Mémoires de Frédérique Sophie Wilhelmine de Prusse, margrave de Bareith. Tome 1

Margravine, consort of Friedrich, Margrave of Bayreuth Wilhelmine · Chapitre 3 sur 3 · partie 2/5

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Mémoires de Frédérique Sophie Wilhelmine de Prusse, margrave de Bareith. Tome 1

Ayant appris par Mr. de Leuvener les…

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.

 

On sera peut-être curieux, de savoir ce que devint Keith. Un page du prince d’Anhalt, qui avoit été présent lorsque le prince royal fut arrêté à Francfort, étant arrivé 24 heures plutôt que le roi à Wesel, alla rendre visite à Keith, qui avoit été son camarade, et lui conta fort naïvement la catastrophe de mon frère. Celui-ci se sauva le soir même, prétextant de chercher un déserteur, et se réfugia à la Haye dans la maison de Milord Chesterfield, Ministre d’Angleterre. Le colonel du Moulin fut dépêché à ses trousses. Ce dernier fit tant de diligence, qu’il arriva un quart d’heure après lui et le vit à la fenêtre de l’hôtel du Ministre anglois. Keith ne se fia point aux belles promesses que lui fit Mr. du Moulin. Celui-ci eut le chagrin de lui voir traverser le jour suivant la ville dans le carosse de Milord Chesterfield, et s’embarquer pour passer en Angleterre.

 

J’en reviens à l’entrevue du roi et de la reine. Cette princesse étoit seule dans l’appartement de ce prince, lorsqu’il arriva. Du plus loin, qu’il l’apperçut il lui cria: votre indigne fils n’est plus, il est mort. Quoi, s’écria la reine, vous avez eu la barbarie de le tuer? Oui, vous dis-je, continua le roi, mais je veux la cassette. La reine alla la chercher, je profitai de ce moment pour la voir; elle étoit toute hors d’elle-même et ne discontinuoit de crier: mon Dieu, mon fils, mon Dieu, mon fils! La respiration me manqua et je tombai pâmée entre les bras de Mdme. de Sonsfeld. Dès que la reine eut remis la cassette au roi, il la mit en pièces et en tira les lettres qu’il emporta. La reine prit ce temps, pour rentrer dans la chambre où nous étions. J’étois revenue à moi. Elle nous conta ce qui venoit de se passer, m’exhortant à tenir bonne contenance. La Ramen releva un peu nos espérances, en assurant la reine, que mon frère étoit en vie et qu’elle le savoit de bonne main. Le roi revint sur ces entrefaites. Nous accourûmes tous pour lui baiser la main, mais à peine m’eut-il envisagée, que la colère et la rage s’emparèrent de son coeur. Il devint tout noir, ses yeux étinceloient de fureur et l’écume lui sortoit de la bouche. Infâme canaille, me dit-il, oses-tu te montrer devant moi? va tenir compagnie à ton coquin de frère.

En proférant ces paroles il me saisit d’une main, m’appliquant plusieurs coups de poing au visage, dont l’un me frappa si violemment la tempe, que je tombai à la renverse et me serois fendu la tête contre la carne du lambris, si Mdme. de Sonsfeld ne m’eût garantie de la force du coup, en me retenant par la coiffure. Je restai à terre sans sentiment. Le roi, ne se possédant plus, voulut redoubler ses coups et me fouler aux pieds. La reine, mes frères et soeurs, et ceux qui étoient présens l’en empêchèrent. Ils se rangèrent tous autour de moi, ce qui donna le temps à Mdme de Kamken et de Sonsfeld de me relever. Ils me placèrent sur une chaise dans l’embrasure de la fenêtre, qui étoit tout proche. Mais voyant que je restois toujours dans le même état, ils dépêchèrent une de mes soeurs, qui leur apporta un verre d’eau et quelques esprits, à l’aide desquels ils me rappelèrent un peu à la vie. Dès que je pus parler je leur reprochai les soins qu’ils prenoient de moi, la mort m’étant mille fois plus douce que la vie, dans l’état où les choses étoient réduites. Il est impossible de décrire la funeste situation où nous étions.

 

La reine poussoit des cris aigus, sa fermeté l’avoit abandonnée; elle se tordoit les mains et couroit éperdue par la chambre. La rage défiguroit si fort le visage du roi, qu’il faisoit peur à voir. Mes frères et soeurs dont le plus jeune n’avoit que quatre ans étaient à ses genoux, et tâchoient de l’attendrir par leurs larmes. Mdme. de Sonsfeld soutenoit ma tête toute meurtrie et enflée des coups que j’avois reçus.

Peut-on, s’imaginer un tableau plus touchant?

 

À la vérité le roi avoit changé de ton: il avouoit que mon frère étoit encore en vie, mais les horribles menaces qu’il faisoit, de le faire mourir et de m’enfermer pour le reste de mes jours entre quatre murailles, causoient cette désolation. Il m’accusoit d’être complice de l’entreprise du prince royal, qu’il traitoit de crime de lèse-Majesté, et d’avoir une intrigue amoureuse avec Katt, duquel, disoit-il, j’avois eu plusieurs enfants. Ma gouvernante, ne pouvant plus se modérer à ces insultes, eut le courage de lui répondre: cela n’est pas vrai, et quiquonque a dit pareille chose à votre Majesté, en a menti. Le roi ne lui répliqua rien et recommença ses invectives. La crainte de perdre mon frère me fit faire un effort sur moi-même. Je lui criai aussi haut que ma foiblesse put me le permettre, que je consentois à épouser le duc de Weissenfeld, s’il vouloit m’accorder sa vie. Le grand bruit, qu’il faisoit, l’empêcha de m’entendre. J’allois lui répéter la même déclaration, si Mdme. de Sonsfeld n’y eût mis obstacle, en me fermant la bouche avec son mouchoir. Je voulus m’en débarrasser, et détournant la tête je vis le pauvre Katt, qui traversoit la place, accompagné de quatre gens-d’armes, qui le conduisoient chez le roi. Pâle et défait il ôta pourtant le chapeau pour me saluer. On portoit après lui les coffres de mon frère et les siens, qu’on avoit saisis et scellés. Le roi fut averti un moment après qu’il étoit là. Il sortit en criant: À présent j’aurai de quoi convaincre le coquin de Fritz et la canaille de Wilhelmine; je trouverai assez de raisons valables pour leur faire couper la tête. Mdme. de Kamken et la Ramen le suivirent. Cette dernière l’arrêta par le bras, lui disant: Si vous voulez faire mourir le prince royal, épargnez du moins la reine, elle est innocente de tout ceci, et vous pouvez m’en croire sur ma parole; traitez-la avec douceur et elle fera tout ce que vous voudrez. Mdme. de Kamken lui parla sur un autre ton. Vous vous êtes piqué jusqu’à présent, d’être un prince juste, lui dit-elle, équitable et craignant Dieu. Cet Être bienfaisant vous en a récompensé en vous comblant de ses bénédictions, mais tremblez de vous départir de ses saints commandemens, et craignez les effets de la justice divine. Elle a su punir deux souverains, qui ont répandu, comme vous prétendez le faire, le sang de leur propre fils; Philippe second et Pierre le grand sont morts sans ligne masculine; leurs états ont été livrés en proie aux guerres étrangères et intestines, et ces deux monarques, de grands hommes qu’ils étoient, sont devenus l’horreur du genre humain. Rentrez en vous-même, Sire, le premier mouvement de votre colère est encore pardonnable, mais elle deviendra criminelle, si vous ne tâchez de la vaincre.

