant le roi, mon maître, je ne puis me rendre aux désirs de votre Altesse royale. Je tâcherai de donner la meilleure tournure que je puisse à cette affaire, et quoiqu’elle interrompe les négociations, j’espère pourtant qu’elle ne les rompra pas tout-à-fait. Je suis etc.

 

La lecture de cette lettre fut un coup de foudre pour la reine et pour moi. J’avois dans ce temps aussi peu d’inclination pour mon mariage avec le prince de Galles que ci-devant, mais le Margrave de Schwed, le duc de Weissenfeld, les coups et les injures m’étoient trop récents pour ne pas souhaiter d’en être à l’abri, et j’étois persuadée, que mon sort ne pouvoit être aussi mauvais en Angleterre qu’il alloit le devenir à Berlin, où je ne voyois que des abîmes de tout côté. Mon frère parut peu sensible à ce revers, il hocha la tête et me dit: faites-vous abbesse, vous aurez un établissement. Je ne comprends pas pourquoi la reine se chagrine, le malheur n’est pas bien grand. Je suis las de toutes ces manigances, mon parti est pris. Je n’ai rien à me reprocher envers vous, j’ai tout tenté pour votre mariage, tirez-vous d’affaire comme vous pourrez, il est temps que je pense à moi, j’ai assez souffert, ne me rabattez plus les oreilles par des prières et des larmes, elles seroient inutiles et ne me touchent plus. Tout cela dit d’un ton piqué me perça le coeur. Son esprit étoit si aigri depuis quelque temps, et il menoit une vie si libertine, que les bons sentimens qu’il avoit eus, en sembloient étouffés. Je tâchai de l’appaiser et de lui faire entendre raison. Ses réponses brusques et dédaigneuses me fâchèrent enfin à mon tour, j’y répondis par quelques piquanteries qui m’en attirèrent de plus fortes, ce qui m’obligea de me taire, espérant de pouvoir me raccommoder avec lui, quand son emportement seroit passé.

 

Il devoit partir le lendemain de grand matin avec le roi pour aller à Anspach. Il falloit absolument faire ma paix encore le soir-là. Je l’aimois trop pour me séparer brouillée d’avec lui, et je voulois prévenir encore s’il étoit possible, en lui faisant des avances, le coup qu’il méditoit. Il reçut avec beaucoup de froideur toutes les choses tendres et obligeantes que je lui dis, et comme je le pressois de me donner sa parole, qu’il n’entreprendroit rien, j’ai fait beaucoup de réflexions, me dit-il, qui m’ont fait changer de sentiment, je ne pense point à m’évader et reviendrai sûrement ici. Je ne pus lui répliquer et n’eus le temps que de l’embrasser. Le roi étant entré, il me dit tout bas: je viendrai encore chez vous ce soir. Ce peu de mots ranimèrent mes espérances. Ayant pris congé du roi et nous étant retirés, j’attendis inutilement mon frère. Il m’envoya enfin à minuit son valet de chambre, avec un billet qui ne contenoit que des excuses et des assurances d’amitié. Ce valet de chambre avoit servi mon frère depuis qu’il étoit au monde, il avoit de l’esprit et sa fidélité avoit été à toute épreuve.

Par malheur il devint amoureux d’une des femmes de chambre de la reine et l’épousa. Cette femme, gagnée par la Ramen, tiroit de son mari tous les secrets de mon frère, qu’elle rapportoit à cette mégère, qui les faisoit savoir au roi. Nous ne fûmes éclaircis de ces choses que depuis.

 

Cependant ce prince partit, comme je viens de le dire, le jour suivant 15. de Juillet. L’agitation de mon esprit ne me permit pas de dormir. Je passai la nuit à m’entretenir avec Mdme. de Sonsfeld. Nous fondions en larmes, ne prévoyant que trop ce qui alloit arriver. Il fallut pourtant me contraindre devant la reine. Cette princesse ne fit aucune attention à mon contenance, étant occupée à lire les lettres qu’on avoit interceptées de Grumkow, et que Mr. Hotham lui avoit fait remettre. Il y en avoit six ou sept, toutes datées du mois de Février, dans le temps que la reine avoit eu cette dangereuse maladie dont j’ai fait mention.

En voici à peu près le contenu.

 

«On fait beaucoup de bruit ici de l’indisposition de la reine, qu’on dit être à l’extrémité. Faites savoir à la cour, qu’elle se porte comme un poisson dans l’eau,[1] son mal n’est qu’une feinte pour attendrir le roi, son frère. J’ai déjà aposté deux de mes émissaires[2] pour animer le Gros[3] contre son fils. Continuez de me mander tout ce que vous apprendrez de ses intrigues avec la reine d’Angleterre.»

 

[Note 1: Ce sont les véritables expressions de cette lettre.]

 

[Note 2: C’étoient des valets de chambres et souvent moins.]

 

[Note 3: C’étoit le roi.]

 

Dans une autre il y avoit:

 

«J’ai donné le mot à l’ami (Sekendorff), pour qu’il informe le Gros des correspondances de son fils en Angleterre. Écrivez-moi une lettre sur ce sujet que je puisse montrer, et tâchez de la tourner de façon que les soupçons qu’on en prendra, nous fassent plutôt parvenir à nos fins. Ne craignez rien, je saurai vous soutenir et empêcherai bien qu’on découvre nos menées, car le coeur du Gros est dans mes mains, j’en fais ce que je veux.»

 

Voici ce que contenoient celles datées du mois de Mars: «Que je suis surpris, mon cher Reichenbach, des démarches de l’Angleterre et surtout de celles du prince de Galles. Que prétendent-ils avec cette ambassade de Mr. Hotham? et quel empressement pour épouser une princesse plus laide que le diable, couperosée, dégoûtante et stupide. Je m’étonne que ce prince, qui peut avoir le choix de tout ce qu’il y a de parfait, s’adresse à une pareille magotte.

Son sort me fait pitié, on devroit bien l’en avertir, je vous en laisse le soin.»

