Mémoires de Frédérique Sophie Wilhelmine de Prusse, margrave de Bareith. Tome 1
Il vint dans ce temps-là un des…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
Ce pauvre prince souffroit beaucoup, et une bile noire, qui s’étoit épanchée dans son sang, étoit cause de ses mauvaises humeurs.
Il nous renvoya un matin, que nous entrions pour lui faire la cour.
Allez-vous en, dit-il d’un air emporté à la reine, avec tous vos maudits enfans, je veux rester seul. La reine voulut répliquer, mais il lui imposa silence, et ordonna qu’on servit le dîner dans la chambre de cette princesse. La reine en étoit inquiète, et nous en étions charmés, car nous devenions maigres comme des haridelles, mon frère et moi, à force d’inanition. Mais à peine nous étions-nous mis à table, qu’un des valets de chambre du roi accourut tout essouflé en lui criant: venez, au nom de Dieu, au plus vite, Madame, car le roi veut s’étrangler. La reine y courut aussitôt toute effrayée. Elle trouva le roi qui s’étoit passé une corde autour du cou, et qui alloit étouffer, si elle n’étoit venue à son secours. Il avoit des transports au cerveau et beaucoup de chaleur, qui diminua cependant vers le soir, où il se trouva un peu mieux. Nous en avions tous une joie extrême, dans l’espérance que son humeur se radouciroit, mais il en fut autrement. Il conta le midi à table à la reine, qu’il avoit reçu des lettres d’Anspach, qui lui marquoient, que le jeune Margrave comptoit être au mois de Mai à Berlin, pour y épouser ma soeur, et qu’il enverroit Mr. de Bremer, son gouverneur, pour lui porter la bague de promesse. Il demanda à ma soeur, si cela lui faisoit plaisir et comment elle régleroit son ménage, lorsqu’elle seroit mariée?
Ma soeur s’étoit mise sur le pied de lui dire tout ce qu’elle pensoit, et même des vérités, sans qu’il le trouvât mauvais. Elle lui répondit donc avec sa franchise ordinaire, qu’elle auroit une bonne table délicatement servie, et ajouta-t-elle, qui sera meilleure que la vôtre, et si j’ai des enfans, je ne les maltraiterai pas comme vous et ne les forcerai pas à manger ce qui leur répugne. Qu’entendez vous par là, lui répondit le roi, que manque-t-il à ma table? Il y manque, lui dit-elle, qu’on ne peut s’y rassasier, et que le peu qu’il y a, ne consiste qu’en gros légumes que nous ne pouvons pas supporter. Le roi avoit déjà commencé à se facher de sa première réponse, cette dernière acheva de le mettre en fureur, mais toute sa colère tomba sur mon frère et sur moi.
Il jeta d’abord une assiette à la tête de mon frère, qui esquiva le coup; il m’en fit voler une autre que j’évitai de même. Une grêle d’injures suivirent ces premières hostilités. Il s’emporta contre la reine, lui reprochant la mauvaise éducation qu’elle donnoit à ses enfans; et s’adressant à mon frère, vous devriez maudire votre mère, lui dit-il, c’est elle qui est cause, que vous êtes un malgouverné. J’avois un précepteur qui étoit un honnête homme, je me souviens toujours d’une histoire, qu’il m’a contée dans ma jeunesse. Il y avoit, me disoit-il, un homme à Carthage, qui avoit été condamné à mort pour plusieurs crimes, qu’il avoit commis. Il demanda à parler à sa mère dans le temps qu’on le menoit au supplice. On la fit venir. Il s’approcha d’elle comme pour lui parler bas, et lui emporta un morceau de l’oreille avec ses dents. Je vous traite ainsi, dit-il à sa mère, pour vous faire servir d’exemple à tous les parens, qui n’ont pas soin d’élever leurs enfans dans la pratique de la vertu. Faites en l’application! continuat-il, en s’adressant toujours à mon frère, et voyant qu’il ne répondoit rien, il recommença à nous invectiver jusqu’à ce qu’il fut hors d’état de parler davantage. Nous nous levâmes de table, et comme nous étions obligés de passer à côté de lui, il me déchargea un grand coup de sa béquille, que j’évitai heureusement, sans quoi il m’auroit assommée. Il me poursuivit encore quelque temps dans son char, mais ceux qui le traînoient me donnèrent le temps de m’évader dans la chambre de la reine, qui en étoit fort éloignée. J’y arrivai à demi-morte de frayeur et si tremblante, que je me laissai tomber sur une chaise, ne pouvant plus me soutenir. La reine m’avoit suivie, elle fit ce qu’elle put pour me consoler, et pour me persuader de retourner chez le roi. Les assiettes et les béquilles m’avoient fait si peur, que j’eus bien de la peine à m’y résoudre. Nous repassâmes pourtant dans l’appartement de ce prince, que nous trouvâmes s’entretenant tranquillement avec ses officiers. Je n’y fus pas longtemps, je me trouvai mal, et fus obligée de retourner chez la reine, où je tombai deux fois en foiblesse. J’y restai quelque temps. La femme de chambre de cette princesse, me regardant attentivement, me dit: eh mon Dieu Madame! qu’avez-vous? vous êtes faite que c’est horrible. Je n’en sais rien, lui dis-je, mais je suis bien malade. Elle m’apporta un miroir, et je fus fort surprise de me trouver tout le visage et la poitrine remplie de taches rouges; j’attribuai cela à l’altération que j’avois eue et n’y fis point de réflexion. Mais dès que je rentrai dans la chambre du roi, cette ébullition rentroit et je retombai en défaillance. La cause en étoit, qu’il falloit traverser toute une enfilade de chambres où il n’y avoit point de feu et où il faisoit un froid terrible. Je pris la nuit une grosse fièvre et me trouvai le lendemain si mal que je fis