 

Le roi ne l’interrompit point, il la regarda quelque temps. Lorsqu’elle eut fini de parler il rompit enfin le silence. Vous êtes bien hardie de me tenir un semblable langage, lui dit-il, cependant je n’en suis point fâché, vos intentions sont bonnes, vous me parlez avec franchise, cela augmente mon estime pour vous; allez tranquilliser ma femme.

 

Cette action est si belle des deux côtés, qu’il ne faut que la lire, pour lui donner les éloges qu’elle mérite. En effet, la modération du roi dans l’excès de son courroux, et le courage de cette dame, de s’y exposer, sont des traits d’histoire, qui leur font un honneur infini.

Nous admirâmes l’impudence de la Ramen et son effronterie, d’avoir osé parler comme elle avoit fait de la reine, en présence de Mdme. de Kamken.

 

Dès que le roi fut loin, on me transporta dans une chambre prochaine, où il n’entroit jamais. J’avois pris un si fort tremblement, que je ne pouvois me soutenir sur mes jambes, et l’altération se jeta si bien sur mes nerfs, que j’en conservai toute ma vie un triste calendrier. Ce prince avoit fait assembler dans son appartement Grumkow, l’auditeur-général Milius et le fiscal-général Gerber, qui avoit pris la place de Katch, mort depuis quelques années. Katt se jeta d’abord aux pieds du roi. Ce prince à son aspect sentit renaître toute son indignation, il lui donna des coups de pieds, de canne et plusieurs soufflets, qui le mirent en sang. Grumkow le supplia de se modérer et de permettre qu’on l’interrogeât. Il avoua sur-le-champ tout ce qu’il savoit de l’évasion de mon frère et s’en confessa le complice, assurant néanmoins, qu’ils n’avoient jamais formé le moindre dessein ni contre la personne du roi ni contre l’état; que leur projet n’avoit été que de se soustraire à son courroux, de se retirer en Angleterre et de se mettre sous la protection de cette couronne. Étant ensuite interrogé sur les lettres de la reine et sur les miennes, il répondit, qu’il les avoit fait remettre à cette princesse selon les ordres du prince royal. On lui demanda, si j’avois été informée de leur dessein, ce qu’il nia fortement; s’il ne m’avoit jamais rendu des lettres de mon frère et si je ne l’avois point chargé des miennes? Il répliqua, qu’il se ressouvenoit m’en avoir donné une de mon frère un dimanche, que je revenois du dôme; qu’il en ignoroit le contenu, mais que les miennes n’avoient jamais passé par ses mains. Il avoua, qu’il avoit été plusieurs fois secrètement à Potsdam voir le prince royal, et que le lieutenant Span, du régiment du roi, l’avoit introduit déguisé dans la ville; que Keith devoit être compagnon de leur fuite et qu’ils avoient eu correspondance ensemble.

 

L’interrogatoire fini, on visita les effets de mon frère et de Katt, où il ne se trouva pas la moindre chose de conséquence. Grumkow parcourut les lettres de la reine et les miennes, fâché de n’y point trouver ce qu’il y cherchoit. Il se tourna avec emportement du côté du roi et lui dit: Sire, ces maudites femmes nous ont dupés; je ne trouve rien dans ces lettres qui puisse leur faire tort, et celles qui pourroient nous donner des lumières n’existent sûrement plus.

 

Le roi retourna chez la reine. Je ne m’y suis pas trompé, lui dit-il, votre indigne fille est du complot; Katt vient de confesser qu’il lui a rendu des lettres de son frère. Annoncez-lui, que je lui donne sa chambre pour prison; je vais donner ordre qu’on y redouble la garde; je la ferai examiner à la rigueur et la ferai transférer dans un endroit, où elle pourra faire pénitence de ses crimes; elle peut se préparer à partir, dès qu’elle aura été interrogée. Ce discours se tint encore avec fureur et emportement. La pauvre reine protesta de mon innocence, elle fit mille imprécations contre Katt, d’avoir avancé un pareil mensonge, et commanda à Mdme. de Kamken, de me demander ce qui en étoit. Je me trouvai dans un terrible embarras. On se souviendra que cette lettre, contenant des invectives contre la Ramen, je n’avois osé la montrer à la reine. Je me crus perdue, me voyant encore sur le point de me brouiller avec elle. Cependant faisant réflexion, qu’il y avoit près d’un an que cette aventure s’étoit passée, je résolus de payer d’effronterie. Je répondis donc à Mdme. de Kamken, que la reine avoit apparemment oublié que je lui avois montré cette lettre, qu’elle ne renfermoit aucun mystère, que la façon dont Katt me l’avoit remise me justifioit pleinement, puisqu’il me l’avoit donnée publiquement; qu’à la vérité je l’avois brûlée, mais que je m’en ressouvenois si bien, que si le roi l’ordonnoit, je pourrois la récrire mot à mot. Cette réponse fut rendue tout de suite au roi, qui se retira un moment après, pour parler encore avec ceux qui étoient assemblés chez lui.