 

Les autres lettres étoient écrites dans le même style. Le caractère de l’auteur se manifeste assez par celles que je viens de mettre ici, il se fera connoître de plus en plus dans la suite de cet ouvrage.

 

Mr. Hotham partit comme il se l’étoit proposé. Pendant l’absence du roi la reine tint quatre fois par semaine appartement à Mon-bijou. Je fus charmée d’y voir Mr. de Katt, je me doutai bien que tant qu’il seroit à Berlin, mon frère n’entreprendroit rien. Il vint me dire un jour, qu’il alloit expédier une estafette au prince royal, et me demanda si je ne voulois pas lui écrire, cette voie étant sûre. Je fus fort surprise de cette proposition. Vous faites fort mal Mr., lui dis-je, de risquer pareilles choses, songez aux suites fâcheuses que cette estafette peut entraîner, si le roi en apprend quelque chose, soupçonneux comme il est, cela peut causer beaucoup de chagrin à mon frère, et ruiner pour jamais votre fortune. Quelque amitié que j’aie pour mon frère, je ne lui écrirai sûrement pas par cette occasion. Il voulut encore me presser, mais je lui tournai le dos fort altérée de ce qu’il venoit de me dire; prévoyant bien, que cette démarche ne se faisoit que par les raisons que je craignois depuis longtemps. Peu de jours après la Bulow et quelques bien intentionnés vinrent m’avertir, que Katt débitoit les projets de mon frère par toute la ville, et qu’il en avoit même parlé devant des personnes suspectes. Enorgueilli de sa faveur il s’en vantoit hautement, et faisoit parade d’une boëte qui renfermoit le portrait du prince royal et le mien. Le mal étoit parvenu à son comble par cette étourderie. Je jugeai donc à propos d’en informer la reine, afin qu’elle pût par son autorité tirer cette boëte de ses mains et lui imposer silence. Elle fut fort en colère du détail de ces impertinences et donna ordre à Mdme. de Sonsfeld de faire un compliment très-désobligeant de sa part à Katt, et de lui redemander mon portrait. Celle-ci s’acquitta le même soir de sa commission, Katt s’excusa le mieux qu’il put, mais quelques remontrances que pût lui faire ma gouvernante, il ne voulut jamais lui donner mon portrait, lui disant, que mon frère lui avoit permis de le copier d’après un original en miniature, dont elle-même lui avoit fait présent, et qu’il lui avoit confié jusqu’à son retour. Il l’assura de sa discrétion à l’avenir; et la pria de dire à la reine, qu’il l’a supplioit de se tranquilliser, que tant qu’il seroit en grâce auprès du prince royal, il tâcheroit de détourner toutes les résolutions funestes qu’il pourroit prendre, qu’il entroit quelquefois dans son génie pour pouvoir le ramener plus facilement, et que jusqu’à présent il n’y avoit rien à craindre. La reine aimoit à se flatter; cette réponse dissipa toutes ses inquiétudes pour mon frère. Mais le refus, du portrait nous irrita si fort l’une et l’autre contre Katt, que nous ne lui parlâmes plus.

 

Je fus fort surprise un matin, en m’éveillant de voir entrer la Ramen; cette apparition me sembla la suite d’un mauvais songe. Elle me dit, qu’elle venoit uniquement à dessein de m’ouvrir son coeur. Mdme. de Sonsfeld voulut se retirer, mais elle la pria de rester, lui disant, que cette affaire l’intéressoit aussi. Vous êtes triste, continuat-elle, de ce que la reine vous maltraite, rendez en plutôt grâces à Dieu: si vous étiez sa favorite, le roi vous chasseroit bientôt. Pour moi je n’ai rien à craindre de ce côté-la, j’ai su prendre mes précautions d’avance, quand même ma faveur tomberoit, ce prince ne m’abandonneroit pas et sauroit bien me soutenir. Je sais fort bien que vous n’ignorez aucune de mes intrigues, je veux bien vous les avouer. Il dépend de vous d’en avertir la reine. Si vous voulez encourir le ressentiment du roi, par les ordres duquel j’agis, il sera informé sur l’heure des obstacles que vous mettrez par-là à ses desseins et se portera contre vous aux dernières extrémités. D’ailleurs vous connoissez le petit génie de la reine, je saurai m’apercevoir dans un moment des rapports que vous lui aurez faits de moi, je trouverai moyen de lui persuader, que tout ce que vous aurez dit ne sont que des calomnies, et ferai retomber sur vous le tort que vous me prétendrez faire. Elle nous avoit parlé à toutes les deux jusqu’alors, mais s’adressant à moi, elle ajouta: vous allez tomber, Madame, dans un grand malheur, prenez votre parti d’avance, vous ne pourrez vous tirer de ces fâcheuses circonstances qu’en épousant le duc de Weissenfeld. Est-ce donc une si grande affaire que de se marier?

Ce n’est qu’ici qu’on en fait tant de bruit; croyez-moi, un mari qu’on peut gouverner est une belle chose; au reste ne vous inquiétez point de ce que dira la reine, je la connois à fond, et je vous assure, que si le roi la caresse et la distingue un peu devant le monde, elle se consolera bientôt, et ne se souciera plus de rien. J’étois outrée contre cette femme; si j’avois suivi mon premier mouvement, je l’aurois fait sortir par les fenêtres pour lui épargner le chemin. Mais il fallut dissimuler mon indignation. Je lui répondis que je me soumettois entièrement aux décrets de la providence, et du reste, que je ne ferois jamais la moindre chose sans consulter la reine et sans son aveu. Je me défis ainsi de cette maudite visite, remplie d’horreur du procédé de cette infâme créature. Nous déplorâmes longtemps le sort de la reine d’être tombée en de pareilles mains.