faire mes excuses à la reine de ne pouvoir sortir. Elle me fit dire, que morte ou vive je devois me rendre chez elle. Je lui fis répondre, que j’avois une ébullition de sang et que c’étoit impossible. Le même ordre me fut réitéré encore de sa part. On me traîna donc à quatre dans son appartement, où je tombai d’une foiblesse dans l’autre, et on me conduisit de même chez le roi. Ma soeur me voyant si mal, et me croyant sur le point d’expirer, en avertit ce prince qui n’avoit pas pris garde à moi. Qu’avez-vous, me dit-il, vous êtes bien changée, mais je vous guérirai bientôt! En même temps il me fit donner un grand gobelet, rempli de vieux vin du Rhin extrêmement fort, qu’il me força de boire bon gré mal gré. A peine l’eus-je avalé, que ma fièvre augmenta et que je commençai à rêver. La reine vit bien, qu’il falloit me renvoyer; on me porta donc dans ma chambre, où on me mit au lit toute coiffée, m’ayant été ordonné expressément, de reparoître le soir. Mais je n’y fus pas longtemps sans sentir un terrible redoublement. Le médecin Stahl, qu’on avoit envoyé chercher, prit ma maladie pour une fièvre chaude et me donna plusieurs remèdes très-contraires au mal que j’avois. Je restai tout ce jour et le suivant dans un délire continuel. Dès que je rentrai dans mon bon sens, je me préparai à la mort. Dans ces courts intervalles je la désirois avec ardeur, et lorsque je voyois Madame de Sonsfeld et ma bonne Mermann à côté de mon lit, qui pleuroient, je tâchois de les consoler, en leur disant, que j’étois détachée du monde, et que j’allois trouver le repos dont personne n’étoit plus en état de me priver. Je suis cause, leur disois-je, de tous les chagrins de la reine et de mon frère. Si je dois mourir, dites au roi, que je l’ai toujours aimé et respecté, que je n’ai rien à me reprocher envers lui, qu’ainsi j’espère qu’il me donnera sa bénédiction avant ma mort. Dites-lui, que je le supplie d’en agir mieux avec la reine et avec mon frère, et d’ensevelir toute désunion et animosité contre eux dans mon tombeau. C’est la seule chose que je souhaite, et la seule qui m’inquiète dans l’état où je suis. Je restai deux fois vingt-quatre heures entre la vie et la mort, au bout desquelles la petite vérole se manifesta. Le roi ne s’étoit pas informé de mes nouvelles depuis tout le temps que j’avois été incommodée. Dès qu’on lui eut appris que j’avois la petite vérole, il m’envoya son chirurgien Holtzendorff, pour voir ce qui en étoit. Ce brutal me dit cent duretés de la part du roi et y en ajouta encore. J’étois si mal que je n’y fis aucune attention. Il confirma cependant ce prince dans le rapport qu’on lui avoit fait de ma santé. La crainte qu’il eut, que ma soeur ne prît cette maladie contagieuse, lui fit prendre toutes les précautions imaginables pour l’empêcher, mais d’une manière bien dure pour moi. Je fus aussitôt traitée comme une prisonnière d’état; on mit le scellé sur toutes les avenues qui menoient à ma chambre, et on ne laissa qu’une seule issue pour y entrer. Défense expresse fut faite à la reine et à tous ses domestiques de venir chez moi, aussi bien qu’à mon frère. Je restai seule avec ma gouvernante et la pauvre Mermann, qui étoit enceinte, et qui malgré cela me servoit nuit et jour avec un zèle et un attachement sans égal. J’étois couchée dans une chambre où il faisoit un froid épouvantable. Le bouillon qu’on me donnoit n’étoit que de l’eau et du sel, et lorsqu’on en faisoit demander d’autre on répondoit, que le roi avoit dit, qu’il étoit assez bon pour moi. Quand je m’assoupissois un peu vers le matin, le bruit du tambour me réveilloit en sursaut mais le roi auroit mieux aimé me laisser crever que de le faire cesser. Pour comble de malheur la Mermann tomba malade.
Comme tous les accidens qu’elle prit lui présageoient une fausse couche, on fut obligé de la faire transporter à Berlin, et de faire venir ma seconde femme de chambre, qui s’enivrant tous les jours, n’étoit pas en état de me soigner. Mon frère, qui avoit déjà eu la petite vérole, ne m’abandonna pas; il venoit deux fois par jour à la dérobée me rendre visite. La reine n’osant me voir faisoit sous main demander à tout moment de mes nouvelles. Je fus pendant neuf jours en grand danger, tous les symptômes de mon mal étoient mortels, et tous ceux qui me voyoient jugeoient que si j’en réchappois je serois cruellement défigurée. Mais ma carrière n’étoit point encore finie, et j’étois réservée pour endurer toutes les adversités qu’on verra dans la suite de ces mémoires. La petite vérole me revint par trois fois, dès qu’elle étoit séchée elle recommençoit de nouveau. Malgré cela je n’en fus point marquée et ma peau en devint beaucoup meilleure qu’elle n’avoit été.
Cependant Mr. de Bremer arriva à Potsdam de la part du Margrave d’Ansbach. Il remit la bague de promesse à ma soeur, ce qui se fit sans la moindre cérémonie. Le roi étoit aussi entièrement rétabli de sa goutte, et le rétablissement de sa santé avoit chassé sa mauvaise humeur. Il n’y avoit plus que moi qui en fusse l’objet. Holtzendorff venoit me voir de temps en temps de la part de ce prince, mais ce n’étoit jamais que pour me dire des choses désagréables de sa part. Il tâchoit toujours d’embellir les complimens dont il étoit chargé, par les termes les plus mortifians. Cet homme étoit la créature de Sekendorff et si grand favori du roi, que tout le monde ployoit les genoux devant lui.