 

La reine vint me trouver. Mdme. de Sonsfeld me seconda si bien, que nous lui persuadâmes, qu’elle avoit été informée de ce que j’avois fait dire au roi. Elle s’acquitta, en versant un torrent de larmes, des commissions qu’il lui avoit données pour moi, me recommandant très-fortement, de garder le secret sur ce qui regardoit la cassette, et d’en rester toujours sur la négative. Nous prîmes ensuite un tendre congé; elle me serra longtemps entre ses bras. Je la suppliai de se tranquilliser, l’assurant, que j’étois entièrement résignée à la volonté de Dieu et du roi, et que le malheur, que j’appréhendois le plus pour moi, etoit de me séparer d’elle. On l’arracha avec peine d’auprès de moi. Je fus transportée en chaise à porteur dans ma chambre à travers une foule de peuple, qui s’étoit amassée au château.

 

Les appartemens de la reine étant à rez de chaussée, et les fenêtres ayant été ouvertes, les paysans avoient été spectateurs de toute la scène, qu’ils avoient pu voir et entendre distinctement. Comme on augmente toujours les objets, le bruit courut, que j’étois morte aussi bien que mon frère, ce qui fit une rumeur terrible par toute la ville, dont la désolation fut générale.

 

Dès que je fus dans ma chambre, on doubla la garde devant toutes mes portes et l’officier faisoit la ronde sept ou huit fois par jour. Mdme.

de Sonsfeld et la Mermann furent les deux fidèles compagnes de mon malheur. Je passai une nuit affreuse; les idées les plus funestes se présentoient à mon imagination. Mon sort ne me causoit aucune inquiétude, mon esprit s’étoit habitué depuis ma tendre jeunesse au chagrin et au déplaisir, et j’envisageois la mort comme la fin de mes peines; mais le sort de tant de personnes, qui m’étoient chères, m’intéressoit à un point que je souffrois mille morts pour une, en pensant à leurs différentes situations. Je fus hors d’état de sortir du lit le jour suivant, ne pouvant me tenir debout et ayant des maux de tête affreux, des coups que j’avois reçus.

 

La Ramen vint me faire d’un air triste et composé un compliment de la reine, qui me faisoit avertir, que je devois être examinée ce jour-là par les mêmes personnages qui avoient interrogé Katt la veille. Elle m’exhortoit, de bien prendre garde à ce que je disois, et surtout de lui tenir la parole que je lui avois donnée. Cette commission étoit capable de me perdre, donnant assez à connoître, que j’étois informée de quelques circonstances qui lui étoient de conséquence. Je pris cependant mon parti sur-le-champ. Assurez la reine de mes respects, lui dis-je, et dites-lui, que c’est la meilleure nouvelle que je puisse apprendre; que je répondrai avec sincérité à tout ce qu’on me demandera, et que je saurai si bien prouver mon innocence, qu’on ne trouvera aucune prise sur moi.—La reine est néanmoins dans mille inquiétudes pour cet interrogatoire, car elle craint, Madame, que vous n’aurez pas la fermeté de la soutenir. On n’a pas besoin de fermeté, lui repartis-je, quand on n’a rien à se reprocher. Le roi se propose de terribles choses, continuat-elle, votre départ est résolu, Madame; il vous enverra dans un cloître, nommé le St. Sépulcre, où vous serez traitée en criminelle d’état, séparée de votre grande maîtresse et de vos domestiques, et sous une si rigide discipline, que vous me faites pitié. Le roi est mon père et mon souverain, lui repartis-je, il est maître de disposer de moi selon son bon plaisir; mon unique confiance est en Dieu, qui ne m’abandonnera pas. Vous n’affectez tant de fermeté, reprit-elle, que parce que vous vous imaginez, que tout ceci ne sont que des menaces en l’air. Mais j’ai vu de mes propres yeux l’arrêt de votre exil, signé de la main du roi, et pour vous convaincre de la réalité de ce que je vous dis, la pauvre Bulow vient d’être chassée de la cour, elle et toute sa famille sont reléguées en Lithuanie; le lieutenant Span est cassé et envoyé à Spandau; une maîtresse du prince royal est condamnée au fouet et au bannissement; Duhan, précepteur de votre frère, relégué aussi à Memel; Jaques, bibliothécaire du prince royal, a subi le même sort, et Mdme. de Sonsfeld seroit bien plus malheureuse que tous ceux-là, si elle n’avoit été brouillée cet été avec la reine.

 

Il faut remarquer ici, que la reine ne s’étoit fâchée contre elle que parcequ’elle avoit soutenu qu’on avoit malfait, en s’opiniâtrant à culbuter Grumkow avant mon mariage; qu’on auroit dû commencer avant toutes choses à terminer celui-ci et travailler ensuite à éloigner ce ministre.

 

Je ne sais comment je pus endurer le discours de l’impertinente Ramen.

Cependant ma contenance me sauva et fit juger à cette mégère, ou que j’étois innocente ou que je ne me laisserois pas intimider. Elle me délivra enfin de son odieuse présence.

 

Je quittai ma dissimulation dès qu’elle fut sortie. Le malheur de tant d’honnêtes gens me perça le coeur. Je l’épanchai dans le sein de Mdme.

Sonsfeld. Notre séparation, dont on m’avoit menacée, achevoit de me réduire au désespoir. Je ne sais comment j’ai pu survivre à tant de cuisans chagrins. La journée se passa dans le deuil et dans les larmes.

J’attendois ceux qui dévoient m’interroger; chaque petit bruit augmentoit mes alarmes. Mon attente toutefois fut vaine et personne ne vint.

 

Le lendemain l’officieuse Ramen réitéra sa visite. Elle recommanda encore la fermeté de la part de la reine et me dit, que mon examen n’avoit pu se faire la veille, le roi ayant jugé à propos de faire venir le prince royal, pour le confronter avec Katt et avec moi; qu’on le conduiroit en ville le soir sur la brune, pour prévenir le tumulte et que je devois me préparer à répondre le jour suivant aux accusations qu’on formeroit contre moi. Je ne me démontai point. Mettez-moi aux pieds de la reine, lui repartis-je, et dites-lui, que je ne déguiserai rien de tout ce que je sais, si on m’interroge; que je la supplie de se tranquilliser, puisque je ne suis coupable en rien.