 

Mais j’en reviens à Grumkow. Sa contenance étoit bien changée depuis le départ de Mr. Hotham; un air de satisfaction régnoit sur toute sa physionomie. Il venoit assidûment rendre ses devoirs à la reine, qui en agissoit poliment envers lui. Un soir (le 11. d’Août, jour remarquable de toute manière), mon esprit étant extrêmement agité et ayant été mélancolique tout le jour, sans en avoir plus de raison que de coutume, je finis mon jeu de bonne heure, et fus me promener avec la Bulow. Après avoir fait quelques tours, je m’assis avec elle sur un banc à l’extrémité du jardin. Grumkow vint m’y trouver. Nous devions faire nos dévotions le dimanche suivant. Il étoit du nombre de ceux qui rejettent la religion par le désir de contenter leurs passions et sans connoissance de cause. N’étant point ferme dans ses principes, il se faisoit quelquefois de cuisans reproches, et sentoit des remords de conscience, qui le rendoient mélancolique, et qu’il dissipoit ensuite par le vin et la bonne chère. Mr. Jablonski, un des chapelains du roi, avoit passé la journée avec lui, et selon toute apparence lui avoit fait une vive peinture de l’enfer. Il enfila d’abord un grand discours de morale, qui me sembla dans sa bouche comme l’évangile dans celle du diable; tombant ensuite sur d’autres matières, il me dit, qu’il avoit été bien fâché des mauvais traîtemens que le roi m’avoit faits, aussi bien que de ceux que mon frère enduroit. Le prince royal, continuat-il, devroit se prêter plus qu’il ne fait aux volontés de son père; c’est le plus grand roi qui ait jamais existé, et qui joint toutes les vertus civiles aux vertus morales. Je craignis que cet entretien ne le menât plus loin, ce que je voulus éviter. Je me levai donc et marchai fort vite, prenant le chemin de la maison. Je ne lui répondis que sur le sujet du roi et tâchai de renchérir sur les éloges qu’il venoit de lui donner, mais il en revint à ses moutons. Vous avez tant d’ascendant sur l’esprit du prince royal, que vous êtes l’unique personne, Madame, qui puisse le ramener à son devoir; c’est un charmant prince, mais qui est mal conseillé. Si mon frère, lui répondis-je, veut suivre mes avis, il se réglera toujours selon les volontés du roi, pourvu qu’il soit informé de ses intentions. Il voulut me répliquer, mais plusieurs dames vinrent nous interrompre, ce qui me tira d’un grand embarras. Le même soir la reine étant devant sa toilette à se décoiffer, et la Bulow étant assise à côté d’elle, ils entendirent un terrible fracas dans le cabinet prochain. Ce cabinet superbe étoit orné en cristal de roche et autres précieuses d’un prix infini, sans compter l’or et les pièces travaillées avec art, qui y étoient en grand nombre. Entre les compartimens de ces pièces curieuses il étoit garni de vases de cette ancienne porcelaine du Japon et de la Chine d’une énorme grandeur. La reine crut d’abord que quelques unes de ces grandes pièces étoient tombées et avoient causé ce bruit. La Bulow y étant entrée fut fort surprise de n’y trouver rien de dérangé. À peine en eut-elle fermé la porte et à peine en fut-elle sortie, que le fracas recommença. Elle renouvela ses visites à trois reprises, accompagnée d’une des femmes de la reine, trouvant toujours le tout dans un ordre parfait. Le bruit cessa enfin dans le cabinet, mais un autre plus affreux y succéda dans un corridor, qui séparoit les appartemens du roi de ceux de la reine et en faisoit la communication.

Personne n’y passoit jamais que les domestiques de la chambre, et pour cet effet il y avoit deux sentinelles aux deux bouts, qui en gardoient l’entrée. La curieuse de savoir d’où provenoit ce bruit, ordonna à ses femmes de l’éclairer. La peur démasqua le faux attachement de la Ramen; elle ne voulut point suivre la reine et s’enfuit pour se cacher dans la chambre voisine. Deux autres de ses camarades accompagnèrent cette princesse avec la Bulow, et à peine eurent-elles ouvert la porte, que des gémissemens affreux, redoublés par des cris qui les firent trembler de peur, frappèrent leurs oreilles. La reine seule conserva sa fermeté.

Étant entrée dans le corridor, elle encouragea les autres à chercher ce que ce pouvoit être. Elles trouvèrent toutes le portes fermées à verroux; après les avoir ouvertes, elles visitèrent tout l’endroit sans rien trouver. Les deux gardes étoient à demi-morts de frayeur. Ces gens avoient entendu les mêmes gémissemens proche d’eux, mais sans rien voir.

La reine leur demanda, s’il étoit entré quelqu’un dans les chambres du roi; ils l’assurèrent fort du contraire. Elle s’en retourna à son appartement un peu altérée, et me conta cette aventure le lendemain.

Quoiqu’elle ne fût rien moins que superstitieuse, elle m’ordonna de noter la date, pour voir ce que ce tintamarre présageroit. Je suis persuadée que la chose étoit fort naturelle. Le hazard fit cependant que justement ce même soir mon frère fut arrêté et qu’au retour du roi la scène la plus douloureuse pour la reine se passa dans ce corridor.

 