Il ne se servoit de son crédit que pour faire des malheureux, et n’avois pas seulement le mérite d’être habile dans son art. Le roi en agissoit un peu mieux envers mon frère par l’instigation de Sekendorff et de Grumkow, qui manioient entièrement l’esprit de ce prince. Les subites révolutions qu’ils avoient expérimentées des sentimens du roi, les tenoient toujours dans la crainte. Ils appréhendoient avec raison, que le roi d’Angleterre ne se déterminât enfin au double mariage, et qu’en ce cas tout leur plan ne fût renversé. Ils n’ignoroient pas les menées de la reine, qui intriguoit perpétuellement avec cette cour, et ils étoient informés de la lettre que mon frère avoit écrite à celle d’Angleterre. Ils formèrent enfin le plus détestable de tous les projets, pour empêcher tout raccommodement avec le Monarque Anglois. Ce projet consistoit, à mettre entièrement la désunion dans la maison de Prusse et d’obliger mon frère, à force de mauvais traitemens du roi, de prendre quelque résolution violente, qui pût donner prise sur lui et sur moi. Le comte de Fink étoit un obstacle à leur dessein. Mon frère avoit de la considération pour lui, et son caractère de gouverneur lui donnoit sur son élève une certaine autorité, qui pouvoit l’empêcher de faire des démarches préjudiciables à ses intérêts. Ils représentèrent donc au roi, que mon frère, ayant 18 ans passés, n’avoit plus besoin de Mentor, et qu’en lui ôtant le comte de Finck, il mettroit fin à toutes les intrigues de la reine, dont il étoit le ministre. Le roi goûta leurs raisons. Les deux gouverneurs furent congédiés très-honorablement, ils gardèrent l’un et l’autre de grosses pensions et retournèrent vaquer à leurs emplois militaires. On donna en récompense deux officiers de compagnie à mon frère. L’un étoit le colonel de Rocho, très-honnête homme, mais d’un fort petit génie, l’autre le major de Kaiserling, fort honnête homme aussi, mais grand étourdi et bavard, qui faisoit le bel esprit et n’étoit qu’une bibliothèque renversée. Mon frère leur vouloit assez de bien, mais Kaiserling, étant plus jeune et fort débauché, fut par conséquent le plus goûté. Ce cher frère venoit passer toutes les après-midis chez moi, nous lisions, écrivions ensemble et nous nous occupions à nous cultiver l’esprit. J’avoue que nos écritures rouloient souvent sur des satires, où le prochain n’étoit pas épargné. Je me souviens qu’en lisant le roman comique de Scarron, nous en fîmes une assez plaisante application sur la clique impériale. Nous nommions Grumkow la Rancune, Sekendorff la Rapinière, le Margrave de Schwed Saldagne, et le roi Ragotin. J’avoue que j’étois très-coupable de perdre ainsi le respect que je devois au roi, mais je n’ai pas dessein de m’épargner, et je ne prétends nullement me faire grâce. Quelques sujets de plaintes que les enfans puissent avoir contre leur parens, ils ne doivent jamais oublier ce qui leur est dû. Je me suis souvent reproché depuis les égaremens de ma jeunesse en ce point, mais la reine, au lieu de nous censurer, nous encourageoit par son approbation à continuer ces belles satires. Mdme. de Kamken, sa gouvernante, n’y étoit pas épargnée, quoique nous estimassions fort cette dame, nous ne pouvions nous empêcher de saisir son ridicule et de nous en divertir. Comme elle étoit fort replète et d’une figure semblable à celle de Mdme. Bouvillon nous la nommions ainsi. Nous en badinâmes plusieurs fois en sa présence, ce qui lui donna la curiosité de savoir qui étoit cette fameuse Mdme.
Bouvillon, dont on parloit tant. Mon frère lui fit accroire, que c’étoit la Camerera mayor de la reine d’Espagne. A notre retour à Berlin, un jour qu’il y avoit appartement, et qu’on y parloit de la cour d’Espagne, elle s’avisa de dire, que les Camerera mayor étoient toutes de la famille des Bouvillons. On lui fit des éclats de rire au nez, et je crus que j’en étoufferois pour ma part. Elle vit bien qu’elle avoit dit une sottise, et s’informa auprès de sa fille, qui avoit beaucoup de lecture, ce que ce pouvoit être. Celle-ci lui dévoila le mystère. Elle fut très-fâchée contre moi, sentant bien que je l’avois turlupinée; et j’eus beaucoup de peine à faire ma paix avec elle. Un caractère satirique est très-peu estimable; on s’accoutume insensiblement à ce vice et à la fin on n’épargne ni ami ni ennemi. Il n’y a rien de si aisé que de se saisir du ridicule, chacun a le sien. Il est divertissant, je l’avoue, d’entendre turlupiner spirituellement une personne qui nous est indifférente mais il est en même temps dur de penser, que peut-être on subira le même sort. Que nous sommes aveugles, nous autres hommes, nous brocardons sur les défauts d’autrui, pendant que nous ne faisons aucune réflexion sur les nôtres. Je me suis entièrement défaite de ce vice, et je ne suis plus caustique que sur le compte des gens qui ont un mauvais caractère, et qui méritent par le venin de leur langue, qu’on leur rende la pareille. Mais j’en reviens à mon sujet.
Le temps de l’arrivée du Margrave d’Ansbach approchant, et ce prince n’ayant pas eu encore la petite vérole, le roi et la reine jugèrent à propos de me faire retourner à Berlin. Mais avant que de partir j’allai chez le roi. Il me reçut à son ordinaire, c’est à dire très-mal, et me dit les choses du monde les plus dures. La reine, craignant qu’il ne poussât son mauvais procédé plus loin, abrégea ma visite et me ramena elle-même dans ma chambre. Je me rendis le lendemain à Berlin, où je trouvai la comtesse Amélie promise avec Mr. de Vierek, Ministre d’état.
Mr. de Vallenrot, son ancien amant, étoit mort. Il y avoit quelque temps qu’on lui avoit appris cette nouvelle un jour, qu’il y avoit appartement chez la reine. Comme elle n’avoit pas seulement été informée de sa maladie, elle fut si saisie de cette mort subite, qu’elle tomba en défaillance en présence de toute la cour, ce qui découvrit l’intrigue qu’elle avoit eue avec lui. Cette aventure avoit fort diminué son crédit auprès de la reine, qui ne fut pas fâchée de se défaire d’elle.
Cependant le roi et la reine arrivèrent peu de jours après moi à Berlin.