 

Cependant mes réponses désoloient la reine, elle s’imagina que la peur et le chagrin m’avoient fait tourner la tête, et que je découvrirois à la première question qu’on me feroit, les mystères dont j’étois dépositaire. Pour s’en éclaircir, elle m’envoya l’après-midi son fidèle valet de chambre Bock. Je fus ravie de voir cet homme. Je me plaignis amèrement à lui de la façon d’agir de la reine, qui m’exposoit aux plus grands malheurs, par les commissions qu’elle donnoit à la Ramen. Je le chargeai d’assurer cette princesse de ma discrétion, comme aussi de la supplier de ne plus envoyer si souvent chez moi, de crainte de donner du soupçon, et surtout de ne charger personne de ce qu’elle auroit à me faire savoir, que lui qui étoit seul informé de l’aventure de la cassette, dont je ne pouvois m’expliquer avec la Ramen. Je fus obligée de prendre ce détour, pour ne point offenser la reine, qui auroit été fort piquée, si elle s’étoit aperçue que je me méfiois de sa favorite.

 

Je passai tout ce jour à la fenêtre, dans l’espérance de voir passer mon frère. La seule idée d’une vue si chère me faisoit souhaiter de lui être confrontée. Il n’en fut pourtant rien.

 

Le roi changea d’avis et le fit conduire le 5. de Septembre à Custrin, forteresse située sur la Varte dans la Nouvelle-Marche.

 

Le prince royal avoit été mené d’abord à Mittenwalde, proche de Berlin, où Grumkow, Derscho, Milius et Gerber l’interrogèrent pour la première fois. Le dernier lui fit grand peur. L’ayant vu sortir de carosse avec un manteau rouge, il le prit pour le bourreau, qui venoit lui donner la question. Il étoit assis sur un méchant coffre faute de chaise, et n’avoit eu tout ce temps d’autre lit que le plancher. Il soutint l’examen avec fermeté; ses réponses furent conformes à celles de Katt.

On lui produisit les débris du porte-feuille, en lui demandant, si les lettres et les pièces, qu’il renfermoit, y étoient toutes? Mon frère eut la présence d’esprit de répondre, que les lettres y étoient, mais qu’il voyoit plusieurs bijouteries qu’il ne connoissoit pas.

 

Cette réponse ouvrit les yeux à Grumkow et le mit au fait de la tromperie que nous avions faite. Il n’y avoit plus de remède; il jugea bien, que ni menaces ni voies de fait ne nous feroient confesser leur contenu. Il pressa encore mon frère sur plusieurs articles, sans en tirer que des répliques fières et très-dures, ce qui lui faisant perdre patience, il le menaça de la question. Mon frère m’a avoué depuis, que tout son sang se glaça dans ses veines à cette déclaration. Il sut pourtant dissimuler sa frayeur et lui repartit, qu’un bourreau tel que lui ne pouvoit que prendre plaisir à parler de son métier; qu’il n’en craignoit point les effets, qu’il avoit tout avoué, mais qu’il s’en repentoit, puisque ce n’est pas à moi, continuat-il, de m’abaisser jusqu’à répondre à un coquin comme vous.

 

Transféré le jour suivant à Custrin, il fut privé de ses domestiques et de ses effets, et on ne lui laissa que ce qu’il avoit sur le corps. Pour toute occupation on lui donna une bible et quelques livres de dévotion; sa dépense fut réglée à quatre gros par jour (argent d’ici 3 bons patz, ou 12 sols et demi de France). La chambre qui lui servoit de prison, ne recevoit le jour que par une petite lucarne; il restoit tout le soir dans l’obscurité et on ne lui portoit de lumière qu’à l’heure du souper, fixée à sept heures. Quelle affreuse situation pour un jeune prince, l’amour et l’unique espérance de son pays! Il fut encore examiné quelques jours après. Il est à remarquer que tout l’interrogatoire se fit toujours sous le nom du colonel Fritz, et on ne me titra que de Mlle. Wilhelmine. Grumkow avoit trop d’esprit pour ne pas concevoir que le crime imaginaire du coupable n’étoit dans le fond qu’une étourderie de jeune homme, laquelle n’étoit pas condamnable, quand on réfléchissoit aux circonstances où mon frère s’étoit trouvé. Il fit donc convenir le roi de tourner son procès d’une autre façon et de le traiter comme un déserteur et sur le pied militaire.

 

Mon frère étoit si aigri par les indignités qu’on lui faisoit, que les commissaires n’en purent tirer que des injures et des invectives.

Enragés de ne rien découvrir, leur fureur retomba sur Katt, auquel ils voulurent faire donner la question. Le Maréchal de Wartensleben, ayeul de celui-ci et grand ami de Sekendorff, détourna ce coup par ses instances réitérées à ce ministre.

 

Cependant mon sort étoit toujours le même. Je prenois tous les soirs un tendre congé de Mdme. de Sonsfeld et de la Mermann, n’étant pas sûre de les revoir le lendemain. Je fis remettre secrètement à la reine mes pierreries et ce que j’avois de plus précieux. J’envoyai de nuit les lettres que j’avois reçues de mon frère, à Mlle. de Jocour, gouvernante de mes soeurs cadettes, ne pouvant me résoudre à les brûler. Mes précautions ainsi prises, j’attendois mon destin avec constance.

 

Le roi partit enfin. La reine vint me voir le même soir. Notre entrevue fut des plus touchantes. Elle me dit, qu’elle me croyoit à l’abri de l’interrogatoire et du cloître, le roi n’en ayant plus parlé les derniers jours. Elle me conta aussi, qu’on étoit redevable au prince d’Anhalt de l’évasion de Keith; que c’étoit lui qui l’avoit fait avertir par son page de la détention de mon frère. Ce prince s’étoit entièrement changé à son avantage depuis sa brouillerie avec Grumkow; il ne se mêloit plus d’intrigues, et tâchoit de rendre service à tout le monde.

J’avois eu le bonheur de la raccommoder avec la reine et le prince royal, auxquels il étoit entièrement dévoué. Le roi ne pouvant se venger personnellement de Keith, le fit pendre en effigie, et fit son frère sergent dans un régiment, pour punition d’avoir amené les chevaux au prince royal. La reine me fit aussi part d’une particularité très-intéressante, comme on le verra par la suite. C’étoit le mariage de ma quatrième soeur avec le prince héréditaire de Bareith, que le roi avoit publié la veille. Dieu merci! ajouta-t-elle, je n’ai plus rien à craindre pour vous de ce côté-là; c’est un bon parti pour Sophie, mais qui ne vous convenoit pas. Elle m’apprit quelques jours après avec un air de satisfaction, que ce prince étoit mort à Paris d’une fièvre chaude. J’en suis fort fâchée, lui répondis-je, c’est dommage, tout le monde en disoit beaucoup de bien, et ma soeur auroit été fort heureuse avec lui. Et moi, j’en suis charmée, continuat-elle, j’ai toujours craint un dessous de cartes, et c’est une inquiétude de moins. (Cette nouvelle étoit fausse; il fut très-mal effectivement, mais il réchappa heureusement de la fièvre chaude.)