Comme il n’y avoit point de cour ce jour là, il y eut concert à Mon-bijou. Les amateurs de la musique avoient la permission d’y venir et Katt n’y manquoit jamais. Après avoir longtemps accompagné du clavecin, je passai dans une chambre prochaine où on jouoit. Katt m’y suivit, me priant pour l’amour de Dieu de l’écouter un moment en faveur de mon frère. Ce nom si cher m’arrêta sur-le-champ. Je suis au désespoir, me dit-il, d’avoir encouru la disgrâce de la reine et celle de votre Altesse royale; on leur a fait de mauvais rapports sur mon sujet; on m’accuse de fortifier le prince royal dans le dessein qu’il a de s’évader. Je vous proteste pour tout ce qu’il y a de plus sacré Mdme., que je lui ai écrit et refusé nettement de le suivre, s’il entreprenoit de s’enfuir, et je vous réponds sur ma tête, qu’il ne fera jamais cette démarche sans moi. Je la vois déjà branler sur vos épaules, lui répondis-je, et si vous ne changez bientôt de conduite, je pourrois bien la voir à vos pieds. Je ne vous nie point que la reine et moi ne soyons très-mécontentes de vous, je n’aurois jamais cru que vous eussiez l’étourderie de divulguer partout les desseins de mon frère, et de faire confidence à chacun de ses secrets. Vous deviez mieux reconnoître les bontés qu’il a pour vous, et faire plus de réflexions sur l’irrégularité de votre procédé. Surtout Mr. il ne vous convient aucunement d’avoir mon portrait et d’en faire ostentation. La reine vous l’a fait demander, vous auriez dû lui obéir et le lui faire remettre. C’étoit le moyen de réparer votre faute, et il n’y a que ce seul expédient qui puisse vous faire obtenir votre grâce d’elle et de moi. Pour ce qui regarde le premier article, reprit-il, je puis vous jurer, Madame, que je n’ai parlé qu’à Mr. de Leuvener de ce qui concernoit le prince royal, ce n’est point un personnage suspect et je ne crois pas que la reine y trouve à redire. Ayant copié moi-même le portrait de votre Altesse royale et celui du prince royal, je n’ai pas cru qu’il fût de conséquence de les faire voir à quelques-uns de mes amis, d’autant plus que je ne les ai produits que comme des pièces de mon ouvrage, mais je vous avoue Mdme.; que la mort me seroit moins dure que de m’en défaire.

Au reste, continuat-il, j’ai beaucoup d’ennemis envieux de ma faveur auprès du prince royal, qui ne pouvant trouver prise sur moi ont recours aux calomnies, mais je vous le répète encore, Mdme., tant que je serai bien auprès de ce cher prince, je l’empêcherai toujours d’accomplir ses desseins, quoique dans le fond je ne voie pas qu’il risqueroit beaucoup.

Quel tort et quel mal pourroit-il lui arriver si on le rattrappoit.

C’est l’héritier de la couronne et personne ne seroit assez hardi pour s’y frotter. En vérité Mr., lui dis-je, vous jouez gros jeu et je crains fort que je ne sois que trop bon prophète. Si je perds la tête, répondit-il, ce sera pour une belle cause, mais le prince royal ne m’abandonnera pas. Je ne lui donnai pas le temps de m’en dire davantage et je le quittai. Ce fut la dernière fois que je le vis, et j’étois bien éloignée de penser que mes prédictions s’accompliroient si-tôt, n’ayant voulu que l’intimider.

 

Le 15. d’Août, jour de naissance du roi, tout le monde vint féliciter la reine, et la cour fut très-nombreuse. J’y eus encore une longue conversation avec Grumkow. Il avoit congédié sa morale et s’étoit remis sur le ton badin; il m’amusa beaucoup, ayant infiniment d’esprit. Il s’étendit encore fort au long sur les éloges du roi, et voyant que j’allois le quitter, il me dit d’un ton si expressif que j’en fus surprise: vous verrez dans peu, Madame, à quel point je vous suis attaché et combien je suis votre serviteur. Je lui répondis fort obligeamment sur ce dernier article et voulus m’éloigner, mais la Bulow s’approchant commença par se chipoter avec lui; elle s’étoit mise sur ce pied là, et ne pouvoit le voir sans lui dire des piquanteries. Je l’avois déjà avertie plus d’une fois de ne pas pousser trop loin la raillerie et de ménager Grumkow, lui disant, qu’il falloit suivre l’exemple des Indiens, qui adorent le diable afin qu’il ne leur fasse point de mal, mais elle ne songea guère à mettre mes leçons en pratique.

La dispute qu’elle eut ce soir avec lui fut très-vive. Son antagoniste la finit en lui disant la même chose qu’à moi: dans peu je pourrai vous convaincre combien je suis de vos amis. Il me sembla qu’il y avoit un sens caché sous ces paroles deux fois répétées, ce qui m’inquiéta.

 

La reine se fit un plaisir de me surprendre le jour suivant 16. du même mois. Elle donna un bal à Mon-bijou à l’honneur du roi. La salle à manger étoit décorée de devises et de lampions, et la table représentoit un parterre. Chacun de nous trouva un présent sous son couvert. Nous étions tous de la meilleure humeur du monde, il n’y avoit que les deux gouvernantes, de Kamken et de Sonsfeld, la comtesse de Fink et la Bulow qui semblassent tristes; elles ne disoient mot, se plaignant d’être incommodées. Nous recommençâmes le bal après souper. Il y avoit plus de six ans que je n’avois dansé; c’étoit du fruit nouveau et je m’en donnai à gogo, sans faire beaucoup d’attention à ce qui se passoit. La Bulow me dit plusieurs fois: il est tard, je voudrois qu’on se retirât. Eh, mon Dieu! lui dis-je, laissez moi le plaisir de danser tout mon soûl aujourd’hui, car je n’en aurai peut-être de longtemps. Cela se pourroit bien, reprit-elle. Je ne fis aucune réflexion là-dessus et continuai à me divertir. Elle revint à la charge une demi-heure après: finissez donc, me dit-elle, d’un air fâché, vous êtes si occupée, que vous n’avez point d’yeux. Vous êtes de si mauvaise humeur aujourd’hui, répliquai-je, que je ne sais qu’en penser. Regardez donc la reine, et vous n’aurez plus sujet, Mdme., de me faire des reproches. Un coup d’oeil que je jetai de son côté, me glaça d’effroi. Je vis cette princesse plus pâle que la mort dans un coin de la chambre, s’entretenant avec sa grande maîtresse et Mdme. de Sonsfeld. Comme mon frère m’intéressoit plus que toute autre chose au monde, je m’informai aussitôt, si cela le regardoit? La Bulow haussa les épaules, en disant: je n’en sais rien. La reine donna un moment après le bon soir et monta en carosse avec moi.