Les noces de ma soeur y furent célébrées en cérémonie, et elle partit quinze jours après son mariage. Je sortis donc de ma solitude et suivis quelque temps après la reine à Vousterhausen. Les disputes pour mon mariage s’y renouvelèrent. Ce n’étoit tout le jour que querelle et dissension. Le roi nous laissoit mourir de faim, mon frère et moi. Ce prince faisoit l’office d’écuyer tranchant il servoit tout le monde hors mon frère et moi et quand par hazard il restoit quelque chose dans un plat, il crachoit dedans pour nous empêcher d’en manger. Nous ne vivions l’un et l’autre que de café et de cerises sèches, ce qui me gâta totalement l’estomac. En revanche, je me nourrissois d’injures et d’invectives, car j’étois apostrophée toute la journée de tous les tîtres imaginables, et devant tout le monde. La colère du roi alla même si loin, qu’il nous chassa, mon frère et moi, avec l’ordre formel de ne paroître en sa présence qu’aux heures du repas. La reine nous faisoit venir secrètement, pendant que ce prince étoit à la chasse. Elle avoit des espions de tout côté en campagne, qui venoient l’avertir dès qu’on le voyoit paroître de loin, afin qu’elle put avoir le temps de nous renvoyer. La négligence de ces gens fut cause, que le roi pensa nous surprendre chez elle. Il n’y avoit qu’une issue dans la chambre de cette princesse, et il arriva si subitement, qu’il ne nous fut plus possible de l’éviter. La peur nous donna de la résolution. Mon frère se cacha dans une niche, où étoit une certaine commodité, et pour moi, je me fourrai sous le lit de la reine, qui étoit si bas que je n’y pouvois tenir et que j’étois dans une posture fort incommode. Nous étions à peine retirés dans ces beaux gîtes que le roi entra. Comme il étoit fort fatigué de la chasse, il se mit à dormir et son sommeil dura deux heures. J’étouffois sous ce lit et ne pouvois m’empêcher de sortir quelquefois ma tête pour respirer. Si quelqu’un avoit pu être spectateur de cette scène, il y auroit eu de quoi rire. Elle finit enfin. Le roi s’en alla et nous sortîmes au plus vite de nos tanières, en suppliant la reine, de ne nous plus exposer à de pareilles comédies. On trouvera peut-être étrange, que nous n’ayons fait aucune démarche pour nous raccommoder avec le roi. J’en parlai plusieurs fois à la reine, mais elle ne le voulut absolument pas, disant, que le roi me répondroit, que si je voulois obtenir ses grâces, je devois épouser ou le duc de Weissenfeld ou le Margrave de Schwed, ce qui ne pouvoit qu’empirer les choses, par l’embarras où je serois, de ne pouvoir le satisfaire. Ces raisons étant bonnes, j’étois obligée de m’y soumettre.
Quelques jours de bon temps succédèrent à tous nos désastres. Le roi se rendit à Libnow, petite ville Saxonne, pour y avoir une entrevue avec le roi de Pologne. Ce fut là que Grumkow et Sekendorff, appuyés de ce prince, tirèrent une promesse de mariage dans toutes les formes du roi, mon père, pour le duc de Weissenfeld, auquel je fus solemnellement engagée. Le roi de Pologne promit de lui faire quelques avantages, et celui de Prusse jugea, qu’avec cinquante mille écus de rentes je pourrois vivre très-honorablement avec lui. Il s’arrêta en chemin à Dam, petit bourg appartenant au duc et qui étoit son apanage, où il fut traité splendidement en vin d’Hongrie, ce qui ne manqua pas d’augmenter l’amitié que le roi avoit pour lui. Cependant ce prince tint toutes ses manigances si secrètes, que nous n’en fûmes informés que quelque temps après.
Les mauvais traitemens recommencèrent à son retour, il ne voyoit plus mon frère sans le menacer de sa canne. Celui-ci me disoit tous les jours, qu’il endureroit tout du roi hors les coups, et que s’il en venoit jamais à des extrémités avec lui, il sauroit s’en affranchir par la fuite. Le page Keith avoit été fait officier dans un régiment qui étoit en quartier au pays de Clèves. J’avois eu une grande joie de son départ, dans l’espérance, que mon frère mèneroit une vie plus réglée, mais il en fut tout autrement. Un second favori, beaucoup plus dangereux, succéda à celui-ci. C’étoit un jeune homme, capitaine-lieutenant dans les gens-d’armes, nommé Katt. Il étoit petit-fils du Maréchal comte de Wartensleben. Le général Katt, son père, l’ayant destiné pour la robe, l’avoit fait étudier, et ensuite voyager.
Mais comme il n’y avoit de grâce à espérer que pour ceux qui étoient dans le militaire, il s’y vit placé contre son attente. Il continuoit de s’appliquer aux études; il avoit de l’esprit, de la lecture et du monde; la bonne compagnie, qu’il continuoit à hanter, lui avoit fait contracter des manières polies, pour lors assez rares à Berlin; sa figure étoit plutôt désagréable que revenante; deux sourcils noirs lui couvroient presque les yeux; son regard avoit quelque chose de funeste, qui lui présageoit son sort; une peau basanée et gravée de petite vérole augmentoit sa laideur; il faisoit l’esprit fort et poussoit le libertinage à l’excès; beaucoup d’ambition et d’étourderie accompagnoient ce vice. Un tel favori étoit bien éloigné de ramener mon frère de ses égaremens. Je ne fus informée de cette nouvelle amitié qu’à mon retour de Berlin, où nous nous rendîmes peu de jours après celui du roi de Libnow. Nous y vécûmes un bout de temps assez tranquillement, lorsqu’un nouvel événement vint troubler notre repos.
La reine reçut une lettre de mon frère, qui lui fut rendue secrètement par un de ses domestiques. Cette lettre m’a fait une si forte impression, que j’en mettrai le contenu ici à peu près tel qu’il étoit.
«Je suis dans le dernier désespoir. Ce que j’avois toujours appréhendé vient enfin de m’arriver. Le roi a entièrement oublié que je suis son fils et m’a traité comme le dernier de tous les hommes. J’entrai ce matin dans sa chambre, comme à mon ordinaire; dès qu’il m’a vu il m’a sauté au collet en me battant avec sa canne de la façon du monde la plus cruelle. Je tâchois en vain de me défendre, il étoit dans un si terrible emportement, qu’il ne se possédoit plus, et ce n’a été qu’à force de lassitude qu’il a fini. Je suis poussé à bout, j’ai trop d’honneur pour endurer de pareils traitemens, et je suis résolu d’y mettre fin d’une ou d’autre manière.»
La lecture de cette lettre nous plongea, la reine et moi, dans la plus vive douleur, mais elle me causa beaucoup plus d’inquiétude qu’à cette princesse. Je comprenois mieux le sens du dernier article qu’elle, et jugeois bien que la résolution dont mon frère parloit, de mettre fin d’une ou d’autre manière à ses maux, consistoit dans la fuite. Je pris occasion du chagrin où je voyois que la reine étoit plongée, pour lui représenter, qu’elle devoit se désister de mon mariage. Je lui fis concevoir, que le roi d’Angleterre n’étoit point d’humeur à me faire épouser son fils; que s’il en avoit eu l’intention, il en auroit agi différemment; que cependant, l’esprit du roi, mon père, s’aigrissoit de plus en plus contre elle, contre son fils et contre moi; qu’ayant fait et premier pas à maltraiter mon frère, les mauvais procédés envers lui et envers moi ne feroient qu’augmenter, et porteroient peut-être ce dernier à des extrémités qui pourroient lui être très-funestes; que j’avouois, que je serois la plus malheureuse personne du monde, si j’étois contrainte à épouser le duc de Weissenfeld, mais que je prévoyois bien, qu’il falloit qu’il y en eût un de nous de sacrifié à la haine de Sekendorff et de Grumkow, et que j’aimois mieux que ce fût moi que mon frère; qu’enfin je ne voyois que ce seul moyen, pour remettre la paix dans la famille. La reine se mit dans une violente colère contre moi. Voulez-vous me percer le coeur, me dit-elle, et me faire mourir de douleur, ne m’en parlez plus de votre vie, et soyez persuadée, que si vous êtes capable de faire une pareille lâcheté, je vous donnerai ma malédiction, vous renierai pour ma fille et ne souffrirai jamais plus que vous vous montriez en ma présence. Elle me dit ces dernières paroles avec tant d’altération, que j’en fus effrayée. Elle étoit enceinte, ce qui augmentoit mes peines. Je tâchois de la radoucir, en l’assurant, que je ne ferois jamais rien qui pût lui causer le moindre chagrin.