 

La reine partit le 13. Septembre pour Vousterhausen. Notre séparation ne se fit point sans répandre des larmes. Nous convînmes de faire passer nos lettres par le canal du valet de chambre Bock, à la femme duquel on les rendroit à Berlin.

 

Je m’accoutumai assez bien à ma prison. Jusque-là le genre de vie que je menois, étoit fort doux. Je voyois de temps en temps mes soeurs et les dames de la reine; mes heures étoient si bien réglées, que je ne m’ennuyois point; je lisois, j’écrivois, je composois de la musique et faisois de petits ouvrages pour m’amuser. Mais tout-cela ne faisoit que me distraire quelques momens; la situation de mon frère se représentoit sans cesse à mon imagination; ce qui me jetoit dans une profonde mélancolie. Ma santé étoit aussi fort mauvaise; j’avois conservé une telle foiblesse de nerfs, qu’à peine je pouvois marcher, et que je tremblois si fort, que je ne pouvois lever les bras.

 

J’étois à méditer une après-midi. Ma bonne Mermann vint m’interrompre; elle étoit pâle comme la mort et je remarquai en elle tous les signes d’une grande frayeur: Eh mon Dieu, lui dis-je, qu’avez vous? mon arrêt est-il prononcé? Non, Madame, mais le mien le sera peut-être bientôt. Je me trouve dans un cruel embarras. Un sergent des gens-d’armes est venu ce matin chez mon mari, pour lui remettre de la part de Katt un paquet, à ce qu’il disoit de grande conséquence pour votre Altesse royale. Mon mari qu’on soupçonne déjà, parcequ’il a été des amis de ce dernier, n’a point voulu l’accepter, et a prié cet homme de revenir ce soir. C’est à vous, Madame, à décider de ce qu’il doit faire; vous connoissez mon attachement pour vous, je suis déterminée à tout risquer, pour vous en convaincre. J’aimois beaucoup cette femme, qui avoit certainement bien du mérite. Le risque qu’elle couroit me laissa quelque temps en suspens.

Mdme. de Sonsfeld qui étoit présente, lui demanda, si elle ne savoit point ce que contenoit ce paquet? Le sergent, repartit-elle, a dit à mon mari, que c’est un portrait. Ah ciel! s’écria ma gouvernante, c’est celui de votre Altesse royale, que j’ai donné au prince royal, et qu’il a laissé en garde à Katt, comme il me l’a dit lui-même. Vous êtes perdue, Madame, s’il tombe entre les mains du roi; il accuse déjà Katt d’avoir été votre galant, s’il trouve encore ce portrait, sans rien examiner il commencera par punir et vous traitera de la façon la plus cruelle. Il faut absolument le ravoir, continuat-elle, en s’adressant à la Mermann, vous hazardez autant en l’acceptant qu’en le refusant, il vaut donc mieux choisir le premier parti, puisque vous n’avez à craindre que l’indiscrétion du sergent, au lieu que votre malheur est sûr, si vous prenez le second, car si la princesse est abimée, nous le serons avec elle, et son innocence et la nôtre ne serviront de rien. La Mermann ne balança plus et me rendit le soir-même mon portrait. La chose resta secrète, le sergent étant par bonheur honnête homme.

 

La pauvre femme retomba quelques jours après dans de nouvelles inquiétudes, aussi grandes que celle-ci. Un inconnu vint lui rendre une lettre. Sa surprise fut extrême, de trouver en l’ouvrant qu’elle en renfermoit une de mon frère pour moi. Elle me l’apporta sur-le-champ.

Elle étoit écrite au crayon. Je l’ai conservée soigneusement jusqu’à présent; en voici les propres expressions.

 

Ma chère soeur!

 

L’on va m’hérétiser après le conseil de guerre, qui va se tenir à présent, car il n’en faut pas davantage pour passer pour hérésiarque, que de n’être pas en toutes choses conforme au sentiment du maître. Vous pouvez donc juger sans peine de la jolie façon dont on m’accommodera.

Pour moi je ne m’embarrasse guère des anathèmes qui seront prononcés contre moi, pourvu que je sache, que mon aimable soeur s’inscrive à faux là contre. Quel plaisir pour moi, que ni grillés ni verroux ne peuvent m’empêcher de vous témoigner ma parfaite amitié. Oui, ma chère soeur, il se trouve encore d’honnêtes gens dans ce siècle quasi entièrement corrompu, qui me procurent les moyens nécessaires pour vous témoigner mes soumissions. Oui, ma chère soeur, pourvu que je sache que vous soyez heureuse, la prison me deviendra un séjour de félicité et de contentement. Chi ha tempo ha vita! Consolons nous avec cela. Je souhaiterois du fond de mon coeur n’avoir plus besoin d’interprète pour vous parler, et que nous vissions ces heureux jours, où votre Principe et ma Principessa[4] feront une douce harmonie, ou pour parler plus net, où j’aurai le plaisir de vous entretenir moi-même et de vous assurer, que rien au monde ne sauroit diminuer mon amitié pour vous. Adieu.

 

Le prisonnier.

 

[Note 4: Mon frère avoit donné ce titre à sa flûte, disant, qu’il ne seroit jamais véritablement amoureux que de cette princesse. Il en faisoit souvent de jolis badinages, qui nous faisoient rire. Pour y répondre j’avois nommé mon luth prince, lui disant, que c’étoit son rival.]

 

Cette lettre me perça le coeur; mes larmes m’empêchèrent longtemps de parler. Je ne comprenois rien au tour badin de mon frère. Son style me rassura quelques momens pour me replonger ensuite dans de plus fortes alarmes. Le conseil de guerre dont il faisoit mention et dont on m’avoit fait mystère, me jetoit dans des agitations terribles. Je tourmentai inutilement Mdme. de Sonsfeld, pour me permettre de lui répondre, mais elle resta inflexible, et ne me fit entendre raison qu’avec beaucoup de peine. Mon sort changea quelques jours après.