Elle ne me dit mot pendant tout le chemin, ce qui m’inquiéta à un tel point, que je pris des palpitations de coeur terribles. Dès que je fus retirée, je fis enrager ma gouvernante, pour savoir de quoi il s’agissoit. Elle me répondit les larmes aux yeux, que la reine lui avoit imposé silence. Pour le coup je crus mon frère mort, ce qui me jeta dans un tel désespoir, que Mdme. de Sonsfeld jugea à propos de me tirer d’erreur. Elle me conta donc, que Mdme. de Kamken avoit reçu le même matin une estafette du roi avec des lettres pour elle et pour la reine, que ce prince lui ordonnoit de préparer peu à peu l’esprit de cette princesse, pour lui apprendre enfin, qu’il avoit fait arrêter le prince royal, qui avoit tenté de s’enfuir. Le malheur de mon frère me perça le coeur, je passai toute la nuit dans des agitations affreuses. La reine me fit appeler de grand matin, pour me montrer la lettre du roi. La fureur se manifestoit évidemment dans cette lettre. Voici ce qu’elle contenoit:

 

«J’ai fait arrêter le coquin de Fritz; je le traiterai comme son forfait et sa lâcheté le méritent; je ne le reconnois plus pour mon fils, il m’a déshonoré avec toute ma maison, un tel malheureux n’est plus digne de vivre.»

 

Je tombai en foiblesse après cette lecture. L’état de la reine et le mien auroient attendri un coeur de roche. Dès qu’elle se fut un peu remise, elle me conta l’arrestation de Katt, dont je ferai ici un détail circonstancié, tel que nous l’avons appris depuis.

 

Mr. de Grumkow avoit été informé dès le 15. de la catastrophe de mon frère; il n’avoit pu en cacher sa joie et en avoit fait confidence à plusieurs de ses amis. Mr. de Leuvener qui avoit des espions autour de lui, en fut averti. Il écrivit sur-le-champ à Katt, et lui conseilla de partir au plutôt, puisqu’infailliblement il alloit être arrêté. Katt profita de l’avis et demanda permission au Maréchal de Natzmar, qui commandoit son corps, d’oser aller à Friderichsfelde, rendre ses devoirs au Margrave Albert; ce qui lui fut accordé. Il avoit fait faire une selle, dans laquelle il pouvoit enfermer de l’argent et des papiers. Par malheur pour lui cette selle n’étant point faite; il fut contraint de l’attendre. Il employa cependant bien son temps, car il brûla ses papiers. Son cheval étant enfin sellé, il alloit monter dessus, lorsque le Maréchal arriva, accompagné de ses gardes, qui lui demanda son épée l’arrêtant de la part du roi. Katt la lui remit sans changer de couleur et fut aussitôt mené en prison. On mit le scellé sur tous ses effets, en présence du Maréchal, qui paroissoit plus altéré que son prisonnier. Il avoit tardé plus de trois heures à exécuter les ordres du roi, pour donner le temps à Katt de s’échapper, et fut très-fâché de le trouver encore là.

 

J’en reviens à la reine. Elle me demanda, si mon frère ne m’avoit jamais parlé de son dessein. Je lui fis alors un récit de toutes les particularités, que je savois sur ce sujet, m’excusant de les lui avoir cachées, par la crainte que j’avois eue de la commettre, si le cas venoit à exister; je lui avouai de plus, que les assurances que Katt m’avoit faites, m’avoient jetée dans une sécurité parfaite, ne m’étant attendue à rien moins qu’à ce que je venois d’appendre. Mais, me dit-elle, ne savez-vous rien de nos lettres. J’en ai parlé souvent à mon frère et il m’a assuré qu’il les avoit brûlées. Je connois trop bien votre frère, reprit-elle, et je parierois qu’elles sont parmi les effets de Katt. Si cela est, nous sommes perdues. La reine devina juste; nous apprîmes le lendemain qu’il y avoit plusieurs cassettes de mon frère chez Katt, où on avoit mis le scellé. Cette nouvelle nous fit frémir.

Après avoir bien ruminé, elle eut encore recours au Maréchal Natzmar, qui lui avoit rendu service dans un cas pareil, comme je l’ai rapporté ci-devant. Elle envoya aussitôt chercher son aumônier, nommé Reinbeck, pour le charger de persuader au Maréchal de lui faire remettre la cassette qui contenoit les lettres. Reinbeck étant malade, se fit excuser, ce qui augmenta ses inquiétudes. Un cas fortuit y suppléa.

 

La comtesse de Fink vint le matin suivant chez moi. Je fus surprise de l’altération qui paroîssoit sur son visage. Après avoir fait retirer tout le monde, hors Mdme. de Sonsfeld, elle me dit qu’elle étoit la plus malheureuse personne du monde et qu’elle venoit me confier ces peines.

Jugez Madame, me dit-elle, de mon embarras. Je trouvai hier au soir, en rentrant chez moi, une caisse scellée et adressée à la reine, qu’on avoit remise à mes domestiques, avec le billet que voici. Elle me le donna, il n’y avoit que ces mots:

 

“Ayez la bonté, Madame de remettre cette cassette à la reine, elle renferme les lettres qu’elle et la princesse ont écrites au prince royal.”

 

Je n’ai pu comprendre, continuat-elle, qui peut m’avoir joué ce tour, car ceux qui la portoient étoient masqués. Cependant je ne sais qu’elle résolution prendre; je sens, qu’en envoyant ce fatal dépôt au roi je perds la reine et au contraire, si je le rends à cette princesse, j’en serai la victime. L’une et l’autre de ces extrémités sont si fâcheuses pour moi, que je ne sais à quoi me déterminer. Nous lui parlâmes si fortement et la pressâmes tant que nous lui persuadâmes d’en parler à la reine, lui démontrant, qu’elle ne risquoit rien en prenant ce parti, puisque le paquet lui étoit adressé.