Mlle. de Bulow, première fille d’honneur de la reine, avoit repris dans sa faveur la place de la comtesse Amélie, qui s’étoit mariée peu après ma soeur. Cette fille étoit bonne et serviable, elle ne faisoit du tort à personne, mais elle étoit intrigante et indiscrète. La reine se servoit d’elle pour apprendre et faire savoir tout ce qui se passoit à Mr. du Bourguai et à Mr. Kniphausen, premier Ministre du cabinet. Ce dernier, homme d’esprit et très-versé dans les affaires, étoit ennemi juré de Grumkow et par conséquent de la clique Angloise. La reine lui fit communiquer la lettre de mon frère et lui demanda conseil sur les démarches qu’elle pourroit faire, pour prévenir les violences du roi.
Kniphausen étoit informé par la Bulow de toutes les menées de la Ramen; il savoit que cette femme étoit étroitement liée avec Eversmann, très-grand favori du roi; il n’ignoroit pas que la principale cause de nos maux étoit la confiance que la reine avoit en cette créature, qui animoit le roi, par les rapports qu’elle et son compagnon lui faisoient, vrais ou faux, contre mon frère et moi. Il jugea donc, qu’il falloit gagner ces deux personnages à quelque prix que ce fût. Il ne fit mention que d’Eversmann à la reine, trouvant trop dangereux de lui nommer la Ramen, et il conseilla à cette princesse, de tâcher de le mettre dans ses intérêts, en lui procurant une somme d’argent capable de le tenter, de la part du roi d’Angleterre. La reine goûta cet avis et en parla à Mr. du Bourguai. Après bien des difficultés ce Ministre lui fit remettre 500 écus, pendant qu’a la réquisition de Mr. Kniphausen il en fit toucher autant secrètement à la Ramen. L’un et l’autre promirent monts et merveilles, mais dès qu’ils eurent reçu l’argent, ils avertirent le roi de toute cette manigance, et amusèrent la reine et Mr. du Bourguai par de fausses confidences. Ce procédé de la reine acheva de pousser ce prince à bout; il se crut trahi puisqu’elle vouloit déjà commencer à corrompre ses domestiques, et nous verrons les effets de son ressentiment dans l’année 1730, que je vais commencer.
Le roi se rendit à Berlin, pour y passer les fêtes de noël. Il fut de très-bonne humeur pendant tout le séjour qu’il y fit, et quoiqu’il ne nous fît pas bon accueil à mon frère et à moi, il épargna du moins les injures. Nous avions trouvé moyen de radoucir ce dernier, et nous étions tous dans une sécurité parfaite, les bonnes manières du roi nous ôtant tout soupçon. Mais qui peut approfondir les replis du coeur humain?
Ce prince repartit pour Potsdam. Quelques jours après le comte Fink reçut une lettre de sa part avec un ordre séparé, de n’en faire l’ouverture qu’en présence du Maréchal de Borck et de Grumkow. Il lui étoit en même temps défendu, sous peine de la vie de ne point faire mention à personne ni de l’une ni de l’autre. Les deux Ministres que je viens de nommer, en avoient reçu un pareil, dans lequel il leur étoit enjoint, de se rendre chez le comte Fink. Dès qu’ils furent assemblés ils firent la lecture de cette lettre, laquelle en renfermoit une à la reine. Voici le contenue de celle qui étoit adressée au comte de Fink.
«Des que Borck et Grumkow se seront rendus chez vous, vous irez tous trois chez ma femme. Vous lui direz de ma part, que je n’ignore aucune de ses intrigues, qu’elles me déplaisent et que j’en suis las, que je ne prétends plus être le jouet de sa famille, qui m’a traité indignement, qu’une fois pour toutes je veux marier ma fille Wilhelmine. Mais que pour dernière grâce je lui permets d’écrire encore une fois en Angleterre et de demander au roi une déclaration formelle sur le mariage de ma fille. Dites-lui, qu’en cas que la réponse qu’elle recevra, ne soit pas selon mes désirs, je prétends absolument l’unir avec le duc de Weissenfeld ou avec le Margrave de Schwed; que je lui laisserai le choix de ces deux partis, qu’elle doit m’engager sa parole d’honneur, de ne plus s’opposer à mes volontés, et que si elle continue à me chagriner par ses refus, je romprai pour jamais avec elle et la reléguerai elle et son indigne fille que je renierai, à Orangebourg, où elle pourra pleurer son obstination. Faites votre devoir en fidèles serviteurs et tâchez de la déterminer à suivre mes volontés, je vous en tiendrai compte. Mais au cas du contraire je saurai faire tomber mon ressentiment de votre conduite sur vous et sur vos familles.»
Je suis votre affectionné roi,
Guillaume.
Ils se rendirent d’abord chez la reine. Elle ne s’attendoit à rien moins qu’à cette visite. J’étois chez elle lorsqu’on vint l’avertir, que ces trois Mrs. demandoient à lui parler de la part du roi. Je lui dis d’avance que je prévoyois que cela me regardoit. Elle haussa les épaules et me répondit: n’importe, il faut de la fermeté, et ce n’est pas ce qui m’embarrasse. En même temps elle passa dans sa chambre d’audience, où étoient ces Messieurs. Le comte de Fink lui exposa leur commission et lui présenta la lettre du roi. Après qu’elle l’eut lue, Grumkow prit la parole et voulut lui démontrer par un grand discours de politique, que l’intérêt et l’honneur du roi exigeoient, qu’elle se rendit à ses désirs en cas que la réponse d’Angleterre ne fût pas conforme à ses souhaits, et suivant l’exemple du diable, lorsqu’il voulut tenter notre Seigneur, il prétendoit la réduire par l’écriture sainte; en lui alléguant des passages convenables au sujet dont il s’agissoit. Il lui représenta ensuite, que les pères avoient plus de droit sur leurs enfans que les mères, et que lorsque les parens ne se trouvoient pas d’accord, les enfans devoient obéir préférablement au père; que ces derniers étoient maîtres de les forcer à se marier contre leur gré, et qu’enfin la reine auroit tout le tort de son côté, si elle ne se rendoit à ces raisons.