 

Un dimanche, 5. de Novembre, étant tranquillement dans mon lit, on vint m’avertir que Eversmann demandoit à me parler de la part du roi. Je le fis entrer, dissimulant tant bien que mal mon trouble. Je viens de Vousterhausen, me dit-il; le roi m’a ordonné de vous dire, que jusqu’à présent il vous a traitée avec douceur et ménagement, il n’a point voulu vous faire interroger, de crainte, de vous trouver coupable, d’autant plus que le prince royal et Katt ont avoué que vous étiez leur complice (ceci étoit entièrement faux), mais il prétend de vous en reconnoissance, que vous vous déterminiez sur le choix des deux partis qu’il vous a si souvent proposés. Prenez garde, Madame, à la réponse que vous me donnerez, la vie du prince royal et peut-être la vôtre en dépendent; il est dans une furieuse colère contre le prince et ne parle que de le faire décapiter. Je n’ose vous dire les funestes desseins qu’il roule dans son esprit contre vous deux, je tremble quand j’y pense, et il n’y a que vous qui puissiez les détourner. Songez y bien, je fais le préambule, mais le roi vous enverra d’autres personnes, qui sauront vous mettre à la raison, si vous ne me donnez une déclaration favorable.

 

Je souffris maux et martyres pendant tout ce discours. J’étois assez incertaine de ma réponse, si la fin de son raisonnement ne me l’eût suggérée. Le roi est le maître, lui repartis-je, il peut disposer de ma vie et de ma mort, mais il ne peut me rendre coupable, lorsque je ne le suis pas. Je ne désire rien tant que d’être examinée, mon innocence paroîtroit dans tout son lustre. Pour ce qui regarde les deux partis en question, ils me sont l’un et l’autre si odieux, que le choix en seroit trop difficile; cependant j’obéirai aux ordres du roi, dès qu’il sera d’accord avec la reine. Il se mit à rire fort insolemment. La reine?

s’écria-t-il, le roi lui a déclaré nettement, qu’il ne veut plus qu’elle se mêle de quoi que ce soit.—Il ne peut pourtant empêcher qu’elle ne reste ma mère, ni lui ôter l’autorité que cette qualité lui donne sur moi. Que je suis malheureuse! quelle nécessité y-a-t-il de me marier, et d’où vient qu’on ne s’accorde pas sur celui que je dois épouser? Je suis livrée au sort le plus cruel, menacée alternativement de la malédiction de mon père et de ma mère, sans savoir quel parti prendre, ne pouvant obéir à l’un sans désobéir à l’autre. Eh bien, continuat-il, préparez-vous donc à mourir; je vois bien qu’il n’est plus temps de vous rien cacher. On recommencera le procès du prince royal et de Katt, où vous allez être impliquée; il faut une victime de plus à la fureur du roi, Katt ne suffit pas pour éteindre sa rage, et on sera charmé de sauver votre frère à vos dépens. Que vous me faites plaisir, lui répondis-je; je suis détachée du monde; les adversités, que j’y ai éprouvées, m’ont fait reconnoître la vanité de toutes les choses humaines; je recevrai la mort avec joie et sans crainte, puisqu’elle me conduira à un heureux repos, dont personne ne pourra me priver. Mais que deviendroit en ce cas le prince royal? repartit-il. Si je lui sauve la vie, ma félicité est parfaite, et s’il meurt, je n’aurai pas le chagrin de lui survivre. Vous êtes inflexible, Madame, mais ceux que le roi vous enverra, sauront vous mettre à la raison. J’ai de plus à vous défendre expressément de la part de ce prince, de rien faire savoir de tout ce que je vous ai dit, à la reine. Cette triste conversation finit par là.

 

J’étois dans une altération effroyable, craignant de faire tort à mon frère par mes refus. On m’avoit fait accroire, que le conseil de guerre l’avoit condamné à une année de prison, et que Katt avoit été enfermé dans une forteresse pour le reste de ses jours. Je me tranquillisai pourtant, étant maîtresse de mon sort, et de rendre telle réponse qu’il me plairoit à ceux qui dévoient m’être envoyés de la part du roi, n’en voulant point donner de positive à un faquin comme Eversmann.

 

Je contai d’abord toutes ces circonstances à Mdme. de Sonsfeld. Nous conclûmes toutes deux d’en informer la reine. Comme nous jugeâmes bien que je serois épiée; je n’osai risquer de donner ma lettre à la femme de Bock, de crainte, qu’elle ne fût interceptée. J’eus donc recours à Mlle.

de Kamken, fille de la grande maîtresse, que la reine avoit reprise à la place de la Bulow. Cette fille avoit infiniment d’esprit, de mérite et de solidité.

 

On avoit oublié de mettre la garde à un dégagement, qui faisoit la communication de l’appartement de mes soeurs et du mien, ce qui m’avoit facilité le plaisir de les voir. Mlle. de Kamken s’introduisit par-là secrètement chez moi. Les difficultés qu’elle me fit, ne me rebutèrent point. Je m’avisai d’empaqueter ma lettre dans un fromage, que je coupai en deux et que je rajustai ensemble le mieux que je pus. Envoyez ce fromage à votre mère, lui dis-je, mandez-lui, qu’il vient de Mdme. de Roukoul; on ne s’avisera sûrement pas d’y chercher une lettre. Cet expédient la rassura; elle suivit mon intention, qui réussit heureusement. J’avois supplié la reine, de garder le secret sur ce que je lui mandois et de me faire savoir ses ordres par la même voie. Elle fit tout à rebours.

 

Mdme. de Roukoul vint m’en apporter la réponse le lendemain matin. Cette dame étoit âgée de 70 ans; elle étoit remplie de probité et de mérite, mais son grand âge ne permettoit pas qu’on s’y fiât. Comme elle se doutoit de quelque mystère, elle voulut être présente à l’ouverture de la lettre. Il fallut donc mal gré bon gré la lire devant elle. Il n’y avoit que ce peu de mots:

 

«Vous êtes une poule mouillée qui s’épouvante de tout. Songez que je vous donne ma malédiction, si vous consentez à ce qu’on exige de vous.

Faites la malade, pour gagner du temps.»