 

Nous nous rendîmes toutes trois chez cette princesse. La joie qu’elle eut de cette bonne nouvelle, mit quelque trêve à sa douleur, mais elle ne fut pas longue. Les réflexions suivirent bientôt; voici comme nous raisonnions. De quelle façon transporter cette cassette secrètement au château sans qu’on s’en apperçoive, y ayant des espions partout? Quand même cela se pourroit, n’est-il pas à craindre que Katt n’en fasse mention, lorsqu’il sera interrogé? Que deviendra alors la comtesse Fink, elle se trouvera innocemment impliquée dans cette mauvaise affaire, sans avoir comment s’en tirer. Si cette dernière en agit sans détours et la livre publiquement à la reine, le roi en sera informé sur-le-champ et forcera cette princesse à devenir elle-même l’instrument de son malheur en lui remettant ses lettres. Le cas étoit délicat, il y avoit des précipices de tout côté. Enfin, après avoir bien pesé le pour et le contre, on choisit le dernier de ces partis, comme le moins périlleux, dans l’espérance, de trouver encore quelqu’expédient pour nous rendre maîtres des papiers. Le porte-feuille, car c’en étoit un fut donc porté dans l’appartement de la reine, qui le serra aussitôt en présence de ses domestiques et de la Ramen. Nos conférences recommencèrent l’après-midi.

La reine étoit d’avis de brûler les lettres et de dire simplement au roi, que n’étant pas d’importance, elle n’avoit pas cru mal faire. Son avis fut hautement rejeté de nous autres, l’un vouloit ceci, l’autre vouloit cela; tout le jour se passa de cette façon sans rien conclure.

 

Dès que je fus retirée, je dis à Mdme. de Sonsfeld, que j’avois trouvé un expédient infaillible, mais qui deviendroit très-dangereux, si la reine le confioit à la Ramen. Je lui fis comprendre, que si on pouvoit venir à bout de lever le scellé sans le rompre, il n’y auroit rien de si facile que de limer le cadenas, qui fermoit le porte-feuille, qu’on en pourroit alors tirer commodément les lettres et en écrire d’autres, pour les remettre en place. Ma gouvernante approuva fort mon idée, et nous convînmes de la proposer, conjointement avec la comtesse de Fink, à la reine et d’exiger sa parole d’honneur de n’en point parler.

 

Dès le jour suivant nous suivîmes ce projet comme nous nous en étions donné le mot. Nous parlâmes chacune d’une façon si intelligible, sans pourtant nommer personne, que la reine remarqua, que nous apostrophions la Ramen. Mais son foible pour cette créature fut cause, qu’elle ne fit point semblant de nous comprendre; elle nous promit cependant un secret éternel et nous tint parole cette fois-là. Nous exécutâmes dès l’après-midi notre entreprise. La reine se défit de ses dames et de ses domestiques, je restai seule auprès d’elle. Nous trouvâmes d’abord un terrible obstacle; le porte-feuille étoit si pesant, que ni la reine ni moi ne pouvions le transporter, ce qui l’obligea de se confier à un de ses valets de chambre, vieux et fidèle domestique, d’une discrétion et d’une probité à toute épreuve. J’essayai pendant longtemps de lever le cachet, l’impossibilité que j’y trouvai me fit trembler. Ce valet de chambre, nommé Bock, ayant examiné les armes qui étoient celles de Katt, me dit avec beaucoup de joie: eh mon Dieu, Madame, j’ai un cachet tout pareil sur moi; il y a plus de quatre semaines que je l’ai trouvé dans le jardin à Mon-bijou, je l’ai toujours porté depuis ce temps, pour tâcher d’apprendre à qui il appartenoit. Ayant confronté ces deux cachets, nous les trouvâmes égaux et conclûmes qu’ils appartenoient à Katt. Ayant donc rompu les cordes et le cadenas, nous en vînmes à la visite des lettres. Il est temps à présent que je m’étende un peu là-dessus.

 

J’ai déjà parlé, dans le cours de cet ouvrage, de la manière peu respectueuse, dont nous parlions souvent du roi. La reine prenoit plaisir à nos satires et renchérissoit sur celles que nous faisions; les lettres de cette princesse aussi bien que les miennes en étoient remplies. Elles contenoient outre cela le détail de toutes les intrigues en Angleterre, la maladie qu’elle avoit feinte l’hiver passé, pour gagner du temps, en un mot les secrets les plus importants. Il y avoit un article de plus dans les miennes. Pour plus de sûreté je n’écrivois avec de l’encre que des choses indifférentes, et me servois du citron pour celles qui étoient de conséquence; en passant le papier sur le feu, la caractère paroissoit et devenoit lisible. La Ramen étoit d’ordinaire le sujet de cette écriture mystérieuse. J’invectivois contre elle, me plaignant amèrement de son ascendant sur l’esprit de la reine; nous convenions aussi, par ce moyen, de ce qu’il falloit lui dire ou lui cacher. J’avois eu l’esprit si agité, que je n’avois fait aucune réflexion sur l’effet que ces lettres pouvoient produire sur cette princesse, l’idée qui m’en vint, en ouvrant le porte-feuille, me fit trembler. Un heureux incident me tira d’embarras. L’aumônier Reinbeck se fit annoncer. La reine ne put se dispenser de lui parler, l’ayant envoyé chercher la veille. Elle étoit si troublée de tout ce qui se passoit, qu’elle me dit en sortant: au nom de Dieu, brûlez toutes ces lettres, que je n’en trouve pas une. Je ne me le fis pas dire deux fois et les jetai sur-le-champ au feu. Il y en avoit pour le moins 1500 de la reine et de moi. J’avois à peine fini cette belle oeuvre, qu’elle rentra. Nous fîmes alors la révision du reste des papiers. Il y avoit des lettres d’une infinité de gens, des billets-doux, des réflexions morales et des remarques sur l’histoire, dont mon frère étoit l’auteur; une bourse, qui contenoit 1000 pistoles, plusieurs pierreries et bijouteries et enfin une lettre de mon frère à Katt, dont voici la teneur; elle étoit datée du mois de Mai.