Cette princesse refusa ce dernier article, en lui opposant l’exemple de Béthuel, qui répondit à la proposition de mariage que le serviteur d’Abraham lui fit pour son maître Isaac: faites chercher la fille et demandez-lui son sentiment. Je n’ignore point la soumission que les femmes doivent avoir pour leurs maris, ajouta-t-elle, mais ceux-ci ne doivent en prétendre que des choses justes et raisonnables. Le procédé du roi ne s’accorde point avec cette vertu. Il prétend violenter les inclinations de ma fille et la rendre malheureuse pour le reste de ses jours, en lui donnant un brutal débauché, et cadet de famille, qui n’est que général du roi de Pologne, sans pays et sans avoir de quoi soutenir son caractère et son rang. Quel bien un tel mariage peut-il procurer à l’état? aucun! Tout au contraire, le roi se verra obligé d’entretenir éternellement ce gendre qui lui sera toujours à charge. J’écrirai en Angleterre selon les ordres du roi, mais quand même la réponse n’en seroit pas favorable, je ne donnerai jamais mon consentement au mariage que vous venez de me proposer, et j’aimerois mille fois mieux voir ma fille au tombeau que malheureuse. Là s’arrêtant tout d’un coup elle dit, qu’elle se trouvoit mal et ajouta, qu’on devroit avoir plus de ménagement pour elle dans l’état où elle se trouvoit. Cependant je n’en accuse point le roi, continuat-elle en regardant Grumkow, je sais à qui je suis redevable de ses mauvais traitemens. En proférant ces dernières paroles elle sortit, lui lançant un regard qui lui marquoit assez combien elle étoit piquée contre lui. Elle rentra dans sa chambre fort altérée. Dès que nous y fûmes seules, elle me conta toute cette conversation et me montra la lettre du roi. Les expressions en étoient si fortes et si dures que je la passerai sous silence. Nous versâmes un torrent de larmes en la relisant. Elle jugeoit bien qu’elle ne pouvoit plus faire que peu de fond sur l’Angleterre, mais que du moins elle gagneroit du temps jusqu’au retour de la réponse, qu’elle devoit en recevoir. Elle résolut cependant d’employer tous ses efforts pour en tirer une favorable. Elle me chargea donc d’écrire à mon frère, de lui mander tout ce qui se passoit, et de lui faire la minute d’une seconde lettre, qu’il devoit écrire à la reine d’Angleterre. Voici le contenu de cette lettre que je fis bien malgré moi.
Madame ma soeur et tante!
Quoique j’aie déjà eu l’honneur d’écrire à votre Majesté, et de lui expliquer la triste situation où je me trouve aussi bien que ma soeur, la réponse peu favorable qu’elle m’a donnée, ne m’a point découragé. Je ne saurois m’imaginer qu’une princesse dont les vertus et le mérite font l’admiration universelle, puisse laisser sans secours une soeur qui lui est tendrement attachée, en refusant de souscrire au mariage de ma soeur et du prince de Galles, qui cependant a été arrêté si solemnellement par le traité d’Hannovre. J’ai déjà donné ma parole d’honneur à votre Majesté, de n’épouser jamais que la princesse Amélie, sa fille, je lui réitère encore cette promesse en cas qu’elle veuille donner son consentement au mariage de ma soeur. Nous sommes tout réduits à l’état du monde le plus fâcheux, et tout sera perdu si elle balance encore à nous donner une réponse favorable. Je me trouverois alors libre de toutes les promesses que je viens de lui faire, et obligé de suivre les volontés du roi, mon père, en prenant tel parti qu’il me proposera. Mais je suis convaincu, que je n’ai rien à craindre de ce côté-là, et que votre Majesté fera de mûres réflexions sur ce que je viens de lui mander, étant etc.
Mon frère ne balança point à copier cette lettre. La reine en écrivit deux, dont l’une fut montrée au roi et l’autre contenoit un détail de ce qui venoit de se passer, et de toutes les raisons les plus fortes qui pussent porter la cour d’Angleterre à se rendre aux désirs du roi.
Toutes ces lettres partirent par un courrier, le roi l’ayant exigé ainsi, afin de recevoir plus tôt la réponse; il avoit même calculé, qu’en cas de vent contraire le courrier pouvoit être en trois semaines de retour. Il y avoit déjà dix jours de passé, et les inquiétudes de la reine alloient en augmentant à mesure que le temps s’écouloit. Comme personne ne présageoit rien de bon des résolutions d’Angleterre, et qu’on l’avertissoit de tout côté, que le roi se porteroit aux dernières extrémités si elle tardoit trop à venir, elle examina sérieusement ce qu’elle devoit faire pour détourner tout événement fâcheux. La comtesse de Fink, Mdme. de Sonsfeld et moi passâmes toute une après-midi dans son cabinet, pour chercher des expédiens. Nous conclûmes enfin unanimement qu’elle affecteroit d’être malade; mais le moyen de le faire accroire au roi? Si la méchante Ramen étoit informée de cette ruse, on ne faisoit qu’empirer les choses au lieu de les adoucir. Nous n’osions découvrir à la reine toutes les horreurs que nous savions de cette femme, car elle en étoit si fort éprise, qu’elle auroit été capable de le lui redire.
Cependant il n’y avoit d’autre parti à prendre que celui-là. Il n’étoit pas probable qu’on voulût inquiéter la reine malade et enceinte, et du moins on donnoit le temps au courrier de revenir. Nous nous en tînmes donc à cet avis, mais nous lui fîmes comprendre nettement, que si elle ne gardoit le secret, tout cela ne serviroit qu’à rendre notre condition plus fâcheuse. La comtesse de Fink lui représenta même, qu’elle avoit des traîtres parmi ses domestiques, qui rapportoient tout au roi et à Sekendorff; qu’elle étoit informée, qu’on avoit su dans la maison de ce dernier des conversations qu’elle et la reine avoient eues secrètement, et qui n’avoient pu être divulguées que par des gens qui avoient écouté aux portes. Elle loua sans affectation plusieurs des domestiques de cette princesse et effecta de ne point parler de la Ramen, et ajouta encore: tel qui vous paroît le plus attaché, Madame, est peut-être celui-là même qui vous trahit. Nous remarquâmes bien par le trouble de la reine, qu’elle avoit très-bien compris ce qu’on avoit voulu lui dire, mais elle n’en fît pas semblant, et nous promit un secret inviolable.