 

Les cornes me vinrent à la tête en lisant ce billet, et surtout la fin m’en embarrassa beaucoup. Le conseil étoit bon, mais il falloit de la discrétion, et j’étois sûre qu’on pécheroit de ce côté-là.

 

Dès que je fus seule avec Mdme. de Sonsfeld, nous consultâmes ensemble sur ce qu’il y avoit à faire. Nous jugeâmes qu’il étoit nécessaire de tromper Mdme. de Roukoul, et de lui donner le change sur ma feinte maladie. Mdme. de Sonsfeld me conseilla de remettre la comédie, que nous avions projetée, au jour suivant, pour des raisons, disoit-elle, qu’elle ne pouvoit m’expliquer.

 

Eversmann vint lui rendre visite le même soir. Le roi m’envoie, lui dit-il; il vous commande d’employer tous vos efforts pour persuader à la princesse d’épouser le duc de Weissenfeld. Ses refus ont épuisé sa patience; il vous fait dire, que votre logement est préparé à Spandau, où il vous enverra si elle ne se rend à ses volontés. Je quitterai la cour, lui repartit-elle, dès qu’il le jugera à propos. Le roi doit se ressouvenir de la répugnance que j’ai eue d’accepter le poste de gouvernante auprès de la princesse; je lui remontrai mon peu de capacité pour cet emploi, il me le donna malgré mes représentations. Je l’ai élevée dans les principes de la vertu et du christianisme; je l’aime et la chéris plus que ma vie, mais je suis prête à donner, non obstant cela, ma démission, si le roi ne me juge plus capable de remplir mes fonctions; je ne puis me mêler de choses qui passent mon hémisphère. La princesse est d’un âge assez mûr, pour savoir elle-même ce qu’elle a à faire. Je souhaite qu’elle prenne des résolutions conformes aux volontés du roi et de la reine; pour moi je resterai neutre et ne m’ingérerai point de lui donner conseil pour ou contre. Vous n’êtes peut-être pas informée, répondit-il, de la terrible tragédie qui s’est passée ce matin. Le sang de Katt n’a point appaisé le ressentiment du roi, il est plus furieux que jamais, et je crains fort que votre conduite ne lui donne lieu d’en venir avec vous à de fâcheuses extrémités. Sur cela il lui conta la déplorable fin de Katt, que je réserve pour un autre lieu, ne voulant point interrompre le fil de ma narration. Mdme. de Sonsfeld en fut terriblement frappée; elle ignoroit cette triste catastrophe, dont toutes les circonstances la firent frémir; sa fermeté n’en fut pourtant point ébranlée. Ménagez, au nom de Dieu, la princesse, s’écria-t-elle, et ne lui parlez point de cette exécution; elle a le coeur bon et compatissant, la situation du prince royal et le malheur de Katt ne peuvent que lui causer une violente altération, qui acheveroit de ruiner sa santé déjà fort dérangée; et pour ce qui me regarde, j’attends avec tranquillité et résignation tout ce qu’il plaira à la providence d’ordonner sur mon sujet. Eversmann, n’en pouvant tirer d’autre réponse, se retira assez mal satisfait.

 

J’endurois de violentes inquiétudes pendant cette conversation. Mdme. de Sonsfeld me la rendit mot-à-mot, à l’article de Katt près; elle étoit fort altérée et ne pouvoit me cacher ses larmes. Je pris le change, croyant que les menaces d’Eversmann les causoient.

 

Je me préparai à jouer la scène dont nous étions convenues. Je mis la Mermann de la confidence, j’étois sûre de sa discrétion et de sa fidélité. Je dinois tête à tête avec ma gouvernante dans un cabinet dont la porte donnoit sur un corridor; notre ordinaire étoit si mince, que nous jeûnions la plupart du temps; ce n’étoient que des os sans chair, cuits avec de l’eau et du sel, on ne nous donnoit au lieu de vin que de la petite bierre ce qui nous obligeoit de boire de l’eau toute pure.

Nous étant mises à table, nous nous plaignîmes de ce qu’il faisoit trop chaud et nous fîmes ouvrir la porte du corridor où il y avoit toujours beaucoup de monde qui alloit et venoit. Je me laissai tomber tout doucement de la chaise, en criant: je me meurs. Mdme. de Sonsfeld courut promptement pour me secourir en appelant à l’aide. Ceux de dehors me voyant dans cet état me crurent morte, et en semèrent le bruit par tout le château. Les lamentations de la gouvernante et de la Mermann les confirmèrent dans cette idée; mes soeurs et les dames de la reine accoururent dans ma chambre. Je contrefis si bien la morte pendant une heure, qu’on envoya enfin chercher Stahl. Je repris mes sens avant son arrivée. Je maudissois mille fois en moi-même la nécessité qui me réduisoit à faire un personnage si contraire à mon caractère. On m’avoit couchée sur mon lit; je priai tout le monde de se retirer et de me laisser un peu tranquille. Je donnai par ce moyen le temps à Mdme. de Sonsfeld de prévenir le médecin, qui étoit entièrement dévoué à la reine. Il ne manqua pas de dire que j’étois fort malade. Tout le jour se passa ainsi.

 

J’eus encore le lendemain le chagrin de recevoir une visite de ce vilain visage de Eversmann. Comme je m’étois bien attendue qu’il ne manqueroit pas de venir examiner si mon mal étoit vrai ou faux, j’avois pris mes précautions de loin et avois eu soin de me faire chauffer des pierres de térébenthine, qui étoient cachées dans mon lit et dont je pouvois me servir lorsque quelqu’un de suspect venoit chez moi. Je les tenois entre mes mains, qui en devenoient brûlantes et faisoient accroire à chacun que j’avois une grosse fièvre et beaucoup de chaleur. Il venoit de Vousterhausen, où on étoit déjà informé de l’accident qui m’étoit survenu la veille. Etes-vous bien malade? me dit-il, donnez-moi un peu la main, que je voie si vous avez de la chaleur. Je la lui tendis sur-le-champ. Surpris de me trouver si mal, il demanda à Mdme. de Sonsfeld, si elle n’avoit pas envoyé chercher Stahl? Je l’ai risqué, lui répondit-elle, car la princesse, étoit hier dans un tel état, qu’il n’y avoit point de temps à perdre pour la secourir; mais je n’ai osé le faire venir aujourd’hui, et j’en ai demandé la permission à la reine. Il la tira à part et sortit avec elle. Je vous avois défendu, lui dit-il, de la part du roi, aussi bien qu’à la princesse de ne point informer la reine des commissions dont il m’avoit chargé pour vous, vous avez pourtant eu le courage l’une et l’autre de désobéir à cet ordre. La reine est instruite de tout; elle m’a traité comme le dernier des hommes, mais rendez grâces, vous et votre princesse, à mon bonté qui m’empêche de me venger. Si j’informois le roi de tout ceci, il vous feroit un mauvais parti à l’une et à l’autre. C’est ce que j’ai voulu vous dire seulement en passant, afin que cela ne vous arrive plus. Il se retira en proférant ces dernières paroles, et épargna la peine à Mdme.