 

«Je pars, mon cher Katt. J’ai si bien pris mes précautions, que je n’ai rien à craindre. Je passerai par Leipsic, où je me donnerai le nom de Marquis d’Ambreville. J’ai déjà fait avertir Keith, qui ira droit en Angleterre. Ne perdez point de temps, car je compte vous trouver à Leipsic. Adieu, ayez bon courage.»

 

Nous jetâmes tous ces papiers au feu, hors les petits ouvrages de mon frère, que j’ai conservés. Je commençai le soir même à récrire les lettres, qui dévoient remplacer les autres. La reine en fit de même le jour suivant. Nous eûmes la précaution de prendre du papier de chaque année, pour empêcher toute découverte. Trois jours furent employés à cet ouvrage, pendant lesquels nous fabriquâmes 6 ou 700 lettres. C’était peu de chose en comparaison de celles que nous avions brûlées. Nous nous en apperçûmes, quand nous voulûmes refermer le porte-feuille; il étoit si vide que cela seul pouvoit nous trahir. J’étois d’avis de continuer d’écrire pour le remplir, mais les inquiétudes de la reine étoient si grandes, qu’elle aima mieux y fourrer toutes sortes de nippes que d’attendre plus longtemps à le refermer. Je m’y opposai tant que je pus, mais inutilement. Nous le remîmes enfin dans le même état où il avoit été, sans qu’on pût s’appercevoir du moindre changement.

 

Cependant le roi arriva le 27. d’Août à cinq heures du soir. Ses domestiques avoient pris les devants. La reine les fit venir et leur demanda des nouvelles de mon frère. Ils l’assurèrent qu’ils ignoroient entièrement son sort, qu’ils l’avoient laissé à Wesel en partant, et ne savoient point ce qu’on en avoit fait depuis. Mais je crois qu’il est à propos de rapporter ici les circonstances de son évasion, telles que je les ai apprises de sa propre bouche et de ceux qui étoient présens.

 

Son premier dessein fut de s’esquiver d’Ansbac. L’étourderie qu’il eut, de faire confidence au Margrave de son mécontentement, y mit obstacle.

Ce prince, le voyant extrêmement aigri contre le roi, soupçonna quelque chose de son dessein et dérangea son plan en lui refusant des chevaux qu’il lui demandoit, sous prétexte, disoit-il, d’aller se promener. Le roi ne gardoit plus absolument de mesures avec lui et l’avoit maltraité publiquement en présence de plusieurs étrangers; il lui avoit même répété ce que je lui avois entendu dire souvent: «si mon père m’avoit traité comme je vous traite, je m’en serois enfui mille fois pour une, mais vous n’avez point de coeur et n’êtes qu’un poltron.» Cependant mon frère, ne pouvant parvenir à son but pendant son séjour d’Ansbac, fut obligé d’attendre une autre occasion, qui pouvoit se recontrer facilement sur la route. Il reçut à quelques milles de cette ville l’estafette de Katt. Il y répondit aussitôt, lui mandant, qu’il comptoit se sauver dans deux jours; qu’il lui donnoit rendez-vous à la Haye, l’assurant, que son coup étoit immanquable, parce que si même il étoit poursuivi, il trouveroit un asyle dans les couvens très-fréquens sur cette route. Son trouble lui fit oublier d’adresser cette lettre à Berlin. Par malheur pour lui il y avoit un cousin de Katt, qui portoit le même nom, envoyé pour faire des recrues à 10 ou 12 milles de-là.

L’estafette alla trouver celui-ci et lui remit la lettre de mon frère.

 

Dans ces entrefaites le roi arriva proche de Francfort dans un village, où lui et toute sa suite passèrent la nuit dans des granges. Mon frère, le colonel Rocho et son valet de chambre en partagèrent une.

 

J’ai déjà dit que Keith étoit devenu lieutenant dans le régiment de Mosel. Le roi avoit repris son frère en sa place pour page. Ce garçon étoit aussi sot que son frère l’étoit peu. Le prince royal, le connoissant pour tel, ne s’étoit point confié à lui sur ses desseins; mais il jugea, que par rapport à sa bêtise il seroit plus propre qu’un autre à faciliter son évasion. Il lui fit accroire, qu’ayant appris qu’il y avoit de jolies filles dans un petit bourg prochain, il vouloit y chercher bonne fortune, et lui commanda pour cet effet de le réveiller le matin à quatre heures et de lui amener des chevaux, ce qui étoit très-facile, puisque ce jour là il y en avoit un marché. Le page obéit, mais au lieu de réveiller mon frère, il s’adressa à son valet de chambre. Celui-ci, depuis longtemps espion du roi, soupçonna quelque mystère, et pour approfondir la chose, il resta tranquille, affectant de dormir. Mon frère, qui n’étoit pas sans agitation à la veille d’une si grande entreprise, se réveilla un moment après. Il se lève, s’habille, et au lieu de son uniforme met son habit à la françoise et sort. Son valet de chambre qui avoit vu tout cela, en avertit promptement Mr. de Rocho. Celui-ci court tout troublé chez les généraux de la suite du roi.

Tels étoient: Bodenbrok, Valdo et Derscho (ce dernier étoit de la clique impériale et digne ami de ceux qui en étoient les protecteurs.) Après avoir consulté ensemble, ils se mirent aux trousses du prince royal, qu’ils cherchèrent par tout le village. Ils le trouvèrent enfin au marché des chevaux, appuyé sur une voiture. Ils furent frappés de le voir vêtu à la françoise et lui demandèrent fort respectueusement, ce qu’il faisoit là? Le prince royal leur donna une réponse fort brusque.