Nous remîmes jusqu’au lendemain au soir à jouer la comédie. La reine commença par se plaindre le matin, et pour faire plus d’éclat, elle affecta de tomber en défaillance. Le soir à table nous composâmes si bien nos actions et nos visages, que tout le monde y fut attrappé, même la Ramen. Cette princesse resta le jour suivant au lit, et fit toutes les simagrées pour faire accroire qu’elle étoit bien mal. J’avertis mon frère, par son ordre, de ce qui se passoit, pour prévenir toutes les inquiétudes qu’il pouvoit avoir de cette feinte maladie. Mon esprit n’étoit rien moins que tranquille; malgré l’éloignement que j’avois pour le prince de Galles, je voyois bien qu’entre trois maux, dont on me menaçoit, c’étoit sans contredit le plus petit, et je me voyois forcée par la malignité de mon étoile de souhaiter ce que j’aurois redouté en tout autre temps. La reine se levoit vers le soir, et soupoit avec nous dans sa chambre de lit, mais c’étoit le médecin qui lui faisoit faire cet effort par les instigations qu’on lui donnoit; cet homme étoit entièrement dans les intérêts de la reine. Cinq jours se passèrent ainsi. Mais soit que la Ramen eût découvert la ruse ou que la reine la lui eût confiée, la crise recommença. Une nouvelle ambassade, composée des mêmes personnages qui lui avoient parlé la première fois, lui fut envoyée de la part du roi le 25. de Janvier, jour que je n’oublierai jamais. La commission, dont ces messieurs furent chargés, fut beaucoup plus forte que la précédente, et la lettre du roi, dont elle étoit accompagnée, étoit si terrible, qu’elle faisoit paroître douce celle qu’elle en avoit reçue çi-devant.
Le roi, lui dirent-ils, ne veut plus absolument entendre parler d’alliance avec l’Angleterre. Toutes réponses qui en pourront venir, lui sont entièrement indifférentes, et ne changeront rien au projet qu’il a fait, de marier la princesse, sa fille, avec le duc de Weissenfeld ou avec le Margrave de Schwed. Il prétend absolument qu’on lui obéisse, et fera même tomber son ressentiment sur votre Majesté, s’il trouve de la résistance à ses volontés. Il vous déclare, Madame, qu’il se séparera de vous, vous reléguera à votre douaire, enfermera Mdme. la princesse dans une forteresse et déshéritera le prince royal; qu’après avoir mûrement réfléchi, il a trouvé la désobéissance de sa famille d’un très-dangereux exemple pour ses sujets, puisqu’au lieu de les animer par votre modèle à la soumission, vous faites le contraire. Il s’est donc proposé de faire un acte de justice dans sa propre maison, pour empêcher les mauvaises suites que votre manque de respect pourroit produire. La reine ne répondit qu’en très-peu de mots: vous pouvez répondre au roi, qu’il ne me fera jamais consentir à rendre ma fille malheureuse, et que tant que j’aurai un souffle de vie, je ne souffrirai point qu’elle prenne ni l’un ni l’autre des partis proposés. Ils voulurent répliquer, mais la reine les pria de la laisser en repos, puisqu’ils ne tireroient point d’autre résolution d’elle. Dès le lendemain elle se remit au lit, contrefaisant la malade.
La réponse d’Angleterre arriva enfin. C’étoit toujours la même chanson.
La reine, ma tante, mandoit, que le roi, son époux, étoit très-disposé à m’unir avec son fils, pourvu que le mariage de mon frère avec sa fille se fit en même temps. La lettre, qui étoit adressé à mon frère, ne consistoit que dans de simples complimens. La reine, ma mère, fut vivement piquée de ce procédé, elle me fit d’abord part de ces belles nouvelles. Le chagrin qu’elle en ressentoit, nous fit tout craindre pour sa santé. Elle ne put pourtant se dispenser d’envoyer la lettre, qu’elle venoit de recevoir, au roi. Elle y en joignit une de sa main, qui étoit écrite dans les termes le plus touchans. Le roi fut averti tout de suite par la Ramen du contenu de ces lettres et les renvoya à la reine sans les avoir lues. Eversmann en fut le porteur. Il vint le soir chez cette princesse, et lui conta, que le roi étoit dans une violente colère contre elle et contre moi; qu’il avoit juré plusieurs fois, qu’il se porteroit à toutes les extrémités imaginables pour nous réduire, si nous ne nous rendions de bonne grâce à ses volontés; qu’il étoit d’une humeur épouvantable dont tout le monde se ressentoit, et surtout mon frère qu’il avoit traité de la façon du monde la plus barbare, l’ayant mis tout en sang à force de coups, et l’ayant traîné par les cheveux par toute la chambre. Je n’étois point présente à cette narration. Après que ce malheureux eut assez joui du mortel chagrin que son rapport causoit à la reine, il vint me trouver. Jusqu’à quand, me dit-il, prétendez-vous entretenir la désunion dans la famille et vous attirer la colère de votre père? Je vous conseille en ami, de vous soumettre à ses volontés, sans quoi vous n’avez qu’à vous attendre aux plus terribles scènes. Il n’y a point de temps à perdre, donnez-moi une lettre pour le roi et mettez vous au dessus de toutes les crieries de la reine. Je ne vous parle pas ainsi de moi-même, mais par ordre. Qu’on se mette à ma place et qu’on juge de ce qui se passoit dans mon coeur, de me voir si indignement traitée par ce faquin. Je fus mille fois sur le point de lui répondre comme il le méritoit, mais je prévis que je ne ferois qu’aigrir les choses. Je me contentai de lui dire, d’un air fort froid, que je connoissois trop bien le bon coeur du roi, pour croire qu’il voulût me rendre malheureuse, que j’étois au désespoir d’avoir encouru sa disgrâce, que j’étois prête à faire toutes les soumissions imaginables pour regagner sa bienveillance, n’ayant jamais manqué au respect et à la tendresse, qu’une fille devoit avoir pour son père. Je lui tournai le dos, en finissant ces dernières paroles, et m’assis fort émue à un bout de la chambre. Mais la scène n’étoit pas finie, il s’adressa encore à Madame de Sonsfeld. Le roi, lui dit-il, vous fait ordonner, de persuader à la princesse d’épouser le duc de Weissenfeld, il vous fait dire, qu’en cas qu’elle ne puisse se résoudre en sa faveur, il lui laisse la liberté, de prendre le Margrave de Schwed; que si vous croyez devoir obéir aux ordres de la reine préférablement aux siens, il saura vous montrer qu’il est votre souverain, et vous enverra à Spandau où vous serez au pain et à l’eau. Ce n’est pas tout. Votre famille portera aussi le faix de sa colère, il la rendra malheureuse, au lieu qu’elle sera comblée de grâces, si vous vous rangez à votre devoir.