de Sonsfeld de lui répondre. Elle rentra toute effrayée dans ma chambre, pour me conter cette nouvelle imprudence de la reine. J’en restai stupéfiée. Nous ne doutâmes plus qu’elle n’en parlât encore au roi, ce qui auroit achevé de tout gâter et de nous exposer aux plus grands malheurs.

 

Chaque jour étoit signalé par quelque catastrophe. Ce n’étoient que des emprisonnemens, des confiscations et des exécutions continuelles, ce qui me faisoit appréhender, que les menaces du roi ne se changeassent enfin en effets, surtout s’il pouvoit trouver la moindre prise. Je le répète encore, mon sort m’inquiétoit le moins; celui des personnes que j’aimois absorboit toute mon attention. Je réfléchis toute la nuit sur ma situation; grand Dieu, qu’elle étoit affreuse! Je me voyois sans soutien, ne pouvant compter sur la reine, qui n’avoit aucun crédit et qui embrouilloit tout par ses imprudences et son indiscrétion. Mon frère ne me sortoit point de l’esprit. Je soupçonnois des mystères sur son sujet; mais toutes mes instances étoient inutiles et on me répondoit toujours qu’il étoit enfermé pour un an. Ne sachant pas la mort de Katt, je craignois qu’on ne recommençât les procédures et que la fin n’en fût funeste. Ma chère gouvernante m’alarmoit bien vivement; je l’aimois tendrement et j’aurois mieux aimé mourir que de l’exposer par mon obstination à tenir compagnie à tant d’illustres infortunés. Je me résolus donc enfin fermement à me sacrifier pour les autres et à épouser le duc de Weissenfeld, avec condition toutefois, que le roi m’accorderoit la grâce de mon frère. Je remis à lui faire savoir mes intentions jusqu’à ce qu’il m’envoyât ceux dont Eversmann m’avoit parlé.

J’eus grand soin de cacher ce projet à Mdme. de Sonsfeld, qui y auroit mis sûrement obstacle.

 

Je passai ainsi six ou sept jours, au bout desquels Eversmann renouvela ses visites. J’affectois une grande foiblesse, qui me faisoit encore garder le lit. Il vint m’annoncer, que le roi étoit averti que je voyois mes soeurs et les dames de la reine, qu’il en étoit dans une très-violente colère, et qu’il me faisoit défendre sous peine de la vie de ne plus sortir de ma chambre et de ne point mettre la tête à la fenêtre.

 

En effet les ordres furent si bien donnés, que je devins prisonnière dans toutes les formes, et qu’on ne laissa plus entrer personne chez moi sans un ordre exprès du roi. Je pris mon parti là-dessus et je jugeai que Eversmann, malgré sa feinte générosité, en étoit la cause. Ce qui m’incommodoit le plus, c’étoit ma feinte maladie et de garder tout le jour le lit; je ne pouvois lire qu’à bâtons rompus, ce diantre d’homme venant m’interrompre à tout bout de champ et me rabattre les oreilles de son duc de Weissenfeld et de ses menaces.

 

La reine cependant arriva le 22. au matin à Berlin. A force d’affectation et de chagrin, j’étois très-indisposée en effet. Ma soeur Charlotte avoit obtenu la permission de me voir; elle courut d’abord chez moi. Je l’aimois beaucoup; elle avoit de l’esprit, de la vivacité et l’humeur fort douce. Elle m’a bien mal récompensée depuis de l’amitié que j’avois pour elle. A peine eut-elle mis le pied dans ma chambre, qu’elle me dit: n’avez-vous pas bien plaint mon pauvre frère et regretté Katt? Pourquoi? lui repartis-je en m’effrayant. Quoi, vous n’en savez rien? continuat-elle en racontant fort confusément cette déplorable tragédie. J’en fus si saisie que le coeur me manqua. Mais il est à propos de placer ici ce grand événement.

 

Le conseil de guerre, qui devoit décider du sort des deux criminels, fut assemblé le 1. de Novembre à Potsdam. Il étoit composé de deux généraux, de deux colonels, de deux lieutenant-colonels, de deux majors, de deux capitaines et de deux lieutenants. Tout le monde s’étant excusé d’en être, le roi fit tirer toute l’armée au sort. Il tomba sur le généraux Denhoff et Linger, les colonels Derscho et Panewitz. J’ai oublié les lieutenant-colonels, le major Schenk des gens-d’armes et Weier du régiment du roi, aussi bien que le capitaine Einsiedel de ce même régiment. Ils donnèrent chacun leur voix par un passage de l’écriture sainte. Je ne me souviens que de celui de Denhoff, qui allégua la douleur de David, lorsqu’on vint lui dire la mort d’Absalon, et s’écria: ah mon fils Absalon, mon fils Absalon! etc. Le même et Linger opinèrent au pardon, mais les autres, pour faire leur cour au roi, condamnèrent mon frère et Katt à être décapités, procédure inouïe dans un pays chrétien et policé. Le roi auroit fait exécuter cette sentence, si toutes les puissances étrangères n’avoient intercédé pour le prince, particulièrement l’Empereur et les états généraux. Sekendorff se donna de grands mouvemens; ayant causé le mal il voulut le réparer. Il dit au roi, que le prince étoit à la vérité son fils, mais qu’il appartenoit à l’empire et que sa Majesté n’avoit aucun droit sur lui. Il eut bien de la peine à obtenir sa grâce; ses sollicitations diminuèrent peu à peu les desseins sanguinaires du roi. Grumkow qui s’en aperçut, voulut s’en faire un mérite auprès de mon frère; il se rendit à Custrin et l’engagea d’écrire et de faire des soumissions au roi.

Continuer : partie 3 sur 5