Il m’a dit depuis, qu’il étoit dans une telle rage, de se voir découvert, que s’il avoit eu des armes il auroit tout tenté contre ces messieurs. Monseigneur, lui dit Rocho, changez au nom de Dieu d’habit, le roi est réveillé et partira dans une demi-heure, que seroit-ce s’il vous voyoit ainsi. Je vous promets, lui répliqua le prince royal, que je serai ici avant le départ du roi, je veux seulement faire un petit tour de promenade. Ils disputoient encore ensemble, lorsque Keith arriva avec les chevaux. Mon frère en saisit un par la bride et voulut se jeter dessus. Il en fut empêché par ces messieurs, qui l’environnèrent et l’obligèrent bon gré mal gré de retourner à sa grange, où ils le forcèrent de mettre son uniforme; malgré sa fureur il fut pourtant obligé de se contraindre. Le général Derscho et le valet de chambre avertirent le même jour le roi de tout ce qui s’étoit passé. Ce prince dissimula et cacha son ressentiment, n’ayant point encore des preuves suffisantes contre mon frère, et se doutant bien, qu’il ne s’en tiendroit pas à cette première tentative.

 

Ils arrivèrent tous le soir à Francfort. Le roi y reçut le lendemain au matin une estafette du cousin de Katt, chargée de lettres, que mon frère avoit écrites à celui de Berlin. Il les communiqua sur-le-champ au général Valdo et au colonel Rocho et leur ordonna, de veiller sur la conduite de son fils, dont ils lui répondroient sur leur tête, et de le conduire tout droit dans le Jacht, qu’on avoit préparé pour lui, voulant faire le trajet de Francfort à Wesel par eau. Ces ordres furent immédiatement exécutés et cette scène se passa le 11. d’Août.

 

Le roi resta tout ce jour à Francfort et ne s’embarqua que le matin suivant. Dès qu’il vit mon frère, il se jeta sur lui et l’auroit étranglé, si le général Valdo ne fût venu à son secours. Il lui arracha les cheveux et le mit dans un si triste état, que ces messieurs, en craignant les suites, le supplièrent de permettre qu’on le menât dans un autre bateau, ce qui leur fut enfin accordé. On lui ôta son épée et il fut traité depuis ce moment en criminel d’état. Le roi se saisit de ses effets et de ses hardes: le valet de chambre de mon frère s’empara des papiers. Il répara ses fautes en les jetant au feu en présence de son maître, en quoi il nous rendit à tous un grand service. Le roi cependant étoit agité d’une si terrible colère, qu’il ne rouloit dans son esprit que des dessein funestes. Mon frère, d’un autre côté, paroissoit assez tranquille, se flattant toujours, de pouvoir échapper à la vigilance de ses surveillans.

 

Ils arrivèrent dans ces dispositions à Gueldre. Le roi prit de là les devans et mon frère le suivit avec ces deux gardiens. Il leur fit tant d’instances, qu’ils lui permirent d’entrer de nuit à Wesel. En arrivant au pont de bateaux, qui est à l’entrée de cette ville, il conjura ces messieurs, de lui permettre de mettre pied à terre, afin de n’être point connu. Ils lui accordèrent cette légère faveur, ne la croyant pas de conséquence. Dès qu’il fut hors de la chaise, il fit encore un effort pour échapper et se mit à courir de toute sa force. Une forte garde, commandée par le lieutenant-colonel Borck, que le roi avoit envoyée à sa rencontre le rattrapa, et le conduisit à une maison de la ville, voisine de celle où demeuroit ce prince, auquel on cacha soigneusement cette dernière incartade. Le roi l’examina lui-même le jour suivant. Il n’y avoit auprès de lui que le général Mosel, officier de fortune, qui par sa bravoure et son mérite avoit été élevé à ce grade. Il interrogea mon frère et lui demanda d’un ton furieux pourquoi il avoit voulu déserter?

(ce sont ses propres expressions.) Parce que, lui répondit-il d’un ton ferme, vous ne m’avez pas traité comme votre fils, mais comme un vil esclave. Vous n’êtes donc qu’un lâche déserteur, reprit le roi, qui n’a point d’honneur. J’en ai autant que vous, lui repartit le prince royal; je n’ai fait que ce que vous m’avez dit cent fois, que vous feriez si vous étiez à ma place. Le roi, poussé à bout par cette dernière réponse et transporté de rage, tira son épée dont il voulut le percer. Le général Mosel s’apperçut de son dessein et se jeta entre deux, pour parer le coup: Percez moi, Sire, s’écria-t-il, mais épargnez votre fils.

Ces mots arrêtèrent la fureur de ce prince qui fit ramener mon frère dans sa maison. Le général lui fit de fortes remontrances sur son action, lui représentant, qu’il seroit toujours maître de la personne de son fils, qu’il ne devoit point le condamner sans l’entendre, et enfin qu’il commettroit un péché irrémissible, s’il devenoit son bourreau; il le supplia en même temps, de le faire examiner par des personnes sûres et fidèles, et de ne plus le voir puisqu’il n’étoit pas assez maître de lui-même, pour soutenir sa présence. Le roi goûta ces raisons et s’y rendit.

 

Il ne s’arrêta que quelques jours à Wesel et reprit la route de Berlin.

Avant que de partir il associa le général Dosso aux deux autres surveillants de mon frère, et leur commanda de le suivre en quatre jours, leur laissant un ordre scellé, dans lequel il leur marquoit l’endroit où ils devoient le conduire, et qu’ils ne devoient ouvrir qu’à quelques milles de Wesel.

 

Mon frère étoit adoré de tout le pays. La manière cruelle dont le roi en avoit agi avec lui, excusoit en quelque façon ses démarches. On trembloit pour ses jours, les violences du roi étant connues. Plusieurs officiers, qui avoient à leur tête le colonel Groebnitz résolurent de tout risquer pour le délivrer. Ils lui avoient déjà procuré un habit de paysanne et des cordes, pour pouvoir descendre par les fenêtres, lorsque le général Dosso dérangea ces beaux projets, y ayant fait mettre des grilles de fer. Cet homme étoit favori du roi et son rapporteur. Par malheur ce prince n’en avoit toujours que de méchans; celui-ci étoit un vrai suppôt de satan, qui faisoit damner les honnêtes gens et fouloit le pauvre peuple. Les quatre jours étant écoulés, ils firent partir le prince royal et le menèrent à une petite ville, nommée Mitenwalde, à six milles de Berlin, selon les ordres qu’ils avoient reçus.

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