Le roi m’a chargée, lui répondit cette dame, de l’éducation de la princesse. Je n’ai accepté cet emploi qu’avec mille larmes, et uniquement pour obéir aux ordres du roi. Il ne m’appartient pas de lui donner conseil ni de me mêler de son mariage, je ne lui parlerai ni pour ni contre les deux partis que le roi lui fait proposer. J’invoquerai le ciel pour qu’il lui inspire ce qui sera le plus convenable. Je me soumets après cela à tout ce qu’il plaira au roi de faire de ma famille et de moi. Tout cela est bel et bon, reprit Eversmann, mais vous verrez ce qui arrivera et ce que vous gagnerez tous par votre obstination. Le roi a pris des résolutions violentes. Il ne donne que trois jours à la princesse pour se déterminer. Si au bout de ce temps elle ne fléchit, il la fera conduire à Vousterhausen où les princes en question se trouveront. Il contraindra la fille d’en choisir un et si elle ne veut le faire de bonne grâce, on l’enfermera avec le duc de Weissenfeld; après quoi elle sera encore trop heureuse de l’épouser.
Mdme. de Kamken qui étoit présente et qui jusqu’alors avoit gardé le silence, ne put se contenir plus longtemps. Elle chanta pouille à Eversmann, lui reprochant qu’il mentoit, et qu’il avoit inventé ce qu’il venoit de dire. Son zèle l’emporta même à censurer le roi. L’autre lui soutint de son côté d’un ton moqueur, que les effets prouveroient bientôt ce qu’il avoit avancé. Mais, lui dit enfin Mdme. de Kamken, n’y a-t-il donc dans le monde d’autre parti convenable à la princesse, que les deux qu’on propose? Si la reine, lui répondit-il, en peut trouver de meilleur, à l’exclusion du prince de Galles, peut-être que le roi entrera en composition avec elle, quoiqu’il souhaite passionnément avoir le duc pour gendre.
La reine qui nous fit tous appeler, mit fin à cette impertinente conversation. La comtesse de Fink étoit assise au chevet de son lit et tâchoit de la tranquilliser. Elle remarqua d’abord à nos physionomies, que nous avions quelque chose. Nous lui contâmes tout l’entretien, que nous venions d’avoir, et elle nous fit part de celui qu’elle avoit eu.
Nous consultâmes longtemps ensemble sur ce qu’il y avoit à faire dans des conjonctures si critiques. Mdme. de Kamken donna un avis, qui fut suivi. Elle conseilla à la reine, de faire venir le lendemain le Maréchal de Borck, homme d’une probité et d’une droiture infinie, et de lui demander ses lumières sur la situation où elle se trouvoit. Ce conseil fut exécuté. La reine exposa au Maréchal tout ce qui s’étoit passé la veille, ajoutant: je vous demande votre avis comme à un ami, parlez moi sans détour et selon votre conscience. «Je suis au désespoir», lui répondit le Maréchal, «de voir la désunion qui règne dans la famille royale et les cruels chagrins que votre Majesté endure.
Il n’y avoit que le roi d’Angleterre qui pût y mettre fin; mais ses réponses, étant toujours les mêmes, je vois bien, qu’il ne faut plus se flatter de ce côté-là. Ce que Eversmann vous a dit hier, Madame, des violences que le roi machine contre la princesse, ne me paroît pas tout-à-fait sans fondement. J’ai appris hier au soir, que le Margrave de Schwed est ici incognito, un de mes domestiques l’a vu. La curiosité m’a porté à m’informer sous main, si cela étoit vrai. On m’a rapporté, qu’il y a trois jours qu’il est en cette ville logé dans une petite maison à la ville neuve, d’où il ne sort que le soir sur la brune, pour n’être pas connu. J’ai reçu aujourd’hui des lettres de Dresde, que je puis montrer à votre Majesté, dans lesquelles on me mande, que le duc de Weissenfeld en étoit parti secrètement, pour se rendre à une petite ville à quelques milles de Vousterhausen. Votre Majesté connoît l’humeur du roi; quand on est parvenu à l’animer à un certain point, il ne se possède plus, et ses emportemens le portent à des excès très-fâcheux.
Ils sont d’autant plus à craindre présentement, qu’étant toujours obsédé pas des gens mal intentionnés, on ne lui donne pas le temps de rentrer en lui-même. Bien loin de l’aigrir par des refus il faut tâcher de gagner du temps et de parer ses premières violences, en choisissant un troisième parti pour la princesse. Votre Majesté ne risque rien en le faisant, Sekendorff et Grumkow sont trop portés pour le duc de Weissenfeld, pour souffrir que la princesse en épouse un autre. Grumkow a ses vues particulières, il veut entièrement débusquer le prince d’Anhalt, et substituer le duc en sa place. Le roi se laissera appaiser par cette condescendance, et vous donnera le temps Madame, de faire encore une tentative en Angleterre.» La reine parut contente de cet avis, et après avoir consulté quelque temps sur le parti qu’on proposeroit au roi, le choix tomba sur le prince héréditaire de Brandebourg-Culmbach. Le Maréchal se chargea de faire avertir le roi sous main de ce changement. En tout cas, dit-il à la reine, si toutes ces mesures ne servent de rien, votre Majesté aura du moins la satisfaction, de voir la princesse sa fille bien établie. On dit mille biens du prince de Bareith, il est d’un âge proportionné à celui de la princesse, et sera possesseur, après la mort de son père, d’un très-beau pays. La reine approuva fort le raisonnement du Maréchal, est s’y conforma entièrement.